‹ Correspondance de Voltaire, 1726-1729Chapitre 77 sur 162 · George Bubb Dodington, plus tard Lord Melcombe · texte numérisé non relu

George Bubb Dodington, plus tard Lord Melcombe

pièces -with great success hère, being gone for England in order to print by subscription an excellent poem \ called Henry IV ^, Avhich, on account of some bold strok.es in it against persécution and the priests, cannot be printed hère ^ ; M. de Mor-

1762), n'est guère connu aujourd'hui que comme un politicien servile qui a successivement abandonné tous les partis qui l'ont accueilli, quitte à leur revenir le lendemain s'il y trouvait son compte. En 1726 il avait meilleure réputation. Il était encore dans le camp de Walpolo qui fut son premier chef. C'était du reste un bel esprit et il jouait au Mécène dans sa magnifique maison d'Easlbury daus le Dorsetshire. Voltaire y passa quelque temps, probablement en 1727, et c'est là qu'il connut Young, l'auteur des JS''uits. Il reste encore une aile du château et le parc, qui appartiennent à la famille Fai-quharson. (Cf. N. H. Kennard, The National Revien-, t. XIX. p. 783.) Voltaire avait conservé le meilleur souvenir de Dodington, à qui en 1782 il recommanda Thieriot partant pour Londres dans une lettre que nous avons conservée (Moland, 1. 201, à tort datée de

1. C'est bien en effet pour y faire imprimer son poème que Voltaire s'en allait en Angleterre. Le Daily Courant du i3 mai (=24 mai nouv. st.) l'avait déjà annoncé à ses lecteurs : « Paris, May 10. 'Tis said he[Voltairej will publish at London a large édition of his famous Poem of the League, whereof we hâve only an imperfect copy. » Même mention dans le British Journal du 14 mai (= 20 mai n. s.).

2. Les éditions de 172.3 et 1724 sont intitulées La Ligue oit Henri le Grand, poème épique. Mais, dans sa correspondance, de 1722 à 1725, Voltaire dit toujours Henri et suvlout Henri IV, et il est encore question de « notre pauvre Henri » dans la lettre du 26 octobre 1726. Puis Voltaire adopte le titi-e de Henriade que portera la grande édition de 1728, et désormais c'est la seule désignation dont il se serve. Ce nouveau titre avait un grand avantage à ses yeux : il le dispensait d'ajouter « poème épique », appellation, croyait-il, funeste en France au succès d'un ouvrage.

3. 11 est parfaitement vrai qu'on avait refusé à Voltaire un privilège pour sa Henriade. L'édition de 1728 fut imprimée par lui à Rouen dans le plus grand secret; les autres éditions de 1723 auxquelles Voltaire n'eut pas part sont également clandestines. Et il n'est pas douteux que l'opposition au livre ne vînt

ville', the Mecaenas. or, I may truly say, the Dodington hère, for the encouragement ot" wit and learning, has earnestly recommended it to me to use my crédit and interesl for promoting tliis subscription among my friends ; on which account, as Avell as for the sake of merit, I thought I could apply myself no where more properly than to you; and I hope this will answer the particular view and interest which I hâve in it myself, which is, to renew a correspondence

surtout du clergé. Cf. ces lignes du Commentaire Historique sur les œuvres de l'auteur de la Henriade : « Tous les poètes de Paris et plusieurs savants se déchaînèrent contre lui; on lui décocha vingt brochures; on joua la Henriade à la Foire : on dit à l'ancien évêque de Fréjus, px'écepteur du roi, qu'il était indécent et même criminel de louer l'amiral de Coligny et la reine Elisabeth. La cabale fut si forte qu'on engagea le cai-dinal de Bissy, alors président de l'assemblée du clergé, à censurer juridiquement l'ouvrage; mais une si étrange procédure n'eut pas lieu. » A Londres naturellement on devait faire un mérite à Voltaire de ce qui lavait fait critiquer à Paris. Quand il fut reçu par le roi Georges I^'', en janvier 1727, les journaux ne manquèrent pas de rappeler les plaintes du clergé français contre la Henriade : « They say he has received notice from France not to print his poem of the League, a prosecution slill depending against him by the- Cardinal de Bissy, on the account of the praises bestow'd in that book on Queen Elizabeth's behaviour in matters of religion, and a great many strokes against the abuse of popery, and against persécution in matter of faith. » Daily Journal. Jan. 27, 1727 (même paragraphe dans le British Journal, Jan. 28).

