Correspondance de Wagner et de Liszt
Très cher Richard, hier samedi 7 janvier première représentation du «Lohengrin» à Leipzig. Le public très nombreux (bien que le prix des places eût été doublé) a témoigné une franche sympathie et une vive admiration pour cette œuvre merveilleuse. Le premier acte a marché d’une manière assez satisfaisante pour ce qui est du personnel. Rietz a dirigé son monde d’une façon exacte et convenable. Les morceaux d’ensemble avaient été étudiés à fond. Mais au second et au troisième acte il y a eu beaucoup de défectuosités et de fautes provenant du chœur aussi bien que des acteurs, qui seront meilleurs dans les prochaines représentations, bien que le théâtre de Leipzig ne possède pas les acteurs et les artistes qu’il faudrait. Cette longueur au deuxième acte que je me suis permis de te signaler, a été très sensible cette fois-ci, et le public a éprouvé comme une sorte de lassitude pénible. Les temps du chœur, troisième scène, m’ont paru beaucoup trop précipités ; en outre, il y a eu plusieurs défaillances dans cette scène. En somme, sans nous flatter, la représentation de Leipzig est inférieure à la nôtre, ce qui pourrait bien t’être dit et redit par d’autres. Par contre, le public de Leipzig a beaucoup d’avantage sur le nôtre, et je suis convaincu que la représentation d’hier aura des résultats très sérieux. On ne peut plus contester à cette œuvre un succès grandiose; réjouissons-nous-en; quant au reste, il finira par venir tout seul. Les acteurs, Rietz et Wirsing ont été rappelés après le premier acte, et après le dernier les principaux rôles ont reparu sur la scène. T., qui est venu de Paris pour cette représentation, a été très mécontent de l’exécution. Je l’ai calmé; j’estime qu’il n’est
pas raisonnable de nuire à l’ensemble par des critiques de détail. Qu’il soit établi avant tout que «Lohengrin» est l’œuvre d’art la plus admirable que nous possédions jusqu’à présent, et que le théâtre de Leipzig s’honore par cette représentation.
Si tu as à écrire à Leipzig ces jours-ci, fais-moi le plaisir de montrer que tu reconnais avec satisfaction la bonne volonté du personnel et l’heureux résultat de ses efforts, choses qu’on ne saurait révoquer en doute. Une seule remarque me paraît pratique: c’est celle qui est relative à l’allure trop rapide des chœurs de la troisième scène (second acte) ainsi que du passage chanté par Lohengrin au troisième acte
nh - 1 :
Ne sens-tu pas les par-fums si doux
prescrite par ton indication métronomique. Un ralentissement serait d’autant plus nécessaire que de fait c’est là que les chœurs ont fait fiasco, et que les passages en question n’ont pas produit leur effet, qui devait être infaillible.
Pour la prochaine fête de la grande-duchesse (8 avril) on donnera ici «Lohengrin» avec Gœtxc (aujourd’hui professeur de chant au conservatoire de Leipzig, autrefois premier ténor au théâtre d’ici) et la Fastlinger, et au milieu de mai Tichatschek chantera deux fois le rôle chez nous. Zigesar avait aussi invité X. à jouer le rôle d’Ortrude et lui avait offert, ainsi qu’à Tichatschek, des honoraires très convenables; mais sa réponse est passablement hésitante et vague: «Si à cette époque je ne suis pas obligée d’aller en Angleterre», etc., etc.
Tichatschek se conduit encore parfaitement dans cette circonstance, et je te remercie de lui avoir écrit quelques lignes aimables, car il le mérite réellement par le vif attachement qu’il a pour toi et par l’intérêt qu’il porte à tes œuvres. Il était venu (avec Krebs) à Leipzig pour la représentation de «Lohengrin» ; pendant les entr’actes nous nous
sommes rencontrés au buffet, où il m’a raconté que tu lui avais écrit, ce qui m’a fait grand plaisir.
Les Hærtel t’ont envoyé 300 tlialer pour les 9 numéros de «Lohengrin».
Adieu, très cher ami; donne bientôt de tes nouvelles
A ton
8 janvier 1854. Franz.
Très cher, Z’«Or du Rhin » est fini; mais moi aussi, je suis fini ! ! !
Dans les derniers temps j’ai dû m’étourdir exprès par mon travail, au point de repousser toute occasion de t’écrire avant de l’avoir achevé. Voici la première matinée où je n’ai plus de prétexte pour ne pas laisser éclater la douleur que j’ai longtemps contenue et refoulée! Qu'elle éclate donc, je ne puis plus la renfermer en moi-même!
Outre ton compte rendu (si bienveillant!) de la représentation de «Lohengrin» à Leipzig, j’ai reçu aussi celui de la «Gazette générale d’Allemagne», et j’y vois la punition humiliante du crime que j’ai commis contre mon être, contre ma conscience, lorsqu’il y a deux ans j’ai manqué à ma résolution, si nécessaire pour moi, et que j’ai consenti à laisser représenter mes opéras! Ah! comme je voyais clair alors, combien j’étais d’accord avec moi-même, quand je n’avais en vue que toi et Weimar , que je ne voulais entendre parler d’aucun autre théâtre, et que j’avais renoncé à chercher ailleurs d’autres succès!
Eh bien! c’en est fait! j’ai failli à ma résolution; c’en est fait de ma fierté, et il s’agit maintenant de courber humblement la tête sous le joug des épiciers et des juifs!
Mais, ô honte! après avoir prostitué ce qu’il y a de plus noble en moi, je ne reçois pas même le prix qui me paraissait stipulé pour cette prostitution! Je reste, après comme avant, un mendiant! Cher Franz, aucune des dernières années n’a passé sur ma tête sans que j’aie été plus d'une fois sur
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le point d’en finir avec la vie. Dans mon existence tout n’est qu’effondrement, tout n’est que ruines! Très cher, l’art n’est pour moi qu’un simple aïïei', pas autre chose: la nécessité me force à me tirer d’affaire par lui, pour arriver à vitre encore. Mais ce n’est qu’avec un véritable désespoir que je reviens à l’art. Si je le fais, s’il faut que je renonce encore une fois à la réalité, s’il faut que je me rejette dans les Ilots où se débat la fantaisie de l’artiste, pour me contenter d’un monde imaginaire, il faut, du moins, qu’on vienne en aide à ma fantaisie et qu’on soutienne mon imagination. Dans ce cas je ne puis pas vivre comme un chien, je ne puis pas coucher sur la paille et me délecter à boire de l’eaude-vie de bas étage; il faut que je me sente flatté d’une manière quelconque, si l’on veut que mon esprit mène à bien cette œuvre douloureuse et difficile, la création d’un monde qui n’existe pas.
Eh bien! lorsque je conçus le projet d’écrire les «Nibelungen» et d’aller jusqu’au bout, il fallait bien des choses pour me mettre dans la disposition d’esprit où l’artiste a besoin d’être pour se plaire à son œuvre; il me fallait pouvoir mener une vie meilleure qu’en dernier lieu! Les succès du «Tannhæuser» (dont je m’étais dessaisi précisément dans cet espoir) devaient m’y aider: j’arrangeai autrement mon intérieur, je fis de folles dépenses (Dieu! de folles dépenses!) pour me procurer tel et tel objet de luxe; ta visite de l’été dernier, même ton exemple, tout me disposait à l’illusion (ou plutôt à l’envie de me faire illusion), tout me poussait à ne voir que le côté riant de mon existence. Mes recettes me semblaient être quelque chose d’absolument certain. Dans cet état de béatitude artificielle je repris goût à la musique. Mais dès mon retour de Paris ma situation me parut grave: les commandes que je m’attendais à recevoir pour mes opéras, notamment pour «Lohengrin», ne sont pas venues: la fin de l’année approche, et je vois qu’il me faudrait beaucoup, mais beaucoup d’argent pour ne pas mourir de faim dans mon trou. Aussi je m’inquiète; je t’écris au sujet de la cession de mes droits d’auteur aux Hærtel; la tentative avorte.
J’écris à Berlin, à mon agent des théâtres de là-bas: celuici me fait espérer un bon acheteur, que je renvoie à la première représentation de «Lohengrin» à Leipzig. Eh bien! cette représentation a eu lieu: mon agent m’écrit qu’après ce résultat il n’avait pas été possible de décider l’acheteur à conclure l’affaire, bien qu’il fût très bien disposé.
Avoue qu’elle est singulière, la « situation » dans laquelle je me trouve ! !
Et tous ces tourments, toutes ces misères, tous ces soucis pour une vie que je hais, que je maudis! Et par cela même me rendre encore ridicule aux yeux des gens qui viennent me voir, et, par-dessus le marché, goûter la volupté de me dire que j’ai livré sciemment l'œuvre la plus noble que j’aie produite jusqu’à ce jour à la nullité de nos cabotins et aux railleries des épiciers!
Dieu, quel effet je me fais à moi-même! Je serais heureux si quelqu’un savait quel effet je me fais!
Écoute, mon Franz! Il faut que tu viennes à mon secours. Mes affaires vont mal, très mal. Si l’on veut que je retrouve la faculté (Tendurer (j’entends beaucoup de choses par ce mot!j, il faut que la prostitution de mon art, que cette voie néfaste où je me suis engagé me mène à quelque chose de convenable , sinon je suis perdu. N’as-tu pas repensé à Berlin? Il faut qu’on arrive à quelque chose là-bas, si l’on ne veut pas que tout soit fini!
Mais avant tout il me faut aussi de f argent. Les Hærtel ont été très larges ; mais à quoi me servent des centaines d’écus s’il en faut des milliers ? Si le marché de Berlin avait abouti, j’aurais pu, du moins, profiter de l’offre faite par l’acquéreur pour prouver à un homme d’affaires d’ici la réalité de mon «capital», et pour me faire prêter pour trois ans (avec remboursement annuel du tiers) la somme dont j’ai besoin. Maintenant c’en est fait de cet espoir. Il n’y a qu’une personne ayant franchement confiance dans mes succès futurs (?), qui puisse consentir à faire une pareille affaire. Écoute, cher Franz, il faut que tu me trouves un homme comme cela. Encore une fois, pour assurer entièrement ma tranquillité et
pour me rendre mon équilibre mental, il me faut trois à quatre mille thaler. Mes opéras peuvent fort bien produire cette somme en trois ans, si l’on fait maintenant quelque chose de sérieux pour <Lohengrin» , de manière à le sauver. J’afferme mon droit de propriété au prêteur; pour «Tannhæuser» et pour «Lohengrin», je cède tout droit de propriété comme on le désirera ou l’exigera. Si je ne mérite pas qu’on me rende un pareil service, alors, avoue-le, c’en est fait de moi, et tout n’était qu’illusion! ! ! Tire-moi de ce mauvais pas, et je recommencerai à endurer.
Mon cher ami, ne m’en veuille pas! J’ai des droits sur toi, comme sur mon créateur ! Tu es le créateur de l’homme que je suis aujourd’hui: je vis aujourd’hui par toi , ce n’est pas une exagération. Aie donc soin de ta créature: je te le crie comme un devoir que tu as à remplir.
Vois, il ne s’agit que d’une question d'argent , c’est-àdire d’une chose possible. Vamour'? j’y renonce, et fart??
Eh bien! l’«Or du Rhin» est achevé, plus achevé que je ne le croyais. Avec quelle foi, avec quelle joie je me suis mis à écrire la musique! C’est avec la vraie fureur du désespoir que j’ai enfin continué et terminé mon œuvre: ah! comme moi aussi j’étais pris dans ce filet, la misère de l’or! Crois-moi, on n’a pas encore composé ainsi. Je m’imagine que ma musique est terrible : c’est un bourbier d’horreurs et de sublimités!
Bientôt (??) je m’occuperai de la mise au net: ce sera du noir sur du blanc; il est possible que cela n’aille pas audelà. Ou bien irai-je aussi le faire représenter à Leipzig pour vingt louis?
Je ne peux pas t’en écrire davantage aujourd’hui: tu es le seul à qui je dise ces choses; personne d’autre ne s’en doute, surtout mon entourage immédiat les ignore!
Ne crois pas que j’aie été pris d’un accès de désespoir à cause de la nouvelle de Leipzig. Je m’en doutais, et je savais tout cela à l’avance. Je puis aussi me dire que l’échec de Leipzig peut se réparer, que «le mal ne sera pas aussi grand quon se le figure», et autres banalités semblables.
C’est possible; mais je veux entendre des témoins! Je n’ai plus la foi, et je ne connais plus qu’une espérance: celle d’un sommeil , d’un sommeil si profond, si profond que tout sentiment des misères de la vie s’efface. Ce sommeil-là, je devrais bien pouvoir me le procurer; ce n’est pas bien difficile.
Mon Dieu, voilà que je te fais du mauvais sang, à toi aussi; pourquoi as-tu un ami comme moi?
Le cadeau de la princesse m’a arraché un sourire, un sourire dont je pourrais pleurer. Je lui écrirai, mais pas avant quelques jours; ensuite je t’enverrai mon portrait avec une devise qui pourrait bien, à la fin du compte, te mettre dans l’embarras! Comment cela va-t-il d’ailleurs? Brûle cette lettre! Elle est impie! mais je suis impie moi-même: sois le saint de Dieu, toi, car je ne crois plus qu’en toi; oui! oui! et encore une fois: oui! A toi
15 janvier 1854. R. W.
Il faut qu’on arrive à faire quelque chose avec Londres ; je veux aller même en Amérique pour satisfaire mes créanciers futurs: voilà ce que j’offre encore de faire pour achever mes «Nibelungen».
Mon très cher Franz, je te récris pour essayer de soulager mon cœur.
Très cher, la souffrance continuelle finit pourtant par devenir intolérable: être condamné à tout endurer, et ne devoir jamais rien faire pour guider cette roue d’Ixion au risque de se perdre soi-même, il y a de quoi révolter finalement 1 finie la plus résignée. Il faut que j’agisse maintenant, que je fasse quelque chose! Je ne puis m’empêcher de songer sans cesse à m’enfuir bien loin, au bout du monde; je sais bien qu il ne s’agit que de fuir, non de me refaire une nouvelle existence, car je suis si seul! Cependant il faut que je tasse au moins quelque chose qui me rende ma situation, telle qu’elle est, assez supportable pour que je puisse y trouver,
grâce à l’exécution et à l’achèvement de mon œuvre, une activité qui me distraie et qui me console. Pendant que je ne mange pas autre chose que le pain de la charité, il m’arrive des nouvelles d’Amérique; j’apprends qu’à Boston on donne déjà des * Wagner-Nights ». Quelqu’un me tourmente pour que j’aille là-bas, me disant qu’en ce moment on s’y occupe beaucoup de moi, qu’en donnant des concerts, etc., je pourrais y gagner beaucoup d’argent. «Gagner beaucoup d 'argent» \ Ah! Dieu! je n’ai pas besoin de gagner de l’argent, si je suis la voie que j’aspire à suivre!! Mais supposons que je recoure à un pareil moyen; je ne saurais toujours pas comment liquider honorablement ma nouvelle installation pour aller au pays où je gagnerais de l’argent. Et comment me sentiraisje là-bas?
Ah! mon Dieu! la chose est tellement impossible que cette impossibilité n’a d’égal que l’état ridicule dans lequel je tombe quand je me vois réduit à ruminer la possibilité d’exécuter un pareil projet! Naturellement il ne serait alors plus question de mon œuvre, des «Nibelungen».
Cette œuvre , elle est vraiment la seule chose qui me rattache à la vie. Quand je pense à des sacrifices à faire, quand je demande des sacrifices, c’est uniquement pour cette œuvre, car c’est elle seule qui me fait sentir que j’ai encore un but à atteindre sur cette terre. C’est pour elle qu’il faut que je tienne bon, et que je reste ici où j’ai dressé ma tente et où je me suis fixé pour travailler. Si j’y réfléchis bien, en voulant agir et en agissant je ne puis avoir d’autre objectif que la possibilité pour moi de tenir bon pour arriver à achever mon œuvre. Mais là précisément je ne puis absolument rien faire; il faut que tout soit fait par d'autres. Voilà pourquoi j’ai été repris d’un désir qui depuis quelques jours ne me quitte pas: c’est celui de me faire amnistier et d’obtenir la permission de revenir librement en Allemagne. Alors, au moins, je pourrais être actif , en me rendant utile pour la représentation de mes opéras; je pourrais enfin diriger moimême une fois l’exécution de «Lohengrin», tandis qu’ici je me ronge le cœur et souffre le martyre à cause de lui. Au
premier moment cela m’a paru meme indispensable pour réparer l’échec de Leipzig; un peu plus je me serais hasardé à rentrer en Allemagne sans passeport, j’aurais été jusqu’à risquer ma liberté personnelle (ô Dieu! «ma liberté»! quelle ironie!!). Puis, quand j’ai été plus calme, j’ai voulu écrire au roi de Saxe; mais je n’ai pas tardé à trouver cette démarche inutile et même honteuse. Puis j’ai voulu jusqu’à cette nuit encore écrire au grand-duc et lui exposer ma nouvelle situation, afin de le déterminer à une intervention énergique à Dresde. Ce matin je me dis que j’en serais pour mes frais, et c’est aussi ton sentiment, je suppose. Où donc trouver de Vénergie*? où donc trouver une volonté réelle? Ne faut-il pas que tout se fasse à moitié, au quart, ou même au dixième, au douzième seulement, à la X.?
Me voilà donc à me croiser les bras et me laissant aller à la souffrance entière, absolue ! Je ne puis rien faire, rien que créer mes «Nibelungen», et cela, je ne le pourrai point sans une secours puissant, énergique!
Ami, excellent ami, ami unique! Écoute! Je ne puis rien faire, si d’autres n’agissent pas pour moi. Il faut que la vente de mon droit de propriété sur mes opéras se réalise, si l’on ne veut pas que je m’arrache de force à ma situation. Cela ne peut plus se faire aujourd’hui par la voie purement commerciale, à cause de la représentation de Leipzig (qui certainement n 'aurait pas eu lieu si l’on avait tenu compte de ma volonté et de la condition que j’avais posée); ce ne peut plus être que l’œuvre de l’amitié. Mais je ne puis m’ouvrir à personne qu’à toi, parce que tu es seul à même de comprendre ma situation, de l’apprécier sainement et de la juger avec indulgence, en tant qu’elle a été créée par mou état d’âme, mes goûts, mes caprices et mes besoins. A quel épicier irais-je demander de concevoir ce qu’il y a d’exubérant dans ma nature, qui m’a poussé, sous l’influence de telles et telles dispositions d’esprit, à satisfaire un immense désir intérieur par des moyens extérieurs et d'une manière que le béotien doit trouver étrange, et en tout cas anormale ? Aucun ne sait ce dont nous avons besoin, nous autres: moi-même je m’étonne malgré moi de
regarder souvent comme indispensables tant de «choses inutiles». Je ne puis dire qu’à toi combien ma position est pénible en ce moment, et combien j’ai besoin de prompts secours. Voilà certes ce qu’il y a de j^us urgent , de plus rigoureusement nécessaire pour me conserver à tout mou avenir. Le cruel sentiment de ma situation ne me laisse pas d’autre parti à prendre, puisque je ne veux pas m’ôter la vie pour un motif aussi frivole que celui de me mettre en route dare dare et de filer en Amérique.
Cest une calamité qu’un homme comme moi, et un ami de ta sorte trouve son supplice dans son affection même; je le sais! Abandonne-moi si tu peux; alors ce sera fini!
Avec ces enragés soucis mes maux de nerfs sont revenus avec une nouvelle violence. Pendant le travail je me sentais souvent très bien; l’orage semblait s’être entièrement dissipé. Je me sentais souvent bien soutenu et porté doucement; la plupart du temps ma joie intérieure se traduisait par le silence ; même l’espérance caressait amoureusement mon cœur; déjà les enfants de la légende s’approchaient de l’ondin en pleurs et lui criaient: «Ke pleure pas; toi aussi tu peux encore devenir bien heureux!» Mais le mot finissait par s’entendre de pins en plus loin, enfin mon oreille cessait de le percevoir: le silence! Maintenant je suis retombé dans la vieille nuit d’autrefois; eh bien! quelle m’engloutisse tout entier!
Qu’on me pardonne, je ne puis parler autrement!
Adieu, mon Franz! Adieu! Adieu! A toi
Pt. W.
Cher ami, mais tu voulais m’envoyer tes «Artistes»; pourquoi n’arrivent-ils pas?
Où en est la symphonie de «Faust» ?
En ce moment j’écris la partition de l’«Or du Rhin» avec l’orchestration. J’ai eu beau chercher, il m'a été impossible d’inscrire nettement sous forme d esquisse le prologue (la
profondeur du Rhin); c’est ainsi que j’ai été «amené à écrire tout de suite la partition complète. Seulement de cette manière je mettrai beaucoup plus de temps à finir; aussi «aije la tète un peu embarrassée.
La princesse a eu une très bonne idée; salue-la et remercie-la bien de ma part. Qui sait ce qui nous attend? J’aime autant l’ignorer.
Ln mot, je te prie, en réponse à ces quelques lignes.
Zurich, le 7 février 1854. A toi
Richard W.
Très cher Richard, quelle destinée que la nôtre! Être obligés de vivre ainsi séparés l’un de l’autre! Tout ce que
je puis te dire, c’est que s«ans cesse je pense à toi et que
je t’aime du fond du cœur.
Ces derniers temps ont été très durs pour moi grâce à
des occupations, «à des visites, à des travaux, etc. Je n’ai
écrit à personne, comme tu peux bien le penser, puisque tu n’as p«as reçu de lettre de moi.
Je t’envoie ci-joint la partition de mon «Chœur d’artistes» ; d’ici à l’automne je compte publier une demi-douzaine de morceaux pour orchestre (également sous forme de partition). Au mois d’octobre la symphonie de «F«aust» sera écrite et achevée; elle paraîtra aussi bientôt après.
Mais laissons ces détails et parlons de ton «Or du Rhin». L’as-tu réellement terminé? Tu as marché avec une rapidité merveilleuse. Tu sais quelle joie ce sera pour moi d’en connaître la partition. Envoie-la-moi donc dès que tu pourras t’en passer.
Ln attendant, je n ai pas négligé tes affaires pécuniaires, et j’espère que mes espérances ne seront pas déçues. Répondsmoi sincèrement sur ces deux points-ci:
1°. As-tu des dettes qui te gênent, et quelle somme te faudrait-il absolument pour les payer?
2°. Ne peux-tu pas te tirer d’affaire cette année encore avec tes revenus?
Il est assez probable qu’en automne prochain Berlin entrera en ligne; quand le moment sera venu, je te ferai part du modeste résultat de mes efforts; rien parle pas quant à présent. Dorn a été ici et a dirigé la deuxième exécution de tes «Nibelungen». Dans six semaines cet ouvrage sera donné à Berlin. Brendel m’écrit différentes choses sur la question de «Lohengrin» à Leipzig. A mon avis, il n’y a pas autre chose à faire pour le moment, et tu as tout lieu d’être tranquille à cet égard et d’être satisfait. La barque de Lohengrin est tirée par un cygne; les cris des oies et les aboiements des chiens restent sans effet.
Berlioz reviendra à Hanovre à la fin de mars ; puis il ira à Dresde, où il dirigera quelques concerts au théâtre. Fischer m’a écrit dernièrement; il parle d’une représentation de «Cellini» à Dresde. Ceci est encore un secret, que pour ma part je désire voir bientôt divulgué. Cet opéra est 1 œuvre la plus fraîche, la mieux tournée qu’ait produite Berlioz, et sa chute à Paris et à Londres n’est que le résultat de vulgaires infamies et de T inintelligence du public. Il serait beau que Dresde lui offrît une revanche éclatante, comme il la mérite.
Brendel va publier son livre ces jours-ci. Quand tu l’auras lu, dis-moi franchement ce que tu en penses. Raff vient aussi d’achever un gros volume intitulé «La question wagnérienne» (!?). Mais il ne veut pas m’en laisser voir quoi que ce soit, bien qu’il en ait lu différents passages à quelques autres personnes. Heureusement que tu ne peux pas être en question pour toi-même, et pour moi non plus . . .
Ne sens-tu pas les parfums si doux
Vis dans ton «Or du Rhin», et garde un souvenir affectueux à ^ on
Weimar, le 21 février 1854. F. L.
Zurich, le 4 mars 1854.
Cher Franz, grand merci pour tes «Artistes». Chez moi tu trouvais beaucoup à redire à cette composition, je veux dire qu’elle ne t’était pas sympathique. J’ai si bien perdu l’habitude [de juger quoi que ce soit dans le sens objectif, qu’en toute chose je ne consulte absolument que mon goût, que je ne m’occupe quq de ce qui éveille franchement ma sympathie, pour me borner ensuite à jouir sans analyser la jouissance éprouvée. Or, songe aux contradictions que tu as dû soulever en moi, rien que par le choix du poème. C’est plus ou moins un poème didactique: c’est le philosophe enfin revenu à l’art avec l’ostentation que comporte une telle résolution, qui nous parle. C’est Schiller trait pour trait! Puis un chœur de concert: je n’ai plus de goût à ces choses-là, et je ne pourrais à aucun prix faire quelque chose de semblable; je ne saurais pas où chercher l’inspiration. Ensuite, autre chose! Ma manière de concevoir le rapport entre la musique et le vers parlé s’est modifiée du tout au tout; il me serait absolument impossible aujourd’hui de composer une mélodie sur des vers de Schiller, qui certainement ne sont faits que pour être lus. On ne peut procéder avec ces lignes que d’après un certain arbitraire musical, et, comme la mélodie n’arrive jamais à couler franchement, cet arbitraire nous entraîne à des digressions harmoniques, à des efforts inouïs pour donner des ondulations artificielles à la source où manque la mélodie. J’ai vu tout cela par moi-même, et je suis maintenant dans une phase de développement qui m’a amené à un revirement complet: c’est ainsi, figure-toi, que j’ai fait rouler toute l’introduction instrumentale de l’«Or du Rhin» sur l’unique triple accord de mi bémol ! Représente-toi maintenant combien je suis chatouilleux aujourd’hui sur tous ces points, et comme j’ai dû être étonné lorsqu’en ouvrant tes «Artistes» je suis tombé du premier coup sur l’extrême opposé de mon procédé actuel! Je ne nierai pas que j’ai continué en hochant la tête, et que sottement je n’ai
Wagner et Liszt, Correspondance. II. 2
eu d’yeux que pour ce qui me frappait, c’est-à-dire pour des détails, et toujours des détails. / Mais parmi ces détails il y avait bien des choses qui m’ont'impressionné; arrivé à la fin, j’hésitai et je me dis fort sagement que je ferais bien de faire passer une fois le tout devant moi avec l’élan voulu, et voilà qu’heureusement je me pénétrai moi-même de l’œuvre! Je te vis tout à coup à ton pupitre; oui, je t’ai vu, entendu et compris, ce qui m’a prouvé une fois de plus que c’est uniquement notre faute si nous ne savons pas tout d’abord ouvrir notre cœur aux généreuses inspirations. Ton appel aux artistes est un grand, beau et admirable trait de ta propre vie d’artiste. J’ai été profondément ému par la puissance de ton intention. Tu l’exprimes avec passion à une époque, dans des circonstances, pour des hommes qui feraient bien de vouloir te comprendre. Tu as très bien fait de tirer les vers de Schiller de leur existence littéraire et de les crier au monde au son éclatant des trompettes! Tu as bien fait, te dis-je. Et c’était à toi qu’il appartenait de procéder comme tu l’as fait: c’était toi qui devais savoir comment tu voulais faire entendre ces vers au monde, car nul autre que toi n’avait éprouvé le besoin de jeter cet appel! Je ne connais personne qui soit capable aujourd’hui de faire quelque chose de pareil, et de le faire avec une telle puissance. Ce que l’artiste veut, lui inspire aussi les procédés à employer, et par les procédés nous voyons ce qu'il voulait; or, ce que tu as voulu ici , il t’a fallu l’exprimer précisément de cette fayon, et non autrement, c est-a-dii e avec les plus puissants moyens de l’éloquence et de l’art d’émouvoir, d’entraîner les hommes. Voilà ma critique. Je n’en ai pas d’autre à faire! Mais, qui te chantera cela de manière à te satisfaire? Grand Dieu! quand je pense à nos chanteurs de concert en habit noir! Certainement tu t es exalté pendant l’exécution de ton œuvre à Carlsruhe, au point que tu as cru l’entendre comme elle devait être; mais je suppose que le public n’a entendu que l’exécution réelle et qu il n a, par conséquent, rien pu comprendre à la chose. Excellent ami, il te faudrait des chanteurs comme j’en rêve pour mon Odm, etc. Réfléchis donc à ce que je te dis là!! Je suis devenu
si abominablement pratique que toujours je vois immédiatement l’exécution effective: c’est là une nouvelle source de cette volupté de désespoir oit je me complais.
Ainsi, merci pour les «artistes»: j’arrive presque à me dire que tu m’en as fait cadeau à moi seul, et que personne ne saura jamais ce que tu as donné au monde en produisant cette œuvre!
Je travaille d’arrache-pied. Ne pourrais-tu pas m’indiquer quelqu’un qui serait capable de tirer de mes indéchiffrables esquisses au crayon une partition un peu propre ? Cette fois-ci je travaille tout autrement qu’autrefois. Mais la mise au net me tue! Elle me fait perdre un temps que je pourrais employer plus utilement; en outre cela m’énerve tellement de tant écrire que j’en deviens malade et que j’en perds toute envie de me livrer à des travaux sérieux. Sans un homme capable comme celui que je demande je suis perdu; avec lui j’aurai tout fini dans deux ans. Il me faudrait mon homme pour toute cette durée; s’il survenait une pause dans la copie des partitions, il pourrait toujours transcrire des parties dans l’intervalle. Cherche, je t'en prie! Ici je ne trouve personne. Sans doute on peut trouver tant soit peu fabuleux que je veuille avoir un secrétaire, moi, qui arrive à peine à me suffire
Si tu peux me tirer d’affaire, tu feras une œuvre pie. Est-ce que je ne vaux pas pour un de nos enthousiastes d’Allemagne quelques milliers de thaler prêtés pour six mois? Je lui assignerai directement ce que j’aurai à toucher en automne.
Lundi j’attends la visite de Gustav Schmidt , qui vient de Francfort; je l’ai appelé pour relire avec lui le «Lohengrin». Peut-être même amènera-t-il son ténor. Je suis heureux de le voir si plein de zèle!
Du reste, je me bouche les oreilles pour n’entendre personne: je ne veux pas m’entendre dire combien je suis tombé bas!
J’aurai bientôt de tes nouvelles, n’est-ce pas? Si tu évoques mon image, figure-toi un homme toujours travaillant ou
plongé dans une immense mélancolie. Adieu, très cher, excellent ami! Les «Artistes» sont splendides! Mes amitiés
chez toi. ^
Ami unique, souvent je suis bien triste a cause de toi, et pour moi-même je n’ai pas lieu de me réjouir. L aftaire principale et le problème de ma vie sociale prennent une tournure très sérieuse et très pénible. Je ne pouvais guère attendre autre chose de ce côté et j’y étais préparé; cependant les interminables complications par lesquelles je suis obligé de passer, ont entraîné pour moi beaucoup de soucis et ont gravement compromis ma situation pécuniaire, de telle sorte qu'il m'est impossible en ce moment de venir en aide à un ami. Cela m’est très sensible, et je ne puis m’étendre davantage sur ce sujet. Tu me comprendras et tu n’interpréteras pas défavorablement mon silence. Je pourrais à l’occasion te faire mieux connaître ma situation de vive voix; elle n’est pas couleur de pose, et plus d’un y aurait peut-être péri totalement, ce que d’autres n’auraient pas vu sans plaisir.
Aujourd’hui je te dirai simplement que le jour de la représentation de l’opéra du duc de Gotha, je me suis rencontré à table avec M. de Hülsen. Il amena la conversation sur l’exécution de tes œuvres à Berlin, et me dit qu il attendait, pour les donner, que tu eusses vendu ton droit de propriété a Bote et Bock. Je me permis de lui objecter que j’avais lieu de douter fort que cette cession pût jamais se faire, et que, dans le cas où B. et B. se rendraient acquéreurs des partitions de «Tannhæuser» et de «Lohengrin», je ne voulais pas admettre pour le moment que tu eusses l’intention de revenir sur la condition que tu avais posée antérieurement, condition d’après laquelle je devais être appelé à Berlin pour assurer une exécution convenable de tes œuvres. Écris-moi ce qui en est. Je ne veux pas te donner des conseils ; pourtant j estime que 1 exécution de tes opéras à Berlin reste un point important poui toi et que tu ne gagneras rien à déplacer la question, qui est
celle-ci: c’est que tes œuvres ne devront être exécutées que par mon intermédiaire et d’après mon avis.
Incidemment on me dit aussi que la troupe de Kœnigsberg a l’intention de représenter le «Tannhæuser» à Berlin cet été. Je t’en informe parce que je présume que tu ne peux pas approuver ce projet et que, le cas échéant, tu n’y souscriras pas.
