‹ Correspondance de Wagner et de LisztChapitre 2 sur 4 · VI · texte numérisé non relu

VI

pianiste, c’était toujours la révélation directe de ta belle individualité qui nous ouvrait un horizon tout nouveau, inconnu jusqu’alors, et celui-là seul pouvait parler de toi, qui t «h «lit entendu jouer toi-même (surtout aux heures d inspiration). Or. cet inconnu, cette originalité indéfinissable, ce je ne sais quoi tenaient exclusivement à ta personne; tout cela disparaissait avec toi-même. Aussi se prenait-on a regretter, lorsqu on t’entendait, de voir ces merveilles s’évanouir et se perdre sans retour avec ta personne, car on ne saurait croire, sans tombei dans le ridicule, que tu aies pu transmettre ton talent à des élèves et le perpétuer par eux (comme le prétendait dernièrement un Berlinois). Mais la nature possède des ressources inépuisables qui lui permettent d’assurer la durée aux choses qu’elle ne produit qu’à titre d’exception, d’anomalie; par suite, elle a aussi indiqué la voie qu il faut suivre pour cela. 1 u as été forcément amené à rechercher la permanence pour tou action personnelle, et cela d’une manière qui la rendît indépendante de l’existence de ta personne elle-même. Ce que tu avais joué autrefois sur le piano ne t aurait pas seivi à cela, car c’est cela même qui était devenu, grâce à ton jeu personnel seulement, le phénomène que nous admirions; c’est pourquoi (je le répète) la question de savoir ce que tu jouais et de qui tu exécutais l’œuvre, était souvent chose indiflëreute. Tu en es donc venu tout naturellement à remplacer ton talent personnel par l’orchestre, c’est-à-dire par des compositions pouvant, au moyen des ressources infinies qu'offre le jeu d un orchestre reproduire ton individualité sans nécessiter à l’avenir ta personnalité propre. C’est ainsi que tes œuvres d'ensemble m’apparaissent en quelque sorte comme une incarnation de ta supériorité personnelle; voilà en quoi elles sont tellement neuves, tellement incomparables qu’il faudra bien du temps à la critique pour savoir comment les classer. Ah ! mon Dieu. comme tout cela est délicat et obscur dans une lettre! Mais je crois que, lorsque nous nous reverrons, je pourrai te faire part de bien des vérités neuves qui m’ont été révélées grâce à toi. Pourvu qu’à ce momeut-là j aie le calme et la lucidité nécessaires: il faut pour cela une santé solide, sans quoi

je retombe immédiatement dans cette fatale excitation nerveuse avec laquelle je n’arrive à rien et qui m’empêche toujours d’exprimer ce que j'ai de meilleur à dire. C’est pour cette raison, et aussi parce que le bonheur de me retrouver avec toi est le seul but auquel je désire et m’efforce d’arriver, que je ne connais pas en ce moment d’autre souci que celui du complet rétablissement de ma santé: puissé-je bientôt, grâce aux sacrifices que je fais dans ce but, réussir à obtenir ce résultat! Je t’entretiendrai fréquemment de cette question. L’histoire de ma grâce n’a qu’un intérêt pour moi: c’est que, dans le cas où elle me serait accordée, je pourrais te voir à toute époque; si ma démarche était couronnée de succès, je viendrais l’hiver prochain t’ennuver pour quelque temps de ma personne.

Franz Millier m’a écrit une lettre très touchante à l'occasion de ma fête. Il ne m’est pas possible de lui répondre aujourd'hui; mais je te prie de lui faire part des nouvelles que je t’envoie, et de l’assurer que son amitié me fait grand bien. S'il ne peut pas venir me voir avec toi, j’espère, dans le cas où le ministre de la justice saxon entendrait raison, le rencontrer chez toi 1 automne prochain et faire plus ample connaissance avec lui. Rien que son projet de me faire une visite ici m’a rendu bien heureux!

-Mille remercîments pour la lettre de la chère princesse, à laquelle il va falloir donner le titre de M me la secrétaire intime! Mes meilleures amitiés à tousW

L’air délicieux que je respire ici et le séjour tranquille et charmant que j'ai le bonheur d’habiter depuis deux jours, commencent déjà à me ragaillardir: je me reprends à espérer le retour à la santé!

Adieu, très cher, ami unique! Mais au nom du ciel ne sois pas si laconique quand tu m écris! Si jamais nous comparions nos lettres, je ferais l’effet d'un vrai bavard à côté de toi; par contre, tu ferais très bonne figure comme homme d’action! Mais, mon excellent Franz, un peu d’abandon a du bon aussi! Prends-en bonne note, toi le roi des bienfaiteurs ! !

Adieu et écris-moi bientôt! Je me replonge dans tes partitions, avec Tidée quelles me remettront peut-être à dot.

Adresse toujours tes lettres poste restante à Genève.

A toi R. W.

« Maxcppa » est tout de même admirablement beau; rien qu’à le parcourir pour la première fois je haletais! Le pauvre cheval aussi me fait de la peine: la nature et le monde sont pourtant une terrible chose.

A vrai dire, j’aimerais mieux en ce moment faire des vers (pie composer de la musique: il faut un acharnement incroyable pour faire perpétuellement la même besogne. Je viens de trouver encore deux sujets merveilleux qu il faut que je traite un jour: «Tristan et Iseult» (tu le sais déjà!); mais ensuite la victoire, le saint des saints, la délivrance la plus complète; mais je ne puis pas t’en parler. J’ai su donuer une autre interprétation de la chose que T . Hugo , et c est ta musique qui me l’a inspirée, moins la bn; je ne fais nul cas de la grandeur, de la gloire et de la démocratie.

Très cher Richard, dans les dernières semaines mon voyage de Hongrie a été remis en question d’une manière si inattendue que j’ai toujours différé de t’écrire jusqu’au moment où je saurais quelque chose de plus positif à cet égard, car selon que mon voyage aura lieu ou non, je pourrai fixer le moment où je viendrai te voir. Le jour indiqué pour la dédicace de la cathédrale de Gran est le 31 août; dans le cas où j’irais là-bas pour y faire exécuter ma messe, je serais chez toi à Zurich du 15 au 20 septembre environ; mais si je suis dispensé de ce voyage, je serai a Zurich dès la fin du mois d’août. D’ici à la du de la semaine prochaine je saurai, je l’espère, à quoi m’en tenir; je prierai alors la princesse de te donner des renseignements précis. Pourtant je n ai pas voulu attendre plus longtemps, quelque habitué que je sois a attendre ,

pour te dire combien j‘ai faim et soif de toi, combien je brûle de me retrouver avec toi et de faire ensemble toutes nos folies. Comme hors-d’œuvre (tout le monde sait qu'ils ont la propriété d’exciter l'appétit et de provoquer la soif) de ton festin de l’«Or du Rhin» et de la «Walkyrie», je t'apporterai ma symphonie sur la *Divina Comedia » de Dante, que je te destine et qui a été finie hier. La chose dure une petite heure environ; cela t’amusera peut-être.

Puis tu me raconteras ta victoire , le saint des saints, la délivrance la plus complète . . . Qu’est-ce qiie cela peut bien être? Les légères allusions contenues dans ta dernière lettre me font vivement désirer de connaître ton idée toute entière.

L’affaire de ta grâce restera provisoirement dans le statu quo; pourtant j’espère que tu viendras me voir l’hiver prochain, et en attendant je te prépare ton logis à l’Altenburg. N'en parle à personne; je me réserve de te dire de vire voix ce qui m'a été communiqué. Avant tout occupe-toi de ta santé et tâche de mettre plus de rose dans ta vie et d’en avoir moins sur ta figure 1 ). Malheureusement je n’ai pas beaucoup de rose à te donner, bien qu’à juger sur l'apparence je doive être compté parmi les heureux de la terre. Aussi je suis heureux, heureux autant qu’un mortel peut l’être; je puis te le confier à toi, parce que tu sais de quel amour immense, dévoué, intarissable ma vie est remplie depuis huit ans! Pourquoi me laisserais-je troubler par les misères de l’existence? Tout le reste n’est que la rançon du bonheur surhumain que j’ai en partage !

Et maintenant ne me reproche plus de ne jamais te parler de moi, puisque je te confie moi-même le secret de mon silence habituel.

Pardonne-moi d’être resté si longtemps sans t’écrire (les complications qu'a entraînées la messe que je devais faire exécuter en Hongrie, en sont la cause); dis-moi bientôt quand tu seras de retour à Zurich et si cela t'arrange que je vienne

1) Allusion à l’érésipèle (Gesichtsrose) dont souffrait Wagner.

(Note du Traducteur.)

te voir vers la fin d’août ou le milieu de septembre. Prochainement je serai plus précis.

Tu as sans doute appris par les journaux qu’à la fête musicale de Magdebourg les Milde ont parfaitement chanté le duo du «Vaisseau fantôme» et qu’ils ont remporté un brillant succès. A la répétition j’ai fait recommencer plusieurs fois les cors

si bien qu ils ont fini par faire entendre des vibrations aussi légères que passionnées.

Le critique d’art de la Gazette de Magdebourg dit à ce sujet:

«Tout en n étant pas fâchés au premier abord de ne pas voir figurer le nom de Wagner sur le programme, nous avons trouvé qu’il était très intéressant d’entendre dire cette scène par M. et M me Milde, qui ont étudié cette composition sous la direction de M. Liszt, le représentant principal de l’art de Wagner. Tous deux ont bien chanté; en quelques endroits, surtout dans la seconde moitié, ils ont enlevé la salle. Nous terminons cet article par ces mots du duo: «Nous n’avons pu résister à ce charme puissant».

Les comptes rendus des journaux m’amènent à parler d’A., que lors de mon séjour à Berlin j’ai trouvée remplie d’une inquiétude si touchante au sujet des articles que les journaux berlinois pourraient publier sur la représentation du «Tannhæuser». Tout en faisant grand cas de l’amitié quelle te témoigne (et qui a créé entre nous une sorte d’intimité), je n’ai pu m’empêcher de la blesser un peu par mon indifférence: De même, la dernière fois qu’elle a été ici, il y a trois semaines environ, elle m’a poussé à faire quelques mauvais jeux de mots à propos de l’intérêt passionné avec lequel elle avait suivi, au théâtre de Weimar, une représentation de «Maçon et Serrurier» d’Auber; peu s’en fallut qu’elle ne se formalisât de mes mauvaises plaisanteries sur la variété de son goût ou plus exactement sur l’absence de goût que révélait

son admiration pour cette pauvre musique de grisettes. Je tâcherai à l'occasion de réparer mes torts envers elle.

Je n'ai eu que trop souvent l’occasion de vérifier l’exactitude de ce que tu me dis si bien sur les misères et les froissements auxquels nous nous exposons eu fréquentant des gens «hétérogènes»; et pourtant je pourrais me vanter d'avoir la peau bien plus épaisse et plus impénétrable et une bien plus grande dose de tolérance que toi.

Mais aujourd'hui j’ai suffisamment exercé ta patience en bavardant comme je viens de le faire. Dans quelques semaines nous nous verrons, il n’y aura plus entre nous ni encre ni papier; c’est ce qu’il nous faut, c’est ce qu’il y a de plus salutaire pour nous.

Peut-être cette fois-ci la princesse viendra-t-elle avec moi à Zurich. A toi

Mornex près Genève, le 20 juillet 1856.

Excellent Franz, tu ne peux guère te faire une idée du plaisir que m’a causé ta lettre. Bien souvent je me mets martel en tête à cause de toi, quand je suis si longtemps sans t’avoir et que je n’apprends que vaguement ce qui te concerne: je ne manque jamais de me dire alors que tu ne m’aimes plus. Mais je ne veux plus rien (écrire de sensé, car je ne puis répondre à ta lettre que de vive voix . Dieu me pardonne! je me soigne et me macère surtout parce que je tiens à être tout à fait bien portant quand nous nous reverrons. Je ne pouvais, en ce qui concerne ma santé, rien faire de plus intelligent que de me mettre entre les mains du docteur Vaillant, un excellent médecin français qui dirige ici un établissement hydrothérapique; j’ai surmonté la répugnance que m’inspirait une cure de ce genre, lorsque j’eus reconnu la haute valeur de Vaillant (de Paris): je fais donc ma cure à fond, en suivant une méthode intelligente et toute nouvelle pour moi; je suis sûr à présent que je me guérirai complètement de mon mal, qui ne provenait, en fin de compte, que de ma nervosité. Il est

plus que probable pourtant que cela me retiendra jusqu’à la fin du mois d’août; c’est pourquoi j’aimerais mieux si tu ne venais qu’au milieu de septembre , ce qui me paraît, du reste, plus logique, car je ne puis croire que tu renonces tout à fait à aller à Gran. J’attendrai donc que tu reviennes, couronné de lauriers, du pays de tes pères.