I. Charles-Jean-Baptiste Fleuriau, comte de Morville, £ls du garde des sceaux d'Armenonville, né en 1686, secrétaire d'État aux affaires étrangères de 1723 à 1727. Voltaire le connaissait depuis longtemps. En 1722, alors que le comte était ministre plénipotentiaire aux Pays-Bas, Voltaire qui était allé faire un petit tour à La Haye se fait adresser ses lettres chez lui (Moland, 1. 58 et 60, partie inédite'. En 1724 il écrit à Thieriot : « M. de Morville, qui a de l'amitié pour moi, peut faire quelque chose de vous. »

4o CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.

so agreeubic to me; who am ^vith the grcatcst truth and affection, Sir,

Your most obedient and most humble servant,

H. Walpolk.

TRADUCTION DE LA LETTRE 2 î-

Paris, le 29 mai 1726.

Monsieur,

M. Voltaire, un poète français qui a écrit plusieurs pièces très applaudies ici, est parti pour l'Angleterre afin d'y faire imprimer par souscription un excellent poème, intitulé Henri IV, qu'il ne peut publier en ^Vance, à cause de quelques traits un peu vifs qu'il y dirige contre la persécution et les prêtres. M. de Morville, qui est le ]\Iécène ou pour mieux dire le Dodington de Paris par les encouragements qu'il donne à l'esprit et au savoir, m'a très instamment prié d'employer mon crédit et mon influence à pousser cette souscription parmi mes amis. Pour cette raison, et aussi parce que l'ouvrage le mérite, j'ai pensé que je ne pouvais m'adresser nulle part plus heureusement qu'à vous, Monsieur, et j'espère que ma lettre aura le l'ésultat que j'ai plus particulièrement en vue moi-même, qui est de reprendre avec vous une correspondance si agréable. Je suis, en toute sincérité et toute affection. Monsieur, Votre très obéissant et très humble serviteur,

H. Walpole.

LETTRES. 4l

AVALPOLE A NEWCASTLE ".

Paris, May the 29. 1726 n. s.

My Lord',

* Mj dispatch is too long to give y" grâce any more unnecessary trouble, but* I hope you will excuse my recommending to you at the earnest instance of M"" de Morville M'' Voltaire, a poet and a very ingénions one who is lately gone for England to print by subscription an excellent poem called Henry the -/tt. He lias been indeed in the Bastile - but not upon the account of any state afiTair, but for a particular quarrel with a private gentleman; and therefore I hope y"" Grâce will readily give him y'' favour and protection in promoting the suscription.

*I had not the assurance Avhen I took my leaA^e of his Majesty to mention M"" TyrAvight, my chaplain, to him for a bénéfice : a gentleman of good birth, Avell afîected to his Majesty's person and government; and a minister

(a) British Muséum, Add. Sa 685, f° 67, -k p. pet. in-/|°. Apostille à

la 4° page : Paris, May — 1726, M^ Walpole, private, Rx [=1 recei-

ded?] a3''. — J. Churton Collins, Voltaire, Montesquieu and Rousseau in England, 1908, p. 8. — Ballantyne, Voltaire^s visit ioEngland, p. 66.

1. Thomas Pelliam-HoUes, duc de Newcastle (1690-1768). Il était secrétaire d'État, c'est-à-dire ministre des affaires étrangères depuis 1724, et sous un titre ou l'autre resta au pouvoir jusqu'en 1756.

2. Walpole n'avait pas donné ce détail à Dodington, qui n'était qu'un des lords de la Trésorerie; mais quand il écrit à son chef direct, le ministre des affaires étrangères, et que, par conséquent, il s'agit d'une recommandation officielle, il ne peut se dispenser de mentionner l'incident, quitte à l'expliquer.

of good learning, of a pious and exemplary life suitable to his profession ; and if y' Grâce will take an opportunity of rocommending him to his Majcsty's favour for the promise of some preferment, you will infiailcly oblige, my Lord,

Your Grace's most faithfull and most obed' humble servant,

H. Wali'ole.

I had the inclosed copy of news from Petersbourgh from Monsieur Godda : 896, 180, 828, 534-, 982, 602, 594, 1002, 77S*.