Je suis bien fatigué et j’ai bien peu de ressort. Mais le printemps nous donnera de nouvelles forces.
Écris bientôt à celui qui t’aime de tout son cœur et qui t’est bien fidèle et bien dévoué.
Gotha, le 4 avril 1854. F. Liszt.
Cet après-midi je serai de retour à Weimar. R. Pohl est aussi là avec sa femme; je l’ai chargé de t’écrire et de te rendre compte des représentations de «Tannhæuser» et de «Lohengrin» qui vont avoir lieu.
Mon cher Franz, Dieu sait avec quelle impatience j’attendais, cette fois encore, une lettre de toi! Je réponds immédiatement, afin de régler tout d’abord la question d’«affaires».
Jusqu’à présent je n'avais pas entendu parler de Bote et Bock; mais maintenant je suppose que ce sont les acheteurs que mon Berlinois, employé de l’agence des théâtres, avait en tête lorsque l’hiver dernier je m’avisai de cet expédient. Je déclare qu’en ce moment je ne vendrais mes opéras ni à Bote et Bock, ni à personne en général. (Je n’ai pas besoin de t énumérer mes raisons, n’est-ce pas?)
J'ai peine à comprendre que M. de Hülsen puisse être assez naïf pour croire que je consentirais à laisser représenter le «Tannhæuser» à Berlin par la troupe de Kœnigsberg. J’écris aujourd’hui même à Kœnigsberg pour cela. Quant à toi, je te prie d’écrire immédiatement à Hülsen pour lui annoncer mon veto. Tu pourrais faire cela en mon nom et, à ce propos, rappeler d'une manière générale que j’ai remis une fois pour
toutes exclusivement entre tes mains tout ce qui concerne mes opéras au point de vue de Berlin , attendu que je suis fermement résolu à ne traiter avec Berlin que par ton entremise et comme il te plaira, mais non plus en personne. Si donc Hills en a jamais l’intention de donner un opéra de moi, et s’il n’attend que le moment d’avoir à traiter, non plus avec moi , mais avec un tiers (Bote et Bock, comme il le croyait), parce qu’il s’était brouillé avec moi, il trouvera ainsi la meilleure occasion de tout arranger sans se trouver personnellement en contact avec moi, vu qu’il aurait affaire à toi seul. C’est donc comme mon mandataire que tu as protesté contre la représentation projetée par la troupe de Kœnigsberg; c’est en la même qualité que tu t’offres à régler ultérieurement cette affaire avec lui. Je pense que ce serait donc une bonne occasion d’aboutir avec Berlin dans le sens que nous désirons. Cela est urgent, je le sens bien! Dieu sait comme je me tire d’affaire, du reste, en ce moment; je ne veux plus te fatiguer de mes doléances, mais il faut cependant que je te dise ceci: tu peux par ton intervention me rendre un grand service, qui est de nature à améliorer notablement ma situation actuelle. Voici ce que c’est: écoute! A Augsbourg on a joué (assez mal, d’ailleurs) le «Tannhæuser»; voilà donc la voie frayée pour Munich; Dingelstedt m’a écrit une lettre très aimable et qui inspire confiance; aussi lui ai-je fait envoyer 1 opéra, qui doit être donné là-bas cet été. En ce qui concerne les honoraires, je lui ai fait un devoir d’obtenir pour moi tous les avantages imaginables, vu que je n’ai d’autre capital que mes opéras et qu’il me faut avoir en vue surtout les grands théâtres de cour. Du reste, je ne lui ai pas fixé de chiffre, car j’ai confiance en lui. Personnellement tu connais bien Dingelstedt: puis-je te demander de lui écrire qu’il veuille bien me faire obtenir quelque chose de sérieux, de préférence des tantièmes, mais surtout qu’il prenne à cœur de m’envoyer de 1 argent avant la fin de ce mois , soit à titre d’avance sur les tantièmes, soit, si cela n’est pas possible, à titre d’honoraires fixes, auquel cas je croirais pouvoir prétendre à 100 louis. (On m a toujours payé 60 louis à Dresde; mais comme le «Tannhæuser»
à été partout une pièce à recette, j’ai cru n’être pas trop exigeant en demandant une fois pour toutes 100 louis à un aussi grand théâtre.) Dingelstedt est sans doute encore en voyage; mais je pense que si tu adresses ta lettre à l’ inspecteur du théâtre de la Cour , TF. Schmidt , celui-ci la lui fera parvenir sur ta prière. Ne m’en veuille pas!
Ce n’est qu’à un ami comme toi qu’on peut demander de s'occuper si activement des autres, quand il est lui-même dans une situation aussi pénible que semble l’être la tienne, pauvre ami! Bien que j’aie une idée générale de tes embarras, je désire vivement que tu me dises par le menu comment vont tes affaires et celles des tiens. Quant tu ne fais qu’effleurer ce sujet, cela me fait de la peine. Je dois craindre, selon toute apparence, que la princesse n’ait été dépossédée pour toujours et d’une manière absolue; il faut que je l’avoue, de pareilles pertes ont de quoi vous affecter. Je comprends que tu aies le cœur gros en regardant l’avenir, puisqu’au sort de la mère est lié celui d‘un être jeune et aimable. S’il te fallait me dire que vous que j’aime, vous êtes tous les trois complètement ruinés et réduits à vous seuls, eh bien! vois comme je suis bête, je ne pourrais pas m’en affliger outre mesure, surtout si je te voyais garder bon courage. Ah! très cher, très cher Franz, ami unique! Donne-moi un cœur, un esprit, une âme de femme qui me comprenne tout entier, dans lequel je puisse me plonger tout entier. Combien peu de chose il ine faudrait alors dans ce monde! Combien me paraîtraient indifférents tous ces riens que dans les derniers temps (alors que j’étais désespéré) je me sentais entraîné à réunir autour de moi comme pour distraire mon imagination!! Dieu, si je pouvais vivre avec vous dans une heureuse solitude! Si nous pouvions ici même — eh! ce serait alors tout à fait indifférent! — nous appartenir à nous-mêmes au lieu de nous dépenser au profit de tant de niais, de tant d’êtres inintelligents, comme je me sentirais heureux! et «par-ci par-là» nous saurions bien entreprendre quelque chose qui nous rouvrirait les portes du monde extérieur.
Mais je bavarde à tort et à travers! Rappelle-moi à l’ordre
comme je le mérite: je ne serai plus jamais rien qu’un gueux romanesque!
Eugène t’a-t-il envoyé mon médaillon? Il n’est pas mal, mais un peu malade!
Il faut que je te récrive bientôt: j’ai en provision plus de matériaux que je ne peux en employer aujourd hui!
L’orchestration de l’«Or du Rhin» avance; maintenant je suis descendu avec l’orchestre dans Nibelheim. En mai tout sera fini, sauf la mise au net: tout est écrit au crayon, d'une manière illisible sur des feuilles isolées; tu ne le verras pas encore de sitôt. En juin il faudra que je me mette à la «Walkyrie». Quand viendrez-vous donc? Personne n'en dit mot! Et pourtant, tu parles de «communications verbales»! Hier Sckindchneiszer m’a écrit de venir secrètement à Darmstadt; le « Loliengrin », me dit-il, (il sera donné le deuxième vendredi) sera splendide! Bah! je resterai sans doute ici!
Adieu, très cher, très cher Franz!
J’ai encore tant de choses à te dire qu’il faut (pie je m'arrête aujourd’hui!
Mes meilleures salutations à ton entourage! A toi .Zurich, le 9 avril 1854. B- W.
Cher ami, qu’en penses-tu? Pourrais-je arriver à un résultat si je t’envoyais une lettre adressée au roi de Saxe, que le grand-duc de Weimar ferait remettre à son adresse par un de ses familiers (peut-être son ministre plénipotentiaire)? J accorde que le ministre de Saxe serait plus important que le roi; mais il est impossible que je m’adresse à un personnage comme celui-là. Le grand-duc y consentirait-il? Il faut maintenant qu’il se fasse quelque chose pour moi; il faut, au moins, que je puisse échapper «par-ci par-là» à ma situation ordinaire, sans quoi . . .
Comment vas-tu ? Écris donc ! ! ! A toi
Voilà cinq jours que je souffre d’une fièvre catarrhale et d’une fièvre intermittente; je suis dans mon lit, très cher Richard, et il faudra probablement que je me ménage beaucoup jusqu’à la semaine prochaine.
J’ai écrit depuis longtemps à Pingelstedt au sujet de ton affaire; je l’ai prié de te répondre directement et, si c’est possible, d’une manière sérieuse . Dingelstedt est un gentleman et se comportera certainement de manière à te contenter.
«Lohengrin» et «Tannhæuser» ont été donnés ici la semaine passée. Le premier avec illumination du théâtre, parce que M me la grande-duchesse revenait pour la première fois au théâtre depuis ses couches. Gœtze (aujourd’hui professeur au conservatoire de Leipzig, ténor à notre théâtre dans les dixneuf ou vingt dernières années) a chanté le rôle de Lohengrin; il a fait valoir les parties lyriques de ce rôle bien mieux qu’on n’avait pu le faire jusqu’à présent. Il avait étudié sa partie à fond, à l’occasion de plusieurs représentations données ici aussi bien qu’à Leipzig, de manière qu’au point de vue musical il a joué avec une sûreté parfaite. Le «Tannhæuser» a fait salle comble comme d’habitude; à la représentation de «Lohengrin» il a fallu même refuser l’entrée à nombre d’étrangers qui n’étaient arrivés ici que dans l'après-midi.
La femme de Pohl a joué très joliment la partie de
harpe; j’ai prié Pohl de t’écrire pour te rendre compte de la représentation. Il est très zélé pour ta cause et t’est très
dévoué.
Les journaux annoncent que tu dirigeras la prochaine fête
musicale qui doit avoir lieu dans le Valais. Y a-t-il du vrai
là-dedans ?
Quand cette fête musicale aura-t-elle lieu? Quelle est en cette occurrence la part que Methfessel prend à la direction? J’ai besoin d’être renseigné là-dessus, parce que j’ai déjà été questionné plusieurs fois sur ce point.
J’en étais là de ma lettre lorsqu’on m’a apporté tes lignes.
Voilà encore une plainte lugubre et désespérée! Venir à ton aide ou te voir souffrir sans rien faire, les deux choses me sont presque impossibles au même degré!
D’après les expériences que j’ai faites (et dont je ne t’ai dit qu’une faible partie), j’ai peine à croire que le
roi de Saxe fasse ce que nous désirons et qu il t’accorde
ta grâce. Toute-fois je vais faire encore une tentative.
Envoie-moi ta lettre à Sa Majesté. J’éspère qu’on s’en oc¬
cupera bientôt le mieux qu’on pourra. Notre grand-duc est momentanément absent, et je ne pourrai lui parler 'que dans le courant de la semaine prochaine. Écris-moi immédiatement et rédige ta lettre pour Dresde; tu me la feras parvenir ouverte.
J’ai pensé au copiste dont tu as besoin pour tes «Nibelungen». Il est très difficile de dénicher un individu capable qui soit à même de se charger d’un travail semblable. Je connais, il est vrai, quelques jeunes gens qui entreprendraient volontiers une besogne comme celle-là, mais ils ne sont pas adroits et compétents. Je me suis adressé à Berlin et j’ai fait demander à un de mes anciens amis s’il pourrait disposer de son temps en ta faveur Tu serais certainement très content de lui. Si mes pourparlers aboutissent à un résultat favorable, je t’en informerai.
Tu me demandes comment je vais . . .
«Au plus fort du malheur, Dieu reste à nos côtés».
Ne t’inquiète pas de mon indisposition; dans quelques jours ce sera passé; mes jambes ont encore à me porter ailleurs. A toi
F. Liszt.
Mon cher, bien cher Franz, il faut que je renonce à te faire mes doléances: je suis coupable en abusant de mes confidences, pendant que tu es si discret sur le chapitre de tes propres chagrins. Je t’importune d’une franchise qui ne connaît point de bornes; je laisse tomber devant toi chaque
goutte qui s’échappe de la source de mes souffrances, et je l'espère, voilà précisément la raison du silence que tu gardes sur ta situation à toi! Je sens bien maintenant que le meilleur moyen de guérir ses propres maux, c’est la pitié qu’éveillent les maux des autres. Je n’ai plus qu’un chagrin aujourd'hui, c’est celui de voir que tu caches avec tant de soin tes propres malheurs à ma sympathie. Te sentirais-tu réellement trop fier pour descendre jusqu’à moi ? ou bien ne veuxtu pas me faire sentir à mon tour l’impression pénible que je t’ai faite par mes plaintes, alors que tu étais impuissant à me secourir? Soit, cher ami! Si en effet tu n’éprouves nullement le besoin de vider ton cœur une bonne fois, eh
bien! garde le silence! Mais si ton cœur te commande de le faire, alors juge-moi digne d’entendre tes plaintes! Xe me crois pas aussi faible que j’en ai l’air peut-être : ma détresse tient à l'infime situation qui est la mienne; mais je puis élargir mon horizon si une forte sympathie me pousse à
rompre avec l'habitude!
Je dois t’en avoir dit assez; s’il était nécessaire de
m’étendre davantage, j’en aurais même trop dit!
Admets maintenant que pour moi tout soit dans l’ordre : n’aie d’autres soucis quant à moi que ceux que te crée le
chagrin dont je souffre à te voir malheureux!
Je me dispenserai bien d’écrire la lettre au roi de Saxe: je ne saurais pas, d’ailleurs, ce que je devrais y dire de vrai , ce qu'il pourrait comprendre ; quant à mentir , je ne le ferai pas; que veux-tu? c’est le seul péché que je connaisse! Je veux finir mes « Nibelungen * ; après il sera temps de retourner parmi les humains. «Lohengrin» me fait de la peine; il me paraît être en train d’aller au d . . . Eh bien! qu’il y aille; j’ai encore d’autre flèches dans mon carquois! Ainsi, voilà une fois de plus que je t’ai tourmenté sans nécessité !
Dmgelstedt ne m’a pas encore écrit jusqu’à ce jour: il aura de la peine à le faire; on est trop peu habitué à rétribuer convenablement des œuvres dramatiques. Je ne sais pas encore non plus comment faire pour écarter là-bas X. (pour
SëV
le «Tannhæuser»). Il a l’air d’être à la fois un imbécile et un gueux. Hœrtiger (le ténor) est très gentil et tout à fait pénétré de sa tâche; c’est lui aussi qui a dit qu’il ne comprenait pas comment X., même avec la meilleure volonté du monde, pourrait exécuter une pareille musique. Ce n’est pas à toi qu’on peut demander de donner dans ce guêpier d’épiciers.
Le directeur du théâtre de Kœnigsberg m’a répondu qu’il 11 e songeait pas à jouer le «Tannhæuser» à Berlin. Qu’est-ce que M. H. est donc venu te conter ? Aurais-tu envie d’écrire à ce dernier?
Ne va pas mal interpréter mon silence quand je m’abstiens par-ci par-là de te parler de ce qui me concerne! Cela m’arrive ordinairement parce que je n’attache aucune importance à certaines choses. Voici ce qui en est de la fête musicale du Valais: le comité m’a invité dans le temps à diriger cette fête, ce que j’ai refusé net; pourtant je me déclarai prêt à me charger d’une symphonie de Beethoven (en la majeur), si, pour l’ensemble de la fête proprement dite, on prenait un directeur spécial qui consentirait à cet engagement. Ces messieurs s’empressèrent de souscrire à cette combinaison et engagèrent pour cette fête un directeur de concerts de Berne, Methfessel, qui m’est très dévoué. Dans les prospectus qu’ils lancent, il leur paraît utile de présenter la chose comme si j’avais accepté (en commun) avec M. la direction de la fête musicale. Cela t’a peut-être frappé comme moi. Du reste, au point de vue «musical» il n’y a rien à attendre de ce festival; on me fait peur de l’orchestre qui se trouvera réuni ; on doute surtout de pouvoir composer un chœur de chanteurs passable. En outre, comme ces braves gens ne répéteront qu 'une fois, tu comprends bien que je ne me sois pas engagé plus avant dans cette aventure, et surtout que je n’aie pas songé à faire de la propagande active en faveur de l’entreprise. Récemment ils sont venus, il est vrai, me demander d’exécuter quelque chose de moi; sur quoi je leur ai accordé «l’ouverture du Tannhæuser», toutefois à la condition que je verrais que cela marcherait: il faut qu après la répé-
.A JL a. . .«•
tition je puisse être libre de me retirer. Toute l’affaire n’avait pour moi d’autre attrait que celui d’une occasion de faire une excursion dans les Alpes (un voyage dans le Valais en passant par l’Oberland bernois). C’est dans ce sens que je lançai à tout hasard des invitations à droite et à gauche ; j'en adressai une notamment à Joachim , qui m'a promis sa visite pour cet été, et que j’ai ainsi décidé.à s’arranger de manière à venir à cette époque; il pourrait du même coup se délecter avec moi à la fête musicale du Valais. C’est ainsi que j'invitai aussi B. J’avais précisément tant d'autres choses à t’écrire que je t’ai totalement oublié dans ma série d’invitations; j’aurais fini aujourd'hui même par t’oublier encore. Eh bien! où en es-tu? Tu viendras certainement chez moi, n’est-ce pas? Et ensuite tu franchiras les Alpes avec moi? Ce sera au commencement de juillet
Si cela pouvait faire plaisir à Joachim de me faire entendre une bonne fois quelque chose, je pourrais certainement lui assurer son engagement complet pour la fête.
Depuis longtemps je dois une lettre à Brendel (pour le remercier de son livre): je ne sais que lui écrire. Tout cela est très bien, et celui qui n'a rien de mieux à faire, n’a qu'à faire comme tout le monde; pour moi, cela n’est plus dans mes moyens.
Je suis heureux de ton activité; tu es infatigable! Ne crois pas que je sois indifférent quand je garde le silence: non, je me réjouis vivement de te voir si actif! Puisse ta santé être parfaite avec cela! Je reparlerai de cela une autre fois ! !
Il faudra tout de même que je finisse par mettre mes partitions au net: il est par trop difficile de faire ce travail à mon idée, surtout mes ébauches étant souvent horriblement confuses, au point que moi seul je puis en sortir. Cela sera un. peu plus long, voilà tout! Je te remercie cordialement de ta sollicitude: nous en reparlerons, et peut-être, si c’est par trop fatigant, en viendrai-je encore à prendre ton ami de Berlin !
Eh bien! à la garde de Dieu, cher Franz! Donne-moi
bientôt de tes nouvelles; je veux savoir beaucoup de choses , je veux savoir tout\
Aie confiance en Celui qui s’est entièrement dévoué
Zurich, le 2 mai 1854. à toi
Richard.
Quand je compose et que j’instrumente, je ne pense jamais qu’à toi] je me demande comment tu trouveras telle et telle chose; j’ai toujours affaire à toi.
(Lettre de HÜlsen.)
Monsieur le Docteur, à la suite de l’entretien verbal que nous avons eu ensemble lorsque j’ai eu l’honneur de vous voir à Gotha, je prends la liberté de vous adresser la question suivante :
Si je veux faire jouer le «Tannhæuser» au commencement de l’hiver de cette année, quelles seront les conditions?
Ayez la bonté, Monsieur, de me faire connaître votre réponse le plus tôt possible.
Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de la considération très distinguée De votre très dévoué
Berlin, le 17 mai 1854. Hülsen.
(Ma réponse.)
Monsieur, j’ai l’honneur de répondre comme suit à la question que vous m’avez posée à propos de la représentation des opéras de Wagner à Berlin.
Il est inutile d’entrer dans de longues discussions pour établir que les représentations de «Tannhæuser» et de «Loliengrin» qui ont eu lieu jusqu a ce jour sur des scenes de moyenne importance et dimportance minime, quelque satisfaisantes et honorables qu’elles aient pu être pour les théâtres en question, ne sauraient être considérées comme pouvant . servir de norme pour les représentations qu’on se propose de donner à Berlin. C’est précisément et surtout parce que
scène de Berlin, qu’il m’a prié et chargé de le seconder dans cette affaire comme ami et comme artiste, et naturellement il m’a, de son côté, donné plein pouvoir absolu à cet effet.
Les conditions ne sont donc, par le fait, pas autres que celles d’une belle, d une bonne exécution comme garantie d’un succès plus qu’ordinaire des œuvres elles-mêmes. Ceci est pour moi un résultat absolument certain, eu* admettant que la scène de Berlin les interprète d’une manière digne d’elle; je me flatte, Monsieur, que vous partagerez cette opinion dès les répétitions générales. Mais pour arriver aux répétitions elles-mêmes, il est nécessaire, selon moi, que nous réglions ensemble d’une manière nette et précise
A) la distribution des rôles,
B) le nombre et l’ordre des répétitions (auxquelles je devrais nécessairement assister en partie).
Pour peu que cela vous soit agréable, Monsieur, je suis disposé à venir à Berlin à la fin de notre saison théâtrale, soit le 24 juin, pour bien m’entendre avec vous au sujet de toute l’affaire, qu’il est assez facile de faire aboutir.
Quant aux honoraires auxquels Wagner peut prétendre, j’ose affirmer d’avance qu’il ne sera pas bien exigeant; je vous ferai connaître ses conditions (après en avoir conféré encore line fois avec lui). A titre de question secondaire, je vous ferai observer qu’en ce qui concerne mon humble personne, bien que ma participation etiéctive à l’exécution d’une œuvre de Wagner à Berlin entraîne un séjour d’un mois environ dans cette ville et qu’il me faudrait, par conséquent, faire un sacrifice de temps assez considérable, le succès probable de 1 entreprise me donnera une espèce de satisfaction à laquelle je n’aimerais pas mêler une question d’émoluments ! ) (sans faire diète).
Il est un autre point que je ne veux pas passer sous silence. D’après ce que j’ai appris depuis, Wagner a fait de son désir de voir ses œuvres exécutées sous ma direction
L En allemand *Diaten>; d’où ce jeu de mots intraduisible en français. (Note du Traducteur.)
une condition absolue pour Berlin. Quelque tlatteuse que soit pour moi la confiance que Wagner me témoigne, je me permettrai (en vertu de mon plein pouvoir absolu) de ne pas me prononcer sur la question de ma direction, et de la traiter comme une «question réservée», que je trancherai plus tard, selon les circonstances. J’espère qu’il se trouvera bien un moyen de sauvegarder ma responsabilité vis-a-vis de Wagner et de ses œuvres, sans m’imposer comme un intrus au personnel de Berlin.
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’assurance de ma considération très distinguée. \otre tout dévoué
Weimar, le 20 mai 1854. 1. L.
NB. Aie la bonté de me donner tes instructions positives sur ce point: désires-tu des honoraires fixes ou des tantièmes, ou bien l’un et l’autre? Écris-moi immédiatement làdessus', et laisse-moi le soin de pêcher peu ou prou suivant les circonstances.
Dès que Hiilsen fera un pas en avant dans cette affaire, tu en seras immédiatement informé, très cher ami. Écris-moi sur la question d’argent et fais-moi part de tes autres desiderata en ce qui concerne la représentation de Berlin.
Garde en attendant pour toi les deux lettres ci-dessus, car on a déjà trop parlé de l’histoire de Berlin.
Jusqu’à présent l’affaire ne s’est pas arrangée avec Dingelstedt. Il viendra à Weimar à la fin de juin. Il est probable qu’il veut simplement laisser passer la période de l’exposition de Munich et qu’il ne donnera le «Tannhæuser» qu’en automne. Relativement à la somme que tu désires pour tes honoraires, il me dit qu'il regrette de ne pas pouvoir te l’accorder tont entière. Si tu as quelque chose de particulier à lui demander, écris-le-moi.
Je suis encore passablement souffrant et fatigué. Écrire des lettres, traiter, négocier, tout cela m est insupportable, pour me récréer je travaille à une assez longue étude sur le «Vaisseau fantôme». Elle te plaira, je l’espère. Brendel la
publiera in extenso pour le milieu de juin; en attendant elle paraît comme feuilleton dans l’Officiel de Weimar.
Eugène Wittgenstein m’a envoyé ton médaillon, ce qui me fait grand plaisir. Je trouve que c’est le plus ressemblant et le plus fidèle de tes portraits.
Dans cinq ou six jours j’irai voir Joachim à Hanovre. Il a passé toute la semaine dernière ici et m’a apporté une ouverture tout à fait remarquable. Joachim se lance dans la composition, et s’il continue de ce train-là pendant quelques années, il produira certainement des œuvres sortant de l’ordinaire.
Que Dieu te bénisse dans la joie et dans la douleur, très cher ami !
Écris bientôt A ton
20 mai 1854. p L
Mon cher ami, un de ces jours je t’écrirai tout au long et t’expliquerai aussi pourquoi ma lettre d’aujourd’hui est si courte.
Ainsi, parce qu’il y a péril en la demeure, je te dirai seulement ceci: des tantièmes et rien de plus. Si l’on veut que ces tantièmes représentent un chiflïe sérieux, c’est-à-dire si l’on veut que mes opéras soient donnés souvent , il faut que le directeur montre réellement de la bonne volonté et qu il ait le cœur à son aflaire. Voila pourquoi nous voulons le traiter noblement. Ta lettre est parfaite .
Sous peu de jours je t’en écrirai plus long. A toi
26 mai 1854. r ^
Monsieur le Directeur, je regrette d’apprendre par votre lettre du 29 mai que vous n’êtes pas disposé à tenir compte des vues artistiques de Wagner, qui amènent et motivent mon intervention dans l’affaire de l’exécution de ses œuvres à
Wagner et Liszt, Correspondance. II. 3
Berlin. Je déplore sincèrement que les circonstances regrettables qui interdisent à Wagner l’accès de l’Allemagne, subsistent toujours et qu’il en résulte bien des complications qui entravent la marche naturelle des représentations de «Tannhæuser» et de «Lohengrin». Vous êtes trop au courant et vous avez trop d’expérience des choses de l’art pour ignorer combien le succès d’œuvres dramatiques de valeur dépend de la manière de les représenter. Les chefs-d’œuvre de Gluck, que vous citez comme exemple dans votre lettre, doivent certainement leur succès durable à leurs merveilleuses beautés, mais aussi à l’ardeur que Spontini a mise à s’en pénétrer et à son action personnelle à Berlin. De même le succès extraordinaire des opéras composés par Spontini et par Meyerbeer eux-mêmes s’est accentué grâce à l intervention directe des compositeurs dans leur exécution. Cela m’entraînerait trop loin de discuter plus à fond des faits si souvent constatés; je me bornerai donc, Monsieur, à vous dire franchement que si la direction a réellement l’intention de donner le «Tannhæuser» et le «Lohengrin» tout simplement «comme une œuvre quelconque», il conviendrait presque mieux de donner toute autre œuvre à son choix, sans tenir compte de celles de Wagner.
Il y a quelques mois j*ai parlé à plusieurs reprises de la situation à M. le chef d’orchestre Dorn; je suis convaincu qu’il ne traitera pas de prétention injuste le désir formel exprimé par Wagner de me voir coopérer en personne à l’exécution de ses œuvres à Berlin.
Il va de soi, Monsieur, qu’ «il ne peut pas entrer dans vos vues de prendre un engagement qui porterait une trop grave atteinte à la dignité de l’établissement et à ses moyens aussi bien qu’à l’autorité du directeur», de même que je suis incapable d’avoir jamais de pareilles intentions. Vous ajoutez encore ceci, Monsieur: «Je demande la confiance du compositeur pour moi et pour le théâtre royal». Ce point est egalement fixé; il est absolument hors de question et n’est point à discuter; seulement, comme Wagner me charge d être son représentant dans l’affaire de Berlin, et qu’il vous a fait
part de sa résolution, les intérêts que j’ai à défendre en cette qualité ne me permettent pas d’en venir peu à peu à accepter le rôle d’un cinquième joueur de whist (qui, d’après le proverbe, ne peut occuper qu’une place très incommode, «sous la table»). Par conséquent, je dois vous prier, Monsieur, ou bien de souscrire aux conditions formulées dans ma lettre précédente et de m’autoriser, en votre qualité de directeur du théâtre royal, à prendre part aux répétitions et à l’exécution des oeuvres de Wagner à Berlin, conformément au vœu si nettement exprimé par le compositeur, ou bien de laisser toute l’affaire dans le statu quo négatif actuel.
Agréez, Monsieur, T assurance de ma très haute considération. Votre tout dévoué
Weimar, le 2 juin 1854. F. Liszt.
P. S. Wagner m’écrit dans sa dernière lettre qu’il me laisse entièrement le soin de fixer à Berlin les conditions pécuniaires et qu’il est content de «Tannhæuser*.
Très cher, renvoie-moi la lettre de Hülsen, vu que je n’en ai pas pris copie et que je ne veux pas qu’elle passe en d autres mains. Tu approuveras ma réponse, je l’espère. Garde mon brouillon.
J'ai passé quatre jours à Hanovre. Je ne peux pas te dire dès maintenant ce que je ferai cet été; dès que je serai tant soit peu fixé à cet égard, je te le ferai savoir immédiatement.
Te reste-t-il un exemplaire disponible de la partition pour piano de «Tannhœuser» ? Roger, qui est ici en ce moment, aimerait bien étudier le rôle, mais jusqu’ici il a eu beau écrire pour demander un exemplaire de la partition pour piano. Je lui ai dit (pie je te ferai part de son désir et que je suis convaincu que, si cela t’est possible, tu me feras bientôt parvenir un exemplaire pour lui. Chez Meser, à Dresde, l'édition est épuisée, dit-on; si elle ne l’est pas, je pourrai en faire venir un de là. Peut-être m’écriras-tu aussi dans ta prochaine lettre quelques lignes que je puisse montrer à Roger ou copier à son intention.
Roger est assez bien doué comme musicien et peut bien faire dans le rôle de Tannhæuser. Quand la fête musicale du canton du Valais aura-t-elle lieu, et combien de temps resteras-tu là-bas? A toi
Franz.
Vite quelques lignes seulement en réponse à ta lettre, cher Franz! Tu ne doutes pas un instant, n’est-ce pas? que je ne te remercie de tout mon cœur de l’énergie que tu mets à défendre mes intérêts contre Htilseu. Pourvu que l’âme soit sauvée, alors le corps lui-même sera dans les meilleures conditions! Je te renvoie la lettre de Hülsen. J’ai des remords de te donner toute cette peine! Mais ne nous attendons pas à des résultats: je suis d’avis que tu ue lui répondes plus du tout!
J’écrirai tout de suite à Dresde au sujet de la partition pour piano de «Tannhæuser> : il faut qu’on t’en décroche uu exemplaire et qu’on te l’envoie pour Roger. Il y a longtemps, tu le sais, que j’avais Roger en tête: s’il a réellement appris (comme je l’espère, et cela par toi) à bien connaître la tâche qui l’attend et s’il veut prendre à cœur de bien la remplir, je ne doute pas qu’il ne soit le premier Tannhæuser tel que je le rêve. Fais-lui toutes mes amitiés.
La question que tu me poses à propos de la fête musicale, m’a presque fait espérer que tu pourrais m’accompagner là-bas. Écoute, cher Franz, ce serait au moins une joie après les ennuis de cette triste année ! ! Et si tu parvenais à décider la princesse et l’enfant à venir avec toi dans le Valais en passant par l’Oberlaud et par la Gemmi, oh ! alors, tout irait bien!!! Seulement il ne faut rien attendre de cette sotte fête musicale: en ce qui concerne mes compositions, j’ai tout retiré. Je n’exécuterai que la symphonie en la majeur! Il y aura sans doute beaucoup de monde, mais pas beaucoup de musique. Si tu étais là, si J. et B. venaient aussi, Dieu sait ce qu’on improviserait alors, purement et simplement pour nous faire passer le temps ! Que le ciel te mette à même de
faire une «sottise» et d’en entraîner d’autres encore à la faire avec toi!
La fête aura lieu le 10, le 11 et le 12 juillet: c’est dans les premiers jours de juillet qu’il faudrait se mettre en route pour le Valais en passant par l’Oberland.
Je tâcherai de vivre pendant quelques jours de la vie végétative. Il faut que je remette à d’autres temps la mise au net de la partition de l’«Or du Rhin». Prochainement on se mettra à la «Walkyrie» !
Adieu, excellent, unique Franz ! Donne-moi l’espérance de te voir, de vous voir! A toi
Zurich, le 7 juin 1854. R. W.
Très cher Richard, je t’envoie ci-joint la camelote de X. avec le brouillon de ma simple réponse. Probablement le char va encore rester embourbé tout entier pendant quelque temps, et l’on reprendra les négociations plus tard. Eh bien! j’aime assez à comprendre parfaitement les gens, quand même le fond de leur pensée n’est pas exprimé par leurs discours et ne peut pas l’être. Il m’a fallu voir dans ma vie trop de choses de ce genre pour que je puisse m’y tromper. La difficulté ne provient ni de Hiilsen ni d’autres personnes citées, mais ... de ceux que nous ne nommerons pas, bien qu’ils ne nous soient pas inconnus.
