‹ Correspondance de Voltaire, 1726-1729Chapitre 89 sur 162 · LE COMMISSAIRE LABDÉ ^ A HERAULT · texte numérisé non relu

LE COMMISSAIRE LABDÉ ^ A HERAULT

i8 avril 1727 ^.

Ce mémoire est pour avoir l'honneur de vous dire que l'on m'a assuré que le sieur Arouet de Voltaire était revenu

(a) Ravaisson, Arch. de la B., XII, i4i. — Moland, I, 3o8, Doc. biogr., XXVI.

1. Voltaire avait demandé à venir passer trois mois à Paris. M. de Maurepas, sans se prononcer encore, dut réclamer quelques éclaircissements sur le but de ce voyage. Dans notre lettre 35 Voltaire donne ses raisons et promet d'être sage.

2. Labbé, qui habitait rue « Saint-Antoine devant Saint- Paul », était un des deux commissaires du Chàtelet pour le quartier Saint-Antoine. Il occupait ses fonctions depuis 1679 et venait le second sur la liste d'ancienneté [Almanach Royal pour 1727).

3. M. Ravaisson, qui a le premier imprimé ce rapport, ajoute en note, Arch. de la Bast., t. XII, p. 141, n. 2 : « Nous serions assez disposé à croire que le commissaire s'est trompé et quil a mis 1727 pour 1726 ». Cela nous paraît peu probable. A supposer que Labbé n'ait pas su que Voltaire avait été arrêté dans la nuit du 17 au 18 avril 1726, comment parlerait-il d'un « congé » pour revenir d'Angleterre? On avait bien cru pendant

d'Angleterre, et qu'il avait rôdé dans le quartier ' . Je ne sais pas s'il voudrait se faire raison de» ce qui s'est passé à son égard devant l'hôtel de Sully, mais il pourrait peutêtre courir quelque risque. Gomme je ne sais pas s'il a un congé pour revenir, je ne puis rien dire davantage à cet égard, et j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous en informer.

VOLTAIRE A THIERIOT''

Near London ^, 27 may [n. s.), 1727.

Mon cher Thieriot, j'ai reçu bien tard, à la campagne où je suis retiré, votre aimable lettre du

(a) Pièces inéd., 1820, p. 171. — Moland, 1. 174.

quelque temps, en février et mars, que Voltaire avait passé la Manche, mais personne ne supposait qu'il y était allé avec une permission régulière : qu'il revînt ou non, il n'y avait pas là matière à «■ congé ». Enfin depuis le début d'avril Marais sait que Voltaire se cache dans les environs de Paris ; il serait surprenant que Labbé n'en eût été informé que le 18. Il n'est pas le seul du reste en 1727 qui ait cru à tort que Voltaire s'en était venu faire un tour à Paris. Le 19 novembre Marais écrit ; « Arouet est ici, et l'air sent beaucoup la satire bastillable ».

1. L'hôtel de Sully était en effet dans le ressort du commissaire Labbé. On peut encore le voir au n" 62 de la rue Saint- Antoine : c'est une des gloires du vieux Paris, et il est à souhaiter que la Ville en fasse l'acquisition pour le sauver d'une ruine autrement inévitable.

2. Voltaire a pris pension chez un teinturier qui habite à Half-farthing, sur la paroisse de Wandsworth. Non loin se trouve l'école des Quakers, tenue par John Kuweidt. Voltaire y fait la connaissance d'un jeune adjoint, Edward Higginson, qui lui donne des leçons d'anglais et à qui il essaye sans succès d'inculquer le déisme. Higginson nous a fait lui-même le récit des très amusantes conversations qu'ils eurent ensemble. Il

i" avril. You cannot imagine Avilli what sensé of sorrowl haveread the account you gave me of your sickness. I bave carried my concern for you furtlier than an ordinary friendship could allow. Remember tbe time wben I was used to wrile to you tbat I believcd you liad a fever upon you wbenever I bad an ague '. Tbat lime is corne again. I was very ill in England wbilc you sufTered so mucb in France. An year absence added a new bitterness to my sufferings. Now I bope you are better, since I begin to revive.

I bear tbat M. Gulliver is no"\v translatcd and

faut lire ce récit dans Lettres philos., éd. Lanson, t. I, p. 19-22 ; cf. Revue de Paris, 1908, Voltaire et les Lettres philosophiques. Il y a du reste peu de doute que ce séjour à Half-farthing ne doive se placer au printemps de 1727. En mai 1728, Edward Higgiuson termine son apprentissage de maître décole; à l'époque de ses entrevues avec Voltaire il avait déjà, à ce qu'il nous dit lui-même, servi la moitié de son temps : il est vraisemblable que ce (c temps » était de deux ans. Tout autre calcul (peu probable en soi) aboutit à mettre Voltaire à Wandsworth à une époque où nous savons par ailleurs qu'il était à Londres.