TRADUCTION DE LA LETTRE if».

Paris, le 29 mai 1726, nouveau style.

Milord,

Mes dépêches sont trop longues déjà pour que j'aille sans nécessité causer à votre Grâce un ennui de plus ; mais j'espère que vous m'excuserez si, à l'instante prière de M. de IMorville, je vous recommande M. Voltaii"e, un poète, et des plus ingénieux, qui est récemment parti pour l'Angleterre pour y faire imprimer par souscription un excellent poème intitulé Henri IV. Il est vrai qu'il a été à la Bastille, mais nullement pour raison d'état; il ne s'agissait que d'une querelle avec un simple particulier. Aussi j'espère que votre Grâce lui accordera volontiers sa faveur et sa protection pour faire réussir la souscription.

Je n'ai pas eu l'assurance quand j'ai pris congé de Sa Majesté de lui parler de M. Tyrwight, mon chapelain, pour un bénéfice : c'est un homme de bonne naissance, avec des sentiments dévoués à la personne et au gouvernement de Sa Majesté, un pasteur de grand savoir, de vie pieuse et exemplaire comme il convient à sa profession; et si votre Grâce veut saisir l'occasion de le recommander

à la faveur de Sa Majesté et de lui faire ainsi obtenir la promesse de quelque nomination, vous obligerez infiniment, Milord,

De votre Grâce le très fidèle, très obéissant et humble serviteur,

H. Walpole.

J"ai reçu de Saint-Pétersbourg par M. Godda la nouvelle suivante : 896, 'i30, 328, 524, 982, 602, 5y4, io52, 77"3.

VOLTAIRE A THIERIOT "

Le 12 août '\

J'ai reçu bien tard', mon cher Thieriot, une lettre de vous, du 11 du mois de mai dernier. Vous m'avez vu bien malheureux à Paris. La même destinée m'a poursuivi partout. Si le caractère des héros de mon poème est aussi bien soutenu que celui de ma mauvaise fortune-, mon poème assurément réussira mieux que moi. Vous me donnez par votre lettre des assurances si touchantes de votre amitié qu'il est juste que j'y réponde par de la confiance. Je vous avouerai donc, mon cher Thie-

(a) Imprimerie de la Société Littéraire Typographique (Éd. de Kehl), in-i2, t. LXVIII, p. 76, 1. 3o. — Moland,'t. XXXIII, I. i65,

(6) Les éditeurs de Kehl datent : le 12 auguste. Mais Voltaire n'emploiera ce terme que beaucoup plus tard.

1. Cette lettre doit être écrite de Calais, au retour dune expédition secrète à Paris. Voltaire, qui n'avait probablement pas donné son adresse à Dunoquet depuis qu'il lavait quitté vers le 12 mai, trouve chez lui une lettre de Thieriot qui l'y attendait depuis trois mois.

2. Ce n'est pas la première fois qu'il compare son sort à celui du héros de son poème : voir la lettre 22.

dix CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.

l'iol, que j al fail un petit voyage à Paris, depuis peu. Puisque je ne vous y ai point vu, vous jugerez aisément que je n'ai vu personne. Je ne cherchais qu'un seul homme, que l'instinct de sa poltronnerie a caché de moi, comme s'il avait deviné que je fusse à sa piste. Enfin la crainte d'être découvert m'a fait partir plus précipitamment que je n'étais venti'. Voilà qui est fait, mon cher Thieriot; il y a grande apparence que je ne vous reverrai plus de ma vie. Je suis encore très incertain si je me retirerai à Londres. Je sais que c'est un pays où les arts sont