Je t’apporterai mes poèmes symphoniques dès qu’il me sera possible de m’absenter pour quinze jours. Je suis très heureux de voir qu’ils t’intéressent.
Prenons patience et, dans les mauvais jours, restons fidèles à l’éternité! A toi
8 juin 1854. Franz.
Cher Franz, je te rends la camelote , dont je ne t’envie nullement la propriété. Laissons de côté toutes ces insanités
répugnantes: quand on entend ce jargon de la lâcheté et de la veulerie, que ces idiots nomment le langage du «bon sens», on se croit au milieu de cent mille fous. Notre bonheur consiste, au fond, uniquement en ce que nous ne plions jamais devant ces gens-là: nous aurons beaucoup gagné si nous persistons dans cette attitude. Quant à une récompense effective , il n’y faut certainement pas songer.
C’est ainsi qu’en ce moment cela m’arrange parfaitement de ne pas faire ce que veut X.; rien que cette idée me met en belle humeur; tout ce qui peut survenir à part cela, doit nous être absolument indifférent. A Berlin nous célébrerons, tout à fait entre nous, une fête de l’amitié ou . . . — quelle autre fête célébrer à «Berlin»? Que nous importe, d’ailleurs, «Berlin» ?
Mille remercîments pour tout ce que tu fais et pour la manière dont tu le fais!
Quant au «succès» (dans le sens pratique que X. prête à ce mot), je ne l’aurai sans doute jamais! Du reste, ce serait proprement une ironie à l’adresse de ma situation et de mon être. Par contre, je me sens à tout moment prêt à mourir, le cœur joyeux et la bouche souriante, pourvu qu’il s’en trouve une occasion vraiment noble. Que veut-on de plus? En vérité, en ce qui concerne mon avenir purement personnel, je ne souhaite qu’une bien belle mort, puisqu’après tout il y a tant d’accrocs dans la vie. Ce qui m’afflige souvent, c’est de voir qu’autour de moi rien ne m’offre jamais l’occasion d’une telle fin. Tout ne tend qu’à une «vie bien longue», quelque difficile, quelque pauvre, quelque misérable qu’elle puisse être d’ailleurs. Triste!
Nous en causerons quand tu viendras, car tu viendras, cela paraît certain (Dieu merci!). Apporte tes poèmes symphoniques; cela donnera un peu de force au fil de la vie!!
Ne cherche pas de copiste pour moi: M rae Wesendonck m’a fait cadeau d’une plume en or, inusable, qui refait de moi un calligraphe doublé d’un pédant. Les partitions seront ce que j’ai produit de plus parfait en matière de calligraphie! Nul n’échappe à son destin ! Ce que Meyerbeer admirait le plus
dans mes partitions, c’était ma belle écriture. Cette admiration a été comme un sort jeté sur moi: je suis condamné à écrire de jolies partitions tant que je vivrai sur cette terre!
Tu ne verras pas l’«Or du Rhin» avant qu’il ait revêtu une forme digne de lui, la forme que je rêve de lui donner; mais ce travail n’avancera guère que pendant les heures de loisir et les longues soirées d’hiver, car maintenant je ne peux pas m’y arrêter, il faut que j’aborde la composition de la «Walkvrie», dont je sens la musique frémir délicieusement dans tous mes membres.
Salue la princesse et l’enfant de toute la puissance de tes moyens!! Pour aujourd’hui il faut que je m’en tienne à cette prière; je ne puis plus écrire, cela ne va plus, même avec la plume en or. Je dirais bien des choses si je n’allais pas me remettre à pleurer comme en chemin de fer. On vient de m’appeler: un aigle a passé au-dessus de la maison! Un bon présage!
«Vive l’aigle!», il volait admirablement, les hirondelles étaient très inquiètes. Adieu, sous les auspices de l’aigle.
A toi R. W.
Laisse-moi te dire que les larmes m’empêchent de continuer à lire.
Oh! tu es pourtant un homme unique!
Cela m 7 a frappé comme un coup de foudre! Dieu, que m’as-tu écrit là!!
Toi seul le sais!
3 juillet 1854.
Merci mille fois, cher Franz: tu m’as tiré d’un embarras extrême, après que j’avais épuisé tous les autres moyens. Pour l’automne, je pense, les choses rentreront un peu dans l’ordre pour moi.
Quand viendras-tu? Je vais dans le Valais ces jours-ci, mais je pense être de retour sous peu. Je n’ai pas d’argent pour courir le monde ; rien ne me tente d’ailleurs, tandis que mon travail seul me donne du plaisir. La «Walkyrie» est commencée ; écoute, c’est maintenant que cela commence pour tout de bon!
C’est singulier, ces contrastes de la première scène d’amour de la «Walkyrie» avec celle de l’«Or du Rhin»!
Brendel t’aura aussi surpris, n’est-ce pas ? (Chansons que cela!)
Que Dieu te bénisse!
Très cher Franz, tu arrives à point nommé à Leipzig! Je regarde ton passage par Leipzig comme un avertissement du destin, qui me fait entendre qu’on pourrait pourtant me sauver. Dans ma détresse j'ai écrit il y a quelque temps à Brendel , pour lui demander si parmi mes «admirateurs» de Leipzig il ne pourrait pas trouver quelqu’un voulant me prêter (pour quatre à cinq mois) 1000 thaler sur billets à ordre . Réponse: Non! mais peut-être A. pourrait-il me les procurer par l’entremise de tel ou tel. Comme A. est venu me voir dernièrement, je me suis adressé aussi à lui; réponse: Non! Dans le courant des trois mois qui vont venir je puis compter toucher mes droits d’auteur sur mes opéras pour cette année. Ils se monteront, selon toute apparence, à un chiffre respectable et m’aideront, je l’espère, à sortir une fois pour toutes de ce dernier embarras. Mais le moins que je puisse attendre serait la somme de 1000 thaler. A celui qui me les prêtera, je remettrai consciencieusement une traite à trois mois (échéance lin octobre). 11 faut que Hærtel fasse cela . S’il veut, au contraire, m’avancer les 1000 thaler sur mes recettes, cela pourra aussi m’arranger. Il peut contrôler le chiffre mieux que personne; par contre, je déléguerais chaque fois le paiement de mes honoraires à X. jusqu’au complet remboursement de la somme. J’accepte la combinaison qu’il pré-
férera, pourvu que je sorte de cette situation misérable dont je souffre comme un forçat!
A. m’a parlé aussi dans sa lettre de certaines éventualités qui pourraient me permettre, à titre exceptionnel, de faire une courte apparition en Allemagne. Je n’y crois pas, et en ce moment je n’y tiens même pas sérieusement; je ne voudrais pas faire la moindre démarche dans ce sens.
En ce qui concerne l’affaire de Berlin, jë suis bien aise, crois-moi, de la savoir uniquement entre tes mains ; je serais bien fou de l’en retirer jamais, tant que tu ne t’en lasseras pas. X. se gardera de s’adresser à moi! Tout cela, ce sont des commérages!
Je me suis sauvé pour échapper au festival de Sion; cela me taisait 1 effet d’une grande fête de village, où je n’avais pas envie de faire ma partie. Je suis parti dare dare! Qu’on ne me parle pas d une «fête musicale* de quelque genre que ce soit. J ai éprouvé comme un sentiment de jalousie en voyant que tu es allé à Rotterdam; tu trouveras aussi, je 1 espère, le temps de venir à Zurich ! Viens, si tu peux, dans la seconde moitié du mois d’août; à ce moment là, les Wesendonck seront aussi de retour, je pense!
Ah! Dieu! Je sens ma tête si vide; hier matin je me suis embarqué sur le lac de Genève. J’ai passé cette nuit dans la diligence qui va de Berne à Lucerne. En ce moment je navigue sur le lac des Quatre-Cantons, sur les rives duquel je vais aller chercher ma femme, qui a fait ici une cure de petit lait. Ensuite je retournerai à Zurich, ce que je ne puis risquer que dans l’espoir que tu réussiras à emporter d assaut le consentement de Haertel. Personne ne peut me venir en aide ici; j’ai déjà mis tout en œuvre pomme maintenir à flot jusqu’ici (à partir de l’hiver dernier). Si tout va bien, je continuerai dès le 1 er août la composition de la «Walkyrie* ; le travail, ce travail, est la seule chose me fasse supporter l’existence. A côté de cela je continuerai la mise au net de l’«Or du Rhin»; pour l’arrière-saisW, 1 pense, tu auras la partition en main.
Ah ! pardonne-moi de répondre par ce radotage à ta belle
et bonne lettre des bords du Rhin qui respire la gaîté. Peutêtre t’écrirai-je bientôt plus convenablement. Je vais aborder bientôt à Brunnen , où tu figures encore comme double Peps: comme tu étais gai alors! Adieu, cher, unique Franz!!
A bord de la «Ville de Zurich» sur le lac des Quatre- Cantons, en vue de Brunnen!
Le 31 juillet, songes-y!!!
Cher grand homme, merci mille fois pour 1 autographe ; il fera grand plaisir.
C’est une bonne et excellente fille la Soest, que ses parents avaient envoyée en Angleterre, et qui y gagna le mal du pays après «l’école de Weymar», la «musique de 1 avenir» et les «opéras de Wagner». Elle s’est enfuie de là, et la voilà établie à Erfurt, où elle donne des leçons de piano, et vient entendre vos poèmes!
Mais mille et mille remercîments pour beaucoup d autres, choses. Liszt a été fort heureux d’apprendre que ses articles de la W. Z. vous plaisent. C’est bien à vous, de les avoir si bien compris! Ils continueront encore quelque temps. Le « Vaisseau fantôme » terminera cette série. Non, ce n’est point une couronne funéraire qu’il tresse. Il vit et vivra, votre sombre et noble héros! Le sommeil, la solitude, ne sont pas la mort, et ses forces vitales sont telles, qu’il fera encore longtemps, dans un temps donné, le tour de l’Europe. Le Fidelio de Beethoven ne s’acclimate que maintenant à Londres!
Je suis heureux que les compositions symphoniques vous intéressent! S’il peuttfï) aller vous voir, il vous portera les partitions, mais en ce moment je crois qu elles sont moitié en copie, moitié en recopies pour la gravure, etc., etc.; mais vous serez le premier, cher grand génie, a les lire. La plupart ont été exécutés ici. C est tres-beau, très-noble, et tres-élevé.
Vos lettres nous font de la joie, comme une aumône faite
1) Voir tome I, page 12, note 1.
avec des pièces d‘or aux nécéssiteux, qui ne sont habitués à recevoir que des coups, ou de gros sous en cuivre!
Faites-nous souvent cette aumône, puisqu’elle ne vous appauvrit pas!
Laissez faire Liszt avec Hitlsen. Laissez-lui Berlin, entièrement, complètement. Cela peut aller lentement, mais cela ira bien, et surtout proprement]
Combien il est bon, combien il est intelligent, délicat et patient, je le sais mieux que personne! Un autre que lui eut été submergé et noyé dix-huit fois depuis six ans, par les tempêtes qui se jouent de notre pauvre nap.p.lAttP.t Tl nnna fait encore surnager!
Liszt a écrit à Berlin pour vous trouve copie votre «Rheingold». Ce beau Rheingc oreilles soupirent. Celui qu’il croyait po ne saurait être libre pour ce temps ! Qi
commencer la Walkyrie? et l’admirable et Brunehild. Cette adorable Brunehild, <
Écrivez longuement , cela fait du bien à U
uns et indivisibles. Toute l’atmosphère de 1 doucement quand il y a eu une lettre de
Fasse le ciel, que ce soit à revoir, bi(
rons-nous votre Rheingold, ne fût-ce qu si vous saviez, comme Liszt chante vos p rions votre Lohengrin bien avant que B' nous écoutons et pleurons quand il le cha Faites, faites vos Walkyries au plutôt Écrivez-nous bientôt!
Vous dites que H. ne comprend pas Ah! qui est-ce qui comprend de quoi il s de quelque chose de Beau et de Grand?
veut faire une belle statue, il prend du g et fatigue ses forces à le tailler; mais le sont moins durs que le cœur des hommes ne meurt pas, fait sa statue; quand il belle chose, les hommes sont moins pass
le marbre.
Liszt est infatigable, il vous est tout dévoué, vous le savez. Courage et espoir! Je ne puis assez vous dire, combien votre douce lettre m a fait du bien. C.
La caisse de X. résiste plus opiniâtrément que Silistrie. On n’arrive à rien là si l’on veut brusquer les choses; par conséquent, je ne puis rien t’annoncer d’heureux.
A mon retour ici je trouve une lettre de Hülsen, qui répond par un «non» définitif relativement à la représentation du «Tannhæuser» à Berlin. Il termine par cette phrase: «Il va de soi qu’après avoir essayé deux fois en vain de faire jouer cet opéra au théâtre royal, l’administration ne pourra pas risquer une troisième tentative, tant que j aurai l’honneur d’être à sa tête. Je le regrette!»
D’autre part cependant, j’apprends que la question n est pas enterrée et qu’on est disposé en très haut lieu à m appeler à Berlin. Qui vivra, verra. En attendant, je n’ai répondu que quelques lignes à Hülsen.
Qu’est-ce donc que cette histoire de festival? Pourquoi as-tu décampé? Raconte-moi cela à l’occasion, quand tu seras bien disposé.
Après la fête musicale de Rotterdam j’ai passé quelques jours à Bruxelles, où je me suis retrouvé avec mes deux filles.
Dès que j’aurai répondu à toutes mes lettres, qui se sont terriblement accumulées, je me mettrai à mon «Faust»; j’entends qu’il soit achevé pour le nouvel an. Les autres choses (compositions symphoniques) seront aussi publiées jusque-là.
Je suis encore très fatigué de mon voyage, ou plutôt de ma course au clocher, et le sentiment personnel que je ne peux pas t’être utile, m’amène à abréger encore ces lignes. Ah! bon Dieu! que puis-je te dire, après tout, tant que
«La vergogna dura »
et qu’il n’y a pas moyen de remédier à cette vergogna ? A toi
28 juillet 1854. F - L.
Mais, très cher Franz, aurais-tu réellement pu me croire capable d’avoir conçu l’idée de donner des concerts pour me répandre par ce moyen, ou pour faire de la musique, ou pour Dieu sait quoi? N’aurais-tu pas compris tout de suite que cette pensée ne pouvait m’avoir été suggérée que par le désespoir où me jetait ma misérable situation - pécuniaire, et que je ne pouvais y répondre que par ceci: pourrais-je gagner de l’argent ou non? de l’argent pour un sacrifice inouï, pour une abnégation de moi-même que probablement je n’aurais pas même pu soutenir jusqu’au bout? Dans ce cas, comme j ai dû mal m’exprimer! Excuse-moi de t’avoir donné lieu à une pareille méprise! Mais reçois mes remercîments d’autant plus vifs pour les efforts que tu as faits malgré cela!
Mon cher, mon bien cher ami! Comme je pouvais être heureux et fier il y a trois ans, lorsque je n’avais encore rien fait qui fût en contradiction avec le sentiment net et la connaissance exacte de ma situation vis-à-vis de notre public, du public qui prononce chez nous sur les questions d’art! Si a cette époque déjà ta sollicitude et ton amitié s’évertuaient a me faire «apprécier de la foule» et à assurer la diffusion de mes oeuvres, comme je souriais alors, comme je repoussais silencieusement toute espèce de séduction! Mais le démon s est emparé de moi; dans ma vie si horriblement déserte j’ai eu de nouveau la velléité de mettre au moins un peu d’agrément dans mon existence; la séduction a pris corps, j’ai livré mes partitions, j’ai été surpris de leur succès, et j’ai espéré. Je maudis maintenant cette espérance. Je sens que je suis tombé si bas à mes propres yeux que j’en suis encore à chercher le moyen d’échapper au supplice de m’accuser moimême.
Hïdsen a dit a N. qu’il considérait toute l’affaire engagée avec moi comme faite\ heureusement j’ai pu consoler X. de ce qu il ne la pas faite ; mais Htilsen a raison : l’affaire est «faite». Finalement qu’est-ce qui pouvait mieux m’édifier sur la réalité et sur la valeur de mes succès que l’impossibilité
mm
de trouver pour moi à l’endroit même où ils ont été rempoites, en cherchant parmi tous mes admirateurs, en se donnant toute la peine imaginable, le dirai-je? la somme de 1000 thalei a titre de prêt? Ce fait trivial est pour moi d’une éloquence extraordinaire.
Je t’en prie, très cher Franz, ne me parle pas de ma gloire, de mon honneur, de ma position ou comme on voudra appeler tout cela! Je sais à n’en pas douter que tous mes «succès» se basent sur de mauvaises, très mauvaises exécutions de mes œuvres; que, par conséquent, ils reposent sur des malentendus et que ma notoriété, ma gloire ne valent pas un zeste de noix. Laissons donc toute politique de côté; renonçons à employer des moyens que nous méprisons pour arriver à un but qui, à bien considérer la chose, ne pourra jamais être atteint, et par cette voie moins que par toute autre. Laissons donc la coterie, cette accointance avec des crétins qui à eux tous sont incapables de soupçonner ce dont il s’agit chez nous. Je te le demande, quelle satisfaction, quel réconfort pouvonsnous espérer avec le concours de tous ces idiots (ou de quelque autre nom qu’on veuille les appeler)? Il m arrive souvent de ne pas comprendre ton ironique amour de la vie qui sait étouffer sous la raillerie le dégoût qu’inspirent ces gens-là. Arrière toutes ces saletés! arrière la «gloire» et toutes ces folies! Nous ne vivons pas dans un temps où la gloire peut donner de la joie ou des honneurs!
Écoute-moi: le «Tannhæuser« et le «Lohengrin», je les ai donc jetés au vent: je ne veux plus en entendre parler. En les livrant au trafic des cabotins, je les ai répudiés; ils ont été maudits par moi et condamnés à mendier pour moi, à ne plus me rapporter que de l’argent, plus rien que de l’argent. Je ne voudrais pas même m’en servir pour cela, si je n’y étais forcé. Étant donnée la lumière qui, cet été, s’est 'faite dans mon esprit, je porterais ma peine avec bonheur; je veudrais avec joie tout ce ménage que j’ai monté; nu comme je suis, j’irais encore une fois errer à travers le monde, et cette fois, je te le jure, aucune illusion n’aurait plus prise sur moi! Mais, ma femme ne pourrait plus suppoitei une
pareille extrémité; je le sais, ce serait sa mort. Eh bien! par amour pour elle j'ai résolu de tenir bon; il faut que » Tannhœuser» et *Lohengï'in» aillent aux juifs. Mais il m’est impossible d’attendre ce que, dans telles ou telles circonstances à faire naître et à laisser venir patiemment, ils pourraient me rapporter de plus qu’à cette heure où je suis obligé de m’en défaire à tout prix et au plus vite. Dis-moi, très cher, où en sommes-nous avec Berlin ? Avais-tu simplement compté faire paraître notre proposition acceptable pour M. de Hülsen ? Ou bien avais-tu d’autres moyens à ta disposition pour t’assurer que tu serais appelé à Berlin dans des conditions honorables? Je penche à croire que c’est cette dernière hypothèse qui s’est réalisée; aussi je voudrais pouvoir espérer que tu m’annonceras bientôt que nous avons triomphé. Si Berlin reste fermé à mes opéras, il en résultera que toute l’affaire sera paralysée, et pardieu! la diffusion de mes opéras n’est pas pour moi autre chose qu’une affaire ; il n’y a que cela de réel, tout le reste est et sera toujours absolument mensonger. Ne nous évertuons donc pas à chercher un autre côté sérieux que celui de l’affaire d’argent. Il me faudrait me mépriser moi-même aujourd’hui si j’allais envisager la chose à un autre point de vue. Plus de poésie pour moi dans ce monde; rien que la prose, la prose toujours.
Et sais-tu ce qui vient de me confirmer dans ces sentiments, en me rehaussant encore à mes propres yeux? C’est ton étude sur le « Vaisseau fantôme». Dans ces articles je me suis enfin reconnu bien franchement et retrouvé moi-même ; ils m’ont fait voir que nous n 'avons rien de commun avec ce monde. Qui donc m'a compris ? Toi , et nui autre! Qui donc te comprend aujourd’hui? Moi , et nul autre! Tu peux en être certain. Tu m’as pour la première et unique fois fait connaître le bonheur d’être compris d’une manière absolue. Vois-tu, tu t’es identifié avec moi, il n’est pas resté une fibre, pas un battement de mon cœur, si léger fût-il, qui n’ait vibré et ne se soit répercuté dans le tien. Mais à présent je vois que c’est la seule manière d’être réellement compris, tandis que tout le reste n'est que pure méprise ou fâcheuse erreur.
Mais que puis-je donc demander encore après avoir eu ce bonheur? Que me veux-tu encore après m'avoir donné ce bonheur? Laisse à côté de ce bonheur couler encore les larme d’une créature aimante; et puis, quoi encore? Oh! ne nous mutilons pas ainsi nous-mêmes; ne considérons le monde qu’avec mépris ; il ne mérite que cela ; mais ne mettons aucun espoir en lui, ne lui demandons aucune illusion pour notre cœur! Il est mauvais, mauvais, foncièrement mauvais ; seul, le cœur d’un ami , seule, une larme de femme peut le sauver de notre malédiction. Mais au moins ne le respectons pas non plus, ne le respectons en lien de ce qui ressemble à l’honneur, à la gloire ou de quelque nom qu on appelle ordinairement ces balivernes. Il appartient à Albérie , à personne d’autre! A bas ce monde! En voila assez; tu connais mes sentiments; ce ne sont pas des transports passagers; ils sont solides et purs comme le diamant. Ce sont eux seuls qui me donnent la force de continuer à traîner le fardeau de l’existence; mais il faut que jamais je ne transige avec eux. Je hais à la mort tout ce qui n’est qu* apparence. L’espérance, je n’en veux pas, car elle n’est qu’un mensonge qu’on se fait à soi-même. Mais je travaillerai. Tu auras mes partitions; elles nous appartiendront, à nous seuls , à personne d’autre. Cela suffit.
Tu as maintenant l’«Or du Rhin», n’est-ce pas? J’en suis au second acte de la «WaMcyrie»'. Odin et Fricka; comme tu le vois, je réussirai forcément.
Adieu!
Tu écriras à ma femme, n’est-ce pas?
Cordiales salutations sans fin!
(Je ne peux plus lire ce qu’écrivent les autres. Je ne lis plus que ton étude sur le «Vaisseau fantôme»; voilà la récompense, l’orgueil de ma vie!)
Adieu! ^
Zurich, le 16 september 1854.
Sais-tu comment je dois m’y prendre pour arriver à organiser prochainement à Bruxelles et peut-être dans deux villes de Hollande des concerts comme celui de l’année dernière à Zurich? Crois-tu qu’en allant faire un tour dans ces payslà je pourrai gagner une somme nette de 10;000 fs.? Peuxtu faire en sorte qu’on soit disposé à faire les premiers pas et que mon programme soit traduit en français et en hollandais? Si tu peux répondre d’une manière satisfaisante à cette question, je te prierai d’emmancher l’affaire le plus vite possible; je suis on ne peut plus pressé de gagner la somme en question.
Aucun théâtre ne m’a fait de commandes; rien ne bouge, tout le monde semble m’oublier! Si je pouvais revenir de la Belgique et de la Hollande en rapportant de l’argent, je pourrais probablement aussi me remettre au travail. Pour le moment la musique est tout à fait mise de côté.
Ton médaillon est très beau; grand merci! Je n’ai de goût à rien; j’ai mes raisons pour cela.
Tout et toujours à toi Richard.
Très cher Franz, ma femme est en Allemagne en ce moment (dans le principe elle y est allée pour voir ses parents). Actuellement elle est à Berlin (chez Alicine Frommann, allée des Tilleuls, 10). Dans huit jours au plus tard elle sera à Leipzig (chez A., rue du Moulin à vent). De là elle compte revenir par Francfort; si elle pouvait voir un de mes opéras (naturellement «Lohengrin* de préférence!, elle s’arrêterait volontiers un jour dans cette ville. Si tu peux rendre la chose possible, écris-lui donc à Berlin ou à Leipzig, ou encore, si tu peux me le taire savoir par retour du courrier , écris-moi à Zurich, pour que je puisse encore l’aviser à temps.
"Wagner et Liszt, Correspondance. II.
H. t’envevra sous peu de jours la partition de T «Or du Rhin », que je lui avais expédiée à Dresde isolément en vue d’une copie à faire; mais comme je viens d’achever entièrement la mise au net, il m’en coûte de ne pas la savoir encore entre tes mains. Je ne voulais, dans aucun cas, te la soumettre par fragments, car remettre le tout entre tes mains est pour moi un acte définitif et ayant sa signification. Gardela provisoirement pendant un mois pour la parcouiir a 1 occasion; ensuite je te prierai de la renvoyer pour faire achever la copie.
Daniel t’envoie ses meilleures amitiés ! le petit drôle..
Je ne te dirai pas autre chose de moi ni de ton étude; si j’abordais ces deux sujets, je ne saurais par où commencer, par où finir. Je ne t’ai pas vu cette année, c’était bien dur! En somme, je me sens si immensément malheureux que je vais jusqu’à me trouver méprisable de supporter une pareille misère. Il suffit! Adieu!
Le figuriste ne m’a pas encore rapporté ton médaillon, dont le bord était un peu écorné. Pourquoi gardez-vous le «Conte indien» ponr vous tout seuls? J’ai assez de prose autour de moi pour le caser.
Mes meilleures salutations à la princesse! A toi
Zurich, le 29 septembre 1854. Richard.
Cher Franz, tu te révèles de plus en plus grand philosophe, à mes yeux! Souvent je me trouve un franc étourneau à côté de toi ' A côté des progrès si lents de ma musique, je me suis occupé exclusivement d’un homme qui est venu dans ma solitude comme un présent — présent simplement littéraire — qui m’est tombé du ciel. Cet homme est Arthur Schopenhamr, le plus grand philosophe depuis Kant, dont il a été le premier à penser complètement les idées jusqu’au bout, comme il s’exprime lui-même. Les professeurs allemands l'ont prudemment ignoré pendant quarante ans; mais récemment il a été, à la grande honte de l’Allemagne, découvert par un critique
anglais. Quels charlatans sont à côté de lui tous les Hegel , etc.! Son idée maîtresse, la négation finale de la volonté de vivre, est d’un sérieux terrifiant, mais c’est la seule qui implique la délivrance. Naturellement elle n’a pas été nouvelle pour moi, et en général personne ne peut la concevoir sans l’avoir déjà eue en germe. Mais c’est ce philosophe qui le premier m’en a fait voir l’évidente vérité. Quand ma pensée se reporte aux tempêtes dont mon cœur a été battu, à l’effort désespéré avec lequel il se cramponnait involontairement à l’espérance de vivre; maintenant encore, quand parfois la tempête augmente et devient ouragan, je n’ai trouvé qu’un calmant qui m’aide à trouver le sommeil dans les nuits d’insomnie: c’est le sincère, l’ardent désir de mourir; je voudrais l’inconscience totale, le néant absolu, la fin de tous les rêves, la délivrance unique et définitive!
Par une merveilleuse sympathie j’ai souvent retrouvé tes idées. Tu as beau les exprimer autrement, parce que tu es religieux, je n’en sais pas moins que tu penses exactement comme moi. Quelle profondeur est la tienne ! Dans ton étude sur le «Vaisseau fantôme» il y a comme des éclairs qui plus d’une fois m’ont électrisé. En lisant Schopenhauer, j’étais presque toujours près de toi en pensée; seulement tu ne t’en doutais pas. C’est ainsi que je deviens de jour en jour plus mûr; ce n’est plus qu’à titre de passe-temps, de jouet, que l’art m’occupe encore. Tu verras par la feuille ci-jointe comment je tâche de me distraire.
Il faudra bien encore que je finisse les drames des Nibelungen par amour pour le jeune Siegfried, le plus beau rêve de ma vie. La «Walkyrie» m’a trop épuisé pour que je me refuse cette récréation; j’en suis à la seconde moitié du dernier acte. Pourtant je n’aurai achevé le tout qu’en 1856; en 1858, dans la dixième année de mon hégire, je pourrai faire exécuter mon œuvre, s il est écrit que cela doive se faire. Mais comme dans mon existence je n’ai jamais goûté le vrai bonheur que donne l’amour, je veux élever à ce rêve, le plus beau de tous les rêves, un monument dans lequel cet amour se satisfera largement d’un bout à l’autre. J’ai ébauché dans
ma tête Tristan et Iseult ; c’est la conception musicale la plus simple, mais la plus forte et la plus vivante; quand j’aurai terminé cette œuvre, je me couvrirai de la «voile noire» qui flotte à la fin, pour . . . mourir.
Si tu es rassasié de l’«0 du Rhin », envoie-le donc au directeur Fischer , à Dresde, en l’invitant, si tu veux, de ma part à le remettre au copiste Wœlfel , pour que celui-ci achève la copie commencée!
Ton «bravo!» à propos de 1’ « Or du Rhin » était charmant; mon œuvre est-elle réellement réussie? Pourvu qu'il y ait beaucoup de contre-point pour Raff! Cette question me préoccupe vivement.
M. est malade? Comment pourrais-je bien faire quelque chose pour elle? Qu'elle vienne l’été prochain au Seelisberg, près du lac des Quatre-Cantons. C'est la plus heureuse découverte que j'aie faite en Suisse; c’est un séjour si délicieux, si beau que je rêve d’y retourner pour y mourir!
Il faut que nous nous voyions là l’été prochain. Je compte y écrire le «Jeune Siegfried»: aidez-moi donc à exécuter mon projet! Peut-être alors pourrai-je moi-même venir à votre aide! Quelle sérénité dans mon cœur, quand j’y pense! Mes meilleurs remercîments à la princesse! Suivant son désir, je lui envoie mon autographe; quant au reste, trêve d'affaires! !N'est-ce pas? Que nous importent ces vétilles?
Quand verrai-je tes poèmes symphoniques? et ton Faust?
Adieu, mon Franz !
Brunhilde dort! Moi je veille encore, hélas!
Aujourd'hui j'ai reçu une lettre de la société philharmonique de Londres: elle me demande si je serais disposé à diriger là-bas les concerts de cette année. Par contre, j‘ai demandé, au préalable: 1° Si l'on aurait un second directeur pour les broutilles, et 2* si l'on imposerait à l’orchestre les répétitions que je jugerais nécessaires. Si j'obtiens satisfaction sur tous les points, dois-je accepter? Si je pouvais gagner un peu
d argent sans m'abaisser, cela m’irait très bien. Écris-moi bien vite ce que tu en penses.
Comment cela va-t-il, du reste?
D’abord, très cher ami, reçois mes vœux pour Tannée qui commence; puisse 1855 être plus heureux pour nous que ses aînés!
Je me suis permis une petite indiscrétion dans le Journal de Brendel; pour le numéro spécimen de cette feuille (qui change d éditeur), ainsi que pour le numéro du 1 er janvier, j ai fait imprimer quelques colonnes sur ton «Or du Rhin». Tu ne m en voudras pas, je l’espère. Je l’ai fait dans une bonne intention, et il ne peut pas y avoir de mal à ce que le public soit rendu un peu plus attentif à la chose. Conformément à tes instructions, j’enverrai ces jours-ci la partition à Fischer, à Dresde.
La proposition de la société philharmonique est tout à fait acceptable, et tes amis se réjouiront de cette bonne fortune. Tu ne me dis pas si cette offre t’a été faite par l’ancienne société philharmonique ou par la «New Philharmonie Society ». Cette dernière a été dirigée pendant une ou deux saisons par Berlioz; il avait pour collègue le D r Wylde, qui est très protégé par le principal actionnaire de cette société (j’ai oublié son nom . Dans les deux sociétés tu trouveras un orchestre nombreux et des ressources très sérieuses ... Tu t’entends si bien à mettre tout cela en mouvement et à en tirer des résultats extraordinaires! Si je peux m’éloigner d’ici, j’irai peutêtre te voir à Londres dans le courant de la saison; en attendant, donne-moi des détails sur cette affaire philharmonique. Probablement elle tournera à ta satisfaction. Si tu me le permets, je te recommanderai un peu de prudence, avec 1 ennuyeuse, mais utile méthode qui consiste à voir venir!
Je nai pas de nouvelles de Berlin; j’écrirai prochainement à Alwine Frommann.
Pendant quelques mois notre théâtre ne pourra pas donner
de représentations de tes œuvres. M me de Milde est dans une position intéressante et ne pourra pas paraître sur la scène avant le milieu d’avril; or notre public n’accepterait pas une autre Élisabeth, Eisa ou Senta. De plus, le premier ténor a complètement perdu sa voix, et ne sera remplacé que le mois prochain par C., qui a chanté ici le rôle de Tannhæuser au mois de novembre, à titre d’acteur étranger.
J’attends Berlioz pour le milieu de février. Connais-tu la partition de sa «Damnation de Faust»?
