CI. — A R, Lindet. Paris, le 19 juin
Mon frère, voici encore une séance qui fera époque. Ce soir, les conquérants de la Bastille ont obtenu la couronne obsidionale (2). Une députation de tous les peuples de la terre a été admise à la barre; Indiens, Arabes, Arméniens, Egyptiens, Africains, Prussiens, Polonais, Anglais, Espagnols, Italiens, etc., ont demandé à être admis à la
(i) Voir cette lettre dans le Moniteur, IV, 66i. (2) Moniteur ^ IV, 674.
CONSTITUANTE (iQ JUIN 1790) 189
fête de la confédération générale; Torateur a fait un superbe discours, auquel a très bien répondu M. de Menou, faisant les fonctions de président. Ces ambassadeurs n'avaient pas de patente (i).
Cette ambassade du genre humain a exalté les tètes. On a observé qu'au moment où les députés des provinces venaient jurer la fraternité, ils ne devaient pas trouver des esclaves, avec les emblèmes de leurs provinces, enchaînés au pied des monuments que la flatterie a consacrés à nos rois; il a été décrété que les inscriptions, les emblèmes etles figures qui annoncent l'esclavage seraient enlevés de tous les monuments. On avait voté l'enlèvement même de quelques-uns de ces monuments.
Il a été ensuite décrété que la noblesse héréditaire n'aura plus lieu en France. Les titres de prince, duc, marquis, comte, baron, vicomte, écuyer et autres semblables sont abolis, ainsi que les qualifications d'Eminence, d'Altesse, de Grandeur, d'Excellence. L'appellation de Monseigneur ou de Messeigneurs ne sera donnée à aucun corps ni à aucun individu. L'usage des armoiries est aboli; il ne sera permis ni de porter ni de faire porter des livrées. L'encens dans les temples sera réservé à Dieu seul. Chacun ne pourra s'appeler que de son nom de famille, et de son nom patronymique.
Tous ces articles seront rédigés. On accorde jusqu'au 14 juillet pour quitter la livrée et les armoiries des voitures. On pourvoira à ce que les particuliers ne se croient pas autorisés à aller arracher les armoiries dans les églises, ou sur les monuments publics ou particuliers.
A la fin de la séance, des artistes sont entrés et ont présenté un bronze sur lequel est gravé le serment des communes du 20 juin 1789 : demain ils iront le placer dans le Jeu de Paume, à Versailles.
(i) Cette ambassade était conduite par Anacharsis Cloots. Moniteur, IV, 675.
igo CORRESPONDANCE DE THOMAS LINDET
Vous jugez combien cette séance a dû être orageuse. Je crois que tout le monde tirait ces conséquences des précédents décrets. Peut-être aurait-il mieux valu attendre encore quelques mois pour les déduire aussi catégoriquement; mais il fallait célébrer un anniversaire. Sans doute celui du lit de justice sera marqué par l'arrivée des députés d'Avignon.
P.-5. — Il n'est que minuit* Il y avait lieu de croire que la séance serait un peu plus longue. Dans le fort de la discussion, un gentleman s'écria : « Qu'on apporte de Teau pour rafraîchir les têtes I » On cria : A V ordre ! mais on rit beaucoup. Les princes, dont les titres sont assis sur des possessions étrangères, ne peuvent pas être atteints par ces décrets. Les citoyens français pourront, comme les Romains, posséder des provinces et des royaumes.
Saluez, de ma part, nos concitoyens actuellement à Evreux. Je ne suis point étonné et je suis flatté que la division en six districts ait été adoptée. J'étais fâché qu'on vous eût maladroitement préparé une pierre d'achoppement. Je désire que les élections tombent sur des personnes en état de remplir les fonctions importantes dont elles seront chargées. J'apprendrai avec le plus grand plaisir les élections. (Papiers R. Lîndet.)
Cil. — Au même.
Mon frère, je crois votre élection incontestable ; et, dans la position où vous êtes, si l'on a attendu la formation des bureaux pour susciter une querelle intérieure, je désire que vous ayez demandé le jugement de l'Assemblée entière, après avoir éprouvé celui du bureau, qui ne pouvait manquer d'être favorable, puisque vous en avez été nommé président, etc., etc.
cm. — A R. Lindet. Le 22 juin 1790.
L'assemblée électorale de Nîmes faisait ses élections avec beaucoup de tranquillité, et ne nommait que des patriotes. Le parti opposé s'est désespéré; le trouble a commencé par les gardes nationaux qui portèrent jadis la cocarde blanche, et qui ont adopté en signe de ralliement la houppe rouge. Les commissaires du roi ont interpellé la municipalité de proclamer la loi martiale et de requérir les régiments. Les officiers municipaux, deux heures après, ont proclamé cette loi effrayante à la tête des compagnies à houppe rouge, et n*ont pas requis les troupes de ligne. Les soldats se sont joints aux patriotes. On a enlevé une tour d'où on faisait feu sur eux, et dans laquelle on avait mis d'avance des pierriers et autres armes. On a livré l'assaut au couvent des capucins. Quatrevingts hommes ont été tués dans cette cruelle expédition. Les officiers municipaux ont pris la fuite, quelques-uns ont été mis en prison.
Le maire et l'évêque, tous deux députés, ont voulu prendre la défense de leurs compatriotes : leurs partisans les ont appuyés avec une espèce de fureur (1.) I^ a été décrété hier que le roi serait supplié de proroger et d'étendre les pouvoirs des commissaires à la formation du département de Nîmes, dont on a beaucoup à se louer, jusqu'au rétablissement de la tranquillité dans cette ville. On leur remet la force civile, et le droit de requérir les troupes, et on en prive provisoirement les officiers municipaux.
On va s'occuper des titulaires actuels des bénéfices» ensuite des militaires. Cela renvoie l'ordre judiciaire un peu loin.
Je ne sais ce que deviendra la feuille des nouveaux
(ij Moniteur^ IV, 687.
ig2 CORRESPONDANCE DE THOMAS LINDET
bénéfices du garde des sceaux. La résidence continuelle des évêques curés, qui ne pourront s'absenter plus de quinze jours, sans l'agrément du directoire du département, rend les sceaux incompatibles avec les fonctions épiscopales. (Papiers R. Lindet.)