Tes poèmes symphoniques me sont devenus tout à fait familiers: c’est la seule musique dont je m’occupe, car il ne m’est pas permis de songer à travailler, meme pendant ma cure. Tous les jours je lis d’un bout à l’autre l’une ou l’autre de tes partitions comme je lirais un poème, tranquillement, sans m’interrompre. Il me semble chaque fois que je me plonge dans une mer profonde aux flots de cristal pour y être tout à moi, pour oublier l’univers et pour vivre pendant une heure de ma véritable vie. Puis, quand je suis bien rafraîchi et fortifié, je remonte à la surface pour soupirer après ta présence. Oui. ami, tu (y entends! tu fy entends!

Eh bien! il n’y a pas grand’chose à dire là-dessus; même en employant les expressions les plus nobles on risquerait fort de tomber dans la banalité. Assez sur ce sujet; tu vas venir bientôt et m’apporter mon Dante . Oh! la belle, la merveilleuse perspective! Comme je te suis reconnaissant!

Hier j’ai expédié un paquet à ton adresse: ce sont les partitions originales de l’«Or du Rhin » et de la « WaUcyrie*, qui auront probablement une singulière destinée. Écoute-moi; je serai bref.

C’en est fait de moi, et je deviendrai incapable de continuer à travailler si je ne finis pas par trouver une demeure telle qu’il me la faut, c’est-à-dire une petite maison pour moi seul, avec cela un jardin, tous deux loin de toute espèce de bruit, surtout de ce maudit bruit de piano qui me poursuit partout, même ici; c’est cela qui m’a rendu nerveux au point (pie je perds toute envie de me mettre au travail rien qu’en y pensant. Depuis quatre ans je tâche en vain de réaliser ce vœu; je ne puis me procurer ce que je rêve qu’en achetant un terrain et en faisant bâtir moi-même une maison. J’ai ruminé ce projet avec rage; finalement j’ai eu, il n’y a pas longtemps,

l’idée d’offrir mes «Nibelungen» aux Ilœrtcl pour me faire donner par eux l’argent qu’il me faut. Ils m'ont dit qu’ils étaient disposés à faire quelque chose d'extraordinaire pour s’assurer la propriété de mon œuvre; là-dessus je leur ai proposé les conditions suivantes: ils auraient à m’acheter dès maintenant les deux opéras achevés; je livrerais contre rétribution «Siegfried* dans le courant de l'année prochaine et «La Mort de Siegfried* à la fin de 1858; enfin ils auraient à publier le tout en 1859, c’est-à-dire dans l'année de la représentation de ces drames. C’est le désespoir qui m’a poussé à cette démarche: je veux que les Hærtel me fournissent les moyens d’acquérir un coin de terre à mon idée. Si nous tombons d’accord, ce qui se décidera bientôt, j’aurai à leur remettre d'abord mes deux partitions, pour qu’ils puissent en disposer en vue de la publication et de la vente; toutefois pour le moment ils devraient se borner à les faire copier le plus tôt possible et me renvoyer ensuite les originaux. En tout cas, si je veux avoir l'argent tout de suite, j'ai dû leur offrir un acte de prise de possession. Naturellement ils devront me prêter les partitions, si elles ne sont pas encore copiées, pendant la durée de ton séjour ici, cela va de soi. Comme tu ne connais pas même encore le dernier acte de la «Walkvrie», je t’envoie auparavant la partition, afin que tu sois le premier à la connaître. Si tu en as le temps, lis rapidement cet acte, mais tiens le tout prêt pour que je puisse l’envoyer aux Hærtel dès que je te le demanderai.

Du reste, il faut que nous nous expliquions de vive voix sur toute cette question, afin de bien nous entendre.

Pendant que je fais ma cure ici, je suis devenu, d’ailleurs, extrêmement indifférent à mon œuvre; que Dieu me pardonne! Si l'on ne fait rien pour que je me remette vigoureusement au travail, je n’y toucherai plus. Qu'ai-je affaire de m’éreinter, pauvre diable que je suis, à d’aussi épouvantables corvées, si je ne puis pas même trouver dans le présent l’endroit qu’il me faut pour travailler? Je l’ai dit aux Hærtel; s'ils ne peuvent m’aider à me procurer une maison dune hauteur convenable et bien isolée, je laisserai là toute cette friperie.

Wagner et Liszt, Correspondance. II. 10

Tu n’as qu’à venir, et je laisserai volontiers la Saxe et toute l'Allemagne tranquilles pour quelque temps. Amène la princesse, entends-tu? Et je veux que l’enfant vienne aussi. Si vous me mettez bien en train, je vous exhiberai peut-être mes « Vainqueurs»] cependant ce sera bien difficile, car si j’ai depuis longtemps l’idée en tête, le sujet qui doit lui donner un corps vient seulement de m’apparaître comme un éclair sortant de la nue; il est parfaitement net et précis pour moi, mais il ne le serait pas encore pour d’autres. Il vous faudrait d’abord avoir digéré mon «Tristan», notamment son troisième acte, avec la voile noire et la voile blanche; alors seulement ils deviendraient plus intelligibles pour vous.

Mais je radote!

Viens! et apporte-moi la divine comédie; nous verrons ensuite à nous entendre sur la divine tragédie.

Toujours, éternellement à toi. R. W.

Je te prie instamment de m'annoncer immédiatement que tu as reçu mes partitions ou qu elles ne sont pas arrivées à destination , ce qui serait possible. Je suis toujours très inquiet de les savoir en route; hier elles sont parties de Genève.

Voici mon adresse :

«A Mornex. Poste restante, n° 111, à Genève.

Écoute, Franz! Je viens d’avoir une idée sublime!

Il faut que tu me procures un piano à queue d'Érard!!

Écris à la veuve.

Tu viendrais me voir trois fois par an (!), et il te faudrait absolument un piano à queue meilleur que le vieux meuble boiteux que tu connais. Coute-lui cent mille bourdes à cette bonne dame, fais-lui accroire que c’est une question d honneur pour elle de mettre un Érard dans ma maison.

Bref, ne réfléchis pas, mais va de 1 avant ; déploie de 1 im-

pudence, du génie! Il faut que faie un Érard! Si l’on ne veut pas m'en faire cadeau, qu’on me le donne à crédit et qu’on me fixe des termes, longs comme d’ici à Pâques!

Adieu !

Je suis sur mon départ.

Le 20 septembre je veux être mieux portant que jamais! Écris donc à la mère Érard de m'envoyer sur-le-champ un piano à queue; je paierai tous les ans 500 francs en à compte sur le tout. C’est sérieux!

Il faut que je l’aie quand tu seras près de moi.

Que le ciel te comble de bonheur et de joie!

Comme je te suis reconnaissant, très cher, ami unique, de m’avoir envoyé tes partitions de l’«Or du Rhin» et de la «Walkyrie»! Ton œuvre a pour moi l’attraction fabuleuse de la montagne d’aimant, qui cloue à ses lianes bateaux et bateliers. H. est chez moi depuis quelques jours. Je n’ai pas pu le priver du plaisir d’admirer ton « Walhalla»; aussi tape et tapote-t-il les parties de l’orchestre, pendant que je hurle, gémis et mugis les parties de chant. Ceci comme prélude de notre grande représentation dans ton palais de Zurich, dont je me fais une vraie fête.

Dans huit jours je pars pour la Hongrie; ma messe sera exécutée le 31 août, jour de la dédicace de la cathédrale de Gran, pour laquelle elle a été composée. Différentes circonstances accessoires me forceront ensuite de m’arrêter encore pendant quelques semaines à Pesth et à Vienne, de sorte que je ne pourrai arriver à Zurich que vers le 20 septembre. La princesse y viendra probablement aussi avec sa fille.

Franz Muller ira te voir au milieu de ce mois à Mornex et t’apportera son travail sur les «Nibelungen».

Je laisserai les deux partitions ici; elles resteront en dépôt

chez la princesse jusqu'à ce que tu lui écrives qu'il faut les renvoyer aux Hærtel.

L’idée que tu as de vouloir être propriétaire d’une maison à Zurich est tout à fait originale, et je te félicite vivement de tous les plaisirs qui t’attendent comme constructeur. Davison me racontait dernièrement que sa tournée à Berlin lui avait payé l’acquisition d‘une maison de campagne près de Dresde. Proportionnellement tu devrais pouvoir acheter avec le prix de tes partitions tout Zurich avec les sept électeurs et le lac!

Madame Érard placera-t-elle un piano à queue d’une manière aussi avantageuse que tu me le fais entendre? c’est une question à résoudre, que je lui poserai à l’occasion !

Avant tout remets-toi sur pied; les autres arrangements se feront en temps et lieu.

Que Dieu te garde!

1 er Août 1856. F. L.

Maintenant nous allons reprendre avec H., qui te fait ses meilleures amitiés, le finale de la «Walkyrie».

Très cher ami, pour te procurer un peu plus de distraction, je te présente M. Zeugherr , architecte (un ami d'Ernest): il est en train de chercher une petite maison de campagne où je puisse composer, mais il n'a encore rien trouvé jusqu’ici; peut-être l’inspireras-tu!

Adieu; reçois toutes les amitiés De ton

Zurich. Richard Wagner.

Très cher ami, en me sauvant de chez toi j ai eu une véritable inspiration, qui portera pour tous deux des fruits précieux !

Ainsi, à neuf heures je vais me coucher; fais-en autant,

dors comme un bienheureux, et demain matin montrons l’un à l’autre un visage frais et reposé à faire envie à 1 univers.

Aujourd’hui j’étudie encore un peu Méphistophélès !

Si tu veux, nous ivalkyriserons demain!

Que mille et mille dieux soient avec toi! II. W.

Cher Franz, par tout ce qui nous est sacré à tous deux, crois-en ma parole: je t’affirme que je suis malade et que j’ai besoin aujourd’hui du repos le plus complet et des soins les plus minutieux, afin de pouvoir te revoir demain, comme je l’espère, et jouir de ta société. Un rhume devenu très sérieux, que je bénis du reste et qui a son côté salutaire, accompagné d’une pesanteur de plomb dans tous les membres, d’inflammation dans la gorge avec tout ce qui s’ensuit, s’est déclaré la nuit dernière chez moi. Aller m’asseoir dans une église glacée serait dans ces circonstances plus que de la témérité; même tout autre déplacement ne pourrait que nuire à ma guérison.

Ainsi, soyons raisonnable et au revoir; exprime à Winterberger mes sincères regrets! A toi

Mon très cher Franz, je suis obligé d’en convenir, il est vraiment heureux que cette fois-ci tu voies encore quelques autres personnes de connaissance, et que, par suite, je puisse disparaître pour peu de temps, sans que les gens en soient trop surpris!

Mon rhume a pris un développement si sérieux et si complet que, si je lui laisse le temps de disparaître, je pouïrai espérer la guérison radicale de tous les maux qui m’ont tourmenté cet hiver. Déjà maintenant, bien que je me croie chargé de chaînes de plomb, je sens ce qu’il y a de bienfaisant dans cette action de la nature qui trouve le remède en elle-même. Je suis sûr que d’ici à peu de jours je serai

mieux portant que jamais, et je me réjouis de te faire goûter les fruits de mon rétablissement par une humeur charmante.

Aujourd’hui je serai encore un malade rigoriste, qui ne peut songer à faire sa visite à Herwegh. Si tu veux me faire le plaisir de venir me voir, je te dirai, pour ta gouverne, que de midi à quatre heures je transpirerai: avant ou après je te ferais donc moins horreur.

Ce qu’il y a eu de plus dur pour moi, c’est d’avoir dû manquer le concert dorgue d’hier: je suis, par résignation, revenu de tout.

Je vais tâcher de venir à bout de la lettre au grand-duc.

Cent mille tendues amitiés au trio! Comment vas-tu, homme infatigable?

Dimanche matin.

Me voilà encore une fois seul, vous suivant du regard! Merci, chère princesse, de m’avoir aussitôt donné de vos nouvelles! Je suis bien rassuré en apprenant que vous avez pu continuer votre voyage sans encombre jusqu’à Munich, où vous pourrez vous reposer un peu plus à votre aise qu’à l’hôtel du Brochet à Saint-Gall! Vous reposer? Oh! les infatigables !

Mes vœux et mes bénédictions vous suivent partout! C’est à votre cœur de vous dire ce que vous êtes devenus pour moi. Vous êtes pour moi un bien dont je puis à peine mesurer l’étendue.

Mais vous êtes aussi pour moi un remords constant, car je ne puis penser à vous sans éprouver un violent sentiment de honte: comment est-il possible que vous me supportiez quand je me trouve moi-même si insupportable?

Mais je ne suis pas un pécheur qui refuse de s’amender: quand même je suis obligé de charger d’une bonne partie de ce soin mon médecin qui doit achever de me mettre sur pied au printemps prochain, il me restera encore, je ne le sais que trop ! un travail personnel immense, moins une cure d’eaux qu’un purgatoire. Oui, je veux m enfermer dans le

cPurgatorio », je veux tâcher de me rendre meilleur pour pouvoir te saluer bientôt, très cher Franz, d'un «Magnificat». Sans doute je n'arriverai jamais à ta hauteur, mais aussi tu es le seul, le vrai virtuose!