J’ai achevé ma symphonie de Faust (divisée en trois thèmes : Faust, Marguerite et Méphistophélès); je te l’apporterai 1 été prochain à Zurich.
Mes amitiés à ta femme; aime toujours bien Ton 1 er janvier 1855. F. L.
La princesse te remercie vivement et t’envoie ses meilleurs vœux.
Cher Franz, ce n'est qu’aujourd’hui que je puis t’écrire quelque chose de positif au sujet de Londres. M. Anderson , « Treasurer » de la société philharmonique (directeur de la troupe de la reine), est venu exprès à Zurich pour s’arranger avec moi. Je n’étais pas à mon aise; ce n’est pas mou affaire d'aller à Londres et de diriger des concerts philharmoniques, même si je dois, comme on le désire, y faire exécuter de mes compositions (car je n’ai rien composé pour le concert). Mais j'ai senti nettement qu'il s'agissait ici de tourner franchement le dos, une fois pour toutes, à toute espérance et à toute tentative d'action, de renoncer à toute influence dans ce monde de l'art qui est le nôtre, ou bien de prendre la main qui m’est tendue cette fois.
Londres est le seul endroit de la terre où je puisse arriver à faire représenter encore mon «Lohengrin», puisque les rois et les princes de l’Allemagne ont autre chose à faire qu'à m amnistier. Il pourrait être intéressant pour moi de gagner
les Anglais et de les amener à faire exécuter 1 année prochaine, sous les auspices de la cour, un opéra allemand de choix qui serait pris parmi mes œuvres et joué sous ma direction. Comme directeur de la société philharmonique (de Vancienne!), je serais on ne peut mieux placé pour cela, je l’accorde; aussi n’avais-je finalement plus de raisons pour ne pas me vendre, encore que je me sois vendu pour presque rien (200 livres st. pour quatre mois). Ainsi donc je serai à Londres au commencement de mars, et j y dirigerai huit concerts, dont le premier aura lieu le 12 mars, le dernier le 25 juillet. Au commencement de juillet je serai sur le Seelisberg. Si tu veux venir me voir à Londres, tu me rendras bien heuieux, en tout cas il faudra que j’y fasse exécuter quelque chose de toi. Réfléchis-y.
ïî’oublie pas de penser à Joachim; une fois que je serai à Londres, je saurai bien arranger la chose.
Tu as fini ton «Faust», c’est parfait; tu peux bien t imaginer que je brûle de le connaître; c’est affreux de vouloir attendre si longtemps pour me le montrer. Mais si je ne pouvais pas en jouir tout de suite et l’entendre, bien exécuté par toi, je ne dédaignerais pas de commencer, du moins, par le parcourir avec toi au piano, c’est-à-dire d apprendre a le connaître: une initiation vivante comme celle où tu excelles, ne peut être remplacée par rien, même approximativement. Je tiens de plus en plus à tâcher de trouver dès le principe les impressions vraies, tant je me méfie de 1 influence qu exercent sur nous des notes abstraites.
11 est assez ridicule qu’en ce moment même j'aie été pris d’une envie folie de remanier encore une fois ma vieille ouverture de «Faust». J’ai écrit une partition toute nouvelle: j ai refondu 1 orchestration en général, changé bien des choses du tout au tout, donné aussi plus d’extension et de portée au milieu (deuxième motif). Dans quelques jours je le ferai exécuter dans un concert qu’on va donner ici; je 1 appellerai. «Une ouverture de Faust».
Ép igraphe :
«Le Dieu qui demeure en mon sein.
Peut bien bouleverser mon âme;
Lui qui régit mon être entier,
Il est impuissant au dehors;
Aussi l’existence me pèse,
Je hais la vie et veux mourir!»
Mais dans aucun cas je ne la publierai.
J’ai été effrayé de ton article du jour de l’an. Mais je n'ai pas tardé à reconnaître que cette fois encore je n’ai qu’à te savoir gré de ta sympathie toujours croissante. Du reste, si tu présentes mon œuvre comme quelque chose de colossal, tu te trompes seulement de mesure, à mon sens; quant à moi , il n’y a que notre notoriété d’artistes et l’esprit de nos moyens d'exécution qui me paraissent choses petites et pitoyables au
suprême degré. Je trouve, par contre, que mon œuvre n’a que
des proportions humaines, raisonnables, qui ne semblent gigantesques que si nous voulons les imposer à l'indigne milieu dont j’ai parlé. En traitant nos projets de chimériques et d'excentriques, nous ne faisons, à vrai dire, que rendre hommage au pompeux néant de notre notoriété d’artistes, et nous finissons même par le faire accepter comme respectable. Nous ne devrions pas faire accroire aux gens ces choses-là.
Très cher, chacune de tes lettres vaut de l’or pour moi,
et plus encore; mais en fait de réponses proprement dites,
j’en reçois fort peu de toi; tu traites beaucoup de mes questions comme si je ne les avais jamais faites. Par contre, tu m'apprends toujours quelque chose de nouveau; c’est très bien; mais une réponse ne fait pas de mal non plus de temps à autre!
Voyons, écris-moi bientôt une de ces bonnes lettres que j’aime, et viens gentiment à Londres. J’emporterai mon travail dans cette ville, où j’espère terminer l’orchestration de la «Walkyrie».
Adieu, trè3 cher Franz!
Comment vas-tu, dis? Ma femme t’envoie ses meilleures salutations; j’y ajoute mille amitiés pour vous. A toi
Zurich, le 19 janvier 1855. R.
Très cher Richard, la société philharmonique de Londres vient tout à fait à point, et je m’en réjouis fort. Il y a six mois les gens hochaient encore la tête, que dis-je! quelquesuns allaient jusqu’à siffler l’ouverture du «Tannhæuser» (exécutée sous la direction de Costa). Klindworth et Rémény étaient à peu près les seuls qui eussent le courage d’applaudir et de rompre en visière aux préjugés invétérés de la société philharmonique. Eh bien ! les choses vont prendre une autre tournure, et tu vas revivifier «Olcl England » et la <Old Philharmonie »/ Bonne chance! Comme wagnérien de la veille je te recommande Klindworth, un excellent musicien, qui a rempli autrefois les fonctions de chef d’orchestre à Hanovre (il y a dirigé au Théâtre de Tivoli la représentation du «Prophète», dont les journaux ont parlé), et un pianiste de premier ordre, qui a étudié pendant dix-huit mois avec moi à Weimar; tu me permettras bien d’envoyer à Klindworth quelques lignes à ton adresse. Il n’y a pas, que je sache, de pianiste à Londres qui le vaille ; seulement il s’est mis à dos les épiciers et les manœuvres de là-bas en affichant ses sympathies pour ce qu’on appelle la «musique de l’avenir».
J ai assisté à la première représentation du «Tannhæuser» à Gotha. Le chef d’orchestre Lampert s’est donné beaucoup de peine, ainsi que Beer (Tannhæuser), et la représentation a été relativement tout à fait satisfaisante. La partie musicale est supérieure chez nous; mais il n’en est pas de même des costumes et des décors, qui sont bien plus soignés à Gotha qu'à Weimar. Je me suis exprimé très nettement ici sur ce point; mais comme mes prières et mes exhortations n’ont pas servi a grand chose jusqu a présent, je me réserve de ne plus diiigei les représentations de «Tannhæuser» et de «Lohengrin»
jusqu’à ce qu’on ait fait dans les décors les améliorations nécessaires. 11 est probable qu’on obtiendra des résultats en employant ce moyen négatif, dont je n’ai pas voulu user jusqu'à ce jour. En attendant, notre opéra est toujours dans son bel état de stagnation. Depuis la dernière représentation du «Tannhæuser» (10 décembre) je n ai plus été à mon pupitre et je ne dirigerai pas non plus la représentation de gala du 16 février («Bélisaire»). Tant que la Milde ne sera pas délivrée, il n’y aura rien à faire ici.
A propos, que penses-tu du ténor Meffert? Pouvons-nous nous en servir? Quel âge peut-il avoir? Réponds-moi làdessus.
Tu m’accuses dans ta dernière lettre de répondre rarement à tes questions. Ton grief porte sur deux points, je suppose: Berlin et Dresde. Hélas! hélas! je n'ai rien à te dire de ces deux villes, rien de ce que je voudrais, de ce que je désire et espère encore malgré tout. Je n'aime pas à t’entretenir de vétilles et de balivernes.
Un instant! Il est une chose que j’ai oublié de t'écrire. Ton «Tristan» est une idée splendide. Cela deviendra certainement une merveille. Persiste.
Tu as très bien fait d’écrire une nouvelle partition de ton ouverture de «Faust». Si tu as réussi à donner un peu plus de souplesse au thème du milieu, cette œuvre si remarquable, même sans cela, aura encore gagné. Sois assez bon pour m en faire une copie, que tu m'enverras aussitôt que possible. Probablement il y aura ici quelques concerts d orchestre, et je voudrais bien faire exécuter cette ouverture vers la fin de février.
Chez Hærtel on est en train de graver les n° 3 et 4 de mes poèmes symphoniques (les «Préludes» et «Orphée»). Je ne sais pas encore si je publierai les neuf morceaux ensemble ou si je lancerai d’abord ces deux numéros (3 et 4); en tout cas je t’enverrai les corrections des «Préludes» et de 1 «Orphée» avant ton départ pour Londres, pour que tu t'amuses aussi à lire mou griffonnage. Je te remercie sincèrement de la proposition tout amicale que tu m'as faite de faire exécuter quelque chose
de moi à la «Philharmonie»; cependant je crois qu’il est plus sage de n’aborder cette question qu’à la saison prochaine (56). Jusqu’à nouvel ordre tu auras assez à faire de faire exécuter tes propres œuvres; d’ailleurs, la première année il faudra un peu voir venir les événements. L’essentiel est que tu prennes pied à Londres et qu’avant tout tu inculques à l’orchestre ainsi qu’au public ta manière de comprendre Beethoven, Gluck, etc. En même temps il faudra que les gens entendent et apprennent à comprendre l’ouverture de «Tannhæuser» et celle de «Faust», et enfin qu’ils élèvent leur esprit en savourant le prélude de «Lohengrin». Le projet que tu as conçu de former Tannée prochaine un personnel convenable pour la représentation du «Tannhæuser», du «Lohengrin» et du «Vaisseau fantôme», est tout à fait pratique. Nous en avons déjà parlé en 49 à Weimar; à mon avis, cette entreprise peut parfaitement réussir. Cette année te servira à préparer le terrain, et une fois que tu te seras habitué à l’air de Londres, il est à prévoir que tu t’y établiras confortablement. Seulement gare aux écumeurs de théâtres qui ne manqueront pas de t’exploiter à titre d’essai et qui pourraient être dangereux pour ta bourse aussi bien que pour ta position!
Encore une fois, bonne chance! A toi
Weimar, le 25 janvier 1855. F. L.
Mes meilleures salutations à ta femme. La première année elle restera sans doute à Zurich.
Ne me fais pas attendre trop longtemps une lettre de toi, et envoie-moi ton «Faust». La princesse et l’enfant te saluent bien affectueusement.
La prochaine fois je t’enverrai en manuscrit une traduction anglaise de tes trois poèmes d’opéra. Tu pourras t’en servir à Londres.
Voici, très cher Franz, mon ouverture de «Faust» remaniée, qui te paraîtra bien insignifiante à côté de ta symphonie de
«Faust». Cette composition n’est intéressante pour moi qu’à cause de l’époque d’où elle date; je viens de reprendre goût à mon œuvre grâce à ce remaniement, et, relativement à ce travail de refonte, je suis assez enfant pour te prier de comparer scrupuleusement les deux rédactions, parce que j’éprouve le besoin de te montrer que mon expérience a grandi et que mes sentiments se sont affinés. Il me semble que des remaniements de ce genre font mieux voir que tout le reste de quel bois on se chauffe et comment on s’est dégrossi. Tel qu’il est maintenant, le thème du milieu te plaira davantage ; naturellement je n’ai pas pu introduire de motif nouveau, parce que daus ce cas il aurait fallu tout refaire; j’ai dû me borner ici à accentuer davantage la tonalité dominante sous forme d'une large cadence. Naturellement il ne peut pas être question de Marguerite ; c’est toujours Faust lui-même qui domine :
«Un instinct charmant me poussait A travers les prés et les bois etc.
Malheureusement la copie a été faite d’une manière stupide ; il y a probablement encore des fautes.
Si quelqu’un me payait bien ce travail, je serais capable de la publier encore; voudrais-tu bien essayer de faire ce marché avec Hærtel? Je serais bien aise d’avoir un peu d’argent à Londres, afin de pouvoir plus facilement faire des économies là-bas. Tâche donc d’arranger cela! Tout cela n’est qu’un prélude à ta symphonie de «Faust», que je me réjouis énormément de connaître!!! Je n’ai pas autre chose à te mander, sinon que j’ai été assez fou pour m’occuper plus que je ne voulais d’une représentation du «Tannhæuser» qui doit avoir lieu au théâtre d’ici. Elle est fixée à demain; en tenant compte des conditions misérables dans lesquelles se trouve la scène de Zurich, elle sera tout à fait passable. Pourtant je ne dirigerai pas moi-même.
Je te remercie sincèrement de tes conseils, qui ont mon entière approbation : je compte me borner exclusivement au
rôle de directeur à Londres, et en tout cas être un peu tenace en ce qui concerne mes compositions.
Le premier acte de la «Walkyrie^ sera bientôt achevé: il est d’une beauté extraordinaire; je n’ai jamais rien fait d aussi réussi, même approximativement. Mais tu as mal compris le reproche que je te faisais de ne pas me répondre au vrai sens du mot. Je ne pensais nullement à des affaires extérieures (comme Dresde et Berlin), je n’entendais parler que de questions intérieures , pour lesquelles je croyais t’avoir fourni matière à réponse.
Mais dis-moi, puisque nous avons été ensemble à Paris, nous devrions bien nous retrouver aussi à Londres. Comment cela pourrait-il se faire? Et la traduction? Je me réjouis follement de la voir; je finirai par apprendre l’anglais en la lisant. La recevrai-je encore ici?
Je partirai le 25. Dans le cas où tu aurais besoin de m écrire tout de suite à Londres, adresse ta lettre à Ferd. Praeger, 31, rue Milton, Dorset-Square ; c’est chez lui que je descendrai en attendant que j’aie un gentil appartement. Dismoi, ne pourrais-tu pas me donner une recommandation pour 1 l.rard de Londres, et obtenir qu’il me mette un bon piano à queue dans mon salon?? Je recevrai volontiers Ivlindworth. Adieu pour aujourd’hui! Envoie-moi bientôt une de ces lettres qui me font tant de plaisir, et fais mes amitiés à ton entourage. A toi
Paulonne-moi, très cher Franz, de ne t’envoyer aujourd’hui que quelques lignes pour t’adresser une prière. J’attendais, pour te donner des nouvelles, que la copie que j’ai fait faire de mon ouverture de «Faust» fût achevée; elle ne le sera <iue dans quelques jours. Alors je te l’enverrai immédiatement, et j’accompagnerai mon envoi d’une lettre en règle. Aujourd’hui je ne te dirai que ceci:
Enfin, après en avoir référé plusieurs fois à Paris, l’envoyé de France va viser mon passeport et je pourrai traverser 'le
territoire français, mais au prix de toutes sortes de chicanes qui me sont très désagréables; il faut absolument faire cesser un pareil état de choses, afin qu’à l’avenir je puisse facilement et à toute époque traverser la France et aller dans ce pays. Je ferai donc cette fois ma visite au ministre de l’intérieur, à Paris, et je tâcherai de faire mettre un terme aux vexations dont je suis l’objet. Ce qui vaudrait mieux que tout, c’est que quelqu’un de la Cour de AN eimar — Dieu sait qui,' à défaut du grand-duc lui-même peut-être l’envoyé qui le représente à Paris, — me donnât une recommandation qui me signalerait en quelque sorte à l’attention des gens et leur ferait entendre raison sur mon compte; par contre, je ferai toutes les promesses voulues.
Tâche donc d’arriver à faire quelque chose dans ce sens!!
Dans quinze jours je partirai d’ici; ainsi, la chose presse.
Dans quelques jours je t’écrirai plus longuement.
9 février 1855. A
Très cher Richard, le grand-duc est alité depuis plusieurs semaines, et je ne pourrai probablement lui parler avant dixneuf jours. En outre, il ne sera pas bien facile de régler immédialement et d’une manière définitive l’affaire que tu m as confiée; cependant je te promets que je ne manquerai pas de faire ce qu’il faut pour réussir; aussi j’espère que dans douze ou quinze jours d’ici je pourrai te donner de bonnes nouvelles.
Berlioz est ici depuis dimanche; il fait répéter fréquemment sa «Trilogie sacrée» (1’ « Enfance du Christ») et la «Symphonie fantastique», ainsi qne la seconde partie de cette dernière, qu’il intitule «monodrame lyrique». Je t’enverrai le programme et le libretto.
A ce qu’il me dit, il n’ira à Londres qu’en mai et ne dirigera qne deux concerts de la <New Philharmonie ». Pour l’ouverture de l’Exposition universelle de Paris il exécutera, le 1" mai, son Te Deurn à l’église St. Eustache.
Règle générale, dans cette semaine tout est à peu près sens dessus dessous. Il y a six ans, le 16 février, le «Tannhæuser» a été représenté pour la première fois, et le même jour, il y a deux ans, a eu lieu la première représentation du «Vaisseau fantôme»; l’affiche d’aujourd’hui porte «Bélisaire», que, du reste, j’aime encore mieux entendre que l’inepte «Maçon et Serrurier», qui a fait cet hiver les délices de Dresde et de Weimar!
Il s’est même trouvé quelques-uns de nos amis qui ont été assez niais pour trouver cette méchante musique de portières charmante et parfaite.
Vivent les gens de Cologne! Ceux-là ont bravement mordu à «Lohengrin* et n’y sont pas allés par quatre chemins.
Cela m’a fait grand plaisir. On m’écrit aussi de Hambourg qu’il s’y forme peu à peu un public capable de te comprendre.
Où en es-tu de la «Walkyrie» ?
Quoi qu’il m’en coûte de me séparer de ton «Or du Rhin», je te promets d’envoyer un de ces jours la partition à Fischer. H. pourra me donner plus tard la partition pour piano.
^les meilleures salutations à ta femme; je te récrirai bientôt; donne aussi de tes nouvelles Tuissimo
Weimar, le 16 février 1855. F. Liszt.
Je t’envoie ces lignes, incomparable ami, pour te présenter Charles Klindworth, dont je t’ai déjà parlé de vive voix et dans mes lettres. Tu trouveras en lui un musicien et un pianiste remarquable qui t’est cordialement dévoué et n’a pas perdu les quelques années qu’il est resté avec moi à Weimar. Depuis l’année dernière il s’est établi à Londres, où je le recommande chaudement à ta protection. A toi
Weimar, le 16 février 1855.
F. Liszt.
Je t’en prie, très cher, très cher Liszt, la lettre à Érard que je t’ai demandé d’écrire au sujet du piano!
Après le concert je t’en dirai davantage.
Très cher Richard, tu as totalement oublié de me donner ton adresse, et bien que ta célébrité ait atteint les proportions de l’immortalité, il se pourrait bien cependant que les facteurs de Londres n’eussent pas encore entendu parler de «Tannhæuser» et de «Lohengrin». Sois donc assez aimable pour m’indiquer dans ta prochaine lettre le nom de ta rue et le numéro de la maison.
Tu recevras ces lignes par Klindworth. Ci-inclus la lettre à la maison Érard, qui est représentée à Londres par M. Bruzot. Dans le cas où Érard lui-même serait là, adressetoi à lui directement. Mais je doute qu’il soit assez bien rétabli pour s’occuper d’affaires de piano et de harpe. Il y a quelques mois, mes enfants m’ont écrit de Paris qu’Ërard avait fait une grave maladie et qu’après avoir essayé inutilement des bains et des médicaments on l’avait envoyé dans une maison de santé.
Je ne suis pas resté inactif dans ton affaire de passeport ; je t’ai fait recommander très chaudement à Paris par le grandduc (et encore une autre personne influente).
Probablement ces interventions ne resteront pas sans résultat.
Les changements que tu as faits à l’ouverture de «Faust» font un effet superbe; aussi l’ouvrage a gagné sensiblement.
J’ai envoyé la partition aux Hærtel. Si tu te contentes de 20 louis pour tes honoraires, réponds-moi simplement: Oui, et la partition ainsi que les parties ne tarderont pas à paraître. Hærtel ne consentira pas a te donner une somme plus forte; mais c’est lui qui fera l’édition la plus belle et la plus soignée.
Je te conseillerais donc de me donner une réponse affirmative.
Pour moi, il faut que pendant quelques mois je travaille d’arrache-pied. Le cardinal primat de Hongrie m’a confié la tâche de composer une grand’messe pour la consécration du dôme de Gran. La cérémonie doit avoir lieu au mois d’août au plus tard.
L’empereur assistera à la cérémonie. Je me suis chargé de diriger l’exécution de la messe; aussi faudra-t-il que je sois à Gran (qui est à trois heures de Pesth) un mois avant la fête.
Je suis heureux d’avoir ce travail à faire, et j’espère produire une œuvre édiliante.
Adieu, cher Richard, et écris bientôt à 12 mars 1855. Ton Franz.
La lettre à Bruzot est pour la maison Érard ; dans le cas où Bruzot ne serait pas là, tu la remettrais au chef des maisons.
Ta lettre à B. est entre les mains du destinataire.
Ah! Dieu! Voilà que je reçois à l’instant ta bonne lettre et celle de M., qui m’ont rendu si heureux! Dans l’horrible humeur où je suis elles m’ont profondément ému! Tu auras entendu parler depuis de ma lettre annonçant l’indigne résolution que j’ai prise au sujet de la représentation du «Tannhæuser» à Berlin; dans cette affaire je suis d’humeur tantôt banale, tantôt sublime et méprisante. Tu viens de faire revivre ce dernier sentiment, et je suis tenté de regretter de m’être abaissé. Mais il est presque trop tard. En livrant sans plus de façon le «Tannhæuser» et finalement même le «Loliengrin» aux théâtres, j’ai fait des concessions si humiliantes à la réalité de la situation misérable dans laquelle uotre art se débat, que je ne puis guère tomber plus bas encore! Je le répète : Oh! comme j étais fier et libre lorsque je voulais con-
Wagner et Liszt, Correspondance. II.
fier à toi seul mes œuvres pour la scène de Weimar! maintenant je suis esclave, je suis réduit à l’impuissance absolue. Une inconséquence en entraîne une autre; je n’arrive à m’étourdir sur le sentiment de ma dégradation qu’en devenant encore plus fier et plus méprisant, en regardant la question de Tannhæuser» et de «Lohengrin» comme entièrement vidée, en considérant ces œuvres comme ne m’appartenant plus, et en gardant, par contre, d’autant plus pieusement mes nouvelles créations uniquement pour moi et pour mes vrais amis. Vraiment c’est aussi ma seule consolation. Ce que je crée en ce moment ne verra jamais le jour, à moins de circonstances tout à fait en harmonie avec ces œuvres. Cest là-dessus que je veux concentrer toutes mes forces, toute ma fierté, tout mon renoncement. Si je meurs sans avoir fait exécuter mes œuvres, je te les léguerai; et si tu meurs sans avoir pu les faire exécuter d’une manière digne d’elles, tu les brûleras: que ce soit une chose décidée ! !
Klindworth n’est sans doute pas encore arrivé à te parler dans ses lettres de mes débuts. Il le fera sans faute.
Après la première répétition les directeurs de la Philharmonie étaient tellement enchantés, tellement pleins d’espoir qu’ils m’ont pressé de donner dès le prochain concert une de mes compositions. Je dus céder, et je choisis les morceaux détachés de «Lohengrin». Comme on m’accordait deux répétitions pour cela, on voulut faire jouer aussi la neuvième symphonie; cela me va, car je ne l’aurais pas donnée avec une seide répétition. L’orchestre, qui m’a pris en grande affection, est très exercé; il est très sûr, comprend assez vite, seulement pour l’exécution il est déplorable: il ne connaît ni les «piano» ni les nuances. Il a été étonné, mais enchanté de ma manière d’exécuter les choses. Avec les deux prochaines répétitions j’espère arriver à un résultat à peu près convenable. Mais cette espérance, de même qu’en général mes rapports avec l’orchestre, sont tout ce qui m’attire ici: tout le reste, oui, tout le reste m’est indifférent et me déplaît. D’ailleurs, le public m’a traité avec distinction à l’entrée et encore plus à la sortie.
Les fanatiques de Mendelssohn ont fait un singulier aveu: ils ont déclaré qu’ils n'avaient encore jamais si bien entendu et si bien compris l’ouverture des «Hébrides» que sous ma direction.
En voilà assez là-dessus.
Grand merci pour la recommandation à Bruzot: je soupire après un piano et après mon travail! Je dois aussi de vifs remercîments au grand-duc.
Que les Hærtel prennent l’ouverture de* «Faust»; à la garde de Dieu! s’ils pouvaient remplacer les 20 louis par 20 livres sterling, j’en serais bien aise; en tout cas qu’ils ne tardent pas à m’envoyer l’argent ici. Je n’aime pas rappeler à la «Philharmonie» quelle me doit mes honoraires; j’ai donc besoin d’argent. Il faudra en tout cas qu’ils m’envoient Vépreuve de la partition , pour que je la revoie.
Du reste, la publication de cette ouverture est une faiblesse de ma part, faiblesse dont tu me feras certainement rougir bientôt par ta symphonie de «Faust». Quand donc apprendraije à connaître cette dernière??? Voilà que l'espérance de te voir diminue, car tu me parles dans ta lettre de la Hongrie qui t’appelle. Je me figure bien combien tu es heureux de cette invitation; moi aussi j'en suis bien heureux pour toi, et vraiment j'attends ton travail avec une vive impatience. Mais, ami trop réservé, quand me feras-tu donc connaître quelque chose de tout cela? Crois-tu que je ne soupire pas, moi aussi, après des choses qui réconfortent le cœur, au milieu de l’horrible platitude qui m’entoure sans cesse? Seulement, il faut que je l’avoue, je préférerais n'apprendre à connaître tes créations que par toi-même ; ce que je ne déchiffre que lentement, tu me le révèles d’un seul coup. C'est ce qui m’est arrivé avec ton chœur «Aux artistes», tandis qu'en interprétant toi-même ton œuvre au piano, tu m’en as fait goûter instantanément le charme tout entier.
Quand nous verrons-nous, ô toi le plus aimable et le plus noble des hommes?
Sot que je suis, à Paris je n’ai pas pu me rappeler l’adresse de tes enfants, celle de Belloni non plus. A force de
mettre ma mémoire à la torture je suis devenu à moitié fou. Maintenant je m’avise, pauvre diable que je suis, que je n'aurais eu qu’à aller chez Érard! Il m’a donc fallu me priver du plaisir de les revoir, ce qui m’a bien peiné. Donne-moi donc leur adresse pour mon retour!
Merci mille fois à la chère M. pour ses lignes si bonnes, si affectueuses! Vous me faites peu à peu l'effet d'une famille de saints. Ah! nous sommes tous des saints qui endurent le martyre; peut-être souffrirai-je un jour le martyre complet; mais alors je serai mort pour Y art, cett belle récréation à qui je dois la dernière et sublime illusion qui me console des misères de ce monde!
Adieu, cher, admirable ami!
•l'envoie mes plus cordiales salutations aux tiens. Gardemoi ton affection.
22, Portland Tenace. Regent s-Park.
ISO.
22, Portland Tenace, Regent*s-Park, Londres.
Très cher Franz, je me vois dans la nécessité bête de te demander un service d’ami d’une espèce particulière! Je ne jmis pas laisser traîner plus longtemps cette histoire de la représentation du «Tannhæuser» à Berlin: ma situation pécuniaire est trop fâcheuse pour que je persiste à m’interdire l’espoir de tirer quelque argent de Berlin.
Voilà que Hülsen s’adresse de nouveau à moi par l’entremise de la Frommann (c’est la dernière fois, dit-il). Il me promet monts et merveilles: l’opéra sera donné en automne; les préparatifs commenceront dès le printemps. Il faut que j’envisage le côté vulgaire de la chose, comme je suis malheureusement obligé d’envisager le côté vulgaire du sort qu'ont tous mes opéras. Malgré la direction de D., le «Tannhæuser» finira par avoir à Berlin le destin qu'il a eu partout', espérer mieux me paraît folie. Laissons donc aller la chose comme elle doit aller fatalement, paraît-il. Je regrette amèrement
que, pour remplir la condition que j’avais posée, il t’ait fallu te donner tant de peine et avaler tant de sottises; mais, nous le voyons maintenant, nous sommes réduits à l’impuissance !
Le sort qui nous attend sera toujours un sort vulgaire: tout nos efforts n’aboutiront jamais qu’à produire des résultats dérisoires, qu’à mettre au jour d’informes tronçons. J écris donc à la Frommann d’accepter en mon nom les pro-. positions de Hülsen sans autre condition; je- lui dis que toimême tu m’as donné ce conseil, et par le fait tu évites par là une lutte stérile, je le pressens.
Klmdworth , que je te remercie de m’avoir fait connaître, t aura sans doute écrit à propos de mes débuts à Londres; je n’ai pas autre chose à dire de ma position, sinon que je ne sais pas bien pourquoi je suis ici. La seule chose qui m intéresse, c’est l’orchestre, qui m’a pris en grande affection et qui est tout feu et flamme pour moi; c’est ce qui me permettra d’arriver à une bonne exécution, chose à laquelle les gens ne sont nullement habitués. Le reste, surtout le public, la presse, etc., m’est absolument indifférent. Les directeurs ont persisté à me faire exécuter dès le deuxième concert quelques passages de « Lohcngrin » et la neuvième symphonie, et à cet effet ils m’ont accordé deux répétitions .
Je n’ai toujours pas de piano. Il me tarde bien de reprendre mon travail.
Où et quand te reverrai-je donc enfin ? ? ?
Je suis en somme très, très démoralisé.
Le monde me dégoûte ! !
Adieu! Mes salutations aux habitants de l’Altenburg, et, si cela t’est possible, garde-moi ton affection.
Très cher Richard, avec Hærtel la transformation des louis en livres sterling ne se réalise pas: après avoir bien réfléchi, je lui ai écrit simplement que tu m’avais cédé l’ouverture de «Faust» et que j acceptais pour toi la somme de 20 louis
à titre d’honoraires; en même temps je l’ai prié de t envoyer cette petite somme à Londres.
Nous n’allons pas nous mettre martel en tête à propos de la représentation du «Tannhæuser» à Berlin. J’ai vu venir la chose de loin, tout en ne pouvant et ne voulant pas, pour ma part, y contribuer. Je laisse volontiers à tes amis de Berlin la satisfaction qu’ils trouvent dans cette solution, et j’espère qu’il se présentera encore bien d’autres occasions où mon concours pourra t’être utile ou agréable.
Avant-hier j’ai envoyé à W. Fischer, à Dresde, la partition de l’«Or du Rhin» (très joliment reliée).
Est-ce que B. a achevé la copie de la partition pour piano? Dans ce cas je le prierai de me la faire parvenir; à ma prochaine visite tu me chanteras et me représenteras le tout.
Je travaille activement à ma messe, dont le Kyrie et le Gloria sont terminés.
A côté de cela j’ai à faire pas mal de répétitions. La «Geneviève» de Schumann sera donnée le 9 avril; elle me fournit l’occasion de faire étudier et de diriger un opéra, ce qui ne m’était pas arrivé depuis quatre mois.
Dimanche prochain, 1 er avril, l’oratorio de Kühnsted (professeur à Eisenach et futur organiste de la Wartbourg), la «Transfiguration du Seigneur», sera exécuté au théâtre, et pour le 20 avril Raff organise un concert, dont une demidouzaine de ses grandes compositions, entre autres une série de morceaux d'ensemble , le psaume 121, un concert de violons, etc., formeront exclusivement le programme.
Voilà pour les bagatelles musicales de Weimar, qui sans doute auront encore moins d’intérêt pour toi qu’elles n’en ont pour moi. Je n’ai pas de bonnes nouvelles à te donner de mon existence, de mes aspirations, de ma patience forcée . . .
Le grand événement politique du jour, la mort de l’empereur, aura-t-il une influence salutaire sur mon sort personnel? C’est une question que l’avenir décidera.
Dans quelques semaines je recevrai des nouvelles directes. Quoi qu’il arrive, je ne puis ni chanceler ni faiblir; quant
à toi, très cher Richard, tu pourras compter toujours sur mou cordial et inaltérable dévouement. A toi
Je suis assailli par une foule de gens qui veulent que je te les recommande. La plupart du temps je refuse net; pourtant je n’ai pas toujours pu éluder ces demandes.
Dis donc à Klindworth de m’écrire au sujet de tes concerts philharmoniques.
Prochainement sa cousine, qui est une femme très aimable, viendra te donner des nouvelles de Weimar, où elle a passé plusieurs mois.
