LES LETTRES ANGLAISES
de Normandie? La correspondance de Tannée 1780 est si fragmentaire qu'il est difficile de se prononcer avec certitude. Pourtant, ici encore, nous l'entrevoyons si occupé à tant d'autres œuvres que nous hésitons à ajouter ce nouveau fardeau à un faix déjà bien lourd. Qu'on songe que du 16 avril 1729 au 10 mars 1731 — du retour d'exil au départ pour la Normandie — il mène son enquête sur Charles XII, complète son livre, en fait imprimer le premier volume, qu'il achève son Brutiis^ le lit aux comédiens, va le faire jouer, le retire, le remanie et le remet sur la scène, qu'il Firaprime et le fait précéder d'une longue préface à Bolingbroke, qu'il remanie son Œdipe et l'imprime muni d'une dissertation oîi il combat les idées de La Motte sur la versification, qu'il publie une nouvelle édition de la Henriade avec une préface et des notes nouvelles, qu'il retouche son Essai sur la poésie épique et en remet le manuscrit au censeur royal *. Et nous ne parlons pas de ses procès au tribunal consulaire, du règlement de la question de la substitution, de ses démarches auprès du garde des sceaux et du directeur de la librairie et des mille affaires que Voltaire a toujours en train. Dans une période si pleine nous ne voyons vraiment pas de place pour les Lettres anglaises.
I. Nous croyons que c'est en effet l'Essai qui, sous le titre de « Essai sur la Poétique par le sieur de Voltaire », fut à la date du 32 mai 1729 présenté par l'imprimeur Sevestre et soumis au censeur Gallyot. Bib. Nat., ms. fr. 21 99G, f° 3G \". On note au même endroit qu'une « permission simple » fut accordée à l'imprimeur, mais nous n'en avons trouvé nulle mention au registre des privilèges. On pourrait voir aussi dans cet « Essai » la réponse à La Motte que, dans ce cas, on aurait présentée une seconde fois plus tard pour obtenir un privilège. Quoi qu'il en soit, Voltaire ne publia pas pour le moment son Essai sur la Poésie épique. Il s'en explique dans la préface de la Henriade de 1780 : « On prend... le parti de renvoyer ceux qui seroient curieux de lire cet Essai sur l'Epopée à la traduction de M. Desfontaines, à Paris, chez Ghaubert, quai des Augustins. Ce n'est que le projet d'un plus long ouvrage que M. de Voltaire a composé depuis, et qu'il n'ose faire imprimer, ne croyant pas que ce soit à lui de donner des règles pour courir daiis une carrière dans laquelle il n'a fait peut-être que broncher. "
3o8 APPENDICE IX.
Il reste qu'il les ait composées en Angleterre ou dans la retraite qui précède son arrivée à Paris '. Et nous croyons que c'est là qu'est la vérité. C'est bien du reste ce que dit Voltaire lui-même. Le témoignage d'une lettre de 1733 à Thieriot nous paraît très signiGcatif. Thieriot est à Londres et prépare une édition des Lettres et une traduction anglaise. Au milieu de ce travail, Voltaire lui écrit : « Surtout, mon cher Thieriot, ne manquez pas de mettre expressément dans la Préface que ces Lettres vous ont été écrites pour la plupart en 1728. Vous ne direz que la vérité. La plupart furent en effet écrites vers ce temps-là dans la maison de notre cher et vertueux Falkner. » « Il résulte clairement de ces lignes, dit M. Lanson qui cite le passage, que jamais Thieriot ne reçut une de ces lettres et que la forme épistolaire de l'ouvrage est purement fictive. » C'est vrai, mais il n'y a aucun motif pour rejeter la date que donne Voltaire. Qu'il ait parfois ses raisons pour tromper son lecteur et l'égarer par une fausse indication chronologique, c'est certain, mais on ne voit pas pourquoi il chercherait ici à jeter de la poudre aux yeux à Thieriot. Nous savons déjà que la courte esquisse qui appartenait à un premier plan des Lettres Philosophiques fut composée à Wandsworth à l'été de 1728. Il est très probable qu'ayant abandonné celte première idée d'un récit pittoresque de son voyage il se remit immédiatement à l'œuvre sur nouveaux frais. Nous croyons qu'il rentra en France avec un manuscrit des Lettres Philosophiques déjà très avancé. Il dut continuer à y travailler, en même temps qu'à son Charles XII, pendant tout l'automne de 1728 et l'hiver de i7'28-2y. C'est là une dernière « nouveauté » qu'il se réjouissait de faire admirer au bon Thieriot^.
1. Il est à noter qu'il y tient peu de compte des nouveautés qui se sont produites en Angleterre de 1728 à 1783. Sur ce point cf. un article récent de M. F. Baldensperger, La chronologie du séjour de Voltaire en Angleterre et les Lettres philosophiques dans Archiv fur das Studium der Neuercn Sprachen und Literaturen, lyiS, p. i37-53.