Bientôt aussi mon travail esthétique m’aidera, je 1 espère, à me relever un peu de mon abattement moral. Je vais voir comment faire pour annoncer demain matin à Siegfried la nouvelle de la mort de sa mère.

Jeudi soir je suis revenu au Zeltweg par un temps épouvantable, avec un rhume violent, le corps glacé, le cœur vide; depuis je n'ai pas fait un pas hors de la maison. Tout ce que j'ai fait, c'est de bien placer la «madone» et «Francesca de Rimini», ce qui m’a donné beaucoup de besogne; j’ai martelé comme Mime. Aussi maintenant tout est solide: la madone est au-dessus de mon bureau et Francesca au-dessus du sopha, sous la glace, où elle fait très bien. Mais une fois que je me mettrai à «Tristan», il faudra sans doute que Francesca vienne se mettre au-dessus du bureau; la madone ne reprendra sa place que lorsque j'aborderai les «Vainqueurs». Pour le moment je vais me griser un peu en contemplant la femme victorieuse, et m’imaginer que je m'y entends!

Du reste, chère enfant, mes petits boutons sont tout de même bien plus beaux que les vôtres; cela saute aux yeux! Les vôtres n’ont que ceci de bon qu’ils inspirent des idées plus modestes, tandis que les miens me poussent terriblement à la vanité, à une sorte de vanité bien sournoise qui n éclate pas aux yeux des gens, mais se renferme en elle-même, qui n'a en vue que les petits boutons, et non r effet qu’ils produisent. Ah! Dieu! c’est bien ainsi que je fais mes «îsibelungen». Vous autres, vous pensez tout de suite à l’effet qu’ils produiront à la représentation; moi, je ne pense jamais qu'aux petits boutons de chemise qui y sont cachés.

Soyez bénis! Puisse la bonne «amie» se remettre bientôt tout à fait, pour que les illustres professeurs de Munich puissent se réjouir de leur œuvre! Bonne, chère princesse! Cher, cher Franz! «mon bon grand»! oui, tu es bon et grand! Sois béni! Adieu; oubliez tous mes mauvais et vilains côtés

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pour ne vous souvenir que de la bonté dont vous m’avez jugé digne!

Adieu! Je suis à vous pour toujours!

Ma femme ne m’a pas grondé une seule fois hier, bien ({ue je fusse passablement fantasque; elle vous envoie ses amitiés les plus tendres et vous remercie de votre affection!

Zurich, le 6 décembre 1856.

Je n’ai pas oublié d’envoyer à Paris vos amitiés et vos renseignements; Wesendonck me répond et me fait parvenir en même temps une lettre de sa femme à la princesse; tu voudras bien te charger de la remettre.

Il me tarde beaucoup d’avoir de vos nouvelles: comment vas-tu, cher Franz? La santé de la princesse se maintientelle? J’attends prochainement une lettre de sa fille, puisque nous avons promis de nous écrire.

Moi, je vais comme ci, comme ça! Un de ces jours j'aurai fini la première scène. Chose étrange, ce n’est qu’en composant que je vois l’essence et le fond de mon poème; partout je découvre des secrets qui m’étaient restés cachés jusqu’alors. Mais aussi de cette manière tout devient plus fort et plus corsé. En somme, il me faut pourtant beaucoup de ténacité pour venir à bout de tout cela, car tu ne m’as pas donné beaucoup d’encouragements.

Je me dis que je fais tout cela pour moi seul, pour occuper ma vie. Soit!

Tu me croiras si tu veux, je n'ai pas d’autre désir en ce moment que celui de pouvoir venir bientôt auprès de vous! Dis-moi à tout hasard ce que tu espères! Ce qui me manque aussi, c’est d’entendre de la musique, et, ma foi! il n’y a que toi qui puisses m'en faire: je me sens trop piètre musicien, tandis que je crois avoir découvert que tu es le plus grand musicien de tous les temps. Voilà qui va être du nouveau pour toi!

Adieu! Dis à M. que j'ai repris en main le vieux portefeuille rouge et (pie j'ai remis en ordre ma biographie jusqu’au 1 er décembre 56.

Cent mille amitiés à la mère et à l’enfant! Adieu, et tache de m'envoyer bientôt de nouvelles partitions de ton cru.

A toi

Munich, le 12 décembre 1856.

A présent, très cher Richard, je suis au bout de mon séjour à Munich. Je veux simplement t’en dire quelques mots avant de retourner à Weimar, ce que je ferai demain soir. Parlons d abord de la représentation du «Tannhæuser», qui a eu lieu dimanche dernier (avec abonnements suspendus) au profit des pauvres de Munich. La princesse avait retenu deux loges, que nous avons occupées avec Kaulbach, C. Fœrster, Liebig, Carrière, etc. Les décors et la mise en scène sont tout ce qu il y a de brillant; mais cela ne te plairait probablement pas outre mesure; quant à moi, j’y trouve un peu de recherche; c’est trop beau. Dans l’orchestre les instruments à vent (particulièrement les fiûtes, les clarinettes, les bassons) sont parfaits. Les violons et les contrebasses (ces dernières au nombre de six) se perdent un peu dans l’ensemble et manquent d'élan, autant pour le coup d'archet (qui est un peu mesquin et mou) que pour le rythme. Les piano et les ci'eseendo sont insuffisants et, par suite, les forte ne rendent pas assez non plus. Lachner a certainement fait étudier la partition avec un soin scrupuleux, ce dont il faut le louer et lui savoir gré. Toutefois dans le drame, comme tu le sais et dis mieux que personne, «c’est par le sentiment qu il faut que nous arrivions à la connaissance ». «La raison nous dit: cela est ainsi , seulement après que le sentiment nous a dit: il faut que ce soit ainsi » ; or, autant (pie je puis le supposer, le sentiment chez Lachner n’est pas très favorable à «Tannhæuser», bien qu on l ait rappelé plusieurs fois aux premières représentations. Le rôle de Tannhæuser a été

chanté par M. Jung (le mari de Lucile Grau . 11 y a mieux

réussi, selon moi, que ne l'a trouvé le public d'ici, qui généralement se montre assez tiède et assez froid. M me Dietz (dont la figure et la personne laissent un peu à désirer poulie rôle d’Élisabeth) a chanté le commencement du second acte avec intelligence et avec âme. Au dernier acte elle s’est trouvée insuffisante; la prière du troisième a été applaudie à peu près comme «une dernière rose»! La voix de Ivindeimann est magnifique; mais il n’a pas du tout 1 étofle d un Wolfram. M 11 ® X. est encore moins capable d'entrer dans l’esprit du rôle de Vénus; la déesse de l’amour lui apparaît tout au plus comme l’idéal d une sommelière de Munich. Tu connais Lindemann (le landgrave) pour 1 avoir vu à Hambourg*. sa voix a gardé sa force et son ampleur, il pounait peut-être te convenir plus tard pour faire un Fatner ou un Fasolt.

A propos, ton X. est un détraqué, et en conscience je ne pourrais pas te conseiller de t aboucher avec lui. Il ma invité à assister à un exercice de chant de ses élèves, les pauvres diables ont du se borner à hurler exclusivement quatre à cinq notes: dœ, dé, dé. X. s’est livré tout entier à sa monomanie de méthode, qui est devenue pour lui ce qu'est le petit verre d’eau-de-vie pour l’ivrogne. Sa situation matérielle est très précaire; d’après ce qu'on m'a dit, il vit principalement de la place qu’il a dans les bureaux d’une maison de confection d'ici, ce dont je ne songe nullement, d’ailleurs, à lui faire un crime. Je crois, au contraire, qu'il ferait bien mieux de planter là sa méthode pour se faire tailleur ex professo.

Notre concert de S 1 Gall a eu de l'écho à Munich, et Laelmer, avec lequel je vis sur un pied d’amitié, m'a proposé aussitôt après mon arrivée de faire venir de S' Gall les parties des deux poèmes symphoniques, pour les faire exécuter pendant mon séjour dans les concerts par abonnement. Je l’ai chaudement remercié de cette distinction fiatteuse, en me réservant d en profiter une autre lois. Au théâtie j ai entendu «Titus» (comme opéra de gala donné le joui de la

fête du roi), «Jessonda*, le «Prophète» et le «Tanuhæuser», au concert par abonnement la symphonie en ré mineur de Lachner (la quatrième, si je ne me trompe). On fait espérer le «Lohengrin», c’est-à dire on en parle; mais parmi le personnel actuel on pourrait bien chercher vainement une Ortriule avec une lanterne. Le public munichois garde une attitude neutre ou peu s’en faut; il regarde, il écoute plus qu’il ne s intéresse à la pièce. La musique laisse la Cour absolument froide. Cependant S. M. le ltoi m a parlé en termes flatteurs du «Tannliæuser». Dingelstedt se plaint de l’impossibilité de donner de 1 importance et de la portée à la comédie, et il fait jouer deux ou trois opéras par semaine, uniquement pour des raisons de recette.

Je me suis intimement lié avec Kaulbach. C’est un homme complet, celui-là; il te plaira aussi, précisément parce que bien des gens l’accusent d’être absolument incapable de plaire. Hier je lui ai encore hurlé le

O - hé! O-hé! ho-là!

Ses compositions sur la «Tempête» de Shakespeare (Ariel maître de chapelle dans les airs) sont magnifiques. Plus tard il faudra qu*il me fasse ton portrait.

Adieu, très cher Richard; je vais tâcher de m’arranger de manière à nous revoir bientôt. A toi

Zurich, le 16 décembre 1856.

\ oilà plusieurs fois, très cher ami, (pie j’ai voulu prendre la plume pour t entretenir de choses sérieuses et importantes pour moi. Mais j’avais encore à me consulter sur bien des points. Maintenant je me crois mûr et je veux te dire «sans phrases* ce (pie j’ai sur le cœur.

Malgré les divers accidents qui nous ont empêchés d’être

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constamment ensemble, ta dernière visite m*a laissé une impression décisive. Cette impression, la voici: Ton amitié est le grand événement de ma vie; jouir de ta société souvent, sans trouble ni contrainte, de la manière dont je l’entends, c est tout ce que je désire 5 à côté de cela tout le reste 11 a qu une valeur secondaire. Tu ne peux rien éprouver de semblable, parce que la vié que tu mènes est tout 1 opposé de la mienne, tu aimes la distraction, tu y es dans ton élément et, par suite, tu ne peux sentir que le besoin de te recueillir; moi, par contre, je vis dans la solitude la plus complète et j ai besoin de distraction; par là je ne puis entendre, étant donnés mes goûts, que des choses qui stimulent l'artiste. Ces stimulants, je ne puis les demander au monde musical ; toi seul peux me les donner. Tout ce que la nature m’a refusé, tout ce que le défaut de culture m'a interdit comme musicien, nul autre que toi ne peut y suppléer par un échange d idées. Sans ce stimulant mes faibles aptitudes musicales perdent nécessairement leur productivité; je perds tout entrain, je me sens devenir lourd, je produis péniblement; que dis-je? la production peut devenir un supplice pour moi. Je ne m en suis jamais mieux rendu compte que depuis notre dernière réunion.

Je n’ai donc qu'un désir, celui de pouvoir venir te voir aussi souvent que j’en éprouverais le besoin et passer régulièment quelque temps avec toi.

Eh bien! sérieusement, où en sommes-nous? Cette lettre te trouvera-t-elle déjà à Weimar? Quelles nouvelles as-tu a me donner du grand-duc? Je t’en prie instamment, renseignemoi bientôt, et donne-moi des renseignements satisfaisants et complets. Us peuvent influer beaucoup sur ma vie.

En ce qui concerne Weimar , voici mon idée. Je désire venir à VAÎtenburg , non pas à Weimar même. Si cela pouvait se faire, j’accepterais très bien d’y être tout à fait incognito. Comme cette combinaison ne sera pas admise, je pourrais être là pour la Cour aussi; si elle veut connaître l’une ou l'autre de mes œuvres, je m offre à m'y rendre pour lire moi-même mes poèmes, à y aller peut-être avec toi, pour nous y produire à notre manière par l’exécution de fragments de mes

compositions musicales (le premier acte de la « Walkyrie», par exemple). Quant à paraître devant le public, je ne le veux en aucune façon. Cela peut-il s’arranger? et cela peut-il hâter la possibilité de ma visite à Weimar?

Quant au revenu dont j’ai besoin pour vivre et aux espérances que j'ai nourries en dernier lieu à propos d'une pension que je recevrais de Weimar ou d’ailleurs, en vertu d’une autre combinaison, tu m’as donné des avertissements très sérieux, que j’ai bien retenus et bien pesés. Je préférerais donc que Weimar ne me fît aucune subvention; ce serait le meilleur moyen de faciliter les relations que je pourrai avoir dans la suite avec la Cour, car je suis ainsi fait que j’aime mieux donner que recevoir.