Cher grand homme, il y a longtemps que je voulais vous écrire et je n’en ai pas eu encore le courage. Hélas! que vous dirais-je selon mon cœur? Aujourd'hui il me tombe sous la main une feuille bordée de rouge, que de symboles dans cette couleur! Elle est vouée à l'amour, elle est la pourpre des rois, et l’image du sang humain. Elle nous va donc à tous deux, à vous comme emblème de votre génie souverain, à moi comme celle d’un ardent attachement dont les flammes sont mon bonheur et ma gloire; à l’un et à l'autre comme marque des blessures dont le sort a criblé nos destinées sans atteindre nos âmes. Ai-je besoin de vous dire combien je souhaiterais vous revoir et comme je désire que votre séjour de Londres vous soit agréable sous un rapport ou sous un autre? Rien ne dépend de moi, rien, hors ce qu’il y a de meilleur, d'aimer, de bénir, d'admirer!
— Votre affection nous est très chère; continuez à nous la porter; c’est un soleil dans notre horizon sans étoiles.
— Que Dieu soit avec vous, nos cœurs y sont toujours.
27 Mars, 55. Carolyne.
1) Voir T. I, page 12, note 1,
Ah! cher Franz, tu m’as puni d’une manière aimable comme tu sais le faire. Je me suis fait de grands reproches à propos de l’histoire de Berlin; en tout cas j’ai agi avec trop de précipitation et, selon mon habitude, j’ai conclu l'affaire trop vite. J’aurais dû te prier, puis qu’après tout je t’avais donné plein pouvoir de donner finalement l’opéra à Hiilsen sans autre condition. Cela aurait été mieux sans doute, et au bout du compte tu te serais chargé de cette dernière négociation pour m’être agréable. Mais malheureusement cette affaire m’agaçait depuis longtemps au point que j’étais devenu incapable de rien faire pour en assurer la réussite et que j’éprouvais le besoin de la brusquer, afin de 11 e plus en entendre parler. Du reste, ne va pas croire que j’aie subi l’influence de mes «amis de Berlin» ; ce qui m’a fait prendre cette résolution, c’est uniquement ma situation pécuniaire, que je t’ai exposée dans tous ses détails et qui m’a tout à fait lié les bras dans ce cas particulier. Il me fallait songer à faire de l’argent. J’ai donc demandé 100 louis à titre d’avance sur les tantièmes; quant au reste, j’ai purement et simplement cédé mon opéra sans condition aucune. D’ailleurs, je puis affirmer que tout ce qui concerne mes opéras m’est devenu complètement indifférent. En y regardant de près, mon désir de te voir appeler à Berlin pour diriger l’exécution du «Tannhæuser» a encore quelque chance de se réaliser; le directeur du théâtre n’a jamais eu qualité pour le faire de son autorité privée ; c’est, au contraire, au roi seul qu’il appartient de rompre dans cette circonstance avec la tradition, et sa décision est absolument indépendante de ce que les attributions du directeur lui permettent de faire. Je croirais donc volontiers qu’en posant la condition susdite nous arriverions à une autorité incapable de la remplir. Le fait de donner ou de ne pas donner mon opéra à Hülsen était donc une chose tout à fait à part; quant à ton appel à Berlin, c est une question à part aussi, qui serait à trancher par le roi directement. Mais tu n’as aucun espoir (paraît-il) d'arriver à cette solution.
Or que faudrait-il faire pour obtenir au moins quelque chose du Roi? Devrais-je peut-être me permettre de lui écrire moi-même et tenter de réussir où d’autres semblent devoir échouer? L’idée que mon vœu finira pourtant par se réaliser, est la seule qui tout à coup me fasse voir de nouveau cette question de la représentation de mes opéras à Berlin sous un jour intéressant pour moi.
Qu’en penses-tu??
Je te remercie vivement des nouvelles que tu m’as données; merci aussi pour les charmantes lignes de la chère princesse.
Hélas! je n’ai rien de sensé à vous dire en réponse. Ma situation à Londres est une complète anomalie; je me trouve dans un élément qui m’est totalement étranger et dans une position absolument fausse. Quand je fais exécuter de temps à autre des symphonies à Zurich, c’est par manière de passetemps, pour faire plaisir à un petit nombre d’amis; mais vouloir en foire ma profession, me condamner à laisser juger d’après cela ma valeur d’artiste par un public et par une foule de critiques qui ne m’inspirent pas l’ombre de sympathie, ce serait le comble de l’absurdité. Je regrette amèrement d’être ici et je compte n’y jamais revenir de ma vie. Quant à des résultats pécuniaires, il n’y faut point songer; même si pour l’année prochaine on voulait m’offrir de plus beaux honoraires, il me faudrait abandonner la chose: je me fais trop de mauvais sang à ce métier. Ce n’est pas là mon affaire, et si à mon âge et dans un état de santé aussi précaire que le mien je ne dois pas, au moins, rester tout à mon affaire , j’aime mieux n’y plus être du tout; la vie est assez lourde sans cela. Au bout du compte, je ne puis pas arriver à une exécution parfaite, qui pourrait à la rigueur me dédommager encore; il y a trop peu de répétitions pour cela, et tout se fait ici d’une manière beaucoup trop commerciale. Bien que les morceaux du «Loliengriu» aient eu du succès, je regrette de les avoir donnés: je suis trop écœuré de ne pouvoir donner que de pareils échantillons de cette œuvre et de devoir laisser juger d’après cela mon être tout entier. Il me répugne au delà de toute expression de foire quoi que
ce soit pour tâcher de gagner cette racaille de journalistes. Ces gens-là continuent de déblatérer que c’est un vrai plaisir, et la seule chose qui m’étonne, c’est que jusqu’à présent le public ne se soit pas laissé dérouter par leurs clabauderies. Bref, je n’ai rien a déméler avec toute cette friperie, lors meme que j’aurais le don de plaire à ce monde-là.
Laissez-moi achever mes « Nibelungen » ! C'est tout ce que je demande. Si mes nobles contemporains ne peuvent pas m’accorder cela, que le diable les emporte avec toute leur gloire et tous leurs honneurs! Grâce à Londres, je me suis mis terriblement en retard pour mon travail; ce n'est qu’hier que j’ai achevé l’orchestration du premier acte de la «Walkyrie». J’ai comme un manteau de plomb sur l’esprit et sur le corps; il faut que je renonce déjà à mon vœu le plus cher pour cette année, c’est-à-dire d’aller au Seelisberg et d’y commencer le «Jeune Siegfried», car je doute qu’ici je puisse aller au delà du deuxième acte de la «Walkyrie». Tel que je suis aujourd’hui, j’ai besoin de me sentir dans un élément très sympathique et très tendre pour avoir du cœur au travail; cette perpétuelle nécessité de me ramasser sur moimême pour me défendre ne me donne que des idées de bravade et de mépris; elle ne m’inspire aucun goût pour l’expansion, pour la production.
Klindworth t'aura sans doute écrit; du moins il s’est effrayé l’autre jour quand je lui ai communiqué ton avertissement. Il était malade; aussi bien est-il ici dans une triste situation; mais comment lui venir en aide? Sache-le, ici la mesquinerie, la sécheresse de cœur et la sottise pieusement entretenue sont gardées et protégées par des murs d'airain; il n’y a qu’un gueux, un juif qui puisse réussir ici.
En somme, tu as bien raison de t’être retiré à Weimar; autant de solitude que possible ! Il n’y a que cela qui puisse nous maintenir debout.
Les Hærtel m'ont envoyé hier leur traite; grand merci! B. ne peut-il pas faire la partition pour piano?
Il n’avait fait que commencer 1 «Or du Rhin > lorsque je lui ai retiré la partition pour te l'envoyer. Quand la copie
sera achevée à Dresde, il la recevra pour faire la partition pour piano; tu l’auras ensuite, si cela peut te faire plaisir. Nous verrons-nous encore cette année? Peut-être quand tu reviendras de la Hongrie? Ah! ce serait une bonne fortune! Peut-être jusque-là retrouverais-je ma voix, que j’ai complètement perdue ici.
Adieu donc, excellent ami! La patience, oui, c est la seule chose qui nous reste! Mes cordiales salutations à l’Altenburg! Bonne chance pour ta messe! Adieu, cher, cher Franz.
Klindworth vient de me jouer ta grande sonate!
Nous avons passé la journée en tête-à-tête; il a dîné avec moi, et au sortir de table je l’ai prié de se mettre au piano. Très cher Franz. à ce moment-là je te sentais près de moi. La sonate est belle au delà de toute expression, grande, gracieuse, profonde, noble, sublime comme tu l es. J en suis remué jusqu’au fond de mon être, et toutes mes misères de Londres sont oubliées du coup. Dans l'instant, immédiatement après l’audition, je ne t’en dirai pas plus long; mais je suis plein de ce que je te dis autant qu’un homme peut l’être. Je le répète, je te sentais près de moi; oh! si bientôt tu étais près de moi réellement, en chair et en os! Ce n est qu’ainsi que nous supporterions la vie et qu elle nous paraîtrait belle!!
Klindworth m'a étonné par son jeu; il fallait un artiste supérieur comme lui pour me jouer ton œuvre pour la première fois. Il est digne de toi, certainement, oui certainement! Que c’était beau!
Bonne nuit; grand merci pour cette jouissance que j ai enfin goûtée!
Londres, 5 avril, 8 heures */*> du soir. A toi
Très cher Richard, je n'avais rien de particulièrement agréable ou d’important à te mander; voilà pourquoi je suis resté longtemps sans t’écrire . . . Pendant ces dernières semaines je m’étais complètement absorbé dans la composition de ma messe; hier enfin je l’ai achevée. Je ne sais pas quel effet la chose produira, mais je puis bien dire qu’en y travaillant j'ai plus prié que composé. Quand je reviendrai de mon voyage en Hongrie, au mois de septembre, je t’apporterai la messe avec tout mon bagage et tout mon chagrin (!) symphonique, qui jusque-là sera déjà gravé à moitié. Lors même que mes partitions t’ennuieraient, cela ne m’empêchera pas de savourer tes créations et de m’y délecter, et tu me feras le plaisir de me chanter tout l’«Or du Rhin» et toute la « Walkyrie».
En attendant, en fait de musique tout le reste ne m’apparaît que comme «un tas de bêtises».
Comment te trouves-tu de ton séjour à Londres?
Bien que cela soit pénible, il faut pourtant s’appliquer à endurer ce qui est inévitable, ce qu’on ne peut pas changer; s’y accommoder serait se mentir à soi-même.
L’édition anglaise du genre épicier est tout aussi désagréable que la nôtre, et l’abîme creusé entre le public et nous a partout la même profondeur.
Dans l’époque néfaste où nous vivons comment l’enthousiasme , l’amour et l’art exerceraient-ils une action quelconque ?
La patience, le renoncement, voilà le mot d’ordre, et làdessus nous chantons
Pardonne-moi de te renvoyer l’écho affaibli de ta plainte; laissons de côté les choses contre lesquelles nous ne pouvons rien. Je te remercie bien sincèrement d’être si affectueux et
si bon pour Klindworth. Prochainement une cousine de Ivlindworth, qui a passé tout 1 hiver à Weimar, viendra à Londres et te donnera de mes nouvelles. Ta lettre sur la sonate m a fait un bien sensible plaisir; je te prie de m’excuser si je ne t‘en ai pas remercié sur l’heure. Mais tu es si souvent près de moi que j’oublie facilement de t’écrire, d’autant plus que la plupart du temps je n’arrive pas à m’élever à la température qu’exige .une correspondance avec toi. Eh bien! au mois de septembre je reviendrai auprès de toi- et, s il plaît à Dieu, nous aurons quelques journées lumineuses et consolantes.
Weimar, le 2 mai 1855. A toi
Cher poète, cher ami,
nos cœurs sont avec vous et souffrent avec vous — vous le savez, et ne pouvez l’ignorer.
Donnez-nous de vos nouvelles bientôt! Et puis pardonnezmoi, de vous demander, au milieu de vos préoccupations de cœur et de douleur, une bagatelle; mais il vous en coûtera si peu, si peu, pour me l’accorder, et vous pourrez par là faire si grand, si grand plaisir! N’est ce pas le sort des chantres et parfois des femmes, de donner, ce qu'ils n'ont pas: en donnant du bonheur? Prenez une feuille de papier et écrivez dessus ces vers, qui, vous le savez, me semblent écrits avec le sang le plus pur de mes veines.
Ni la splendeur des dieux Ni terres ni châteaux.
Ni faste éblouissant.
Ni les perfides liens Des louches conventions.
Ni l'impérieuse loi D’un usage hypocrite Ne donnent le bonheur:
L'ainour seul rend heureux Et quand le ciel est pur Et quand le ciel est sombre!
1) Voir T. I, page 12, note 1.
Signez-les de votre nom, de votre grand nom, cachctezles dans une enveloppe, mettez mon adresse et expédiez à la poste.
Puis pardonnez-moi de vous demander cette chose si petite, si petite, petite dans son étendue matérielle, mais grande comme le monde par son contenu.
Je vous serre les deux mains avec les miennes, cher, cher grand homme!
7 Mai 1855. Carolyjie.
Je te remercie vivement, très cher Franz, de ta bonne lettre que j’attendais depuis si longtemps. L'espoir que tu me donnes de te revoir enfin au mois de septembre, est pour moi le seul rayon de lumière qui éclaire la longue nuit de cette triste année. Je vis ici comme un damné dans l’enfer. Je n’avais pas cru que je retomberais si bas! Je ne saurais dire combien je me trouve misérable de supporter cette situation, qui m’est odieuse, et je reconnais que c’était un vrai péché, un crime d'accepter cette invitation de Londres qui, dans l’hypothèse la plus favorable, ne pouvait que m’écarter considérablement de la route que je suis appelé à suivre. Je n’ai certainement pas besoin de m’étendre vis-à-vis de toi sur ma position actuelle; elle est la suite logique de la plus grande inconséquence que j’aie jamais commise. C'est cette inconséquence qui m’a forcé de diriger par simple devoir des concerts avec des programmes anglais (!): c’est tout dire! Je suis tombé au beau milieu d’un bourbier de convenances et d'habitudes dans lequel il faut que je reste enfoncé jusque par-dessus les oreilles, sans pouvoir y amener le moindre filet d’eau fraîche pour me réconforter. «Monsieur, on n est pas habitué à cela», voilà l’éternel refrain que j’entends! Même l’orchestre ne peut m’offrir aucun dédommagement; il se compose presque exclusivement d’Anglais, c’est-à-dire d’automates qui fonctionnent bien, mais qu'on n’arrive jamais à galvaniser; tout n’est que métier, qu’affaire, et cela tue tout élan. Avec
cela un public qui, de 1 aveu de tout le monde, est tout à fait prévenu en ma faveur et que pourtant on n arrive jamais à faire sortir de lui-même, qui accepte du même air les choses les plus empoignantes et les choses les plus ennuyeuses, sans jamais laisser voir qu’il a éprouvé une impression réelle. Et, avec tout cela, ce culte ridicule de Mendelssohn.
Mais quand même la situation serait un peu meilleure, qu’ai-je à démêler avec des concerts pareils? Ce n’est pas là mon affaire! Tout autre chose est de jouer de temps en temps à quelques amis une symphonie de Beethoven; mais d'être un directeur de concerts attitré, auquel on envoie chez lui les partitions de concertos, etc. pour qu il batte la mesure en les faisant exécuter, voilà ce qui est à mes yeux le comble de la dégradation! A vrai dire, c'est cela, c’est toute 1 anomalie de ma position qui, après le 4 me concert, m'a enfin poussé à prendre le parti de demander à être relevé de mes fonctions. Naturellement on m’en dissuada aussitôt, et surtout en considération de ma femme, qui aurait été désolée de cette retraite subite et de tout ce qu'on aurait écrit làdessus, je me décidai à tenir bon jusqu’au dernier concert. Mais c'est à peine si je puis dire quelle infernale torture cela est pour moi; je perds de plus en plus le goût du travail. Je voulais, dans les quatre mois que j'avais à passer ici, achever la partition de la «Walkyrie» ; mais il n'en est plus du tout question; je ne finirai même pas le deuxième acte, tant cette situation anormale m’accable, me fatigue l’esprit et le corps. Je voulais, en juillet, commencer au Seelisberg, près du lac des Quatre-Cantons, mon opéra du «Jeune Siegfried»; je songe déjà à remettre ce travail au printemps prochain !
Ce manque d'entrain est pour moi ce qu il y a de pire; il me semble qu'avec ce dégoût du travail la nuit éternelle vient m'envelopper, car que me reste-t-il à faire en ce monde si je ne puis pas travailler?
Je traverse cet enfer en lisant «Dante», que je notais jamais arrivé à lire jusqu'à présent. Je suis sorti de son enfer et me trouve maintenant à la porte du purgatoire. En
vérité, j'ai besoin de ce purgatoire, car, si j’y réfléchis bien, c’est une légèreté vraiment coupable qui m’a fait aller à Londres; aujourd’hui je regrette amèrement ma faute et j’ai à en faire pénitence. Il faut que je me résigne, il le faut. 11 y a longtemps que j’ai reconnu la nécessité de la résignation dans raceeption la plus étendue du mot; mais il faut que je refrène encore cet indomptable désir de vivre qui revient toujours troubler mon entendement et qui me jette dans un chaos de contradictions. J’espère donc que je finirai par sortir du purgatoire pour arriver un jour en paradis: l’air frais du Seelisberg m’y aidera peut-être. Je ne nie pas que j’aimerais y trouver Béatrice!
A part cela tout va constamment de travers. Le pauvre Klindworth a toujours été très malade, et, en ne pouvant rien entreprendre avec lui, j’ai perdu une belle occasion de me distraire; maintenant il va un peu mieux, mais on ne lui permet pas encore de se promener avec moi. En dehors de lui je ne vois que Sainton , le premier violon (qui a contribué aussi à me faire faire ce maudit voyage) et un certain Lüders , qui demeure avec lui; tous deux me sont on ne peut plus dévoués et font leur possible pour me rendre mon séjour agréable. En outre, je vais souvent aussi chez Prceger , qui est une bonne âme. Dans les derniers temps j’ai fait la connaissance d’un M. Ellerton, un amateur fort riche, qui s’est sérieusement attaché à moi. Il a entendu mes opéras en Allemagne, et depuis deux ans mon portrait orne son appartement; c’est le premier Anglais qui ne fasse pas très grand cas de Mendelssohn, un homme très intelligent et très aimable d’ailleurs.
Klindworth a fait la partition pour piano du premier acte de la «Walkyrie», qu’il joue à la perfection ; malheureusement j’ai tout à fait perdu ma voix ici et ne puis plus chanter. J’ai peur de ne guère pouvoir faire ton affaire.
Par contre, il faudra qu’en septembre tu t’exécutes comme il faut; mais aussi tu as de grandes dettes à acquitter envers moi, ami trop réservé. S’il est un plaisir en espérance que je me fais une fête de goûter comme je goûterais un bonheur
sans mélange, c’est celui de connaître par toi tes nouvelles compositions. Ne va pas en oublier la moindre partie. Je te félicite bien cordialement de ta messe ; c’est certainement quelque chose de splendide. Puisse-t-elle te donner beaucoup de joie à Gran!
Et que devient la princesse? Réunit-il elle la tristesse et la gaîté? Garde-t-elle toujours son bel enthousiasme? Et Béatrice? je veux dire l’enfant? Fais-lui mille amitiés de ma part!!!
Adieu, ami très cher, ami unique! Crois bien que je n’ai qu’à penser à toi pour qu’un rayon de bonheur vienne illuminer mon âme! Merci pour ton affection!
Adieu! A toi
22, Portland Terrace, Regent’s-Park.
Londres, le 26 mai 1855.
Ah! très cher Franz, il faut que je t’importune encore une fois à propos de l’ouverture de «Faust»! Les Hærtel m'ont envoyé ici un horrible arrangement à quatre mains que je ne saurais accepter. N’avais-tu pas fait remarquer que B., qui s’en était déjà occupé, je crois, serait le plus à même de bien faire ces arrangements? Klindworth serait aussi disposé à s‘en charger. En tout cas il faut que ce soit un pianiste de cette valeur; mais l’arrangement qu’on a fait et que j’ai fait renvoyer hier par le magasin de musique aux Hærtel, ne peut pas paraître.
Du reste, j ai remarqué dans cet arrangement quelques notes très fausses, ce qui m’a fait supposer que la partition aussi contient encore beaucoup d incorrections. Tu le sais, c était une copie que je n’envoyais qu’à toi et à propos de laquelle je te priais de redresser par la pensée ou de faire corriger quelques erreurs, parce qu’il m’en coûtait de revoir encore une fois la copie à fond. Voilà pourquoi je t’ai prié aussi d insister auprès des Hærtel pour me faire envoyer une
Wagner et Liszt, Correspondance. II.
épreuve avant le tirage. Tu es fréquemment en relations avec les Hærtel, et la publication de cette ouverture est proprement ton œuvre; ne m’en veuille donc pas si je te prie de régler définitivement cette affaire à l'occasion. Ne trouve pas mauvais, au nom du Ciel, que je t’ennuie de cette misère! Après-demain j’aurai mon sixième concert, et un mois après je partirai pour retourner chez moi.
Aurai-je bientôt de tes nouvelles?
Mille amitiés! A
Très cher Richard, hier je suis revenu ici de la fête musicale de Dusseldorf; je rentre éreinté et tout maussade. Hiller, qui dirigeait le tout, m'avait invité à venir, et cela m’a intéressé d'être de la partie, d entendre le paradis et la péri, et d'applaudir la Lind. Je n’ai pas à te raconter les détails de la fête; je n’y ai rien appris non plus de particulier. Bien qu'on en puisse dire quelle a été très réussie, il lui manquait pourtant ce qu on ne pouvait pas en attendre. Dans le monde de l'art il y a des lauriers et des chardons d'espèce très différente; tu n'as guère à t'en préoccuper: «L aigle vole vers le soleil».
Ainsi tu lis Dante? C’est une bonne société pour toi. De mon côté, je veux te fournir une sorte de commentaire pour cette lecture. Depuis fort longtemps je rumine une symphonie de Dante; dans le courant de cette année elle sera achevée. Il y aura 3 thèmes: l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, les deux premiers uniquement pour orchestre, le dernier avec chœur. Je pourrai probablement te l'apporter quand je viendrai te voir en automne, et, si elle ne te déplaît pas, tu me permettras bien d'y inscrire ton nom.
Avec les Hærtel il n’y a pas grand’ chose à faire après coup. Si 1 arrangement a quatre mains de 1 ouvertui e de «Faust» est déjà fait, je ne te conseille pas d'en proposer un autre. La seule chose qui reste a faire avec 1 arrangement à quatre mains, c est que Klindworth, guidé par toi, y
fasse quelques corrections, et qu’on grave à nouveau quelques planches, sans mettre le nom de Klindworth sur le frontispice. Une autre fois il sera pratique d'envoyer l'arrangement à quatre mains en même temps que la partition et de t’entendre à l’avance avec l’éditeur à ce sujet.
Chez les Hærtel il y a naturellement toujours un peu de tension et de réserve vis-à-vis de nous. Pour ma part, je n’ai pas à me plaindre d’eux, car ils se sont toujours conduits à mon égard d'une manière convenable, • en vrais gentlemen; pourtant il y a bien des choses que je ne voudrais pas risquer avec eux, parce que leurs intimes sont franchement mal disposés pour nous, et que nous ne pouvons pas arriver à autre chose qu’à rester jusqu’à nouvel ordre sur le pied d’une expectative pacifique. Cela devient gênant parfois; cependant je crois que nous ferons bien de garder cette attitude.
Je m’étonne que tu aies trouvé tant de fautes dans les épreuves de la partition de «Faust», car, sans parler de bien d’autres qualités que les Hærtel ont comme éditeurs, il faut leur rendre cette justice qu’ils emploient des correcteurs remarquables (Dœrffel, Schellenberg, etc.). Ainsi prends tou temps et arme-toi de patience pour tes corrections, et partout où cela sera nécessaire, fais graver les planches à nouveau.
Quand reviendras-tu à Zurich? On racontait à Dusseldorf que tu avais déjà quitté Londres! La race envieuse des épiciers était déjà enchantée de cette nouvelle, que j’ai pris plaisir à démentir. Quoi qu’il arrive et de quelque manière que tournent les choses, je te prie instamment de persévérer et de tenir bon.
En ta qualité de «pocta sovrano », il faut, comme dit Dante en parlant d’Homère, que tu ailles de l'avant en restant calme et imperturbable, «si corne sire ». Tu es au dessus des autres misères. Ne songe qu’à écrire tes «Nibelungen», et contentetoi de continuer à vivre en immortel!
Plus tard je prierai Klindworth de me communiquer la partition pour piano du premier acte de la «Walkvrie». Que devient celle de P «Or du Rhin» ? Est-ce que H. l'a gardée?
Écris-moi à ce sujet, pour que je sache comment je pourrai les avoir.
J'ai fortement conseillé à H. de se fixer à Berlin, où sa position au conservatoire lui sera d’un grand secours. Courir de ci de là, cela ne mène pas à grand 1 chose maintenant. Quil fasse plus tard le voyage de Paris et de Londres; mais préalablement il trouvera pendant quelques années dans Berlin un terrain favorable pour se faire connaître.
Je resterai ici cet été jusqu'à mon départ pour Gran (fin août). En fait de travail musical, je m'occupe d'une nouvelle partition (à laquelle je fais des changements assez considérables) de mes chœurs de «Prométhée», que je voudrais publier l'hiver prochain. Dès que j aurai fini de l’écrire, je me mettrai à ma symphonie de Dante, qui est déjà ébauchée en partie.
Adieu, ami très cher, ami unique; donne bientôt de tes nouvelles. A celui qui t’appartient corps et âme
La princesse et l’enfant t’envoient leurs meilleures amitiés.
Laisse-moi tout d'abord, ô toi le meilleur des hommes, t'exprimer l’étonnement où me jette ton énorme productivité ! Voilà donc que tu as encore en tête une symphonie de Dante ? Et tu espères me la présenter tout achevée dès l’automne prochain? Ne prends pas en mal la surprise que me cause ce prodige! Quand je reporte mes regards sur l’activité que tu as déployée dans ces dernières années, tu me fais l'effet d'un être tout à fait surhumain! Il faut vraiment qu'il y ait là une cause tout-à-fait exceptionnelle. Pourtant il est très naturel que nous ne trouvions plus de plaisir qu’à produire et que nous ne puissions même nous rendre la vie supportable qu’en produisant. A vrai dire, nous ne sommes, après tout, ce que nous sommes qu en produisant; toutes les autres fonctions vitales n ont pas de sens pour nous, et ne sont, au fond, que des concessions faites à la banalité de 1 ordinaire
existence humaine, concessions qui nous mettent toujours mal à l’aise. Tout ce que, moi du moins, je désire encore sur cette terre, c’est le goût du travail et l'entrain; et combien j’ai de peine à garder ces deux choses en face de la banalité qui m'assiège de toutes parts! Il en est tout à fait de même de toi; seulement ce qui m’étonne, c’est que tu puisses tant produire; voilà ce qui fait que je te vois toujours dans une situation digne d’envie.
Ainsi, tu nous donneras une «Divine Comédie»? Voilà certes une idée admirable, et déjà je savoure ta musique à l'avance. Pourtant il faut que j'en cause un peu avec toi. L’«Enfer» et le «Purgatoire» réussiront, je n’en doute pas un instant; quant au «Paradis», j'hésite à me prononcer, et tu me confirmes dans cette hésitation par le fait que, pour ce thème, tu as fait entrer des chœurs dans ton plan. Pour la neuvième symphonie (considérée comme œuvre d’art) le dernier thème avec les chœurs est franchement la partie la plus faible, elle est importante uniquement au point de vue de l’histoire de l’art, parce qu'elle nous révèle d’une façon très naïve l'embarras d'un vrai poète-musicien qui ne sait pas comment représenter finalement le paradis (après l’enfer et le purgatoire). Et dans ce «Paradis», très cher Franz, il y a, en vérité, une sérieuse anicroche; si nous demandions à quelquelqu'un la confirmation du fait, nous en trouverions la preuve éclatante chez Dante lui-même, le chantre du paradis, qui, dans sa «Divine Comédie», est aussi, sans conteste, la partie la plus faible de l’œuvre. J’ai suivi Dante avec la plus profonde sympathie à travers l’enfer et le purgatoire; c’est avec une émotion religieuse qu’au sortir du gouffre infernal, arrivé au pied du mont du purgatoire, je me suis lavé avec le poète dans l'eau de la mer, que j'ai goûté le charme divin du jour naissant et la pureté de l’air, que je me suis élevé de degré en degré, que j’ai tué une passion après l'autre et combattu le farouche instinct de la vie, jusqu’à ce qu’enfin, parvenu devant le feu, j’ai fait taire ma volonté, rompu ainsi le dernier lien qui me rattachait à l’existence et me suis précipité dans la fournaise pour rejeter toute ma personnalité
en m'abîmant dans la contemplation de Béatrice. Mais le poète m'a fort désappointé en me réveillant du sommeil où j'avais trouvé la délivrance finale, pour me faire redevenir, au fond, ce que j'étais, et cela uniquement afin d’arriver, au moyen de sophismes laborieux et absolument indignes d’un esprit puissant, que dis-je! au moyen des inventions les plus puériles, à donner une nouvelle confirmation à la doctrine catholique d’un Dieu qui a créé pour sa glorification cet enfer de 1 existence dont j'avais subi les tortures, confirmation très problématique d’ailleurs et que ma raison a repoussée. Pour être juste envers Dante, il m’a fallu (comme chez Beethoven) me replacer au point de vue historique ; il m a fallu me reporter à l’époque de Dante et me rendre compte de la véritable intention de son poème, qui tend à exercer une action déterminée sur le milieu dans lequel il vit, et vise spécialement à amener une réforme de l’Église ; il m a fallu reconnaître qu’à cet égard il entendait admirablement 1 intérêt qu il avait à exprimer ses idées sous une forme courante et populaire; il m’a fallu surtout m’associer de tout cœur à 1 éloge qu’il fait des saints qui ont choisi volontairement la pauvreté! Et puis, je n'ai pu m’empêcher d’admirer, jusque dans les sophismes dont j’ai parlé, sa merveilleuse imagination de poète et son admirable coup de pinceau (absolument comme j’admire le génie musical déployé par Beethoven dans le dernier motif de sa neuvième symphonie); enfin, ce qui m'a pénétré de l’émotion la plus profonde et la plus sublime, c’est cette inspiration incomparable: Béatrice, la bien-aimée de sa jeunesse, revêtant sous sa main la forme sous laquelle lui apparaît la doctrine céleste; en tant que cette doctrine montre à l'homme la voie qu’il doit suivre pour s'affranchir de l’égoïsme personnel par l’amour, je reconnais avec bonheur la vérité de cette doctrine incarnée dans Béatrice. Mais quand Béatrice, assise sur le char de l’Église, se lève et qu’au lieu de cette doctrine simple et pure elle débite tout le fatras scolastique des subtilités ecclésiastiques, le poète a beau m affirmer qu elle brille d’un éclat toujours plus vif et plus pur: elle me refroidit de plus en plus; elle finit même par me laisser indifférent au point que,
lecteur de sang-froid, je reconnais parfaitement combien Dante sur ce point est resté fidèle a son époque et a son intention, mais, comme poète s identifiant avec un poète, je voudrais avoir perdu dans les flammes la dernière conscience de ma personnalité et, par conséquent, la consciente en général. Je né en serais beaucoup mieux trouvé sans contredit que de la société du bon Dieu catholique lui-même, encore que Dante le représente en grand artiste, comme tu essaieras certainement de le faire dans tes chœurs. Je me borne à te rendre fidèlement l’impression que me fait la «Divine Comédie», qui finalement, dans le Paradis, n’est plus à mes yeux qu’une comédie divine où je ne saurais plus figurer ni comme acteur ni comme spectateur. En présence de ces questions le problème à résoudre est et sera toujours celui-ci: concevoir et faire dans ce monde effroyable, au delà duquel il ne reste que le néant, un Dieu qui change pour nous les souffrances infinies de 1 existence en apparences pures et simples, et qui, par contre, nous montre la délivrance après laquelle nous soupirons comme un bien réel et palpable dont nous pouvons jouir sérieusement. Cela est peut-être très bien pour l’épicier, notamment pour l’épicier d’Angleterre. C’est pourquoi il s’arrange à merveille avec son Dieu: il fait avec lui un marché d’après lequel, après avoir rempli un certain nombre de clauses du contrat, il sera finalement récompensé de différentes faillites qu il aura faites dans cette vie par la félicité éternelle dans 1 autre. Mais qu avonsnous à démêler avec des idées triviales comme celle-là? En me parlant un jour de ton opinion sur la nature humaine, tu m’as dit que rhomme est «une intelligence servie par des organes». S’il en était ainsi, comment pourrait s’en tirer l immense majorité des hommes qui n ont que des «organes», et l’on peut dire pas d’«intelligence» du tout «(du moins dans le sens que tu donnes à ce mot)? Pour moi, je vois la chose tout autrement: à mes yeux l’homme (comme tout animal) est un être qui veut vivre, qui dans ce but se forme ses organes selon ses besoins, et qui parmi ces organes se forme aussi une intelligence, c’est-à-dire l’organe nécessaire pour comprendre les choses extérieures, dans le but d employer ces
choses dans la mesure de ses forces et de ses moyens à la satisfaction du besoin de vivre. L’homme normal est donc celui dans lequel cet organe dirigé vers le dehors, dont la fonction est la connaissance de même que celle de l’estomac est la digestion, a juste assez de force pour assurer cette satisfaction du besoin de vivre qu'il lui faut chercher au dehors. Or, ce besoiu de vivre, pour l’homme normal aussi bien que pour le dernier des animaux, consiste uniquement dans l’instinct de la nutrition et dans l’instinct de la reproduction, car cette volonté de vivre, qui est, au point de vue métaphysique, la véritable cause première de toute existence, ne tend absolument qu’à une chose, savoir à vivre, c’est-àdire à se nourrir, à se reproduire perpétuellement. Cette tendance se retrouve toujours la même dans la pierre inerte, dans la plante plus délicate déjà, et finalement dans l’animal humain; seulement il y a des différences dans les organes dont il est obligé de se servir, une fois qu’il e3t arrivé aux degrés supérieurs de son objectivation, pour satisfaire des besoins plus compliqués, partant plus combattus et de plus en plus difficiles à contenter. Si nous arrivons à nous convaincre de cette vérité, qui se trouve confirmée par les prodigieux résultats réalisés dans l’état actuel de la science de la nature, nous comprendrons du coup ce qu’il y a de caractéristique dans la vie de l'immense majorité des hommes de tous les temps, et nous ne nous étonnerons plus de ne plus trouver en eux que des brutes, car tel est le fond normal de l'homme. Mais comme une très grande partie des hommes reste même au dessous de cette norme , vu (pie chez eux l’organe compliqué de la connaissance ne se développe pas même de manière à arriver à la faculté de satisfaire entièrement les besoins normaux, il se présente au contraire aussi (naturellement à titre d’exception) des anomalies : dans ces cas la mesure ordinaire est dépassée dans la formation de l'organe de la connaissance, c’est-à-dire dans le cerveau. îse voit-on pas fréquemment la nature former des monstres, chez lesquels un organe est développé avec exagération? Une monstruosité de ce genre, quand elle atteint le plus haut degré, c’est le génie ,
qui ne repose, au fond, sur autre chose que sur un cerveau d’une richesse anormale et d'un volume extraordinaire. Cet organe de la connaissance qui, dans l’origine et dans les cas normaux, ne cherche qu’au dehors les moyens de procurer à la volonté de vivre la satisfaction de ses besoins, reçoit du dehors, dans le cas d'un développement excessif et anormal, des impressions si vives et si absorbantes qu’il cesse, pour un temps plus ou moins long, d’être au service de cette volonté, qui ne l'a proprement formé que pour atteindre son but, et arrive à une contemplation passive , c'est-à-dire esthétique du monde extérieur. Les objets du monde extérieur, vus ainsi d une manière passive, sont les images idéales présentées par lui, images que Y artiste est tenté de retenir et de fixer en quelque sorte. L intérêt que cette contemplation inspire nécessairement pour le monde extérieur, grandit chez les natures puissantes jusqu’à leur faire oublier d une manière continue les besoins particuliers, primitifs, personnels de leur volonté, par conséquent, jusqu’à devenir la sympathie pour les choses extérieures, sympathie déterminée par ces choses ellesmêmes et non plus par un intérêt personnel. Reste à savoir ce que nous voyons dans cet état anormal, et si notre sympathie peut être la faculté de se réjouir avec les autres ou de souffrir avec eux. A cela les vrais génies et les vrais saints de tous les temps nous répondent qu’ils n’ont vu que des souffrances et qu’ils n'ont senti que de la comjxtssion. C'est qu’ils reconnaissaient l’état normal de tout ce qui vit et la nature de la volonté de vivre qui est commune à tous les êtres vivants, cette nature horrible, en perpétuelle contradiction avec elle-même, qui se déchire éternellement elle-même et qui, aveugle pour tout le reste, ne veut et ne cherche qu elle. L effrayante cruauté de cette volonté, qui même dans l’amour sexuel ne veut que sa reproduction, est apparue ici pour la première fois, reflétée dans cet organe de la connaissance qui, étant soumis à cette volonté dans l’état normal , reconnaissait qu il avait été créé par elle. C’est ainsi que dans 1 état anormal, dans l'état de sympathie, il en est venu à tâcher de s’affranchir d'abord pour longtemps et finalement
pour toujours de cette servitude ignominieuse, ce qui n’était possible, après tout, qu’au prix de la négation complète de la volonté de vivre.