2. Il est du reste fort possible que dans la deuxième moitié de
LES LETTRES ANGLAISES. Sog
17S9, en 1730, et dans la première moitié de 1781 il ait revisé et retouché son ms. Il le montra sûrement ù Thieriot, et plus tard l'avait avec lui dans son expédition de Rouen (1731). Nous croyons qu'il faut prendre à la lettre, en ce qui concerne les dates tout au moins, les indications données par l'édition de Londres (173^) et la traduction anglaise de 1788. « Ces lettres furent écrites de Londres depuis 1~2S jusqu'à i~30 par une personne fort connue dans le monde. • Lettres philos., éd. Lanson, t. II, p. 200. « Thcy were written in London... they were written between the latler end of 1728 and about 1131. « Ibid., p. 247, siS. Il n'y a peut-être pas dans ces indications la contradiction qu'on y signale. A quelque date que Voltaire Soit revenu en France, son retour d'exil pour ses contemporains ne prend place qu'en avril 1729. Le Mercure écrit en mai 1729 (p. 978) : « M. de Voltaire, çui est arrive depuis peu de Londres, travaille actuellement... » D'autre part il est bien certain qu'en mars 1781 c'est à Rouen que Voltaire alla s'établir : mais il ne semble pas qu'en dehors de Cideville, de Formont, de Jore et de Thieriot personne ait été dans le secret. Tout le monde à Paris le croit à Londres, et cela dès le milieu de février : voir Moland, 1, 209, 210, 211, et toutes celles qui suivent. Ajoutons qu'il n'est pas impossible qu'à l'automne de 1729, ou à quelque moment de l'année 1780, Voltaire n'ait également fait une petite retraite à « Londres «, chez « Hiérôme Bold Truth » ou ailleurs : ce qui expliquerait très bien l'absence presque complète de lettres pendant toute cette période.
Lettres perdues et lettres à retrouver.
Nous avons cru qu'il y avait quelque intéi'êt à compléter notre édition par une liste des lettres perdues. Nous entendons par là celles qui, mentionnées dans la correspondance de ^'oltaire ou ailleurs, ne se sont pas encore retrouvées. La plupart, il faut le craindre, ne se retrouveront plus, mais à l'endroit d'un petit nombre on peut conserver quelque espérance. Il imporle donc de donner le signalement de toutes, pour mettre sur la voie d'une découverte toujours possible un chercheur plus heureux. On aura aussi, de cette façon, un tableau plus fidèle de l'activité épistolaire de Voltaire et de ses correspondants pendant ces trois années : car ici encore nous joignons aux lettres envoyées par Voltaire celles qu'il a reçues et quelques-unes qui ont été écrites à son sujet. Nous marquons d'un astérisque les lettres qui, après être arrivées à destination, ont été vues et signalées par des tiers : ce sont évidemment celles qu'on a le plus de chance de ramener au jour. Nous insérons dans notre liste les quatre lettres dont nous n'avons pu donner que des fragments : il n'est pas impossible qu'on puisse un jour compléter quelquesunes d'entre elles.
' I. Ordre du roi pour arrêter Voltaire cl le mettre à la Bastille, 28 mars 1726. — Cf. Archives Nationales, 0'70 (Registre du secrétariat d'Estat de la maison du Roy. Année 1726. A Versailles), fo io5. Du 28 dud. [mars]. Ordre pour mètre à la
LETTRES PERDUES. 3ll
Bastille le S'" Arrouet de Voltaire. Lettre pour l'y recevoir à nouvel ordre. — La a lettre » est notre n" 3. De 1" « ordre » il ne reste plus dans les Archives de la Bastille à l'Arsenal qu'un mince liséré : voir p. 5, note. Cf. J. Delort, Ilist. de la détent. des philos., 1829, t. II, p. 34, n. 2 : « L'ordre était contre-signe Maurepas. On peut consulter le manuscrit original de la Bastille, qui appartient à M. le chevalier de Pixérécourt. »
•2. Le duc de Richelieu à Voltaire, mars 1726. Cf. Mémoires de Richelieu, t. IV, p. 129 : « Le pauvre Voltaire me fait grand pitié. Dans le fond il a raison; mais par la forme, il a fait une étourderie qui n'est pas excusable : il esta la ville depuis trois jours, encore par sa faute. Il n'avoit qu'à ne pas se montrer à Paris, il «n'auroit pas été pris ailleurs. Il a la Bastille pour prison, et il voit ses amis. Je lui ai ern'oyé votre lettre hier; je ne Vai pas pu faire tenir plutôt, ne sachant point où il habitait. » Mme de Prie à M. de Richelieu, 20 avril 1726.
*3. 4- 5. Hérault à de Launay, 24 avril-2 mai. — Cf. J. Delort, ouvr. cit., p. 34-35 : « Le 29 avril 1726... il obtint... la faveur d'avoir un domestique à son choix. Nous avons aussi sous les yeux plusieurs lettres qui prouvent que ■NIM. Patu, le comte de Goisbriant, Tiriot et Domart, son parent, reçurent la permission de le voir, ainsi que Germain du Breuil. chargé de la procuration du sieur de Voltaire pour agir pour ses affaires, et de luy parler toutes les fois qu'il le désireroit, en prenant néanmoins les précautions ordinaires. » Trente ans après, ces lettres reparaissent dans une vente d'autographes. Catalogue Laverdet, 16 février 1859, p. 76, no 633 : « Quatre lettres adressées à M. de Launay, gouverneur de la Bastille, 24 avril au 2 mai 1726, donnant les ordres pour laisser communiquer diverses personnes avec Voltaire, prisonnier de Tordre du roi, comme aussi de lui donner un domestique à son choix, 4 Pin-4. » Une de ces quatre lettres se trouve maintenant aux Archives de la Seine : nous la donnons au n° 17. Nous ignorons où sont les trois autres.
6. Ordre du roi pour mettre Voltaire en liberté, 29 avril 1726. — Cf. 1. 12 : « Je vous adresse les ordres du Boy pour la liberté du S. de Voltaire... »
7. Voltaire à Dumas d'Aigueberre, début de mai 1726? Un fragment dans notre édition, sous le n" 22. — Cf. p. l.