Je ne nierai pas que je serais bien aise si tu réussissais à amener bientôt une entente avec les Hærtei au sujet des «Nibelungen»; j’ai accepté ton offre d intervention si amicale et je t’ai donné plein pouvoir de faire comme bon te semblera. Si vos négociations n’aboutissaient pas, il conviendrait d'intéresser la Cour de Weimar à l’œuvre en question, assez au moins pour qu’elle m’assurât certains avantages temporaires (qu’on pourrait considérer peut-être comme une avance sur les droits d’auteur que j’aurais à attendre lors de la publication.)

S’il te fallait par trop te compromettre pour arriver à ce résultat, il ne me resterait qu'à abandonner les «Nibelungen» et à faire à la place un drame unique comme «Tristan», qui a pour moi l'avantage de pouvoir être lancé rapidement et me procurer ainsi des droits d’auteur, quand même, comme tu le sais, je n’en retirerais rien des marchands de musique.

Je regrette sincèrement de t’importuner une fois de plus et de te tourmenter pour moi. Si tu ne veux pas t’occuper de tout ce que je te demande, je ne t’en voudrai pas. Ta décision et surtout le résultat de tes démarches auront pour moi des conséquences plus graves que tu ne le soupçonnes peut-être. Je ne veux plus traîner avec moi tous ces soucis.

Depuis mon retour de S 1 Gall je n’ai pas vu une seule personne, sauf Herwegh. Toute mon existence a été remplie

par des promenades solitaires, par un peu de travail et de lecture; ajoute à cela quelques retours désagréables de mon ancien mal qui viennent empoisonner le peu de repos dont je jouis; ces attaques m'ont à peine laissé le temps de respirer et m’ont rendu la vie insupportable. Par contre, la correspondance de Goethe et de Schiller m’a fait du bien; elle m'a rappelé vivement nos relations et m’a fait entrevoir les traits délicieux qui, dans des circonstances plus heureuses, pourraient

naître de notre action commune.

Tes nouvelles de Munich t ont montré a mes yeux dans cet élément de l’art toujours charmant pour toi: je me suis délecté à ces détails. Je regrette ta rencontre avec H.; je t’avais dit simplement, en parlant de lui, que jadis j’avais été très content de sa voix et de sa manière, mais que je ne pouvais pas juger de sa méthode. Comme tu n'as plus pu l’entendre chanter, et qu’aucun de ses élèves n’était assez avancé pour te chanter quelque chose de convenable, je comprends très bien que le pauvre homme t’ait assommé avec sa théorie. Je te remercie néanmoins de la peine que tu as prise,

et je mettrai ton avertissement à profit.

Je portais que tu aurais quelque chose à me dire de Dingelstedt, relativement à son attitude vis-à-vis de mon «Tannhæuser», etc. Mais il paraît que tu n’avais rien d'agréable à me dire; c’est probablement pour cela que tu ne m’en as pas parlé.

Merci mille fois encore à l’excellente princesse pour la surprise tout inattendue qu’elle m’a faite en m’envoyant son coussin; merci surtout pour sa fameuse lettre en allemand. J’ai vite répondu quelques lignes que j'ai envoyées à Munich; mais elles n’auront plus pu vous parvenir, je suppose.

J’écrirai très prochainement à la chère petite. Gardez-moi votre affection, tous les trois! J’en ai besoin ! Bien des amitiés de la part de ma femme.

Adieu; écris-moi bientôt des choses qui me remontent!

Je soupire après toi. ' 011

Il faut que je prenne mes précautions pour prévenir les désagréments qui pourraient m’arriver par le fait des troubles militaires auxquels on s’attend en Suisse.

Le grand-duc ne pourrait-il obtenir pour moi du prince de Prusse , en sa qualité de chef de l’armée, des lettres de protection qui me garantiraient contre tout mauvais traitement ou toute arrestation de la part des autorités militaires prussiennes? Si cela n’était pas possible, j aurais, dans le cas où les Prussiens entreraient en Suisse, à me réfugier en France, ce qui me contrarierait fort. Tu feras certainement tout ton possible pour assurer ma tranquillité, n'est-ce pas?

Sans doute le mieux serait pour moi de pouvoir bientôt venir à Weimar; mais il paraît que je n'en ai pas fini avec les chicanes auxquelles prête ma situation!

Aurai-je bientôt de tes nouvelles?

Mille tendres amitiés de celui qui soupire après toi!

1 er janvier 1857.

Très cher Richard, me voilà encore une fois dans mon lit avec toute une moisson de clous comme ceux que j'ai récoltés à Zurich. Malheureusement je ne t’ai plus près de moi, et il faut que je me résigne à fêter le jour de l'an avec toi par écrit. L’année qui commence ne peut pas être meilleure pour toi que je ne le souhaite du plus profond de mon cœur. L’espérance de pouvoir t’être encore utile et de passer, bientôt peut-être, quelque temps avec toi, font que je reste plein d’ardeur et d’entrain, bien que la situation ne se présente pas sous un jour très favorable. A Carlsruhe, où je me suis arrêté 24 heures il y a trois semaines, le grand-duc et la grandeduchesse m'ont parlé avec un très vif intérêt de tes œuvres (on étudiait le «Lohengrin» pour les fêtes de Noël); notre grand-duc en a fait autant à mon arrivée, mais en ajoutant aussitôt qu'il craignait que présentement on ne pût rien obtenir

pour toi et que je devais patienter encore. Tu te doutes bien combien je suis fatigué de toujours patienter.

Avant-hier je me suis adressé directement au prince de Prusse, et je lui ai écrit assez longuement à ton sujet. Il est probable qu’il me fera répondre; je te communiquerai sa réponse en temps et lieu. La guerre en Suisse ne me paraît pas imminente; néanmoins j’ai cru devoir profiter de l’occasion pour appeler l’attention du prince sur ton triste sort, qui jure d’une manière si révoltante avec ta gloire et tes succès comme artiste. Le prince est un noble caractère, et 1 on peut espérer que tu sentiras plus tard les heureux effets de son intervention. En attendant, tu n’as plus, je crois, aucune démarche à faire, aucune parole à perdre, parce qu’en agissant et en parlant tu ne récolterais qu’une humiliation inutile.

Dès que le moment favorable que je guette, sera venu, je t’écrirai immédiatement. A l’occasion de la représentation du «Lohengrin», qui sera donnée pour le mariage du fils du prince de Prusse, je te conseille encore une fois d’écrire au jeune prince dans le sens convenu entre nous. Mais jusquelà ton affaire sera probablement entrée déjà dans une autre phase.

Le «Tannhæuser» a été donné ici le second jour de fête: il a eu beaucoup de succès. Bientôt viendra le «Lohengrin», pour lequel il faudra faire venir la Stœger de Prague, vu que dans le personnel d’ici nous ne trouvons pas d’Ortrude. A part cela tout est resté dans l’ornière de la routine, qui n’a rien de séduisant pour moi.

Je soupire après mes travaux. Dès que je serai rétabli, je m’y enfermerai complètement; j’évoquerai ta présence et je croirai te sentir près de moi, jusqu’à ce qu’enfin nous nous retrouvions en chair et en os. A toi

6 janvier 1857.

N’est-ce pas une vraie misère, très cher Franz? Je me réjouissais de recevoir ta première lettre, je T attendais comme

on attend des étrennes, et voilà qu’elle ne m’apporte rien que de triste et de désolant! Pour comble de malheur, te voilà encore retenu au lit! Ah! Dieu! pourquoi donc n’en finit-on pas une bonne fois?

Mais écoute: il paraît que tu n’as pas reçu ma grande lettre, celle que je t’ai envoyée à temps, dans la supposition que tu allais directement de Munich à Weimar. J’ai peur qu il n en soit arrivé autant à celle que j’adressais à M. ; autrement elle m aurait bien répondu quelques lignes. En ce qui concerne ma lettre à toi , elle touchait un point sur lequel il faut absolument que je revienne, parce que j’ai besoin de recevoir bientôt de toi une réponse décisive à cet égard. Depuis que tu m as quitté, un changement considérable s’est produit en moi: j’ai renoncé positivement à la rente que me faisait R. Dans ces circonstances il 11 e me reste que l'espoir d une reprise et d’une prompte conclusion de l’affaire Hærtel, celle qui a pour objet les «Nibelungen» et que je t’ai donné plein pouvoir de régler, comme tu me l'avais gracieusement offert. Mais maintenant te voilà encore cloué dans ton lit et en tout cas dans l’impossibilité d’aller à Leipzig, ce qu’il faudrait certainement pour arriver à une solution. Réfléchis donc, vois si tu comptes fermement sur le succès final de 1 affaire, en supposant que je me déclare prêt, comme je le fais par la présente, à accepter toutes les conditions, car, si minime que soit la somme que je puis en tirer, je ne pourrais m’attendre à recevoir davantage en recourant à d’autres moyens. Si donc tu crois franchement à un résultat positif, il s’agirait de savoir comment je pourrais me procurer immédiatement une avance sur la somme totale à toucher par moi. Mais dans tous les cas je te prie, je te donne plein pouvoir et te requiers de demander nettement au grand-duc, et cela le plus tôt possible, s il a 1 intention de me donner une preuve effective de sa bienveillance, soit en m assurant une pension régulière, soit en m accordant pour une durée de trois années, jusqu’à l’achèvement des «Nibelungen», une subvention suffisante, payable par annuités. Dans le cas où j obtiendrais une pension viagère, je m engagerais naturellement à passer tous les ans quelque

Wagner et Liszt, Correspondance. II. 11

temps à Weimar, dès que les portes de l'Allemagne me seraient rouvertes, et à me mettre tout à fait a sa disposition, lu sais ce que nous avons dit sur ce point, ainsi que sur le concours d’autres princes qui veulent bien s intéresser à moi. Mais ce qui me tient au cœur en ce moment, c’est une prompte certitude. En ce moment où j’ai le plus besoin de secours, je veux savoir positivement où j’en suis. L’incertitude me fait passer par des alternatives d’espoir, d attente, de désir et d’impatience qui, en m’ôtant tout ressort, reviennent toujours compliquer ma situation. Bref, je veux savoir où trouver mes amis. Toi qui passes par tant d’épreuves, considère donc cela comme ta dernière tentative de médiation entre moi et un monde avec lequel il faut que je sache exactement où j en suis. Je ne peux plus faire appel à ma patience pour quoi que ce soit. D’ailleurs, on ne m’amnistiera un jour que si la Saxe croit le moment venu pour cela; ces messieurs veulent avoir l’air de garder leur indépendance.

Adieu! Très prochainement je t’écrirai sur d’autres sujets plus agréables pour nous, je l’espère. A toi

27 janvier 1857.

Très cher Franz, ne sachant à qui m'adresser, je viens encore imposer une corvée à ton obligeance; il s’agit d'une mission qui cette fois aura peut-être quelque intérêt pour toi. Ci-joint une lettre qui te mettra tout de suite au fait. (L enthousiasme dont 1 auteur m honore ne t exalteia pas tiop, je l'espère!). D'après le témoignage de ma femme, B. A. serait un beau garçon, élancé, ayant toutes les qualités que tu peux lui supposer d’après 1 intérêt qu il inspire à M me X.

Tache donc de le faire débuter à Weimar sous ta direction, dans les rôles de Tannhæuser et de Lohengrin; je saurai ainsi qu’tZ a le guide le plus sûr, et ce serait pour moi le meilleur moyen de me renseigner sur la valeur du jeune homme, lu \oudras bien, n’est-ce pas? le faire venir un de ces jours chez toi.

Je n’ai pas encore retrouvé la disposition d esprit néces-

saire pour écrire à cette bonne princesse et à la chère enfant. J'enrage de me montrer toujours sous des dehors aussi lamentables: aussi faut-il que j’attende une heure de répit, à moins de vouloir vous tromper. Toi, tu es habitué à mes jérémiades, et tu n'attends pas autre chose de moi. Ma santé vient encore de décliner au point que, depuis dix jours que j’ai terminé l’ébauche du premier acte de «Siegfried», il m'a été littéralement impossible d’écrire une mesure de plus sans être chassé de mon travail par les maux de tête les plus inquiétants. Tous les matins je m’assieds à mon bureau, je regarde mon papier d’un œil hébété, et suis heureux à la fin quand j’arrive à lire Walter Scott. Je viens encore de me surmener; comment faire pour me ragaillardir?? Dans cette situation 1 «Or du Rhin» a marché encore très allègrement; mais déjà la «Walkyrie» m’a bien fait souffrir. Je suis (en ce qui concerne mon système nerveux) comme un piano détraqué, et c est d’un pareil instrument qu’il faut que je tire le «Siegfried». C’est on ne peut mieux! Les cordes finiront par sauter, je suppose, et alors tout sera dit. Bah! nous n’y pouvons rien changer! Mais c’est tout de même une vie de chien!