Cet acte de la négation de la volonté est la véritable action du saint: celui-ci ne fait qu’arriver à sa perfection finale en supprimant complètement la conscience personnelle, or il n’y a pas d'autre conscience que la conscience personnelle de l’individu. Le fait a pu échapper aux saints naïfs du christianisme, imbus comme ils l’étaient de dogmes juifs; ils ont pu présenter à leur imagination prévenue cet. état qu’ils rêvaient, comme l’immortalité dans un état de vie nouveau affranchi des lois de la nature, sans que pour cela notre jugement hésite à se prononcer sur la portée morale de leur renoncement, car dans le fait ils n’aspiraient qu’à la perte de leur personnalité individuelle, c’est-à-dire de leur existence. Mais cette aspiration si puissante est exprimée d’une manière plus nette et plus frappante par la religion primitive de la race humaine, par l'antique doctrine des brahmanes; elle s’affirme surtout dans la transfiguration finale de cette religion, lorsqu’elle arrive à la perfection idéale par le bouddhisme. Sans doute elle érige eu dogme le mythe de la création du monde par Dieu; mais elle ne célèbre pas cet acte comme un bienfait, elle le présente, au contraire, comme un péché de Brahma; celui-ci, qui s’est transformé lui-même en ce monde , expie ce péché par les souffrances infinies de ce monde luimême, et se sauve dans la personne des saints qui, en professant la négation complète de la volonté de vivre, en s absorbant exclusivement dans la sympathie pour tout ce qui souffre, passent dans le «Nirvana», c’est-à-dire dans le domaine du néant. Bouddha était un saint de ce genre : d’après sa doctrine de la métempsycose, tout individu vivant renaît sous la forme de l’être auquel il a causé une souffrance quelconque, même dans une vie d’ailleurs pure; il renaît sons cette forme afin qu’il apprenne lui-même à connaître cette souffrance, et cette douloureuse migration ne cesse pour lui, par conséquent, il « est régénéré que si, revenu a 1 existence, il n’a plus, dans le cours d’une vie, fait souffrir aucun êtie et
si, au contraire, clans sa sympathie pour tous les êtres, il est arrivé à la négation complète de sa volonté de vivre. Comme cette doctrine est élevée ! comme elle est bien la seule qui soit capable de nous satisfaire, si on la compare au dogme chrétienjudaïque d’après lequel un homme — car naturellement Y animal destiné à souffrir n’existe que pour servir l’homme!! — n'a, dans le cours d’une rapide existence, qu’à se montrer bien docile envers l'Église pour être récompensé de sa docilité par une éternité de délices, tandis que celui* qui dans cette vie éphémère n’aura pas obéi à l’Église, en Sera puni par des supplices également éternels. Admettons, par contre, que le christianisme ne soit pour nous un phénomène si plein de contradictions que parce que nous le connaissons seulement dans son mélange avec le judaïsme à l’esprit si étroit, et dans l’altération que celui-ci lui a fait subir. Mais, grâce aux recherches de la science moderne, on est parvenu à démontrer que le christianisme pur et sans mélange n’est autre chose qu’une branche du vénérable bouddhisme qui, après l'expédition faite par Alexandre dans les Indes, a fini par se répandre jusque sur les côtes de la Méditerranée. Nous voyons encore nettement dans le christianisme primitif les traits de la négation complète de la volonté de vivre et l'ardent désir de voir disparaître le monde, c’est-à-dire de voir finir l’existence. Mais ce qu’il y a précisément de fâcheux, c’est que cette intuition de l'essence des choses n’est le privilège que des hommes organisés d’une manière tout à fait anormale , dont j’ai parlé plus haut, et que, par conséquent, ces idées ne peuvent être parfaitement comprises que par eux. Pour exprimer ces idées, il faut donc que les augustes fondateurs de religions parlent en employant des images accessibles à l'intelligence normale du commun des hommes. Si cette interprétation entraîne déjà des altérations nombreuses bien que la doctrine bouddhiste de la métempsycose exprime déjà la vérité d’une façon presque entièrement nette), l'infériorité intellectuelle normale de l’homme et l’égoïsme effréné de la masse des individus font que cette image finit nécessairement par devenir une caricature; aussi je plains le poète qui entreprend de remanier cette
caricature et de reconstituer l’image primitive. Il me semble que Dante n'a pas complètement réussi à opérer cette transformation, notamment en ce qui concerne le paradis ; du moins, quand il explique les natures divines, il me fait souvent l’effet d’un jésuite naïf. Mais peut-être réussiras-tu mieux, cher ami, et, comme tu entreprends de peindre cette image par des sons, je pourrais presque te prédire le succès, car la musique est vraiment l'image primitive du monde lui-même reproduite par l’art; pour l’initié il n’y a pas d’erreur possible sur ce point. Mon amitié s’inquiète seulement du paradis, et surtout des chœurs. Tu me dispenses, n'est-ce pas? d’ajouter à ces choses sérieuses d’autres qui le sont moins.
Je te récrirai bientôt; je partirai d’ici le 26; ainsi je tiendrai bon.
Adieu, mon cher, bien cher Franz. A toi
Londres, le 7 juin 1855. R. W.
Zurich, le 5 juillet 1855.
Très cher Franz, j’ai vu ton Hermann d'autrefois; il m'a dit qu’un de ces jours je recevrais une lettre de toi, et aussi que tu viendrais bientôt en Suisse avec la princesse, et mille autres choses encore. Maintenant j’attends avec la plus vive impatience des nouvelles directes de toi.
Je suis de retour à Zurich depuis le 30 juin; je suis revenu après avoir dirigé, le 25, mon dernier concert à Londres. Tu as sans doute appris que la reine Victoria s’est très bien conduite à mon égard. Elle est venue avec le prince Albert assister au septième concert, et, comme ils désiraient entendre un morceau de ma composition, j’ai fait répéter l’ouverture du «Tannhæuser», ce qui m’a procuré une petite satisfaction extérieure. Mais il paraît réellement que j’ai beaucoup plu à la reine: elle s’est montrée si cordialement aimable dans une conversation qu’elle a voulu avoir avec moi après la première partie du concert, (pie j’en ai été vraiment touché. Ce sont, ma foi, les premières personnes en Angleterre qui aient osé
se prononcer franchement, ouvertement pour moi. Si l’on songe qu’elles avaient affaire à un individu discrédité pour crime de haute trahison, décrié au point de vue politique et sous le coup d’un mandat d'amener, on m'approuvera certainement d'en être infiniment reconnaissant à tous deux.
Au dernier concert le public et l’orchestre, de leur côté, ont fait une manifestation contre la critique londonienne. On m’avait toujours dit, il est vrai, que mes auditeurs m’étaient très attachés; quant à l’orchestre, j’avais bien reconnu en le maniant qu’il tachait de se conformer exactement à mes intentions, en tant que le permettraient de mauvaises habitudes prises et le manque de temps. Mais je 11 e tardai pas à m’apercevoir que mon public était, en général, très difficile à émouvoir et très lent à recevoir des impressions, et qu’il ne savait pas distinguer le vrai du faux, la pédanterie vulgaire du mérite réel. Pour l’orchestre, il avait à compter avec son maître et seigneur, Costa, qui peut renvoyer et engager les musiciens selon son bon plaisir; aussi avait-il toujours soin de ménager ses marques d’approbation autant que possible, afin de ne pas se compromettre. Mais cette fois-ci, en guise d’adieu, l’enthousiasme éclata; l'orchestre se leva solennellement et me salua, en même temps que la salle entière, qui était comble, d’applaudissements si prolongés que cela finit par m'embarrasser réellement. Ensuite l’orchestre en masse vint me serrer la main une dernière fois, et même dans le public il se trouva finalement des hommes et des femmes qui me tendaient leurs mains à serrer, ce dont je m’acquittai cordialement. C’est ainsi que cette expédition de Londres, si insipide au fond, finit par prendre le caractère d’un triomphe pour moi ; ce qui me faisait du moins plaisir dans ces démonstrations, c’était l’indépendance montrée cette fois par le public vis-à-vis de la critique. Il ne peut être question d’un triomphe dans le sens que j’attache personnellement h ce mot, cela va de soi; je n’arrivais même pas, dans le cas le plus favorable, à bien connaître personne dans la salle de concert; ce cas, qui était celui d’exécutions répondant tout à fait à mes intentions, était irréalisable par suite du manque de temps; il ne me restait donc jamais que
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le sentiment amer de ma dégradation, sentiment qu'accentuait encore l’obligation où j’étais de diriger des programmes de concerts interminables et qui étaient composés sans goût ni intelligence. Si j ai dirigé les concerts jusqu à la fin, c est uniquement par égard pour ma femme et pour quelques amis, que les conséquences d’un brusque départ de Londres auraient jetés dans une grande inquiétude. Maintenant je suis bien aise de l’issue, favorable au moins en apparence, de mon expédition’, la reine ma fait vraiment plaisir; moi-même j ai pu faire grand plaisir à quelques amis; cela suffit! La JS ouvelle Philharmonie voudrait m’avoir pour l’année prochaine; que puis-je demander de plus?
Je rapporte de Londres un vrai bénéfice*, c est une cordiale .et profonde amitié que j’ai conçue pour Berlioz , et qui est partagée. J’ai assisté à un concert de la «New philharmonie » dirigé par lui, et, ma foi, j ai été médiocrement édifié de sa manière de faire exécuter la symphonie de Mozart en sol mineur; l'exécution de sa symphonie de «Roméo et Juliette», qui était très insuffisante, m’a rempli de pitié pour lui. Mais quelques jours après nous étions seuls a dîner chez Sainton . il était très animé, et les progrès que j’avais faits en français à Londres m'ont permis de parler avec beaucoup d’entrain, pendant les cinq heures que nous avons passées ensemble, de toutes les questions se rapportant à l’art, à la philosophie, a la vie.
J'emportai de cette rencontre une profonde sympathie pour mon nouvel ami; il se révéla pour moi sous un jour tout différent de celui sous lequel je l’avais vu jusqu'alors; chacun reconnut tout à coup dans 1 autre un compagnon d infoi tune, et je me trouvai plus heureux que Berlioz. Après mon dernier concert il vint me voir avec quelques autres amis de Londres ; sa femme l'avait accompagné; nous restâmes ensemble jusqu a trois heures du matin, et nous nous séparâmes en nous embi assaut avec effusion. Je lui ai dit que tu voulais venir me voir en septembre, et l ai prié de te donner rendez-\ous a Zurich; ce qui semblait surtout le gêner et 1 arrêter, c était la question d’argent. Mais certainement il aimerait a venir. Fais-lui savoir bien exactement quand tu viendras.
Klindworth a joué hier au dernier concert de la New Philharmonie (dirigé par Berlioz) un concerto de Henselt; j’y ai fait la connaissance du D r Wvlde, qui est un excellent homme ; c’est en cela seulement que j’ai pu être utile à Klindworth. Du reste, je plains celui-ci de tout mon cœur. Il est trop artiste et a le cœur trop haut placé pour ne pas être, dans le présent et dans l'avenir, très malheureux à Londres. Il devrait faire autre chose!
En mettant le pied sur le continent, je me suis senti un peu mieux; l'air d'ici me fait du bien, et j'espère que j’aurai repris bientôt mon travail, que j'ai tini par abandonner tout à fait à Londres. Tu trouveras très peu de parties de la «Walkyrie» complètement achevées.
Mais quand viendras-tu donc? Si je ne dois t’attendre qu’en septembre, j’irai jusqu’à ce moment-là au Seelisbérg, et cela dès lundi prochain; mais si auparavant je reçois une lettre de toi, comme Hermann me le faisait espérer, et si tu m’annonces que tu arrives tout de suite, je resterai, cela va de soi, très volontiers à Zurich.
Ainsi, donne-moi bientôt de tes nouvelles; en dernier lieu tu as longtemps hésité à m’écrire, ce à quoi je pouvais sans doute m'attendre, à la suite de ma dernière lettre de Londres, car à des communications de ce genre tu m’as toujours répondu par le silence.
Mais maintenant tire-moi d’incertitude quant à cette prochaine visite que tu me fais entrevoir. Je n'ai pas besoin de te dire, n’est-ce pas? combien je m’en réjouis, et que la joie de nous revoir est à mes yeux la consolation qui vient après de longues misères.
Aussi est-ce avec une vive impatience que j’attends une lettre de toi
Reçois à l’avance les plus tendres amitiés de Ton
Richard.
«Wagner te racontera sans doute son séjour à Londres et tout ce qu il a eu à souffrir* d une hostilité de parti pris. Il est superbe d’ardeur, de chaleur de cœur, et j’avoue que ses violences même me transportent. Il semble qu une fatalité m’empêche d’entendre ses dernières compositions: le jour où, sur la demande du Prince Albert, il a dirigé son Ouverture du Tannhæuser à Hanovre-Square-Rooms, j’étais forcé à la même heure d’assister à une affreuse répétition de Chœurs, pour le concert de la New-Philharmonie, que je devais diiigei deux jours après» etc.
Et plus loin.
«Wagner a quelque chose de singulièrement attractif pour moi, et si nous avons des aspérités tons les deux, au moins nos aspérités s’emboîtent».
(Le dessin de Berlioz révèle un peu plus de génie que le mien.)
Je te remercie bien vivement de ta lettre sur Dante. Comme réponse j’espère pouvoir t’apporter à Zurich la première moitié de mon ouvrage, qui est déjà terminée, ainsi que quelques autres choses (pii t’initieront mieux à mes travaux que ce que je pourrais t’en dire.
Pendant les semaines qui vont venir j’aurai a travailler a mes chœurs de «Prométhée», que je ferai graver et que je publierai bientôt. A cet effet il est nécessaire que j’en fasse une partition toute nouvelle, parce qu en 1850, lorsque je composai cet ouvrage, je n ai pas eu assez de temps (un mois
1) Voir T. I, page 12, note 1.
à peine) et que j’étais trop absorbé par les répétitions de «Lohengrin» pour donner à mon travail le coup de lime indispensable. En général, cette fois-ci j'ai eu en vue plus qivautrefois la possibilité d’exécuter mon œuvre, et quand même il n'y a pas eu de changements essentiels dans la disposition et dans la conception de l’ensemble, le tout se présente mieux sous sa forme nouvelle. J’ai procédé comme on le fait dans la sculpture, quand l’artiste retouche le marbre. Avant l'exécution une œuvre symphonique et bien plus encore une œuvre dramatique n’existe, pour ainsi dire, qu'en terre glaise. Ta nouvelle partition de l’ouverture de «Faust», ainsi que quelques changements faits au «Vaisseau fantôme», font voir nettement la justesse de cette comparaison.
Patience, très cher Richard, je t’apporterai une masse de choses et nous ne manquerons pas de matière à causeries !
Les derniers jours de la semaine passée j’ai été à Dresde, où je suis allé voir nos amis, les Ritter. Sascha Ritter, un des musiciens de la chambre à Weimar, vient d'être père d’une petite fille dont j’aurai prochainement l'honneur d’être le parrain. Sa belle-mère est ici depuis quelques semaines, et Jeanne Wagner doit venir en septembre.
Notre boutique théâtrale «branle au manche», comme on dit à Dresde: le directeur (M. de Beaulieu) veut se retirer, et M&rr, le directeur artistique, a aussi donné sa démission, îTce qu’on dit. Cela m’est parfaitement égal; j'attends paisiblement la solution de cette question qui a pour moi assez peu d’importance.
La nomination de Gutzkow «à Weimar, annoncée à différentes reprises par les journaux, n'est pas tout à fait invraisemblable, mais elle pourrait bien être ajournée puisqu'on n’a rien fait de décisif à cet égard.
Adieu, cher Richard; mets-toi à l’œuvre et travaille à ta «Walkyrie». Va sur les montagnes, compose et mets tout le ciel en musique. Ainsi nous nous verrons en septembre ou au plus tard en octobre. A toi
Wagner et Liszt, Correspondance. II
P. S. Je te suis particulièrement reconnaissant de la bonté et de l’amitié que tu as témoignées à Klindworth, et je te prie de rester toujours le meme pour lui.
Weimar, le 10 juillet 1855.
(NB. Je resterai ici tout l’été.
Seelisberg, canton d’Uri, le 22 juillet 1855.
Très cher ami, je n’ai plus rien en tête que 1 idée de nous revoir enfin et d’être réunis! Je ne suis pas fâché que tu ne sois pas venu plus tôt, parce que pour le moment je n aurais pu te présenter qu’une faible partie de la «Walkyrie» entièrement achevée. Je serai donc bien aise de gagner encore beaucoup de temps pour mettre ma partition sur pied : jusqu en novembre j’aurais terminé au moins les deux premiers actes (même la copie serait achevée jusque-là).
Réfléchis donc et songe qu’il s'agit ici d*un point culminant de notre existence et qu’il faut en finir une bonne fois avec tout ce qui est bas et vulgaire. Je compte sur ta générosité!
Adieu pour aujourd’hui! Mon cœur qui t’appelle t’envoie mille amitiés. A toi
Cher Franz, tu ne saurais t’en dédire, tu es mon chargé d'affaires auprès de la Cour! Sois donc assez bon pour faire parvenir le plus tôt possible la lettre ci-incluse au roi de Hanovre par l’entremise du ministre plénipotentiaire de W eirnar. Michîelson, mon agent auprès des théâtres, vient d outre-passer ses droits en vendant, sans me consulter d abord, le «Lohengrin» au théâtre de Hanovre, et cela en fixant pour mes droits d’auteur un chiffre bien inférieur à celui des honoraires que ce théâtre m’a payés (sur ma demande directe) pour le «Tannhæuser». Le directeur ne veut pas entendre parler de 1 annu-
lation de cette vente réclamée par moi; il ne me reste donc qu’à m’adresser au roi lui-même.
N'est-ce pas, tu m’arrangeras cela?
Mais pourquoi ne réponds-tu pas à ma dernière question?? Un million d’amitiés de Ton
Très cher ami, j’ai eu beau chercher et m’informer, je n’ai pu réussir à découvrir une voie sûre pour arriver à l’oreille de S. M. le roi de Hanovre. Ce qu’il y aurait, selon moi, de plus sage à faire dans cette occurrence, ce serait d’écrire quelques lignes à Joachim ou, comme celui-ci pourrait être encore en voyage, au chef d’orchestre Wehner, à Hanovre, et de lui envoyer ta lettre au roi. Pour ma part, je ne puis pas me charger de ce soin, puisque je ne suis pas en relation avec Hanovre et que je ne voudrais pas assumer de responsabilité en cas d’insuccès. Wehner (je ne suis pas tout à fait sûr de l’orthographe de ce nom) jouit d’un grand crédit auprès du roi et sera heureux de pouvoir te rendre un service. Mais il est nécessaire que tu lui écrives quelques lignes, dans lesquelles je te prie de me nommer; je te renvoie ci-inclus la lettre au roi. Veuille excuser mon retard: j’ai été absent pendant plusieurs jours, et l’autre voie par laquelle j’avais voulu arriver au but que tu espères atteindre, ne m’a conduit à rien.
Ainsi tu veux m'avoir en novembre. Je souscris de grand cœur à tout ce qui peut t’être agréable. Jusque-là il y aura plusieurs de mes partitions d’imprimées, ce qui nous en rendra la lecture plus commode. Dans les derniers mois j’ai été tellement absorbé par de3 visites de tout genre, par ma correspondance et par des courses d’affaires, que c’est à peine si j’ai pu travailler quelques heures. Je suis très enuuyé et souvent furieux de toutes les niaiseries et de toutes les badauderies qu’il me faut avaler, et j’ai bien besoin de passer quelques jours au Zeltweg!
Ecris-moi plus tard quand ma visite t’arrangera le mieux; peut-être préféreras-tu que je vienne fin novembre ou à Noël.
La princesse a passé plusieurs semaines à Berlin avec sa fille; depuis huit jours toutes deux sont à Paris, d’où je ne m’attends à les voir revenir ici qu’au milieu de septembre. En attendant, mon fils Daniel (qui vient encore de remporter de brillants succès à la distribution des prix du Lycée Bonaparte et au Concours général) est venu me retrouver à l’Altenburg.
Un de ces jours tu recevras de Bussenius (qui a déjà été en correspondance avec toi jadis) ta biographie. L’auteur a été guidé par de bonnes intentions, et son ouvrage se répandra beaucoup, selon toute apparence. Sous le pseudonyme W. Neumann, Bussenius a publié chez Balde, de Cassel, la collection des biographies «des compositeurs de l’époque», et cela avec un succès de librairie si franc qu’il paraîtra bientôt une deuxième édition de plusieurs de ces petits volumes. J’ai dit à Bussenius de t’envoyer directement cet opuscule.
Mes meilleures amitiés à ta femme et n’oublie pas Ton
F. Liszt.
Mon cher Franz, tu m’inquiètes beaucoup par ton silence. En vérité, j’ai beau regarder autour de moi et essayer de lire dans mon avenir, je ne découvre rien qui puisse me remonter, m’élever, me consoler, me fortifier et m’armer pour de nouvelles luttes, si ce n’est la joie de te revoir bientôt et de passer avec toi les quelques semaines que tu veux m’accorder. Si je t'ai demandé de fixer la date à laquelle doit commencer ma guérison morale, je l'ai fait par suite de ce besoin de certitude qu’on éprouve quand on attend un extrême bonheur, parce qu’on sait qu'on le paie avant et après d'une longue tristesse. Mais au bout du compte tu m'as peut-être mal compris tout de même; tu as pu supposer qu'à côté du bonheur de te revoir j’en cherchais encore un autre tout différent, et cela aurait bien pu finalement te donner de l’humeur! Dis-moi donc en quelques mots ce qu’il en est et quand tu viendras. Je voudrais bien pouvoir te présenter la
lül
«Walkyrie» aussi avancée que possible; cela m arrangeait surtout pour cette raison de te voir ajourner ta visite, que je souhaite si vivement. Mais dans l’état où je suis, je n’ai pas grand espoir d’activer mon travail en gagnant du temps. Je suis triste au delà de toute expression; souvent je fixe les yeux sur mon papier à musique pendant des journées entières, et je ne trouve plus un souvenir, plus de mémoire, plus de goût pour mon travail. D’où viendrait T entrain nécessaire? Toute l’ardeur que j’ai pu puiser pendant quelque temps dans ma douloureuse solitude, finit nécessairement par se refroidir. Lorsque j’ai commencé T «Or du Rhin» et que j’en suis venu si vite à bout, j’étais encore plein du souvenir de ta présence et de celle des tiens. Maintenant voila près de deux ans que tout est muet autour de moi, et tout contact avec le monde extérieur est pour moi une cause d irritation et d’angoisse. Crois-moi, cet état ne peut plus se prolonger; si les conditions de ma vie extérieure ne se modifient pas bientôt, si je n’ai pas bientôt la possibilité de te voir plus souvent et d’entendre ou de faire exécuter de temps en temps une de mes œuvres, alors il faudra que la source tarisse en moi, et ce sera fini. Il est impossible que cela dure!
Représente-toi donc de quels yeux pleins d impatience je guette ta venue et quel doit être mon découragement quand je me vois tout à coup délaissé par toi! Ah! ne tarde pas à me consoler!
Me voilà arrivé à grand’peine à la moitié de la «^Yalkyrie»; même la copie est achevée; j aimerais bien pouvoir te présenter deux actes entiers. Mais j attends toujours que le goût du travail me vienne réellement. Je viens même de perdre huit jours entiers pour cause de maladie; pour peu que je continue d’aller de ce train-là, je crains fort que cette œuvre ne reste à l’état d’ébauche.
Ton article sur la symphonie de Harold était très beau; il m’a bien réchauffé le cœur. Demain j’écrirai à Berlioz; je le prierai de m’envoyer ses partitions. 11 n’apprendra jamais à bien me connaître; son ignorance de la langue allemande l’en empêchera toujours; il ne pourra jamais me voir qu’avec
(les contours trompeurs. J’userai donc loyalement de mon privilège pour tâcher de le rapprocher d’autant plus de moi.
Comment va-t-on chez vous? J’entends dire tantôt ceci, tantôt cela, et tu gardes le silence.
Adieu. Ajoute par la pensée un bien long soupir à cet adieu! !
Très cher Richard, ci-inclus une lettre de T. Hagen, de New York, où il est établi depuis environ un an et s’occupe de musique et de critique musicale. Les correspondances qui figurent dans les «Signaux» de Leipzig et qui sont signées du nom de «Tartine», sont de lui. Jadis il a publié aussi sur la musique dans ses rapports avec les intérêts sociaux un volume dont le titre exact ne me revient pas aujourd’hui. Il est lié avec Klindworth et est au nombre de tes partisans et de tes admirateurs. Je me trouve être un peu en relation avec Mason Brothers par William Mason , un de mes élèves, (lui a passé dix-huit mois à Weimar. Si je suis bien renseigné, c’est une maison sérieuse et convenable.
Tout en ne croyant pas que tu consentes à te charger pendant l’hiver prochain de diriger des concerts en Amérique, je te prierai de m’envoyer bientôt une réponse (adressée à moi) au sujet de cette affaire, car j’attends ta lettre pour la faire parvenir à Hagen. Une fête musicale en l’honneur de Beethoven, donnée à l’occasion de l’inauguration de la statue de Beethoven à Boston, ce ne serait, du reste, pas déjà si mal et le résultat pécuniaire pourrait bien n’être pas à dédaigner.
Jeanne Wagner est ici depuis avant-hier J elle passera avec ses parents la semaine à W T eimar chez sa sœur Ritter.
Hier soir j’ai passé quelques heures avec elle. Ainsi le «Tannhæuser» sera représenté en décembre à Berlin.
Où en es-tu de la «Walkyrie»? Je suis bien heureux à 1 idée que nous nous reverrons en novembre.
La princesse et 1’«enfant» sont encore à Paris, où elles
étudient avec beaucoup d'intérêt le Salon; elles voient beaucoup Ary Scheffer, Delacroix et d’autres sommités de l’art, ce dont elles sont ravies. J'attends vers le 25 de ce mois leur retour à Weimar, où jusqu’à nouvel ordre je m’ennuie horriblement; je succombe sous le poids des choses assommantes qui me sont imposées, et dont je t’épargnerai la fastidieuse énumération. Le 16, réouverture du théâtre: on donnera «Les joyeuses commères» de Nicolaï; ensuite viendront «Les Huguenots», «Cellini» et les «Foscari» de Verdi.
Le «Loliengrin» ne peut pas être donné pour le moment, parce qu’Ortrude (M rae Knop) n’a plus été engagée et qu il faut à la nouvelle prima donna, M lle Waltendorf, au moins trois ou quatre mois pour apprendre le rôle! Mais comme le «Tannhæuscr» et le «Vaisseau fantôme* sont des opéras à recette , on ne manquera pas de les servir et resservir comme il faut.
Pour ma part, j’en ai par-dessus la tête de toute cette boutique de théâtre; cependant je ne puis pas faire autrement que de garder un pied dans la maison, parce que sans moi les choses iraient probablement encore plus mal.
A toi F. L.
Renvoie-moi la lettre de Hagen.
Zurich, le 13 septembre 1855.
Ton avant-dernière lettre, cher Franz, a été la meilleure réponse à ma dernière missive, qui s’est croisée avec la tienne. Comme nous finirons par nous revoir, j’exploite ta visite future avec l’art consommé d’un voluptueux, afin d’en tirer tout le parti possible. Puisqu’elle est remise à une époque aussi éloignée, je désirerais presque finir d'abord la «Walkyrie». L’achèvement de cette œuvre (la plus tragique que j’aie jamais conçue) me coûtera beaucoup d’efforts; il faudra que je songe à me dédommager par les impressions les plus propres à élever lame. Il ri y a que toi qui puisse m’y
aider. L’idée de pouvoir revoir ce travail tout entier avec toi me fait seule espérer d’en tirer quelque fruit. Moi-même, d’ailleurs, je suis absolument incapable de m’en occuper au piano, de manière à en jouir. Toi seul peux me faire entendre cela. Je songe donc à ne pas me rencontrer avec toi avant que nous puissions parcourir ensemble le tout. C’est ainsi que je suis devenu égoïste par extrême nécessité! J’espère que les deux premiers actes, brouillon et copie, seront terminés fin octobre, et le tout à Noël. Or, tu m’as écrit en dernier lieu que si tu venais, cela t’arrangerait de venir en novembre ou à Noël. C’est ce qui m’a donné l’idée de contenir jusque-là l’impatience où je suis de te revoir, et d’arriver par un travail soutenu à pouvoir te présenter tout, même le dernier acte si important pour moi complètement achevé et proprement écrit. Dois-je maintenant te prier (?!; de ne venir me voir qu’à Noël? Cela paraît insensé, mais tu comprendras ma pédanterie!