I. Cf. la lettre à ïhieriot du -2 juin 1727 (Moland, 1. 46) : « J'espère de vous revoir bientôt dans cette bonne santé dont vous me parlez. Comme la ressemblance de nos tempéraments est parfaite, je me porte aussi bien que vous: je crois cependant que vous avez eu hier mal à l'estomac, car j'ai eu une indigestion. » Cette plaisanterie revient dans la 1. 67 (1722) : « Vous devez vous porter à merveille, car je jouis dune santé parfaite », et dans la lettre i38 (1722) : « Enfin, je crois que vous" m'aimez autant qu'autrefois, puisque vous vous remettez à être malade quand je le suis ». Elle reparaît, après le retour en France, dans une lettre du 00 juin 1781 (Mol., 1. 2i5) : « Jai reçu votre lettre, mon cher Thieriot. Ne soyez pas étonné du silence que j'ai gaidé un mois entier. J'ai repris mon ancienne sympathie avec vous. J'avais la lièvre quand vous aviez le dévoiement et j'ai passé un mois entier dans mon lit. »

takes pretty much. I Avish the translation could be your's : but I am afraid the abbot bas outnin you*, and reaped the benelit Avhich such a book should bave procured to you.

You must bave received the two books addressed

I. C'est bien en effet Desfontaines qui avait traduit Gulliver, bien que suivant sa coutume il n'ait pas mis son nom au livre : Voyages de Gulliver, à Paris, dans la boutique de la V. Coustelier, chés Jacques Guerin, quai des Augustins, 1727. L'abbé n'avait pas perdu son temps : <( Un seigneur anglois qui réside à Paris » ayant reçu les deux volumes de l'original presque aussitôt après leur apparition lui en parla (( comme d'un livre agréable et plein d'esprit )). « Quelques autres Anglois de ma counoissance, dont j'estime aussi beaucoup les lumières, en portèrent le même jugement, et comme ils sçavoient que depuis quelque tems j'avois un peu appris leur langue, ils m'exhortèrent à faire connoître cet ouvrage ingénieux à la France par une traduction qui pût répondre à l'original. » Enfin à ce temps-là Thieriot lui fait lire une lettre de son ami Voltaire où l'on vantait fort « le livre nouveau de M. Swift ». (Voir p. 74, n. o.) (c Tout cela me fît naître, au commencement du mois de février de cette année [1727], non seulement l'envie de le lire, mais même le dessein de le traduire. » Au bout d'un mois le manuscrit était prêt : l'approbation est du 4 mars. Evidemment Thieriot n'était pas de taille à lutter avec un homme comme l'abbé. Le privilège fut obtenu le 20 mars : le livre dut paraître à la fin du mois. La traduction eut tout de suite du succès. Mlle Aïssé écrivait à une amie le 5 mai : « Je vous enverrai, par la première occasion, un livre fort à la mode, le Voyage de Gulliver : il est traduit de l'anglois. L'auteur est le docteur Swift; il est fort amusant; il y a beaucoup d'esprit, d'imagination et de fine plaisanterie. » Le cahier d'août des New Memoirs of Literature nous rapporte, p. 169, que : « Abbé Desfontaines has published an excellent French translation of Gulliver's Travels : it has a prodigious sale ». Avant le 4 juillet une nouvelle édition était devenue nécessaire : Voyages de Gulliver, seconde édition, revue et corrigée, Paris, chez Hippolyte- Louis Guerin, 1727. A cette date Desfontaines en envoie un exemplaire à Swift. Swift lui répondit par une lettre qui est un chef-d'œuvre d'ironie et à laquelle il n'est pas impossible que Voltaire ait contribué. Voir Appendice IV.

to Madame de Dernières from Calais, andconveyed by the stage-coach. If you intend seriously to make a translation of some valuable book, I advise you to sit still for a month or two, to take carc of your health, and to improve your English till the book of M' Pemberton - cornes oui. Tbis book ^ is an easy, clcar and regular explanation of Sir Isaac Newton's ^ philosophy, which lie undertakes to

I. Henry Pemberton, médecin et écrivain scientifique (1694- 1771.) Newton le chargea de publier la 3^ édition des Principia qui parut en 1726.

1. Le livre de Henry Pemberton parut en 1728 : A view of Sir Isaac Newton's Philosophy, London, Printed by S. Palmer. On lit dans la Préface : « My first intention was to convey to such as are not used to maihematical reasoning some idea of the philosophy of a person who has acquired a universal réputation and rendered our nation famous for thèse spéculations in the learned world )>. H n'est pas nécessaire de supiposer avec Churton CoUins (1908, p. 58) que Voltaire a vu le manuscrit de Pemberton. Dès le 16/27 avril le fA)ndon Journal avait publié un mémoire de Pemberton, daté du 1/12 mars et intitulé Proposais for printing by suhscription : A view of Sir Isaac Nen'lon's Philosophy : Pemberton y annonce expressément qu'il veut écrire pour ceux qui ne savent pas de mathématiques. Le rédacteur en chef fait précéder les proposais dune longue préface élogieuse pour Newton et Pemberton et recommande le livre au public et en particulier aux dames. H est probable toutefois que Voltaire eut connaissance du dessein de Pemberton par une courte note insérée dans les New Memoirs of Literature de mars 1727, p. 289 : « Notwithstanding the disappointmeiits which hâve uuexpectedly delayed tlie accounl of Sir Isaac Newton's philosophical discoveries, which I drew up for the lise of sitch as are unacquainted with maihematical learning, I shall now be able in a litlle time to deliver that book to the suscribers... March 27 1727. H. Pemberton. » Thieriot ne traduisit pas plus Pemberton qu'il n'avait traduit Swift. Mais on voit que Voltaire pense déjà qu il y aurait intérêt à présenter au public français « les éléments de la philosophie de Newton ».

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