Tu es de nouveau sur pied, je l’espère? Ah! si j’avais quelques traits de ton caractère! Ne peux-tu pas encore me faire connaître la symphonie de la montagne ? N’oublie pas de me l’envoyer.

Adieu, mon bon, mon cher Franz! Tu consolation !

Mille amitiés aux habitants de l’Altenburg!

8 février 1857.

Mon cher Franz, comme tu es en train, étant donné l’intérêt que tu me portes, de donner à mes affaires la tournure favorable que j’ai besoin d espérer, je crois devoir te dire en peu de mots ma situation telle quelle vient de se dessiner; ainsi tu sauras exactement sur quoi je compte, et tu pourras faire tes démarches en conséquence.

mon unique

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W. a réellement acheté la petite propriété que tu sais, et il m'offre de me la louer pour une durée indéfinie.

Comme j'ai renoncé à la subvention de 11., il s agit d assurer mes moyens d'existence de manière à me laisser indépendant. Ce serait folie à moi de vouloir régler mon avenir d’une façon définitive, maintenant que je touche probablement à la fin d’une situation que je regardais simplement comme provisoire. Je sais que dans le courant de 1 année 1858 au plus tard on m’accordera l’amnistie; du coup ma position sera changée, je l’espère, du moins dans ce sens qu il dépendra de moi de songer alors définitivement à une base solide pour mon existence civile. A défaut d autres perspectives, je ne puis donc prétendre raisonnablement qu’a une chose*, c’est àm assurei pour les années qui vont venir, c’est-à-dire jusqu a l’achèvement de mon grand travail et jusqu’à la représentation de mes drames, les ressources nécessaires pour me créer une vie indépendante, tranquille et pas trop précaire. Or, rien ne me paraît plus propre à me faire atteindre ce but que la vente de mes «Nibelungen» aux Hærtel, vente que je t ai prié de conclure en mon nom comme tu l’entendrais. Il ne s’agit que de savoir si tu y réussiras. En tout cas je suppose que, si les Hærtel consentent à faire cette affaire, je recevrai d’eux ce qu'il me faudra. Je désirerais toucher mille thaler pour chaque partition, cette somme me serait payée lors de la remise de chaque partie, soit en ce moment de T «Or du Rhin» (que je livrerais immédiatement), et peut-être même de la «Walkyrie». «Siegfried» sera entre leurs mains pour la fin de l’année. Toutefois, comme je te l’ai déjà dit antérieurement, il faudra que je me contente d’une somme un peu moindre, s’ils n'acceptent pas mon prix. Cela me suffira toujours pour me tirer d’affaire pendant plusieurs années, et, si je sais exactement quelles sont mes ressources, je m arrangerai en conséquence, attendu que j’ai pris à tout hasard la résolution de remettre désormais à ma femme 1 administration de mes recettes.

Inutile de te dire, je pense, que, dans le cas où tu tomberais d’accord avec les Hærtel, il y aurait lieu de laisseï d’autres points entièrement de côté , vu 1 intention où je suis

de garder à l’avenir une indépendance aussi complète que possible.

Te voilà au courant de ma situation. Elle se recommande à la sympathie dont tu m’as dqà donné tant de preuves.

Je suis bien heureux d’apprendre que tu es rétabli. J’ai fini la composition de mon premier acte; je compte l’orchestrer dès que je me serai un peu remis ; ce travail m’occupera tant que je resterai dans mon appartement actuel. Je ne puis plus songer à reprendre la composition ici: j’ai trop souffert dans les derniers temps du bruit, musical et non musical, qui se fait dans cette maison.

Dis à la chère enfant qu’elle aura prochainement, bientôt, une lettre de moi telle qu’elle la désire, mais non pas sur la «poésie des Indes» (quelle drôle d’idée!); je lui dirai simplement ce dont mon cœur est plein, ce que je n’appellerai sans doute pas d’un autre nom que celui d’«Orphée». Mais il faut pour cela que je sois parfaitement bien disposé. Du reste, dis à l’enfant qu’aujourd’hui la «rose blanche» est rouge, bien fournie, luxuriante, et que la «tige de lis élancée» a un air robuste et qui donne confiance.

La princesse m’en veut, je le sens! Mais je sais que je la radoucirai. Fais-lui mille amitiés de ma part!

Adieu, excellent ami, cher Orphée! A toi

Il est impossible qu’on t’oublie, ami unique, et j’aurai ces jours-ci l’occasion de m’occuper activement de toi. Le 22, j’irai à Leipzig pour y rester toute une semaine. Le 26, les «Préludes» et «Mazeppa» seront exécutés au Gewandhaus (au profit de la Caisse des retraites de l’orchestre), et, le 28, je dois diriger à Leipzig une représentation du «Tannhæuser» donnée au bénéfice de M. Behr («le landgrave»); M. et M rae Milde y joueront les rôles de Wolfram et d’Elisabeth. Dans l’intervalle je réussirai probablement à obtenir des Hærtel un escompte en cuivre du Rhin en échange de l’«Or du Rhin »; je t’aviserai immédiatement.

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M me X. est annoncée ici pour le 8 mars comme devant jouer le rôle d’Ortrude. Elle chantera ce rôle dans deux représentations, puis elle débutera dans celui d’Antonina, dans le «Bélisaire» (!]. Si elle plaît, on l’engagera probablement.

J’écrirai prochainement à M. A., qui m’a apporté ta lettre à titre de recommandation. En attendant, j’ai prié M. de Beaulieu de le laisser débuter dans le rôle de Tannhæuser ou dans celui de Lohengrin.

Ce jour-ci, 16 février (anniversaire de la première représentation du «Tannhæuser» en 1849) nous amène la représentation de gala; on joue l’«Armide» de Gluck avec le concours de M me Kæster de Berlin. Un nouvel opéra (qui n’a pas encore été représenté) fait par un compositeur belge, M. Lassen («Le Voyage nuptial du landgrave Louis») sera prochainement à l’étude.

Pour ma part, depuis que le

o - hé ! o - hé !

me martelle la tête, je ne puis goûter rien d’autre, que ce soit de l’ancien ou du nouveau; je ne rêve que l’«Anneau du Nibelung»; que Dieu me fasse la grâce de me le faire entendre bientôt! A toi

Weimar, le 16 février 1857. F. L.

Les trois derniers numéros de mes poèmes symphoniques paraîtront à la fin de ce mois; je te les enverrai aussitôt. La semaine dernière, j’ai terminé quelque chose de semblable: «La Bataille des Huns».

La princesse de Prusse a demandé le «Tannhæuser» pour dimanche.

Je te prie de vouloir bien communiquer à Brendel l’épreuve ci-jointe, pour que ce brave homme puisse se faire une idée de ce que vaut sa rédaction.

(A Brendel.)

Zurich, le 15 avril 3 857.

Cher ami, j’ai lu dernièrement dans votre Revue ma lettre sur Liszt, dont l’impression a été passablement retardée; j’ai constaté à mon grand regret qu’elle fourmillait d’incorrections, et que même (par suite de la négligence du compositeur) il y avait des omissions qui en défiguraient le sens. Je voulais d’abord vous envoyer un errata; mais, réflexion faite, je me suis dit que ces corrections faites après coup ne se lisent qu’à bâtons rompus, en dehors du texte. ‘ Je résolus donc d’envoyer une épreuve corrigée à Zellner, de Vienne, en le priant de publier aussitôt ma lettre rectifiée dans son journal. Je n’ai pas l’intention de vous punir de la négligence dont j’ai été victime; j’ai voulu simplement engager ceux que la question intéresse, à relire ma lettre sous sa forme définitive. Si par hasard vous aviez changé à dessein des expressions telles que «forme artistique plus pure» (en plus neuve , etc.), vous auriez bien mal compris ma pensée, et dans ce cas vous auriez à considérer (bien qu’à titre privé seulement) ma rectification comme une démonstration dirigée contre vous. Mais la plupart des fautes viennent probablement de ce qu’on vous a remis, non pas mon manuscrit, mais une simple copie; seulement cette copie, vous n’auriez pas dû l’accepter.

Vous verrai-je bientôt? Je vis toujours dans la retraite la plus profonde, et je travaille autant que ma santé le permet.

Recevez les meilleures amitiés De votre dévoué

Richard Wagner.

Grâce à ta lettre, ami très cher, ami unique, j’ai un beau jour de Pâques, et les pains azymes que tu m’y présentes avec l’expression si vive et si vraie de ta bonté et de ton affection, m’apportent la force, la santé et l’oubli complet de tous les autres levains! Je t’en remercie bien sincèrement; jouis du bonheur de m’avoir fait éprouver une joie aussi grande et aussi profonde. Il ne faut pas que cette joie soit

empoisonnée par quelques fautes d’impression et quelques omissions. L’essentiel, c’est que tu m’aimes et que tu juges mes efforts consciencieux d’artiste dignes de ta sympathie. Tu l’as dit comme nul autre ne sait le dire! Je te l’avouerai franchement, lorsque je t’apportai mes compositions à Zurich, je ne savais pas comment tu les accueillerais et comment tu les trouverais. Il m’a fallu déjà entendre dire et lire tant de choses là-dessus, qu’en vérité je n’ai pas d’opinion du tout suv ce que j’ai fait et qu’en continuant de travailler je cède à une conviction profonde et irrésistible, sans prétendre aucunement à l’approbation et aux suffrages des hommes. Plusieurs amis assez intimes, Joachim, par exemple, et autrefois Schumann avec d'autres encore se sont montrés réservés, ombrageux, presque hostiles à l’endroit de mes productions musicales. Je ne leur en veux nullement et ne puis leur rendre la pareille, parce que leurs œuvres n’ont jamais cessé de m’inspirer un intérêt aussi vif que sincère.

Figure-toi donc, très cher Richard, la joie indicible que m’ont fait éprouver ces heures passées ensemble à Zurich et à St. Gall, quand ton regard rayonnant remplissait mon àme d’une lumière féconde, la réconciliait avec elle-même et 1 enveloppait, pour ainsi dire, de caresses!

Un de ces jours je te donnerai des détails sur l’affaire Hærtel, qui malheureusement ne marche pas et est encore dans une phase tout à fait ingrate. La situation est fort triste à l’Altenburg: depuis trois semaines la princesse est assez gravement malade et est obligée de garder le lit. La princesse Marie aussi a dû recourir aux médecins et est encore confinée dans sa chambre. Quant à moi, après avoir été cloué dans mon lit pendant six semaines entières, je suis arrivé depuis quelques jours seulement à circuler en boitant dans le théâtre et dans le château. Malgré tout cela j’espère que bientôt tout ira mieux et même très bien pour les miens et pour toi qui occupes toujours une si grande place dans mon cœur et à qui j '‘appartiens tout entier, je le sens et je le reconnais.

19 avril 1857.

F. Liszt.

Au commencement de la prochaine saison théâtrale Dingelstedt succédera ici comme directeur à M. de Beaulieu. Il est ici depuis quinze jours, et sa nomination, bien que n étant pas encore officielle, est assurée par les signatures voulues.

Grâce à ta recommandation, M me X. jouera dimanche le rôle d’Ortrude à titre d’actrice étrangère.

M. A., que tu m’as recommandé, est aussi à Weimar depuis un mois. Mais je doute que je puisse lui être bon à grand 7 chose. Son talent de chanteur est encore bien médiocre, paraît-il. Au reste, il me fait une bonne impression, et je l’entendrai prochainement.

Encore une fois, tous mes remercîments pour aujourd'hui; en commençant je ne voulais pas t’écrire autre chose.

Ton «Lohengrin» vient encore de remplir toute mon âme, et, en dépit de mon bête de mal, qui m'a forcé à garder le lit immédiatement après la représentation, je suis pénétré de 1 émotion sublime que fait naître le charme divin de cette œuvre incomparable. Que ne puis-je à mon gré te chanter tout en fa et en mi majeur: «Une merveille», ainsi que tu l’as écrit!

Cette représentation a été la meilleure que nous ayons eue jusqu’à présent; le personnel avait vraiment le feu sacré. Samedi prochain doit avoir lieu une nouvelle représentation, pour laquelle je sortirai encore une fois de mon lit. Tu serais content de M ine de Milde; son chant et son jeu ont une puissance magnétique; Caspari aussi a très bien rendu quelques passages ; ([liant à Milde, il a toujours de la distinction et joue en artiste remarquable qu il est, mais sa voix n a pas tout le volume qu’exige le rôle de Telramund. M rae X. n a pas été tout à fait suffisante ; notre Ortrude antérieure, M me Knopp, était plus à la hauteur de ce rôle. Elle l’a, du reste, étudié consciencieusement, mais ni sa voix ni sa diction ne sont tout à fait ce qu’il faut pour une tâche pareille. Les notes moyennes manquent franchement de force et de corps;

(plant à la déclamation, elle reste dans 1 ornière de la diction courante et banale des théâtres; elle manque de pathétique personnel et sérieux. Ceci entre nous, car je ne voudrais pas faire la moindre peine à cette brave dame et à cette honnête artiste. Mais je ne conseillerais pas de l'engager pour la scène d’ici; je préfère, en attendant, laisser inoccupée la place qu’elle avait à remplir. Je t'ai déjà écrit, je crois, qu’au 1 er octobre Uiugelstedt entrera en fonctions comme directeur général du théâtre de Weimar. Peut-être trouveronsnous dans le courant de la prochaine saison une Ortrude, que je souhaiterais aussi un peu plus jeune que M me X.