Si cela t’allait et si tu n’étais pas obligé pour cela de remettre le rendez-vous à une époque encore plus éloignée, je t’enverrais, en attendant, les deux premiers actes fin octobre; tu les parcourrais et me les rapporterais ensuite.
Que te dire au sujet de la proposition qu’on me fait d’aller à New York? J’avais déjà appris à Londres qu’on songeait là-bas à m’adresser une invitation de ce genre. Il est vraiment heureux que ces braves gens ne me fassent pas de brillantes offres d’argent. La perspective de pouvoir gagner en peu de temps une forte somme, comme qui dirait une dizaine de mille dollars, m’obligerait naturellement, vu le déplorable état de mes ressources pécuniaires, à entreprendre une expédition en Amérique comme celle-là; et cependant il serait absurde peut-être de sacrifier, en quelque sorte par contrecoup, ce que j’ai encore de meilleur en fait de forces vitales, pour arriver à un aussi misérable résultat. Comme nous ne pouvons pas songer, nous autres, à des spéculations ayant le lucre pour objet, je suis réellement enchanté de n’être pas exposé, dans le cas présent, à une tentation sérieuse; je te prierai donc de bien remercier en mon nom ces messieurs de
New York de l’attention imméritée dont je suis l’objet et de leur dire, «en attendant», que je me suis senti hors d’état de me rendre à leur appel.
Je me casse la tête à chercher le motif du voyage de la princesse et de l’enfant à Paris: est-ce un voyage d’agrément? et elles le font seules? Eh bien! fais mes meilleures amitiés aux chères voyageuses si elles sont de retour; ne pourraientelles pas venir avec toi en Suisse, aussi bien qu’elles sont allées à Pans, pour faire le bonheur d'un pauvi'e diable comme moi? Veux-tu que je sois votre fourrier? Je saurais bien vous installer à très bon compte. A l’hôtel (pension) Baur, près du lac, où tu demeurais, on peut trouver pour Vhiver , à un prix minime , des appartements très beaux, très spacieux et très confortables. L’hiver dernier, une famille que je connaissais, s’est emparée de tout le premier étage et a vécu là très convenablement en payant pour sa pension une somme dérisoire. Les Wesendonck habitent aussi cet hôtel; on pourrait monter là un ménage charmant à moitié en commun, ce qui me ferait beaucoup de plaisir. Mais en fin de compte l’essentiel est que nous ayons, nous deux , un bon piano. Je me charge d’en trouver un, bien que je ne puisse pas me procurer un instrument aussi merveilleux que celui que la maison Érard m’a envoyé à Londres, grâce à ton obligeance dont j’ai oublié de te remercier. Je crois que si jamais j’avais un instrument pareil, je finirais par apprendre encore le piano.
Les nouvelles de Hanovre m’affligent beaucoup. Voilà toutes les voies fermées à ma réclamation, que je ne pourrais adresser qu’au roi. Je n’avais pas confiance dans l’intervention de Wekner ; en sa qualité de subordonné du comte P., il 11 e risquera aucune démarche qui pourrait le compromettre auprès de celui-ci. Tout cela est bien écœurant.
Tu te plains aussi d’avoir des ennuis? Dis-moi donc, pourquoi ne vivons-wo?^ pas toujours ensemble? faut-il donc que ton séjour soit Weimar? Nous en reparlerons! Adieu pour aujourd’hui; je te sais gré d’être de ce monde!
A toi
Très cher Richard, l’Amérique m’a fait un peu oublier Hanovre. Je ne voudrais pas manquer de t’indiquer encore une fois Wehner comme l’intermédiaire le mieux qualifié pour régler ton affaire de droits d’auteur. Si la question peut être tranchée comme tu le désires, c’est par lui qu’on arrivera le plus facilement à une solution favorable. Je n‘ai pas eu de nouvelles de Joachim depuis la fête musicale de Dusseldorf. Quant à Wehner, il se trouve à Hanovre, où il est en grande faveur auprès de Sa Majesté} il se mettra en quatre pour te rendre ce service si tu le lui demandes gentiment.
Je viendrai donc auprès de toi fin décembre, a Noël. Alors nous nous délecterons comme des dieux à ton «Or du Rhin* et à la «Walkyrie» ; je t’apporterai aussi quelques «hors-d’œuvre».
Weimar, le 23 septembre 1855. F. L.
3 octobre 1855.
ujourd’hui les deux preîés; c’est pour moi une ussitôt entre tes mains, se à mes travaux autant ès chargé, me préoccupe >hes si importantes et si ar le fait, à remplir deux ut dépendantes l’une de te manière si immédiate les séparer. Si cet acte drais, il produira certais est parfaitement corn-
prise, une émotion profonde comme on n’en a jamais éprouvé au théâtre. Mais aussi ces choses-là ne sont écrites que pour des gens bien trempés (pour personne, à vrai dire!): ceux qui sont incapables de ressentir des émotions pareilles ou qui sont trop faibles pour les supporter, se plaindront sans doute; tant pis, cela ne saurait m’intluencer. Mais il faut que tu dises si, étant données mes intentions, tout a bien réussi; que veux-tu? je ne puis faire autrement. Aux heures de découragement, ou dans les moments de calme plat, ce qui m effrayait le plus, c était la grande scène d'Odin, et notamment l’endroit où il parle à Brunhilde de son sort tragique; à Londres j'ai même été une fois sur le point de supprimer cette scène. Pour arriver à me décider sur ce point, je repris l’ébauche de mon drame et me redis la scène en y mettant l’expression voulue; heureusement je trouvai que mon «spleen» était injustifié et qu’au contraire une diction convenable produit un effet musical auquel l’auditeur ne résiste pas. J’ai indiqué en quelques endroits ce que cette diction doit être; mais il reste encore beaucoup à faire, et ce sera un jour une tâche très sérieuse pour moi d'initier de vive voix un acteur et un chanteur de talent à toutes mes intentions. Tu trouveras tout de suite le joint, j’en ai le ferme espoir. Pour la marche de ce grand drame en quatre parties c'est la scène la plus importante, et comme telle elle ne tardera pas à faire naître l’intérêt et l’attention qu’elle commande.
Dans le cas où rien ne te plairait dans ma partition, tu auras cette fois au moins le plaisir de lire un manuscrit bien net; tu trouveras aussi que mes traits rouges sont une précaution ingénieuse. Cette représentation sur le papier sera probablement la seule à laquelle arrivera toute mon œuvre; voilà pourquoi je m'arrête avec une satisfaction sans mélange à la copie.
J’ai de plus en plus l’espoir d achever entièrement le dernier acte d'ici à Noël. Tu es vraiment trop aimable d’accepter si docilement le rendez-vous dont je te fixe l’époque suivant mon bon plaisir, et j'en suis profondément touché. Mais je te promets aussi d’être bien raisonnable quand tu viendras. Je
vais, en t’attendant, soigner de mon mieux le peu de voix qui me reste ; j’essaierai même quelques solfèges dans les dernières semaines qui précéderont ton arrivée, afin de remettre dans un état passable l’instrument fatigué et gâté faute de soins. Faut-il que d'abord je te donne encore une fois l’assurance que je frémis d'une émotion religieuse en voyant venir le jour qui nous réunira?
La société, en tant que nous en aurons besoin, ne sera pas mal cette fois-ci; tu sais sans doute que Semper occupe un emploi ici. J‘ai grand plaisir à le voir: il est artiste dans l’âme; avec cela il a le caractère plus aimable qu’autrefois, mais c’est encore toujours un volcan. Charles Ritter vient aussi s’établir ici: il me plaît plus que jamais; c’est une intelligence hors ligne; je ne connais pas de jeune homme qui le vaille. Il t’aime réellement beaucoup et te comprend aussi très bien.
Berlioz a répondu il y a quelques jours à une lettre dans laquelle je lui demandais entre autre choses de me faire cadeau de ses différentes partitions, s’il pouvait les obtenir gratuitement; il dit que cela ne lui est pas possible, parce que ses éditeurs ne veulent plus lui donner d'exemplaires. J'avoue que cela m'intéresserait beaucoup de bien connaître ses symphonies et de les voir dans la partition même ; si tu les possèdes, veux-tu me les prêter ou même veux-tu m’en faire cadeau un jour? Je les accepterais avec reconnaissance. Mais j’aimerais les avoir bientôt.
L’affaire de Hanovre s’était déjà heureusement (?) terminée : la direction semble avoir reconnu son erreur. Aussi je te remercie bien sincèrement du conseil que tu m’as donné et redonné relativement à Wehner, et je regrette de t’avoir ennuyé de cette sotte affaire.
L'Amérique est pour moi un terrible cauchemar. Si New York pouvait jamais se décider à m’offrir une somme sérieuse, cela me mettrait réellement dans un horrible embarras. Si je déclinais une offre pareille, je n oserais le dire a personne, car tout le monde m’accuserait de manquer a ce que je me dois à moi-même dans ma situation. Il y a dix ans je pouvais
encore entreprendre quelque chose de ce genre; mais aujourd'hui il serait dur pour moi d’avoir à recourir à ces moyens détournés rien que pour vivre, aujourd'hui où je ne suis plus fait que pour suivre ma voie et pour remplir ma vocation stricte. Si je me laissais détourner de ma mission, je ne finirais jamais les «Nibelungen». Bonté du Ciel! des sommes comme celles que je pourrais « gagner* en Amérique, les gens devraient m’en faire cadeau , sans me demander en échange autre chose que ce que je fais, et qui est ce que je puis faire de meilleur. Avec cela je suis plutôt fait pour dépenser 60,000 francs en six mois que pour les «gagner», ce qui est, d’ailleurs, chose impossible pour moi, car ce n’est pas mon affaire de «gagner de l'argent»; mais ce serait l'affaire de mes admirateurs de me donner autant d'argent qu’il m’en faudrait pour travailler avec entrain et pour produire quelque chose de bien. Bah! n’en parlons plus; je vais me calmer en me disant qu'on ne me fera pas même d’offre de ce genre; garde-toi d'en donner l’idée, car en cas d’«heureux» résultat, le succès ne pourrait qu’être pénible pour moi. Je reste toujours sans nouvelles sérieuses des tiens; souvent on m'interroge et je ne sais que répondre, raison de plus pour que je te charge de mes amitiés pour eux. Si tu peux, garde-moi toujours ton affection. Veuxtu? Adieu. A toi
Et tes grandes compositions? Apprendre enfin à les connaître, cela vaut pour moi toute une vie. Je n'ai jamais rien attendu avec une aussi vive impatience!
Vite une ligne, je te prie, pour m'annoncer l’arrivée de ma partition, afin que je ne m’inquiète pas.
Mais, cher Franz, envoie-moi donc un mot, rien qifun mot, pour me dire si ma partition est bien arrivée! Cela me tourmente. A toi
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Ta «Walkyrie» est arrivée, et pour t’eu remercier je voudrais bien pouvoir te chanter avec mille voix et te redire mille fois ton chœur de «Lohengrin»:
«Une merveille, une merveille!*
Très cher Richard, tu es vraiment un homme divin! et ma joie consiste à éprouver ce que tu as senti et à te suivre.
Je t’en dirai plus long de vive voix sur cette œuvre admirable, colossale, que je lis «tout palpitant d’émotion» avec le rythme des cors (page 40) en ré:
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Je possède, il est vrai, les partitions de Berlioz; mais je les ai toutes prêtées et ne pourrai les ravoir que dans quelques semaines. Je t’enverrai le paquet pour le milieu de novembre; tu y trouveras bien des choses qui te plairont.
Après-demain j'irai pour quelques jours à Brunswick, où je dirigerai, le 18 de ce mois, un des concerts de symphonies (organisés par l’orchestre). Ton «Vaisseau fantôme» est annoncé ici pour le 21 (dimanche en huit), et au commencement de novembre doit avoir lieu une représentation du «Tannhæuser», qui sera donnée en l’honneur de plusieurs Berlinois qui ont annoncé leur visite à Weimar (Httlsen, Dorn, le régisseur de l’opéra, Formes, etc.). Je t’en rendrai compte.
Continue toujours d’écrire la «Walkyrie» et permets-moi de t’appliquer ce dicton: «Quand on prend du galon, on n’en saurait trop prendre», qu’il y a lieu de modifier ainsi: «Quand on fait du sublime, on n'en saurait trop faire», surtout quand ce n’est qu’une question de nature et d habitude!
Weimar, le 12 octobre 1855. A toi
16 novembre 1855.
Très cher Franz, mille remercîments à l’enfant pour sa lettre! Dis-lui que j’ai reçu l’album, mais que je ne le renverrai que par toi, parce que je veux y inscrire quelque chose de tout à fait bien, ce qui me demandera du temps.
Je devrais écrire très longuement à la princesse et lui dire des choses bien sensées, mais cela m’est impossible poulie moment. Je resterai donc son débiteur, mais seulement à condition de m’acquitter plus tard. Qu’elle en conclue quel prix j’attache à sa lettre!
Depuis tout ce temps je n’ai pas repris l’air; cependant je m’habitue à la chambre et je n’éprouve pas le besoin de sortir et de m’exposer à nos brouillards d’automne. Je travaille aussi un peu. Et tu vas venir??
Je garderai volontiers le silence jusque-là, et pour toujours; quand je parle ou que j’écris, ce n’est que pour dire des sottises.
Au revoir!!!
Cher Franz, je viens de me lever à titre d’essai: je sors du lit où la maladie vient encore de me retenir pendant trois semaines.
Charles Ritter t’a dit mon état de santé: aux épines de mon existence sont venues se joindre aussi les «roses» 1 ); je souffre constamment de rechutes d’érésipèle. En mettant les choses au mieux, je ne pourrai plus m’exposer à l’air; j’aurai à passer tout l’hiver dans la crainte perpétuelle des rechutes, vu que la moindre surexcitation accompagnée du plus petit refroidissement me cloue de nouveau dans mon lit pour quinze jours ou trois semaines.
1) «Rose» a le double sens de «rose» et d’«érésipèle», d’où ce jeu de mots intraduisible en français. Note du Traducteur.
Voilà donc le fruit que je récolte de la folie que j’ai faite en renvoyant ta visite à Noël, car je ne puis pas te demander de venir me voir en ce moment, étant donnée l’incertitude de mon état de santé. Mais je peux me dire au moins que je t’épargne une rude corvée en te dispensant d’une visite faite au milieu des rigueurs de l’hiver. En ce qui me concerne, rien ne peut plus empirer mon état moral, vu que je m’habitue de jour en jour davantage à toute espèce de contrariétés et que je regarde tous les désagréments qui me surviennent comme des choses parfaitement naturelles et logiques.
Je désire bien vivement apprendre ce que tu deviens, car tu es plus qu’avare de tes nouvelles.
Dès que je me serai un peu habitué à être levé et que je me serai un peu remis, je t’écrirai plus longuement. Pour aujourd’hui mille amitiés aux habitants de l’Altenburg de la part de ton
Zurich, le 12 décembre 1855. H. W.
Voilà le Schwager Kronos qui a fait un pas sur nos têtes à tous. Comment, cher poète, ne vous écrirai-je pas pour dire tous les tendres vœux que je fais pour vous avec l’enfant, et combien toutes deux nous nous souhaitons à nousmêmes de vous revoir, dans le courant de 56. Je vous assure que si le sort pouvait m’en envoyer l’assurance par quelque messager, je le considérerais comme mes meilleures étrennes, quoiqu’il est bien des choses que je lui demande à corps et à cris.
Mais il faut espérer-l’Espérance est une Vertu. N’est-
ce pas beau cette identification? . .
Vous savoir souffrant nous est une grande peine. J’accepterais le double et le triple de mes rhumatismes gagnés dans ce climat où il y a huit mois de mauvais temps et où il n’y a pas quatre mois de beau ciel, si je pouvais vous
1) Voir T. I, page 12, note 1.
rendre par là votre entière liberté. Liszt est triste de la raison qui dérange son voyage quoiqu’il se promette de vous voir plus à l’aise dans une autre saison vu qu’il doit être à Vienne au commencement de Janvier pour y diriger un Mozartfestival, le 100 e Anniversaire de la naissance du maître, et Berlioz venant ici au commencement de février, il devra quitter Vienne immédiatement après.
Les journaux vous auront parlé de son séjour de Berlin, où il retournera bientôt pour assister à la première représentation de votre «Tannhæuser» dont il a quasi dirigé deux répétitions. Cela ne fait pas taire les imbéciles. Mais que vous font les imbéciles? Pour les poètes qui vivent dans les régions tropicales où la passion étend sa floraison gigantesque, et ses merveilles sidérales, les imbéciles sont comme les moustiques infimes qui impatientent et mordent jusqu’au sang parfois, sans parvenir à troubler l’enchantement de cette nature luxuriante. Liszt a eu aussi les honneurs d’un de ces essaims d’insectes qui bourdonnent avec d’autant plus de bruit et de suffisance qu’il peuvent moins faire de miel. Il est très calme et va tranquillement son chemin, jetant par ci par là quelques bons mots, comme: «On m’a rabaissé, mais je n’en suis pas moins resté debout», ou bien: «Qu’importe que les autres gâtent notre affaire, pourvu que nous la fassions bien!» Et voilà la vie.
Ecrivez-moi, cher poète, n’attendez pas toujours une raison pour cela, et si vous voulez faire plaisir à ma fille, envovezlui pour ses étrennes l’autographe qu’elle vous a demandé.
Embrassez votre femme de ma part très tendrement en lui disant tous mes vœux les plus vifs. Elle n’en saurait douter, ni vous non plus. Avez-vous pu déjà vous remettre aux Walkyries? Le Duo de Siegmund et Sieglinde m’a fait pleurer de grosses larmes! C est beau comme l’Amour, comme l lnfini, comme la Terre et les Cieux!
Votre dévouée
23 Décembre 1855. Carolyne W.
Wagner et Liszt, Correspondance. II.
Aujourd'hui je devrais être près de toi et te préparer un arbre de Noël oii tu verrais briller les rayons et les dons de tou génie! Et uous voila loin 1 un de 1 autre, toi avec ton
Mgpa
24 décembre 1855.
et moi aussi avec toutes sortes de roses provenant
J 7 vi; *
de jardins semblables; pourtant il ne faut pas (pie cette vilaine flore gâte trop longtemps le plaisir que nous aurons à nous revoir.
Probablement tu sais déjà qu il faut qu’en janvier j aille a Vienne (pour diriger la fête musicale du centenaire de Mozart, qui aura lieu le 20 janvier et qui demande au moins quelques semaines de préparatifs). Au commencement de février je serai de retour ici. Berlioz viendra le 8 février, et Jeanne Wagner le 20. D’ici au 16 on donnera le «Faust» et le «Cellini» de Berlioz; ta nièce est annoncée pour trois rôles. Dès que ce sera passé, je t’écrirai quand je pourrai venir à Zurich; mais j’ai bien peur, hélas! qu’il ne me faille attendre l’été pour cela.
A Berlin, où je suis resté trois semaines, j’ai, sur l'invitatiou de MM. de Hülsen et Dorn, pris part à quelques répétitions de «Tannhænser» sur le piano; si la première représentation n'est pas reculée au delà du 6 ou 8 janvier (époque pour laquelle elle est annoncée), je t’en rendrai compte comme témoin oculaire et auriculaire. Jeanne chantera et jouera parfaitement le rôle d’Élisabeth; quant à Formes, il étudie sa partie on ne peut plus consciencieusement. Dorn a déjà fait une masse de répétitions au piano et de répétitions de quatuors, et met son point d’honneur à obtenir une représentation aussi correcte et aussi brillante que possible.
A Berlin aussi le «Tannhæuser» deviendra indubitablement un opéra à recette, ce qui est l’essentiel, même pour le compositeur. Je vais plus loin: j’espère que les éreintements dont
1) Gesichtsrose, érésipèle, littéralement: rose du visage. La différence de ternies dans les deux langues rend le jeu de mots de Liszt intraduisible. Note du traducteur.)
j’ai été l’objet de la part de la critique, profiteront à ton «Tannhæuser», et que l’impression que cette œuvre ne manquera pas de faire sur le public ne souffrira pas trop des attaques d’une presse malveillante. Du reste, je te donnerai tous les détails possibles là-dessus.
Après-demain, seconde fête de Noël, on donnera ici le «Tannhæuser», qui ne cesse pas d’être un opéra à recette , distinction qui, à Weimar, lui est commune, du reste, avec «Lohengrin» et le «Vaisseau fantôme».
Il est question de remettre le «Lohengrin» à l’étude et de le redonner au printemps prochain. Ce qui jusqu’à présent nous manque toujours, c’est une Ortrude convenable, que nous ne pouvons malheureusement pas faire venir du dehors, car nous ne pourrions pas nous servir de celle de Leijizig, par exemple; d’autre part, la voix de M me Knopp est très fortement atteinte par suite de sa dernière maladie.
Je me réjouis comme un demi -Lohengrin d’entendre cette œuvre merveilleuse, qui est pour moi le dernier mot de l’art, en attendant que tes «Nibelungen» soient achevés!
A Berlin j’ai entendu quelques morceaux du «Lohengrin» supérieurement exécutés par plusieurs musiques militaires chez le comte Iiedern; cela m a fait penser à notre pompeuse entrée dans 1*hôtel des Trois Rois, à Bâle.
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Ici notre nouvelle société de Weimar a adopté la rentrée des trompettes
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en guise de « hourra* ; je ne désire qu’une chose, c’est que nous te le chantions bientôt en chœur!
Je n'ai rien à te conter à propos de mes affaires de concert. Quand je viendrai te voir, je t’apporterai quelques-unes de mes partitions; le reste nous intéresse tous les deux fort peu, vu (pie dans des compositions de ce genre il s’agit uniquement de ce qu’elles raient. Je différerai encore de quelques mois la publication de mes partitions (bien qu’il y ait déjà six numéros de gravés), précisément parce que quelques-uns de mes excellents amis (expression dont Kaulbach se sert volontiers pour des gens qui ne peuvent pas le souffrir) avaient l 'excellente intention de faire exécuter immédiatement ces compositions à titre d ’avertissement amical, et que je voudrais prévenir cette amabilité par quelques exécutions qui aui aient lieu sous ma direction dans le cotirant de l’hiver.
Tâche d'aller mieux et garde ton affection A ton fidèle
F. Liszt.
Mes amitiés à Ritter.
Cher Franz, j’ai toujours des rechutes, ou plutôt je ne cesse pas d’être malade et incapable de rien faire. Tout à l’heure j'ai voulu écrire quelques mots dans l’album, afin q Ue l’enfant le reçût encore pour le jour de l’an; mais cela ne va pas: j'ai la tête trop lourde et trop vide.
Aussi je ne t’écris que pour te dire cela. Je serais incapable de venir à bout d’une vraie lettre; en outre, je n’ai vraiment rien à te dire, c’est-à-dire je n'ai rien à ajouter.
Je te demanderai pourtant de vouloir bien me renvoyer tout de suite et avant ton départ les deux actes de la Walkyrie» ; j'ai fini par trouver ici un bon copiste, auquel j’ai promisse travail. Je tiens à ce que cette copie soit bientôt terminée, peut-être pour la raison qui détermine les insectes à mettre leurs œufs en sûreté avant de mourir.
Si jamais je finis le dernier acte, je tenverrai le tout, bien que tu sois beaucoup trop mondain. Ne te fais pas de bile d’ici là, et, si l’on te déchire, songe que tu l'as voulu. Moi aussi, je suis enchanté que mon ouverture de «Faust»
ait fait fiasco: je vois dans cet échec une leçon et une punition salutaire, car j’ai eu tort de publier cet ouvrage tout en prévoyant le sort qui l'attendait. J’ai éprouvé ce même sentiment religieux à Londres, alors que de tous les côtés on me jetait de la boue; c’était la boue la plus salutaire dont j’aie jamais été éclaboussé.
Je te félicite d’aller te crotter à Vienne!
Adieu et bonne chance; quant à ton christianisme, je n’en fais pas grand cas: celui qui a triomphé du monde ne doit pas vouloir conquérir le monde; cela crée une furieuse contradiction, dans laquelle tu es en plein.
Mes amitiés et mes vifs remercîments à la princesse; dis à l'enfant que je n’ai encore rien pu faire aujourd’hui; pour quand sera-ce?? Dieu le sait! Vous l’aurez voulu.
Adieu! Mais à présent je n’en puis plus; aussi bien aije assez divagué comme cela. Adieu et amuse-toi bien!
Dépêche télégraphique.
Berlin, le 8 janvier 1856.
A. R. Wagner, Zeltweg, Zurich.
Hier «Tannhæuser». Représentation excellente. Mise en scène splendide. Franc succès.
Félicitations! F. Liszt.
Très cher Richard, j’ai rapporté de Berlin un rhume de cerveau tellement atroce que j’ai dû garder le lit pendant quelques jours et différer mon voyage jusqu’à cette nuit. J’ai à ajouter à ma dépêche télégraphique de Berlin les détails que voici:
Jeanne a été admirable et émouvante au possible dans le rôle d’Élisabeth. Dans le duo qu’elle chante avec Tannhæuser elle a eu des moments où elle a été merveilleuse; quant à la grande scène du finale, elle l’a chantée et interprétée avec une
maestria incomparable. Formes a eu 1 intonation ferme, nette et sûre; il n'a pas faibli un moment dans le récit, où sa voix puissante et bien timbrée a fait valoir tous ses avantages. En somme, Formes est un acteur non seulement suffisant, mais encore très satisfaisant, malgré la petitesse de sa taille qui, en face de la stature de Jeanne, nuit forcément un peu à l’effet scénique. Wolfram, M. Radwaner, bien qu’inférieur à notre Mil de, mérite cependant de grands éloges pour la correction, l’élégance et la manière agréable dont il a chanté sa partie; enfin, M ,ne Tuczek justifie sa réputation de musicienne accomplie et d’actrice rompue au métier, h laquelle on peut confier sans crainte les rôles les plus difficiles. Dorn et l’orchestre ont fait de leur mieux pour se conformer à tes intentions, si bien que du côté des musiciens l’exécution a été parfaitement réussie, abstraction faite de deux changements de mesure dans le premier chœur,
où tu as oublié d’indiquer la mesure comme devant être più moderato , presque de moitié plus lente; de même pour le motif en sol majeur (avant la rentrée de l'ensemble en si majeur), pour lequel aussi on a beaucoup trop pressé le mouvement, au grand préjudice de la gradation rythmique de cette seconde partie du finale.
Le chœur était bien stylé; pourtant il n’est pas assez fourni à Berlin et, vu les dimensions d’une salie d’opéra aussfi vaste, il produit un effet presque aussi maigre que le nôtre, qui peut se vanter de me faire enrager régulièrement. De même, le nombre des instruments a cordes laisse à désirer ; ils auraient besoin, comme le chœur, d’être augmentés d un bon tiers. Pour une salle aussi grande 8 à 10 contrebasses, 19 à 20 premiers violons, etc., ne seraient certainement pas de trop quand il s’agit de grandes représentations.
Par contre, tout est à souhait en ce qui concerne les décors et la mise en scène, particulièrement à la représentation du «Tannhæuser» ; aussi je puis te dire que jamais et nulle part je n’ai vu quelque chose d’aussi magnifique et d’aussi admirable. Gropius et M. de HiÜsen se sont vraiment surpassés en fait de splendeur et de goût. Tu as sans doute appris que S. M. le Roi veut que le décor du second acte reproduise fidèlement le projet de restauration de la Wartbourg. et qu’à cet effet il a envoyé Gropius à Eisenach. La vue de cette salle avec toutes les bannières historiques, avec les costumes faits d’après des tableaux anciens, ainsi que tout le cérémonial de cour pratiqué pendant la réception du landgrave, m’ont fait un plaisir incroyable. Il en a été de même, dans le finale du premier acte, de l’aspect des cors de chasse dressés sur la colline, de la vallée s emplissant peu a peu d'une masse fourmillante , du train de chasse qui devient toujours plus nombreux et de ce défilé que viennent clore les quatre chevaux et le faucon; puis les quinze trompettes dans la marche du second acte
qui, du haut de la galerie de la salle, lancent leur fanfare pour Vattaque et pour la défense !
J’espère encore, très cher Richard, que tu ne tarderas pas trop à voir et à entendre tout cela; quand je te verrai dans le courant de cet été, nous en parlerons plus longuement.
Ta dernière lettre était bien triste et bien amère! Sans doute ta maladie t'a encore démoralisé davantage, et malheureusement tes amis ne peuvent pas faire grand’chose pour t apporter un peu de soulagement. Mais si tu peux trouver quelque consolation dans la certitude que mon cœur partage et sent bien vivement tes souffrances, puise-la à pleines mains dans cette idée, car je ne crois pas, en vérité, qu'il existe sur cette terre beaucoup d'hommes ayant inspiré à
quelqu'un une sympathie aussi profonde et aussi constante que celle que j’éprouve pour toi.
Dès que tu te sentiras rétabli, mets-toi à ton travail et achève ta «Walkyrie». Je t'ai renvoyé les deux premiers actes. Tu me les chanteras à Zurich.
J’ai encore une prière à t’adresser aujourd’hui. Schlesinger (de Berlin) publie en partition une nouvelle édition des ouvertures de Gluck (qui m’est dédiée); pour l’ouverture d’«Iphigénie en Aulide» il désire ajouter à la fin de Mozart celle que tu as composée. Il faut pour cela ta permission spéciale, qu’il m’a prié de te demander. Si donc tu n’as aucune objection à faire à ce que cette fin, qui a déjà été publiée par la Gazette de Brendel, paraisse dans cette édition, aie la bonté de m'envoyer deux mots pour dire que tu consens à cette addition, et adresse ta lettre à Vienne (Hôtel de l’Impératrice d’Autriche); je pars cette nuit pour y aller.
Le 27 et le 28 de ce mois, je dirigerai les deux concerts du centenaire de Mozart et le 4 février je serai de retour à Weimar.
Prompt rétablissement et une bonne dose de patience, voilà ce que te souhaite de tout cœur, très cher Richard,
Ton fidèle
Weimar, le 14 janvier 1856. F. Liszt.
Zurich, le 18 janvier 1856.
Cher Franz, tu as reçu sans doute à Vienne (par Glœggl) une lettre de moi. Je reprends la question que je t’y avais posée et te demande si tu peux, non pas m’avancer, mais me donner les mille francs dont il s’agit. Te serait-il possible aussi de m’assurer pour les deux années à venir un supplément annuel d’égale importance? Si tu le peux, je sais que tu t’associeras volontiers à ceux dont la subvention me permet de vivre. Comme la vie est fort chère ici, je n arrive pas à me tirer d’affaire avec les ressources dont je dispose, et tous les ans, au 1 er janvier, je constate avec terreur un déficit
sérieux qui prouve que j’en suis toujours au même point. Si je n’avais pas nui femme, je vous ferais voir quelque chose de curieux: je serais fier de m’en aller mendier de porte en porte ; cette gène perpétuelle, cette lésinerie incessante et forcée devient de plus en plus pénible à ma pauvre femme, à qui je ne puis assurer la tranquillité d’âme qu’en lui épargnant les préoccupations de la vie matérielle. Mais je reprendrai ce sujet de vive voix! Les doléances dont je t importune, juste au moment où je suis fatigué de la vie, où j en ai par-dessus les oreilles, où j’aimerais mièux la voir finir aujourd hui que demain, seront sans doute suffisamment compréhensibles pour toi, si tu te dis que je ne me réveille du chagrin qui ronge tout mon être que pour retomber dans les vulgaires contrariétés de l’existence, et que je tourne éternellement dans ce même cercle. Ainsi, je ne doute pas de ta bonne volonté ; je crois même que tu trouverais quelque plaisir à te mettre au nombre de mes bienfaiteurs attitrés. La question est donc simplement de savoir si tu le peux. Il y a quelque temps, je le sais, tu ne le pouvais pas, tout en faisant, même alors, des sacrifices réels pour moi et en me prêtant à l’occasion ton assistance. Peut-être cette situation s’est-elle modifiée depuis, et ce peut-être m’enhardit à t’importuner de ma question.