I. Il est fort possible eu effet que Voltaire soit venu relancer son ennemi dans Paris. Mais on peut se demander s'il n'y avait pas d'autres motifs à ce voyage secret. Au sortir de la Bastille, Voltaire avait sur lui treize cents francs en or. Cétait bien suflisant pour passer en Angleterre et y vivre quelques mois. Mais si son séjour Ik-bas devait se prolonger plusieurs années, comme cela paraissait probable, il fallait trouver dautres ressources. Or on se rappelle que vers le début de mai, sur le point de quitter la Bastille. Voltaire réchuna avec instance un jour de délai pour pouvoir conférer une dernière fois avec son homme d'afl'aires, Dubreuil. 11 n'est plis probable qu'en quelques séances il ait eu le temps de régler chaque détail. On peut donc supposer que si au bout de quelques mois il revint secrètement à Paris, c'est surtout pour y compléter ses arrangements financiers. Voir aussi p. 55n. i. Plus tard il parlera de quelques lettres de change qu'il avait sur un banquier de Londres : il ne les présenta certainement qu'au retour de son voyage secret, il est donc vraisemblable qu'elles ne lui furent remises à Paris qu'au cours de ce voyage même. Sur les dates de cette expédition on ne peut faire que des conjectures. Etant à Calais le ii août, il avait dû quitter Paris vers le 9 : mettons trois jours pour chercher Rohan et se procurer des fonds, il était donc arrivé autour du 6. Supposons que la mer ait été bonne, ce qui est en général le cas à ce moment de l'année, il avait dû s'embarquer vers le i""' août. Si l'on admet, comme nous l'avons fait, qu'il était installé en Angleterre depuis le milieu de mai, on conclura que sou premier séjour outre-Manche avait duré deux mois et demi.

LETTKES. /|5

tous honorés et récompensés, où il y a de la didérence entre les conditions, mais point d'autre entre les hommes que celle du mérite. C'est un pays où l'on" pense librement et noblement, sans être retenu par aucune crainte servile. Si je suivais mon inclination, ce serait là que je me fixerais, dans l'idée seulement d'apprendre à penser. J\lais je ne sais si ma petite fortune, très dérangée par tant de voyages, ma mauvaise santé, plus altérée que jamais, et mon goût pour la plus profonde retraite, me permettront d'aller me jeter au travers du tintamarre de Whitehall' et de Londres. Je suis très bien recommandé en ce pays-là', et on m'y attend avec assez de bonté; mais je ne puis pas vous répondre que je fasse le voyage". Je n'ai plus que deux choses à faire

(a) Mol., on.

(è) Kehl, Witheall.

1. Voltaire pense évidemment aux lettres de Walpole écrites à la demande de M. de Morville. M. de Morville avait écrit aussi à l'ambassadeur de France à Londres. (Voir 1. 24, 26 et 33.)

2. Il s'y décida pourtant et sans tarder beaucoup, semble-t-il. Le i5 octobre il écrit à Mlle Bessières, faisant allusion à son séjour à Wandsworth : « La retraite ignorée où j'ai vécu depuis deux mois... «, ce qui nous reporte au 10 août. La lettre du 16 octobre à Mme de Bernières confirme qu'il n'a fait que passer par Londres avant de se retirer à Wandsworth. Enfin dans sa lettre du même jour à Thieriot il dijt expressément : (( I came again into England in the latter end of July ». Si l'on remarque que Voltaire se sert ici très probablement, et sans peut-être s'en rendre compte, de l'ancien style, on verra que la date indiquée pour son retour en Angleterre est le 1 1 août (= 3i juillet ancien style). Le 11 août, il est vrai, il est encore en France et il ne partira, croyons-nous, que vers le i3 ou 14. Mais, écrivant à deux mois d'intervalle, il a facilement pu se tromper de quelques jours sur la date exacte de son débarquement.

dans ma vie : l'une, de la hasarder avec honneur dès que je le jjourrai; cl l'autre, de la finir dans l'obscurité d'une retraite qui convient ù ma façon de penser, à mes malheurs, et à la connaissance que j'ai des hommes.

J'abandonne de bon cœur mes pensions du roi et de la reine*; le seul regret que j'ai" est de n'avoir pu réussir à vous les faire partager". Ce serait une consolation pour moi dans ma solitude de penser que j'aurais pu, une fois en ma vie, vous être de quelque utilité; mais je suis destiné à être malheureux de toutes façons. Le plus grand plaisir qu'un honnête homme puisse ressentir, celui de faire plaisir à ses amis, m'est refusé.

(a) Mol., aie.

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