On m’écrit de Hanovre pour me demander une partition originale du * Vaisseau fantôme» pour le chef d orchestre de là-bas, Fischer, qui m’est recommandé chaudement par une personne sûre comme un admirateur très sincère et tics actit de tes œuvres. Fischer possède dans sa bibliothèque les partitions du «Tannhæuser» et du «Lohengrin», et désire vivement ne pas être privé plus longtemps de celle du «Vaisseau fantôme». Suivant ce qu’on m’écrit, il a l'habitude de diriger d’apres ses propres partitions; il a déjà cherché à se procurer celle du «Vaisseau fantôme», mais sans succès. 11 préférerait naturellement l’édition originale à une copie, qu’il peut toujours fane faire; peut-être pourras-tu me dénicher encore un exemplaire, pour lequel j’aurais à t’envoyer le prix courant. Bien que je n’aime pas à me mêler d’affaires semblables, je croirais cependant qu’il y aurait lieu d’avoir une attention particulière pour Fischer, qui a fait étudier avec beaucoup de soin tes trois opéras à Hanovre. Écris-moi prochainement ce que j’ai à lui dire ; je ne le connais pas personnellement.

J’ai conféré de vive voix et par écrit avec Hærtel au sujet de l’affaire des «Nibelungen» ; au cours de ces pourparlers j’ai toujours maintenu le point capital de la première offre de Hærtel et l’y ai constamment ramené, en écartant absolument toute autre proposition moins avantageuse qu il faisait entrevoir vaguement; aujourd’hui l’état de la question est a peu près celui-ci: je suis fondé à croire qu il ne répondrait pas par

une fin de non-recevoir à une lettre de toi, dans laquelle, te référant à ce que je lui ai dit, tu l’inviterais simplement et sous une forme un peu courtoise à faire suivre d’effet sa proposition antérieure. Il importe, selon moi, de baser toute la reprise de l’affaire sur cette première proposition; à te parler tout à fait franchement, j’ai trouvé chez Hærtel très peu d’empressement à y donner suite, parce que la tournure que, dans ta deuxième lettre, tu avais donnée aux pourparlers eugagés, avait été presque blessante pour lui.

Réfléchis donc si tu veux lui écrire daus ce sens; je te conseillerais de le faire, car il n’est guère probable qu’il te vienne d un autre côté une proposition plus avantageuse, et pourtant il me paraît important que ton œuvre soit publiée.

En ce qui concerne la représentation elle-même, j’espère toujours que le Grand-duc m’en, c’est-à-dire £’en fournira les moyens, car dans ce cas mon rôle se bornera à diriger les répétitions des chœurs.

Produis toujours ton œuvre de géant; travailles-y avec confiance, avec entrain; le reste viendra tout seul, en tout cas je veux être là!

Weimar, le 28 avril 1857. F. L. •

Zurich, le 8 mai 1858.

Enfin j’arrive à t’écrire, très cher Franz! J’ai derrière moi un passé fâcheux, qui semble faire place à une situation fort agréable. Depuis six jours nous occupons la petite maison de campagne que tu sais, à côté de la villa des W. ;

c’est à l’extrême sympathie et à l’affection de cette famille que je dois cet heureux changement. Mais auparavant il m’a fallu passer par bien des tribulations; 1 installation de la petite maison, qui est, du reste, très gentille et telle que je la désirais, a demandé beaucoup de temps, de façon que nous avons été pressés par le déménagement avant de pouvoir

emménager. Puis ma femme est tombée malade, si bien que

jai dû lui imposer un rôle entièrement passif et, par contre,

prendre pour moi seul toutes les fatigues du déménagement. Pendant six jours nous avons demeuré à 1 hôtel, et enfin nous avons emménagé par un temps épouvantable et par un froid glacial; aussi n’ai-je pu me maintenir en bonne humeur qu’en me disant que ce changement de séjour était définitif. Mais maintenant c’est une affaire faite; tout est rangé et arrangé selon nos désirs et nos besoins; tout est à sa place. Mon cabinet de travail est disposé avec la pédanterie, la recherche de l’élégance et du confortable que tu me connais; mon bureau est à la grande fenêtre, d’où j’ai une vue splendide sur le lac et sur les Alpes; j’ai le calme complet, la tranquillité parfaite. Un joli jardin qui a déjà très bonne tournure, me donne assez d'espace pour de petites promenades et m offre de gentils lieux de repos; en même temps il fournit à ma femme des occupations très agréables et l’empêche de se taire des idées noires à mon sujet; surtout un potager un peu plus grand est l’objet de sa plus tendre sollicitude. Tu le vois, nous avons trouvé un charmant terrain pour notre solitude, et quand je songe combien je désirais depuis longtemps un asile pareil et combien j’ai eu de peine à me créer la possibilité de réaliser mon rêve, je ne puis m’empêcher de reconnaître en ce bon W. un de mes plus grands bienfaiteurs. Les W. espèrent aussi pouvoir entrer dans leur propriété au commencement du mois de juillet; ce voisinage me promet de bonnes et agréables relations. Eh bien! voilà qui est fait! Prochainement j’espère pouvoir reprendre mon travail si longtemps interrompu, et en tout cas je ne quitterai pas mon charmant asile (pour n’importe quelle excursion) avant que Siegfried soit parfaitement en règle avec Brunhilde. Jusqu à présent je n’ai terminé que le premier acte ; mais aussi il est bien fini, bien venu et mieux réussi que tout. J’ai été moimême étonné d’avoir pu faire cela, car depuis notre dernière réunion j’en étais revenu à me faire l’eflet d un affreux bousilleur en fait de composition musicale. Pourtant j ai pu arriver graduellement à reprendre confiance en moi-même ; j’ai étudié la dernière grande scène de la «Walkyrie» avec une chanteuse du théâtre d’ici, que tu as entendue dans la

«Juive»; Kirchner accompagnait; j’ai fait merveille, et cette scène que tu trouves si scabreuse a réalisé complètement tout ce que j’en attendais. Nous l’avons répétée trois fois chez moi, et maintenant je suis tout à fait content. Voici la chose: tout y est si fin, si profond, si délicat qu’il faut le débit le plus conscient, le plus délicat, le plus parfait à tous les égards pour la rendre intelligible; mais aussi, dès qu’on y réussit, l’impression produite est indiscutable. Naturellement ces sortes de choses risquent de déplaire au plus haut degré, si tous les exécutants n’arrivent pas au recueillement le plus complet, le plus religieux, le plus conscient; elles ne peuvent pas s’enlever au galop, comme nous avons essayé de le faire; moi du moins, je perds dans ce cas-là, en quelque sorte instinctivement, toute aptitude et toute intelligence; je deviens absolument stupide. Mais enfin je viens de voir clair, et quand une fois tu entendras les chants de forgeron de Siegfried, tu m’en diras des nouvelles. Seulement il est honteux que je sois incapable d’exécuter moi-mème ces choseslà; et puis, je ne compte plus beaucoup sur l’effet de notre prochaine réunion; quand nous sommes ensemble, nous avons toujours tant à faire et à nous dire que nous sommes constamment en l’air, et cela me fait teriblement de tort: je ne suis quelque chose qu’à la condition d’être tout à fait concentré; toute distraction est ma mort.

J’ai été très touché de voir que ma «lettre» t a fait un tel plaisir; certainement tu as pris l’intention pour le fait, car ce que je t’ai écrit ne peut signifier beaucoup que pour un petit nombre de gens, précisément parce qu’il était difficile d’écrire longuement , ce qui eût sans doute été plus important et plus utile aux yeux de la foule. J’ai dû m’interdire absolument une analyse de tes poèmes, et cela tout bonnement pour les raisons que je donne dans ma lettre: je ne puis et ne veux plus essayer de ces aperçus insuffisants. J’ai donc dû me borner à montrer aux gens d'esprit le chemin que j'avais trouvé tout seul. Quant à ceux qui sont incapables de le suivre et de le parcourir sans guide, je ne puis plus rien faire pour eux: telle était mon intime conviction. Du

reste, en ce qui concerne les fautes d'impression, je te donnerai la satisfaction de recevoir prochainement un exemplaire corrigé. Tu comprendras alors que j'aie pu me fâcher; seulement Brendel paraît être moins coupable que le copiste de mon manuscrit, qui a fait sa besogne à la diable. Je ne parle pas des omissions de parti pris que tu appréhendais, en quoi tu avais parfaitement raison, mais simplement de pures négligences. Tout cela est en règle à présent, et le fait ne se renouvellera plus.

Mes plus vifs remercîments pour le «Lohengrin». Tout cela n’est plus pour moi que comme une ombre; par le fait je ne sais plus ce que c’est; je ne le connais pas. Vous arrangez tout cela entre vous, et vous n’avez pas l'air de vous dire que j’aimerais bien à en être aussi. Mais je respecte le silence plein de mystère que mes nobles, mes augustes protecteurs gardent sur la grave question de mon retour. Pourtant, plaisanterie à part, l’empereur du Brésil vient de me faire inviter à venir chez lui à Rio Janeiro ; on me promet là-bas monts et merveilles. Ainsi, à Rio, à défaut de Weimar! !

Mais pourquoi tant me parler de M me X. ? L’aurais-je donc recommandée particulièrement pour le rôle d’Ortrude? Ma recommandation ne tendait qu’à faire confier un second rôle à une chanteuse rompue à la scène, qui au besoin, et si elle était convenablement stylée, ferait une Ortrude passable; en lui prêtant mon appui je n’avais en vue que sa voix, qui est agréable (et qui peut-être a déjà perdu maintenant), et son zèle infatigable. Mais aller chercher cette malheureuse pour lui donner, comme à une étoile de mon choix, le rôle d’Ortrude qu’elle n’a jamais connu, c’était un peu raide pour elle et pour moi. Je demande qu’on ne fasse pas de moi le «père» de cette «débutante», dont je me serais certainement occupé avec plus de sollicitude si j’avais facilité ses débuts dans quelque pièce de Verdi ou de Donizetti, et non dans le «Lohengrin». Mais ne parlons plus de cette petite mésaventure, bien que je regrette de voir aussi le ténor de l’avenir, si bien préparé, s’en aller en fumée dans la personne de

M. A. Dieu veuille que C&spari puisse tenir ou qu’il vous vienne d'ailleurs un ténor passable!

Ah! à propos! Il faut que je te prie de dire au chef d’orchestre Fischer , de Hanovre, qu’il faudra qu’il se tire d’affaire pour cette fois avec une copie de la partition du «Vaisseau fantôme»: les quelques exemplaires que j’ai fait autographier jadis, et cela par un simple copiste aussi, sont aujourd’hui si clairsemés qu’il inest absolument impossible d’en céder un seul. A l’origine, quand personne ne faisait attention à cet opéra, j’ai donné de ces exemplaires à tort et à travers; maintenant que sur les 25 il ne m’en reste plus qu’un petit nombre, je tiens naturellement à les garder. Veuille donc m’excuser auprès de lui et fais-lui prendre patience jusqu’à l’époque où la vente de mes œuvres aura produit assez pour permettre de faire graver les partitions (!!). Du reste, je lui suis très reconnaissant de sa sympathie. Cette bonne ville de Hanovre est devenue, en ce qui concerne mes œuvres, un véritable nid à partitions.

Merci aussi pour les conseils que tu m’as donnés à propos de l’affaire Hærtel. A parler franchement, il m’importe tellement qu’une solution intervienne, que j’ai immédiatement suivi tou avis et écrit aux Hærtel eu des termes tels qu’ils accepteront certainement le marché proposé en admettant que tu les aies bien édifiés sur l’objet lui-même. Tu l’auras fait, je n'en doute pas, et je t'en remercie de tout cœur! A présent nous allons voir!