Mais j’ai encore autre chose à t’exposer. Je t’ai écrit dernièrement, tu t’en souviens, que j’avais fini par dénicher un copiste capable et intelligent pour mes partitions manuscrites. Je lui ai fait copier d’abord la partition pour piano de la « Walkyrie », faite par Klindzcorth ; il m’a apporté le premier acte admirablement transcrit; mais le chiffre des honoraires qu’il ma demandés en prenant pour base le temps qu’il avait consacré à ce travail, m’a paru tellement élevé (bien que je le trouve très raisonnable, du reste) qu'il m’est impossible de faire face à ce surcroît de dépense avec ma seule pension. J ai réfléchi à ce qu’il y avait à faire, et j’ai trouvé que si je continue mes compositions, j’aurai de quoi occuper un copiste pendant trois années pleines: en effet, il y aurait à faire la copie des partitions, des partitions pour piano et de
toutes les parties de chant et d’orchestre. Dans le cas où l’entreprise de la représentation réussirait d’une manière ou de l’autre, on pourrait très bien ajouter aux frais à venir trois années de traitement pour un copiste. Il s’agirait seulement de savoir si l’on trouverait dès maintenant un petit groupe d’actionnaires disposé à avancer la somme nécessaire. Il me faudrait engager mon copiste pour trois années franches, et lui donner un traitement annuel de 800 francs. Le seul inconvénient de cette combinaison serait pour moi la nécessité de m’obliger à livrer les compositions dans ce laps de temps; toutefois, dès que je verrais l’impossibilité de continuer, il me serait toujours facile de rompre mon double engagement; mais actuellement mon copiste aurait déjà suffisamment de besogne pour un an, et, dans le cas prévu ci-dessus, ce qu il aurait copié reviendrait aux actionnaires à titre de compensation. Ce serait juste, n’est-ce pas? Maintenant, excellent Franz, tâche donc d’arranger cela; en attendant, je continue de faire copier la partition pour piano; mais si tu es obligé de m’envoyer une réponse négative, j’arrêterai immédiatement le travail de transcription, car, ainsi que je te l’ai dit, je ne peux pas prélever ces frais de copie sur l’argent du ménage.
Nous n’avons pas pu nous voir l’année dernière; cela a été pour moi une fatalité, hélas! Arrange-toi donc de manière à pouvoir venir bientôt, dès le printemps , si c’est possible . Cette fois-ci tout, oui, tout dépend de notre réunion, mon cœur me le dit. Je suis en lutte continuelle avec mon état de santé; à tout moment j’ai à craindre des rechutes. Mais laissons cela aujourd’hui! Nous allons nous revoir !
Reçois mes vifs remercîments pour ce que tu m’as raconté sur Berlin! En ce moment la Frommann m’écrit tous les jours; elle est toujours très impatiente de voir se dessiner nettement un succès positit pour le «Tannhmuser» ; dans cet absurde Berlin qui ne produit rien il semble que tout ait besoin d’une régénération complète! Le «Kladderadatsch» avait parfaitement raison quand il me reprochait d’avoir livré le «Tannhæuser» à Berlin uniquement pour toucher les tan-
tièmes; c’est bien cela! C’est ma faute, et j’ai à l'expier (l’une manière aussi humiliante que possible. C est bien, je l’expie! mais, hélas! il ne m’en reviendra même aucun profit.
Oh! si je pouvais me remettre dans l’état où j’étais il y a quatre ans!!
N’en parlons plus! Je suis cause moi-même de ce qui m’arrive, et c’est bien fait!
Maintenant tâche de te faire à Vienne aussi peu de mauvais sang que possible; j’ai hâte cVapprendre si tu te sens un peu satisfait de cette expédition.
Cette fois encore ta lettre m’a fait grand bien! Oui, cher Franz, j’ai confiance en toi, et je sais que notre amitié a une signification plus élevée. Si je pouvais toujours vivre près de toi, je produirais encore bien de belles choses! Adieu; je te suis profondément reconnaissant de ton incomparable affection] A toi
Je n’ai pas d’objection à faire contre l’usage de ma péroraison pour l'ouverture de l’«Iphigénie» de Gluck, puisqu'elle a déjà été livrée à la publicité par moi; il serait logique cependant de faire paraître l'ouverture elle-même avec l'indication exacte de la mesure et de quelques détails indispensables pour la bonne exécution. De plus, je trouve (pie dans sa feuille musicale M. Schlesinger pourrait s’habituer à prendre un ton plus convenable en parlant de moi, si toutefois M r . M. le lui permet. R. W.
Cher Franz, les lettres que je t’ai adressées à Vienne semblent t’avoir mis dans un grand embarras; pardonne-moi et 11 e me punis pas par un plus long silence!
Mais je te prie au nom du Ciel de me faire, aussitôt que possible, cette visite qui a dû être différée par suite de si tristes circonstances. Le besoin que j’éprouve de te consulter sérieusement sur la question de mon avenir, est devenu telle-
ment impérieux que j’en souffre on ne peut plus; je soupire après toi plus que je ne saurais dire. Je suis très mal¬
heureux !
22 mars 1856.
A toi
Richard W.
Très cher Richard, enfin je puis t'annoncer qu’au commencement de mai tu recevras 1000 francs. Quand tu m’as écrit à Vienne au sujet de cette question, il ne m’a pas été possible de te donner une réponse positive, et maintenant encore je ne suis pas en mesure de prendre un engagement régulier .
C’est toujours un grand chagrin pour moi d’avoir à te faire une communication désagréable; aussi ai-je attendu patiemment le moment favorable où je pouvais t’annoncer l’envoi de la somme susdite. Je t’ai parlé à différentes reprises des difficultés de ma situation financière; la voici dans toute sa simplicité: ma mère et mes trois enfants sont pourvus convenablement grâce à mes économies antérieures; quant à moi, je suis obligé de me tirer d’affaire avec mon traitement de chef d’orchestre (1000 thaler par an, plus 300 thaler à titre de don gracieux pour les concerts de la Cour).
Depuis plusieurs années, c’est-à-dire depuis que j’ai pris sérieusement le parti de satisfaire aux exigences de ma profession d’artiste, je ne puis plus compter sur un supplément de revenu provenant des éditeurs de musique. Mes poèmes symphoniques (dont je t’enverrai dans quinze jours quelques numéros en partition) ne me rapportent pas un sou de droits d’auteur; même ils me coûtent une somme assez ronde que je suis obligé de débourser pour l’achat des exemplaires que je distribue à quelques amis. Ma messe, ma symphonie de Faust, etc. sont également des travaux absolument improduotifs , et pendant plusieurs années encore je n’aurai aucun espoir de gagner un peu d’argent. Heureusement j’arrive à me suffire ; mais il faut que je vive très serré et que je tâche d’éviter des désagréments qui auraient un contrecoup
très fâcheux pour toute ma position. Ne m’en veuille donc pas, très cher Richard, de ne pas adhérer à ta proposition,
parce que vraiment il m’est impossible dans les circonstances
actuelles de prendre des engagements réguliers. Si ma situation s’améliore dans la suite, ce qui n’est pas tout à fait impossible, je me ferai un plaisir d’alléger la tienne.
Je ne puis rien te dire de mon voyage de Zurich avant
de savoir quand aura lieu la dédicace du dôme de Gran.
Plusieurs journaux annoncent cette fête pour le mois de septembre. Si cela est exact, je viendrai chez toi plus tôt (commencement d’août); dès que je serai avisé officiellement, je t’écrirai. En attendant, il faut que je reste ici. Le 8 avril (jour anniversaire de la naissance de M me la grande-duchesse), j’aurai à diriger les «Due Foscari » de Verdi, et à la fin d’avril les représentations de ta nièce Jeanne.
J’ai malheureusement manqué la visite de Charles Ritter. Ce jour-là j’étais allé à Gotha pour entendre l’opéra du duc, «Tony» ; Charles Formes chantait et jouait le principal rôle. J’espère rencontrer Charles à Zurich. Fais-lui mes amitiés. Tu as eu certainement par sa sœur Emilie des nouvelles de notre dernière représentation de «Lohengrin», qui a été très satisfaisante. Caspari a chanté le rôle de Lohengrin beaucoup mieux qu’on ne l’a jamais entendu chanter ici. La princesse de Prusse avait demandé cette représentation, et, à défaut d’une Ortrude de l’endroit (M rae Knopp, qui tenait ce rôle ici, a résilié son engagement et va à Kœnigsbergj, on a fait venir en toute hâte M rae Marx de Darmstadt. Salle comble, un public tout yeux et tout oreilles, cela va de soi. Berlioz était là.
Es-tu en correspondance avec le conseiller du gouvernement Millier? Il t’est attaché très sincèrement et te veut beaucoup de bien.
Dingelstedt, qui était ici ces jours derniers, a l’intention de ne donner «Lohengrin» que l’hiver prochain. Tu as sans doute des détails sur le très franc succès de la représentation de Prague. M lle Stœger, la fille du directeur du théâtre de cette ville, a chanté le rôle d’Ortrude; elle m’a écrit une
lettre tout à fait lyrique sur T enthousiasme du public et des musiciens. Jusqu’à la dernière saison elle avait été engagée à Weimar.
Adieu, très cher ami; bonne santé et patience. Écris bientôt A ton
25 mars 1856. F. L.
Très cher Franz, ta lettre m’a causé un immense chagrin; tu crois devoir t’excuser auprès de moi en m’indiquant exactement ta situation parce que tu ne peux pas répondre comme tu le voudrais à ma demande éventuelle d’un nouveau secours d’argent. Si tu savais comme j’en ai été confus et profondément humilié!
Il est vrai, j’avais songé à frapper à d’autres portes, et je suis enfin revenu uniquement à toi, parce que l’idée de devoir accepter trop de bienfaits de personnes qui me tiennent de moins près m’est souvent pénible au point de devenir insupportable pour moi. C’est ainsi que dans ma détresse je me suis adressé à toi, dont les services les plus signalés ne j pèseront jamais à ma reconnaissance; mais en le faisant je ne pouvais songer qu’à une intervention amicale de ta part, sans te demander un sacrifice que tu n’aurais pu faire qu’aux dépens de ta fortune personnelle, car je sais du reste par toi combien il t’a fallu te restreindre. Que veux-tu? ces explosions sont la conséquence de toutes les anomalies de ma situation, où tout ce qui touche à mes sentiments les plus intimes éclate toujours sous une forme violente.
Aussi faut-il absolument que j’aie un entretien avec toi: toutes ces questions sont si irritantes, si délicates qu’il est impossible de les traiter sous la forme épistolaire. Il me faut une dose de patience extraordinaire pour garder dans ma triste existence le courage et le goût du travail; je songe, je cherche sans cesse à les conserver en dépit des circonstances défavorables, et je ne réussis qu’à trouver des moments de plus en plus rares où j’ai le bonheur de pouvoir travailler et
tout oublier autour de moi. Et tout cela provient de ce que mon imagination me leurre sans cesse de la possibilité d’échapper à ce triste sort. Mais nous réglerons ce point de vive voix.
Pour le moment ta promesse de secours me cause un sentiment très pénible, étant données les conditions dans lesquelles tu peux me la faire; ce qui est certain, c’est que je ne puis accepter la somme que tu veux me donner en mai pour me rendre la vie plus facile; il faut que je cherche ailleurs les moyens d’assurer mon existence, cela va de soi, et tu me comprendras certainement quand tii auras entendu mes explications. Mais s’il t’est possible de disposer de cette somme sans te gêner personnellement en quoi que ce soit, je l’accepte afin de faire face aux frais de copie qu’entraînent mes partitions et mes partitions pour piano (frais qui sont très élevés ici); j'ai déjà dépensé une certaine somme pour cela, ce qui a fait à mes ressources une brèche qu’il faudra réparer; mais avant tout il me serait impossible de faire continuer la transcription en payant le copiste de mes deniers. Moyennant la somme en question, je m’engage donc à faire copier toutes les partitions et les partitions pour piano de mes drames des «Nibelungen», et à te céder les copies en toute propriété; je suppose, je suis certain qu’à titre d’ami tu me les prêteras dès que et aussi longtemps que j’en aurai besoin. Cela te va-t-il?
La copie de l’«Or du Rhin» est entièrement terminée; je m’attends à la voir revenir sous peu de Londres, avec l’arrangement fait par Klindworth; tu pourrais donc déjà en disposer pour commencer. La partition pour piano des deux premiers actes de la «Walkyrie» sera achevée ces jours-ci; quant au troisième acte, je l’ai envoyé tout récemment à Klindworth pour qu’il l’arrange. Dans l’espoir que tu accepteras ma proposition je vais faire commencer aussi la copie de la partition de la «Walkyrie» , que tu pourras recevoir également dès qu’elle sera faite, vu que Klindworth travaille d’après les ébauches de l’orchestration. Si tu as quelques loisirs en ce moment et si tu es curieux de parcourir mon
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travail, j’aurai un plaisir infini à t'envoyer pour quelque temps la partition originale de l’œuvre entièrement achevée (!) aujourd'hui, et j’occuperai le copiste exclusivement de la transcription de la partition pour piano de l'«Or du Rhin» (pie j’attends. Je brille de savoir comment tu trouveras le dernier acte, car en dehors de toi je n'ai personne à qui je pourrais le communiquer avec fruit. Il est réussi; c’est probablement ce que j’ai écrit de mieux jusqu’à ce jour. C’est une tempête terrible, tempête des éléments et tempête des cœurs, qui s'apaise graduellement pour -finir par le sommeil magique de Brunhilde. Ah! pourquoi faut-il que tu sois pour si longtemps encore loin de moi? Ne peux-tu pas t’échapper un moment pour faire une petite apparition ici??
Enfin je recevrai donc quelques échantillons de tes derniers travaux ! ! Je bénirai l’arrivée de ces compositions et leur entrée dans ma chambre! Il y a si longtemps que je soupire après elles!
N’avais-tu donc pas autre chose à me dire de Berlioz? Je croyais vraiment que tu me donnerais force détails sur lui. Et ses partitions, je ne les vois toujours pas venir. Je m’arrête un moment dans mon travail, comme tu peux le supposer. J’attends, du reste, que la question de ma santé soit résolue ; mon médecin voulait m’envoyer aux eaux, ce à quoi je ne puis ni ne veux consentir. Si je savais comment m’y prendre, j’irais cet automne faire avec Semper une fugue à Borne ; nous en parlons souvent, mais toujours avec le secret espoir de Savoir pour compagnon. Nouvelle lubie à ajouter aux autres! Mille amitiés à la princesse et à sa fille, qui m’a écrit une lettre affectueuse et charmante, dont je lui suis bien reconnaissant. Quant à toi, très cher, je te prie instamment de ne pas me laisser encore une fois soupirer si longtemps après une lettre de toi; écris-moi donc bientôt et un peu longuement, puisque nous sommes condamnés à ne pas nous voir de sitôt! Adieu, et garde-moi ton affection!
A toi
Mon cher Franz, avant de rien tenter pour me faire amnistier, il faut que je discute encore cette question à fond avec toi, et comme il n’est pas possible de le faire de vive voix en ce moment, comme je le désirais si fort, je le ferai par écrit, et cela aussi brièvement que possible !
Le baron de Peimann, préfet de police à Prague , vient de me faire dire que je devrais me faire naturaliser Suisse ; dans ce cas l'envoyé d’Autriche viserait mon passeport poulies États de l’Empire, où je pourrais séjourner librement, attendu qu’on répondrait à toutes les réclamations qui pourraient se produire du côté de la Saxe et qu’on ne connaît pas de sujet saxon du nom de R. W. Cela m’ouvrirait l’horizon, au moins d’un côté; toutefois cela 11 e m’avancerait pas à grand’chose, et je -n’userais de cette liberté que dans le cas où il s’agirait d’une représentation du «Tannhæuser» à Vienne, représentation que je ne consentirais à donner que sous la condition de mon concours personnel. Mais il m'importe davantage de me voir rouvrir les portes de l’Allemagne proprement dite. J’y tiens, non pour y rester à demeure, car je ne puis plus prospérer que dans la retraite, et je la trouverais le mieux dans un petit endroit tranquille de la Suisse ; j’y tiens simplement pour pouvoir me procurer de temps en temps et à l’endroit où il s’agirait d'une représentation décisive, surtout de celle de «Lohengrin», le stimulant nécessaire sans lequel je finirai inévitablement par périr. Je suis fermement résolu à ne laisser représenter le «Lohengrin» sans moi ni à Berlin ni h Munich. Quant à une représentation de mes «Nibelungen» , il n’y a pas à y songer, si je 11 'obtiens pas d’abord le droit de circuler en Allemagne pour me rendre un compte exact des ressources actuelles des théâtres eu fait de chanteurs et d’acteurs. Enfin et surtout j’éprouve le besoin impérieux de passer tous les ans quelques jours au moins près de toi\ tu pourrais être sûr que j’userais plus fréquemment et plus longuement du droit d’aller te voir que tu n’uses, toi, de la liberté d’aller et de venir. C'est une néces-
Wagner et Liszt, Correspondance. 11. 9
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site urgente pour moi d’obtenir tous ces avantages; je ne puis continuer à vivre dans ces conditions sans faire vite le pas final et décisif qui doit me mener à ce but. Je suis, par conséquent, résolu à m’adresser au roi de Saxe et à lui demander de m’amnistier; à cet effet je lui écrirai une lettre dans laquelle je reconnaîtrai franchement mon étourderie; de meme je déclarerai, en donnant des raisons sérieuses à l’appui, qu’en promettant de ne plus jamais m’occuper de politique à quelque titre que ce soit, je prends un engagement absolument sincère et loyal. Sans doute il est regrettable de constater que, dans le cas où je me heurterais à la malveillance, une pareille lettre pourrait facilement être livrée à la publicité, ce qui me forcerait peut-être à protester, publiquement aussi, contre une interprétation fausse et humiliante de ma démarche, et il s’ensuivrait une rupture irrémédiable qui rendrait toute rapprochement à jamais impossible. Tout bien réfléchi, ce qu il y aurait toujours de plus pratique, ce serait que ma requête fût présentée au roi de vive voix par un tiers. L’unique moyen de me rassurer entièrement sur l’issue d’une pareille démarche et de la faire aboutir à un heureux résultat, ce serait d’être toi-même cet intermédiaire, mon cher Franz. C’est pourquoi je te pose nettement la question suivante: muni d’une lettre du grand-duc de Weimar, veux-tu te charger de demander une audience au roi de Saxe? Je n’aurais pas besoin de te faire la leçon à propos de ce que tu aurais à dire au roi dans cette audience; mais nous serions d'accord sur la nécessité d’insister uniquement, en demandant ma grâce, sur ma qualité d'artiste ; c’est elle, c’est mon caractère particulier, individuel d'artiste qui expliquent et excusent mes excès politiques; c’est uniquement en en tenant compte quil conviendrait de peser les raisons qui militent en faveur de mou amnistie. En ce qui concerne ces excès eux-mêmes et leurs conséquences qui se sont fait sentir encore pendant quelques années, je suis prêt à reconnaître aujourd'hui qu en ce temps-là j’étais un égaré, un homme entraîné par la passion; toutefois ma conscience ne me reproche aucun de ces crimes proprement dits qui tombent sous le coup de la
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loi; aussi m'eu coûterait-il de devoir avouer un crime de ce genre. Quant à mon attitude future, je m'offrirais à faire toutes les déclarations et à prendre tous les engagements qu'on me demanderait, en tant que je n’aurais qu’à formuler mon opinion telle qu’elle a été redressée et rectifiée par le temps. Actuellement je vois les choses de ce monde sous un tout autre jour que celui sous lequel elles m’apparaissaient autrefois; aujourd’hui l’art est mon seul objectif, et je ne serai plus jamais tenté de m’aventurer sur le terrain des théories politiques. De plus, tu aurais à donner l’assurance que jamais ma réapparition en Allemagne ne fournirait un prétexte à une démonstration quelconque que, même si elle ne s’adressait qu’à l’artiste, des malveillants pourraient facilement dénaturer en lui prêtant un sens politique. Tu dirais qu’heureusement je suis arrivé, comme artiste , à une période où je n’ai plus en vue que mon œuvre et son succès, sans rechercher le moins du monde les applaudissements de la foule. Je m’engagerais donc formellement — et cela ne serait nullement en contradiction avec ce que mon âme désire, — à éviter sans l’ombre d’une arrière-pensée toute manifestation publique de sympathie, même s’adressant exclusivement à l’artiste, à décliner nettement toute invitation à ce qu’on appelle banquets, etc., même à tâcher de prévenir par mon attitude et d’empêcher autant que possible toute politesse de ce genre. Je ne tiendrais pas même, le cas échéant, à diriger en personne la représentation d’un de mes opéras; la seule chose (pie j’aurais à cœur serait de m’assurer, en assistant aux répétitions, que mes intentions ont été bien saisies par les acteurs, par les musiciens et par ceux qui les dirigent. J’irais plus loin: si, pour éviter une manifestation possible, ma disparition semblait s’imposer, je me déclarerais prêt à partir aussitôt les répétitions terminées, par conséquent avant la représentation, ce qui montre clairement quel est mon but unique. Du reste, je m’engage aussi à éviter dans mes écrits, même quand je ne traiterai que des questions d’art, tout ce qui prêterait à des interprétations fâcheuses, tout ce qui aurait un caractère agressif, toute intempérance de langage
comme celles auxquelles m’a entraîné jadis 1 état de surexcitation où j‘étais. En présence de toutes ces déclarations, il s’agirait donc non plus de l’avenir, mais seulement du passé; eh bien! qu’on passe l’éponge sur le passé de 1 artiste, mais qu’on n’en tire pas vengeance.
Tu pourrais dire tout cela dans tes explications verbales, mais en multipliant les développements et les concessions infiniment mieux que je ne pourrais le faire dans une lettre, ou plutôt dans un recours en grâce.
Voici donc l’instante prière que je t’adresse: rends-moi encore ce grand service que je demande à ton amitié!! Sacrifie-moi les deux jours que te coûtera le voyage de Dresde, et mène cette affaire avec la vigueur qui seule peut assurer le succès! Aucune autre démarche ne peut me faire espérer un résultat net et définitif: tu es le seul qui puisse parler pour moi comme il faut parler. Si tu avais des raisons poui repousser ma demande, il ne me resterait qu a écrire moimême au roi, et dans ce cas il y aurait à voir par qui je ferais parvenir ma lettre à Sa Majesté: par l’envoyé de Weimar peut-être? Si le roi repoussait ma requête, il resterait encore la ressource de l’intervention d’un ministre de Prusse (dont l’appui m’est offert dans cette éventualité); mais ce moyen me paraît bien hasardeux, tandis que j’attends tout de toi seul et de ton intercession personnelle.
Sois donc assez bon pour me dire bientôt ce que j’ai à faire.
Adieu pour aujourd’hui; reçois les meilleures amitiés de
Zurich, le 13 avril 1856. Ion
Richard W.
Peut-être pourrais-tu à cette occasion offrir au roi un exemplaire de mon poème des « Nibelungen >, (pi en penses-tu ?
Très cher Richard, je ne suis pas resté inactif dans l’affaire de ton retour en Allemagne.
Mais, hélas ! mes derniers efforts et mes dernières démarches n’ont pas encore amené de résultat favorable, ce qui, du reste, ne veut pas dire du tout que le succès final nous fera défaut.
Tu m’as parlé du biais de Prague: c’est à mes yeux une illusion dans laquelle tu ne peux pas t’embarquer, parce qu elle pourrait avoir les suites les plus graves.
Le seul conseil que j’aie à te donner maintenant, la seule chose que je te demande avec instance, c’est d’adresser immédiatement ton recours en grâce à Sa Majesté le Roi de Saxe.
Dans la période ou ton affaire est entrée, cette démarche est indispensable, et tu peux être certain que je ne te pousserais pas à la faire si je n’avais la conviction que tu ne peux obtenir par une autre voie le droit de revenir en Allemagne. Comme tu m’a déjà dit que tu écrirais au roi, je ne doute pas que tu ne le fasses sans tarder. Envoie-moi une copie de ta lettre au roi; la seule grâce que tu aies à demander présentement à ce prince, c’est la permission d'aller entendre tes œuvres à Weimar , parce que cela est nécessaire pour tes travaux intellectuels ultérieurs et que tu as la certitude de trouver ici, à Weimar, une bienveillance réelle chez le grand-duc.
Je suis navré d’avoir à te prescrire de pareilles formalités; mais crois-moi, c’est le seul chemin par où tu puisses revenir en Allemagne. Quand tu auras passé ici quelques semaines, le reste pourra s’arranger un peu plus facilement; là-dessus je te communiquerai en temps utile ce qu’il faudra.
Mais en attendant il faut que nous ayons de la patience, encore et toujours de la patience!
Puise du courage dans l’espoir, nullement abandonné par moi, que nous te verrons ici. Ton fidèle
F. Liszt.
Jeanne est ici depuis huit jours; elle a chanté «Orphée» et «Roméo» avec un succès prodigieux. A l’occasion je te parlerai d’elle plus longuement.
Tu recevras par le même courrier les trois premiers numéros parus de mes poèmes symphoniques.
Très cher Franz, ta dernière lettre m’a encore trouvé au lit, où j’étais retenu par la maladie; aujourd’hui, à peine convalescent, je crains une nouvelle rechute; voilà où j’en suis!
Aujourd’hui j’ai reçu le second envoi de tes poèmes symphoniques: me voilà soudain si riche que j’en suis encore tout transporté. Malheureusement je n’arrive à m’en faire une idée nette qu’au prix de grandes difficultés; tu me les ferais saisir avec la rapidité de l’éclair si tu pouvais me les jouer. Je me réjouis follement de les étudier; ah! si je retrouvais d’abord un peu de santé!
(Veux-tu que je t’envoie encore le troisième acte de la «Walkyrie»? Mon copiste a le travail si lent que tu peux hardiment le garder à ton aise; je te l’ai déjà proposé une fois. J’attends la copie de la partition de 1’ « Or du Rhin», que Klindworth doit me renvoyer prochainement; je la mets aussi à ta disposition .
Je vais prendre un purgatif, afin de prévenir une nouvelle éruption de mon mal. Ah! comme je préférerais me mettre tout de suite en route pour le purgatoire!
Adieu; je te suis infiniment reconnaissant de ton affection!
Moruex près Genève, le 12 juillet 1856.
Mon cher Franz, vois-tu, je me suis réfugié ici pour chercher enfin la guérison! Je n’ai pu m’empêcher de rire quand l'excellente princesse m’a annoncé, avec force inquiétude et force regrets, l’arrivée prochaine de la famille M. à Zurich! Voilà des contre-temps que je n’ai pas à redouter ici! Nul
autre ne peut se faire mie idée meme approximative du sacrifice que nous faisons de nous-mêmes en subissant la société de personnes hétérogènes et qui nous sont absolument étrangères, des souffrances et des tortures qui résultent pour nous de ce contact. Ce supplice est d’autant plus grand que personne d’autre ne peut le comprendre, et que les gens qui sont l’antipode de nous autres croient sérieusement que nous ne sommes, après tout, que leurs pareils, car ils ne comprennent en nous que ce que nous avons réellement de commun avec eux, sans soupçonner que cela est bien peu de chose, autant dire presque rien de nous-mêmes! Encore une fois, l’horreur des relations me domine positivement tout entier: je mingénie à m’isoler, je me force à la solitude et ne rêve qu’elle. Lorsqu'à la fin de mai déjà j’étais sur le point de me sauver, je reçus tout à coup la visite de Tichatschek; l’arrivée de ce brave garçon, avec son cœur d’or, sa candeur charmante et sa petite tête sympathique me fut très agréable, et l’attachement passionné qu’il a pour moi me fit grand bien; ce (pii m’enchanta surtout, ce fut d’entendre encore sa voix, et cela me suggéra l’idée de m’en servir plus tard. Je voulus remmener à Brunnen; mais le mauvais temps nous força d’ajourner l’exécution de ce projet; pourtant à la fin nous risquâmes l’aventure et pendant le voyage j’eus une nouvelle rechute de mon érésipèle (la douzième de cet liiverj. J avais tout prévu; voilà pourquoi, pendant les douze jours que Tichatschek avait passés ici, j’avais été dans des transes continuelles. Cet affreux mal ma bien abattu; dans le seul mois de mai j’ai eu trois rechutes, et encore maintenant il ne se passe pas une heure sans que je redoute une nouvelle éruption. Me voilà donc incapable de rien faire; il est évident (pi’il faut que je prenne des mesures radicales pour arriver à me remettre. Un régime sévère, minutieux en fait de nourriture et de manière de vivre en général est tout indiqué pour cela: le moindre désordre dans l’estomac et dans le bas-ventre fait immédiatement reparaître le mal. Avec cela repos absolu, éviter toute émotion, toute irritation, etc. ; de plus, boire de l’eau de Carlsbad, prendre certains bains chauds, plus tard des
bains froids, etc. Voulant m’éloigner autant que possible de chez moi pour suivre ce traitement et fuir toute espèce de société, je me suis réfugié ici, où j’ai bien trouvé l’asile qu’il me faut. Je demeure à deux lieues de Genève, sur le revers du mont Salève, à mi-côte, dans un air délicieux. J’ai trouvé dans une pension un petit pavillon isolé du corps de logis, que j’occupe tout seul; de mon balcon j’ai la vue la plus merveilleuse qu’on puisse rêver de toute la chaîne du Mont Blanc; en franchissant ma porte, je suis dans un joli jardinet. L’isolement absolu a été ma première condition; on me sert à part et je ne vois personne que le garçon. Un gentil petit chien, le successeur de Peps, qui répond au nom de Fips, est mon unique société. Je n'ai du accepter qu'une condition pour obtenir la faveur de jouir seul de ce pavillon: le dimanche matin, de neuf heures à midi, il faut que je l’évacue. Un pasteur de Genève vient ce jour-là célébrer le culte pour les protestants qui demeurent ici, et cela dans le même local où un impie de mon espèce vit le reste du temps. Mais je fais volontiers ce sacrifice, ne serait-ce que par égard pour la religion; c’est, je pense, une manière de me mettre en règle avec le ciel. Mais cela me coûte horriblement cher, et sans les subsides que tu me fournis il me serait impossible de sortir avec honneur de cette aventure. J’attaque donc la somme que j’avais affectée à la rémunération du copiste (pii transcrit mes partitions : il n’y a pas moyen de faire autrement. Cet argent est venu de Vienne juste pour mon jour de naissance; reçois mes plus vifs remercîments pour ce sacrifice! C’est une honte, je le sais, de te demander encore de l’argent avec tout ce que tu me donnes sans cela; pourquoi le fais-tu?? A cette occasion ton parent, dont j’ignorais l’existence jusque-là, m’a fait le plaisir de m’envoyer quelques lignes on ne peut plus aimables, qui ont réellement adouci pour moi l’amer regret que j’éprouvais d’être obligé de recevoir de l’argent de toi; fais-lui mes amitiés, je te prie, et adresse-lui mes plus vifs remercîments!
Il y a aussi dans mon salon un piano, bien qu’il ne soit pas des meilleurs; j’espère reprendre bientôt courage et corn-
mencer enfin «Siegfried». Mais d’abord il faut que je me délecte à la lecture de tes partitions. Que de trésors m’astu envoyés là!! Il est vrai, j’ai longtemps brûlé de connaître quelques-uns de tes derniers travaux; néanmoins cette richesse m’embarrasse presque, et il me faudra du temps pour tout savourer. Ah! pour cela j’aurais besoin de les entendre, ces partitions, ou de me les faire jouer par toi; c’est fort bien de lire ces choses-là, mais ce n’est que par l’audition qu’on arrive à jouir de ce que l’auteur y a mis de sel, de positif, de lumineux. Dans ce mois de mai si affreux pour moi je n ai pu que jeter un regard fatigué sur ces six partitions, comme quelqu’un qui serait enveloppé de sombres nuages; mais même ainsi j ai senti la commotion électrique que nous fait éprouver tout ce qui est grand; ce qui est certain pour moi, c’est que tu es un homme étonnant, auquel je ne pourrais comparer aucune des autres figures que je rencontre dans le domaine de l’art et de la vie. Tes conceptions et tes vues sur l’exécution dans leurs grandes lignes m’ont immédiatement frappé au point que je voudrais connaître sans tarder de nouvelles œuvres de toi, je veux parler des trois morceaux qui manquent encore, «Faust» et «Dante». Tu vois comme je suis: avant de m’être familiarisé avec les finesses de l’exécution, rendues sensibles par des artistes proprement dits, je voudrais déjà aller plus loin, probablement parce qu’il me faut désespérer de les saisir par la simple lecture. Rien, en effet, n’est plus faux et plus stérile que de chercher à pénétrer l’àme d’une œuvre en la jouant péniblement ou plutôt en l’ânonnant sur un piano; par contre, il n’y a qu’une bonne exécution, enlevée bien en mesure, expressive d’un bout à l’autre, qui puisse nous faire voir l’image entière avec toutes ses nuances. Toi, tu as le privilège de te suffire sous ce rapport et de te tirer d’affaire à merveille! Vraiment, quand je jette un regard sur ta carrière d’artiste, si complètement différente de toute autre, je reconnais bien quel instinct t’a fait entrer dans la voie que tu suis aujourd’hui: la nature t’a fait l’artiste véritable, l’artiste complet, qui non seulement conçoit, mais encore entre en action lui-même. Quoi que tu aies pu jouer autrefois comme