Je suis encore interrompu à chaque instant par des invasions d’ouvriers (en ce moment c’est un serrurier saxon) ; cela me dérange considérablement pour écrire ces lignes, déjà suffisamment frivoles sans cela, si bien que je suis dans la nécessité de songer à m’en tenir là. Mais c’est à contre-cœur que je finirais, car je déplore l’état de notre correspondance, qui laisse tant à désirer : au fond, nous ne nous disons jamais tout ce que nous avons à nous dire, et, à part quelques épanchements violents, nous ne faisons généralement que nous effleurer et nous écrire en quelque sorte à tâtons. Je ne te dis rien aujourd'hui de la question si importante de l’état

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misérable de ta santé: j’en ai parlé très sérieusement à la princesse il y a quelque temps, et j'attends avec impatience une réponse catégorique. Voilà que j apprends par toi que notre généreuse amie est elle-même retenue depuis longtemps au lit par la maladie, ce qui justifie si tristement mes appréhensions. Je voudrais cependant te demander au moins une chose: c’est de me dire ce (pie tu as décidé pour le complet rétablissement de ta santé. Persistes-tu malgré tout à vouloir aller à la fête musicale d’Aix-la-Chapelle? Ou bien as-tu trouvé un médecin qui ait eu le courage de te défendre sérieusement les efforts et les sacrifices incessants que tu fais, et de t’enlever pour quelque temps au monde, qui ne fait qu’aggraver plus sérieusement ton mal, pour te procurer avant tout une guérison radicale??? Vraiment, très cher Franz, tu me feras le plus grand chagrin si tu ne peux pas me rassurer entièrement; or, comme le reconnaîtrait tout homme sensé, tu ne le peux qu’en t’imposant de faire une cure longue et vigoureuse, en te condamnant à un repos complet et en t’abstenant de tout effort et de toute excitation. Franchement, mes chers enfants, du train dont vous y allez, cela ne peut plus durer longtemps; ce qui nous mettrait à bas, nous autres, en un moment, finira nécessairement par vous perdre aussi. Écoute, mon Franz! viens chez moi: personne ne saura que tu es là; nous vivrons entre nous, pour nous seuls, et tu souffriras que notre sollicitude surveille ta cure. Ah! ce que je viens te dire te paraîtra bien sot, et tu ne te doutes guère que c’est un vrai désespoir qui me dicte ce conseil; mais il faut que tu fasses quelque chose, et si je vois les choses en noir, la réalité qui ressort de tes nouvelles n’est vraiment pas faite pour me les faire voir en rose. Mais, au nom du ciel, tranquillise-moi là-dessus et crois bien quil n’est pas de triomphe, même les tiens, ceux qu’on célèbre pour toi, qui puisse me faire le moindre plaisir tant que je saurai combien tu les paies cher. Eh bien ! je vais voir ce que tu me répondras. Mais, je t’en prie, ne me réponds pas en l’air, à l’étourdie.

Dieu sait tout ce que j’ai écrit ci-dessus: ce doit être

une belle merveille! Un mot de remerciaient encore pour les trois dernières partitions que j’ai enfin reçues, et qui me font déjà l’eflèt d’ètre de vieilles connaissances. En ce moment je les étudie sérieusement: il faut qu’elles refassent de moi un compositeur pour le commencement de mon deuxième acte, que cette étude doit m’aider à mettre en train !

Comme je te l’ai dit, je ne te sais pas gré du sacrifice que tu m’as fait en dirigeant cette dernière représentation de «Lohengrin» qui a si bien réussi. Si, par contre, tu m’avais annoncé ceci: J’ai planté là «Lohengrin», toi, moi-même et tout pour me guérir une bonne fois, je t'aurais remercié en pleurant de joie. Annonce-moi bientôt quelque chose dans ce genre, sinon je ne te récrirai plus jamais et je brillerai le «Jeune Siegfried» avec tous ses chants de forgeron.

Adieu, mon vilain bon Franz! Mes amitiés les plus tendres à tes chères femmes ; puissent-elles me garder leur affection et se rétablir, les méchantes!

Adieu, mon bon, mon cher Franz! K. W.

19 mai 1857.

Très cher, j’ai reçu aujourd’hui des Hærtel la réponse ciincluse. Us s’y réfèrent à une lettre de toi: si cette lettre contenait des indications quelconques sur la manière dont on pourrait arriver à conclure l’affaire avec eux, je te prierais de me les faire connaître. A part cela elle ne pourrait me servir à rien.

C est une chose bien triste que, pour m’assurer quelques ressources certaines en vue des années qui vont venir, je sois réduit à offrir de vendre ainsi mon œuvre; dans d’autres circonstances je prendrais, pour sûr, tranquillement mon temps, avec la ferme conviction qu’on viendrait alors me chercher. Mais maintenant je suis forcé de mettre tout en œuvre pour disposer les Hærtel à faire cette acquisition dès ce jour. Avant tout je constate que le temps et tes occupations ne t ont pas permis de bien faire connaître ma musique à ces

Wagner et Liszt, Correspondance. II.

messieurs. Je les ai donc invités à venir cet été de manière à se rencontrer avec Klindworth (qui m’a annoncé sa visite), avec le concours duquel je veux leur débiter un peu de «îsibelungen», pour qu'ils aient au moins une idée de mon œuvre.

Aie donc la bonté de me renvoyer pour quelque temps la partition pour piano de T «Or du Rhin», vu que nous en aurons besoin par suite de mon projet.

Fais-moi le plaisir de m’envoyer bientôt des nouvelles rassurantes sur ton compte: tu sais ce que j’entends par là!

Adieu; mille amitiés! A toi

(Je n’ai pas besoin de ravoir la lettre des Hærtel.)

Allure traînante et très paresseuse

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Méchant ami! Vite un mot, un signe pour me dire comment tu vas et que tu ne m’en veux pas de l’inquiétude que tu me donnes!

Le 30 mai, au matin, après une bonne nuit! R. W.

Weimar, le 9 juin 1857.

Très cher Richard, depuis hier je suis de retour d’Aixla-Chapelle. Je me porte assez bien (sauf un bobo aux deux pieds, qui demande encore un peu de ménagements) pour pouvoir suffire à mes travaux et vaquer à mes occupations, je te prie de ne pas m'en vouloir si je suis si mal les prescriptions si amicales que t’a inspirées le souci de ma santé. Il faut que j’accomplisse la tâche qui m’est dévolue, pour l’amour de toi et de moi-même. Je ne manque pour cela ni de force ni d’équilibre ni de ténacité!

II. t’a rendu compte de la fête musicale d’Aix-la-Chapelle, qu’on peut appeller réussie, en somme, aussi bien comme ordonnance que comme exécution, ce qui n’empêchera pas notre ami Hiller d’écrire dans la «Gazette de Cologne» et de prouver par les arguments les plus solides que je suis tout aussi incapable comme directeur d un orchestre que comme compositeur. L’ouverture du «Tannhæuser» a parfaitement marché, et ton autographe «Je dors et possède, je veux dormir» m’a fait passer un moment délicieux!

Depuis plus de deux mois que dure la maladie de la princesse, je suis bien triste et je vis dans des angoisses^ continuelles. A mon retour j’ai trouvé son état en voie d’amélioration, il est vrai; mais il se passera probablement encore des mois avant que vienne la guérison complète. Jusqu’à présent elle peut rester levée à peine une demi-heure par jour.

Pardonne-moi de ne pas t’avoir écrit plus tôt; mais je ne pouvais vraiment te donner que des nouvelles bien tiistes, car la pauvre princesse me causait tant d inquiétude que j en perdais presque la tête.

Enfin tu as trouvé une demeure confortable que t’a ménagée la tendresse de tes amis et qui doit te paraître d’autant plus agréable et plus charmante. Je prends une part bien vive à cette amélioration si notable des conditions de ton séjour à Zurich, et je suis heureux de savoir que tu peux t’abandonner à ton génie et achever d’édifier cette œuvre d’esprit gigantesque, cette chaîne de montagnes des «Nibelungen», sans être dérangé par les forgerons et les pianistes du voisinage. Les W. occupent-ils déjà leur maison de campagne? Présente mes hommages à l’aimable. M ine W. et fais mes meilleures amitiés à son mari. Il me sera possible, je l’espère, d’aller te voir en automne, après le jubilé de Charles- Auguste, qui sera célébré ici le 3, le 4 et le 5 septembre; à cette occasion je compte faire exécuter ma symphonie de Faust et un nouveau poème symphonique, «l’Idéal».

Pour t’édifier sur la marche de l’affaire Hærtel, je t’envoie les deux lettres que l’éditeur m’a écrites le 4 et le 16 mars. A la fin de février, j’avais conféré longuement avec le D r Hærtel, à Leipzig; j’avais tâché de le décider à reprendre la proposition qu’il t’avait faite jadis, parce que je trouvais que c’était ce qu’il y avait de plus avantageux pour toi. Après quelques jours de réflexion, il me fit parvenir sa lettre du 4 mars; je lui répondis dans le sens de mon entretien antérieur avec lui, et je m’efforçai de lui montrer que la chose devait être envisagée au point de vue d’une entreprise grandiose plutôt qu’à celui d’une affaire commerciale ordinaire, et que la maison Breitkopf et Hærtel, qui était déjà propriétaire du «Lohengrin* et des trois poèmes d’opéra, me paraissait tout indiquée pour cela. Je n’ai pas gardé de copie de ma lettre; je t’affirme simplement que tu n’as pas à désavouer un seul mot de son contenu. Ce que Hærtel m’écrit à la date du 16 mars concorde entièrement avec ce que je t’écrivais moi-même. Au point où en est la question, il me paraît fort douteux que les Hærtel consentent à te faire une offre nouvelle de droits d’auteur, à moins que l’impression faite directement sur eux par l’exécution de ton œuvre ne soit assez puissante pour triompher de leurs hésitations de

commerçants. De ton côté, tu feras bien, selon moi, de ne pas modifier ta première proposition; tu as trouvé la meilleure solution en les invitant à venir te voir à Zurich et à leur faire connaître ton œuvre au moins grosso-modo avant de s’engager, ce qui, dans l’état actuel des choses est, après tout, la chance la plus favorable pour toi. En ce moment l’idée des Hærtel est naturellement celle-ci: ils veulent simplement te promettre des droits d’auteur éventuels après la publication de l’ouvrage et après que les frais de cette publication seront couverts. Tu semblés croire, il est vrai, que le temps et l’occasion m’ont manqué pour obtenir des Hærtel d’autres conditions plus avantageuses; c'est en quoi tu te trompes fort. Tu peux être bien certain que je serais volontiers resté tout un mois et même plus à Leipzig, et que j’aurais joué et chanté plusieurs fois l’«Or du Rhin» aux Hærtel, si j’avais pu avoir le moindre espoir d’avancer ton affaire, fûtce d’une seule ligne. A part l’importance évidente de toute l'entreprise et de la qualité de ton œuvre, j’ai surtout insisté, dans mes entretiens avec Hærtel , sur la possibilité ou plutôt sur la certitude d'une représentation prochaine des «ISibelungen», certitude que naturellement tout le monde nie avec ensemble.

«Je vous garantis positivement», lui dis-je pour finir, qu’entre l’achèvement des «îsibelungen», qui seront terminés pour la fin de l’année prochaine, et leur représentation il se passera à peine une année, et que les amis de Wagner, moi en tête, mettront tout en œuvre pour que cette représentation ait lieu effectivement. Dans cette prévision, que rien ne viendra démentir, il est à souhaiter que l’œuvre s’imprime et paraisse, afin d’offrir immédiatement à la critique le point d’appui nécessaire, etc., etc.

Je ne veux pas t’ennuyer plus longtemps de tout ce fatras; je te prierai seulement de ne pas te monter et de ne pas laisser échapper un mot imprudent, soit que tu parles, soit que tu écrives, parce que l’affaire a une réelle importance et qu’il est très difficile de trouver des éditeurs à qui 1 on puisse la confier. La publication des «Nibelungen» en partition et

en partitions pour piano exige l’avance d’un capital d’au moins 10000 tlialer, avance que peu de maisons veulent ou peuvent faire. Pour le moment je me permettrai de te donner le conseil de rester bien tranquille, d’inviter simplement les Hærtel à venir te voir, quitte à revenir à la charge (si c’est nécessaire), et d’ajourner toute discussion sur le mode de publication jusqu’au moment où ils seront complètement édifiés, c’est-à-dire jusqu’à leur arrivée chez toi à Zurich. A toi

Franz.

Quelle est maintenant ton adresse?

Richard Pohl me prie de te demander si tu restes a Zurich pendant le mois de juillet, et si tu lui permets de venir t’y présenter ses hommages.

Zurich, le 28 juin 1857.

Très cher Franz, je suis enfin en état de pouvoir t’écrire et te répondre.

Reçois tout d’abord mes plus cordiales félicitations au sujet du rétablissement de ta santé : tu m’as surpris on ne peut plus agréablement par les nouvelles que tu m’en as données, et tu m’as confondu, à mon extrême satisfaction, à propos de l’indiscrétion de ma sollicitude pour toi. En ce qui concerne ton organisation, tu es et tu seras toujours pour moi une énigme; puisses-tu m’en faire trouver toujours le mot par une réalité aussi heureuse que cette fois-ci où tu m’as vraiment donné de grandes inquiétudes! Dieu veuille qu en me faisant part de ton retour à la santé tu n’aies pas été trop Spartiate! Mais ce qui m'afflige d’autant plus, c’est que tu n’aies pas pu me tranquilliser tout aussi bien au sujet de la princesse. Lors de notre dernière réunion à Zurich, j’ai été si tristement impressionné par votre manière de vivre si nouvelle pour moi, par votre existence si fiévreuse, qu’en vérité je suis moins étonné de savoir la princesse obligée de garder le lit que de te savoir debout. Mais je suis sans doute mal venu à m’épancher ainsi

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et à vous dire combien je me tourmente à cause de vous, car vous êtes plus habitués à vous alarmer pour moi; c’est pourquoi vous ne pouvez guère me reconnaître sérieusement le droit de m’alarmer pour vous. Fasse le ciel que la patience et des soins intelligents remettent notre généreuse amie sur pied le plus tôt possible! Quand elle sera rétablie, je consentirai de grand cœur à me laisser traiter d’indiscret! Tu ne me parles pas de la santé de sa fille, qui, elle aussi, a été très sérieusement malade. Que votre bonne étoile vous conduise; je resterai donc toujours éloigné de vous dans les cas graves !

Je n’aurai plus à me tourmenter à cause des Hærtel, parce que j’ai enfin renoncé à cette entreprise où je m’entêtais, l’achèvement de mes «Nibelungen». J’ai conduit encore mon jeune Siegfried dans la belle solitude des bois; je l'ai laissé là, sous le tilleul, et je lui ai fait mes adieux en versant des larmes d’attendrissement: il est mieux là-bas qu’ailleurs. Si je dois jamais reprendre cette œuvre, il faudra qu’on me rende la tâche très facile, ou bien que personnellement je me mette à même d’en faire cadeau au monde. Il n’a plus fallu que ces discussions avec les Hærtel, comme premier contact avec ce monde qui pourtant doit rendre possible pour moi la réalisation de mon entreprise, pour me faire voir clair enfin et pomme montrer combien elle était chimérique. Tu es le seul homme (sérieux) qui ait cru avec moi à la possibilité de cette entreprise, peut-être seulement parce que tu ne voyais pas assez nettement les difficultés à vaincre; mais les Hærtel, à la bourse desquels on fait appel tout de suite, examinent la chose de plus près, et ils ont certainement tout à fait raison de croire à l’impossibilité de la représentation future de cette œuvre, si déjà maintenant l’auteur ne doit pas même arriver à l’achever sans leur secours.

En ce qui me concerne, il fut un temps où, même sans nourrir l’espoir de voir représenter un jour cette œuvre, je la conçus, la commençai et pus en achever la première moitié. L’hiver dernier encore, la confiance que tu avais en me quittant, les chances que j’avais selon toi de sortir très prochainement

de cet asile muet comme la tombe, m’ont donné le courage, devenu nécessaire, de poursuivre. Mais il me fallait cette perspective, car, après être resté huit ans sans être réconforté par la bonne exécution d’une de mes œuvres, je sens que ma situation finit par être intolérable. Nos essais sur le piano ont encore contribué à me convaincre de l’insuffisance de ces pis-aller musicaux; oui, j’ai compris que je ne pourrais t’éclairer toi-même sur bien des points obscurs que par une représentation réussie. Mais depuis que ma dernière espérance s’est évanouie, j’ai été pris d’un irrésistible sentiment d’amertume, au point que je ne veux plus croire à aucune éventualité favorable. Comme ami unique dans ton genre, tu fais tout ce que tu peux pour me remonter, tantôt d’une manière, tantôt de l’autre, pour me faire garder l’entrain et l’ardeur au travail; mais je sais que tu ne peux pas songer à autre chose. Voilà pourquoi je suis décidé à ne plus compter que sur moi-même. J ai conçu le projet de faire tout de suite, dans des proportions modestes et de nature à faciliter la représentation, « Tristan et Iseult », que je ferai jouer d’aujourd’hui en un an à Strasbourg, avec le concours de Niemann et de la Meyer. On a là-bas un beau théâtre; le théâtre d’une capitale allemande du voisinage (comme qui dirait celui de Carlsruhe) me fournirait 1 orchestre et le reste du personnel (qui n’est pas nombreux). C’est ainsi qu’avec l’aide de Dieu je pense m’offrir un spectacle à ma façon et à mon idée, dans lequel je puiserai la vigueur dont j’ai besoin et la conscience de moi-même. D’autre part, je ne puis compter que sur cette entreprise pour assurer mon existence ; ce n’est que grâce à un acte peu sérieux, la vente de mon «Tannhæuser* au théâtre de la Josephstadt, à Vienne, que j’ai réussi à maintenir jusqu’à présent cet équilibre dont j’ai besoin, mais qui est sans cesse menacé ou. du moins, qui n’est garanti par absolument rien; aussi ai-je dû chercher un moyen de me délivrer de cet éternel souci. Je puis bien supposer, je l’espère, qu’une œuvre absolument abordable, comme le sera le «Tristan», me donnera bien vite de bons revenus et me permettra de rester pour quelque temps à flot. J’ai encore une autre idée, curieuse

celle-là. Je songe à faire faire une bonne traduction de cette œuvre en italien pour en offrir la primeur comme opéra italien au théâtre de Rio Janeiro, qui probablement fera précéder cette représentation de celle du «Tannliæuser»; je la dédierai à T empereur du Brésil, qui recevra prochainement les exemplaires de mes trois derniers opéras; tout cela, je pense, rendra assez pour me permettre de rester tranquille pendant quelque temps. Assurément je ne puis pas prévoir si l’envie de reprendre les «ïsibelungen» me viendra alors; cela dépendra de certaines dispositions morales que je ne puis faire naître à mon gré. Pour cette fois-ci je me suis fait violence; au moment où j’étais le mieux en train, j ai arraché le «Siegfried» de mon cœur et je l’ai mis sous clef comme quelqu un qu’on enterrerait vivant. Il restera enfermé dans sa prison, et personne ne le verra, puisque je suis obligé de me le cacher à moimérne. Bah! cela lui fera peut-être du bien de dormir; je ne décide rien pour l'époque où il se réveillera. J’ai dû lutter avec acharnement, avec désespoir avant d’en arriver là. Mais n’en parlons plus!

Tes trois derniers poèmes symphoniques viennent encore de me faire éprouver un sentiment de joie mêlé de douleur. En les lisant je n'ai pu m’empêcher de songer sans cesse à ma misérable situation, qui fait que ces choses-là doivent rester muettes pour moi, pour moi si désespéré. Dieu me pardonne! l’ivresse que me cause la lecture d'une œuvre comme ta «symphonie de la montagne», se change en poison pour moi! Je me le suis déjà dit mille fois; mais que veux-tu? mon mal est sans remède.

Voilà qu'un malheureux m’envoie encore un tas d insanités et d'inepties qu'il débite sur mes «Nibelungen» et il s’attend probablement à ce que je lui réponde par des éloges. Je ne manque jamais de trouver de ces sortes de caricatures quand je cherche des hommes! Voilà 1 espèce de gens qui s occupe de moi sans se décourager, avec une constance et une fidélité vraiment étonnantes. Ah! Dieu! vous en parlez tous bien à votre aise!

Je recevrai Richard Pohl avec tout le respect dû à l'his-

torien attitré des arts weimarien: je reste dans mon «asile», et j’aurai du plaisir à le voir.

Mais je ne veux pas terminer cette lettre sans te dire un mot de l’heureux événement (pie me promet un avenir prochain; laisse-moi te dire pour finir que tu me combles de joie en me faisant entrevoir ta visite pour le mois de septembre. Je t'en supplie, ne prends pas la chose légèrement et fais que «l’espérance» devienne une «certitude». Suppose que tu t’es chargé de diriger ici une fête musicale ; consciencieux jusqu’à la passion comme tu T es, tu viendras, j'en suis sûr. Vraiment, excellent Franz, j’ai besoin d’un pareil rendez-vous, et je prétends en jouir comme un vrai gourmet! Écris-moi donc bientôt dune manière positive à cet égard. J’envoie toutes mes tendresses à l’Altenburg et aux trésors qu’elle recèle; reste en bonne santé , puisque tu dis que tu l'es, et rends-moi toute ton affection ! A toi

En ce qui concerne mon adresse, les aveugles de «Zurich» connaissent mon pas. Quant au « Tristan », le silence le plus absolu!!!

Zurich, le 9 juillet 1857.

Mon cher Franz, j’ai oublié dernièrement de t’adresser une prière. Je t’ai dit un jour à Zurich que ce pauvre diable de Bœckel désirait ardemment connaître une de mes partitions. 11 est revenu à la charge récemment. Je te prie donc encore une fois de lui prêter pour six semaines ou deux mois ta partition de l’«Or du Rhin», par exemple. 8a femme, qui habite Weimar, se chargera volontiers, j’en suis sûr, de la lui faire parvenir. C’est réellement un garçon intelligent, et j’aime à le voir au nombre de ceux qui s’occupent de mes travaux : cela lui remontera bien le moral, et il en a besoin, car je vois par sa dernière lettre qu'il se démoralise peu à peu. Tu doublerais certainement son plaisir si tu ajoutais à ton envoi un exemplaire d’un ou de plusieurs de tes poèmes sjunpho-

niques. Ce que je lui en ai dit l’a vivement intéressé; voilà pourquoi il est très désireux d’en connaître quelque chose ; tu n’aurais qu’à les lui prêter. Ne m en veuille pas de t’importuner ainsi!

Comment vas-tu d’ailleurs? As-tu de bonnes nouvelles à me donner de la santé de la princesse?

Dernièrement le grand-duc de Bade m’a écrit une lettre extraordinairement aimable et amicale, qui a une réelle valeur pour moi, car elle me fait voir pour la première fois qu’à la Cour de Bade on a rompu avec toute étiquette méticuleuse ou hautaine vis-à-vis de moi. Je dois cette gracieuseté à une petite attention que j’ai eue pour la jeune grande-duchesse, et dont il me remercie en termes émus et touchants au nom de la grande-duchesse et en son propre nom.

La semaine dernière, Édouard Devrient a passé trois jours chez moi: il a inauguré ma petite chambre d’ami. Je lui ai parlé entre autres choses de mon projet relatif à «Tristan»; il l’a fort approuvé, seulement il s’est prononcé contre Strasbourg et, tout réfléchi et tout hésitant qu’il est d’ordinaire, il s’est chargé de faire donner sous ma direction une première représentation de cet opéra à Carlsruhe. Le grand-duc paraissait aussi avoir eu vent de la chose, probablement par Devrient, car à certain passage de sa lettre il me fait entendre nettement qu’il compte me voir bientôt à Carlsruhe.

Eh bien! à la garde de Dieu! Ce qu'il y a de plus clair pour moi, c’est qu'il faut que je fasse un bon petit miracle, pour que les gens croient en moi.

Quant à mon travail même, il me fait vivre, comme tu peux bien le penser, dans un grande agitation, avec des hauts et des bas continuels. Persiste dans ton idée, pour que je t’aie au mois de septembre: voilà l’essentiel!

Milles tendresses à ta chère maisonnée!

Éternellement à toi Richard Wagner.

Très cher Richard, sur ta recommandation je lis la correspondance de Schiller et de Gœthe. En recevant ta dernière lettre, j’étais en train de lire le passage suivant:

«Je regarde d’ailleurs comme le plus grand bonheur de mon existence d’avoir vécu assez longtemps pour voir ces œuvres achevées, achevées à une époque où mes forces sont encore en pleine activité, où je peux puiser encore à cette source pure. Le beau lien qui nous unit, m’impose comme un devoir religieux de confondre votre cause avec la mienne,' de transformer ce qu il y a en moi d’objectif en miroir absolument fidèle de 1 esprit qui vit sous cette enveloppe, et de mériter ainsi d’être appelé votre ami, dans le sens du mot.»

(Page 163, 1 er volume.)

Je ne puis m empêcher de pleurer quand je pense à l’interruption de tes «Nibelungen»! Est-ce que le grand anneau ne t affranchirait pas de toutes les petites chaînes que tu portes? Certainement tu as bien des raisons d’être aigri, et bien que je sois plus discret sur ce chapitre, je n’en souffre pas moins. A plus d’un point de vue il m’est impossible d’insister en ce moment; pourtant ce serait folie d’abandonner tout espoir. Une heure plus favorable viendra; mais il faut l’attendre, et, en attendant, je ne puis que te prier de ne pas accuser ton ami et de ne pas condamner la «vertu du mulet», comme Byron appelle la patience.

Le «Tristan» me paraît être une vraie trouvaille. Il est indubitable que tu produiras là une œuvre splendide, et qu’ensuite tu retourneras avec un nouveau courage aux «Nibelungen». Nous irons tous à Strasbourg et nous te formerons une garde d’honneur. Je te verrai encore, je l’espère, au commencement de cet automne, quoiqu’il me soit impossible en ce moment de former un projet bien arrêté. La princesse est encore alitée et, quoiqu’il y ait du mieux dans son état, sa santé est bien loin d’être satisfaisante.

Quant à moi, j’ai beau me débattre, il faudra bien finalement que je fasse une cure à Aix, perspective plus que

désagréable pour moi. La semaine prochaine j’irai pour quelques jours à Berlin. De là je me rendrai à Aix, où je compte prendre les eaux du 22 juillet jusqu’au 10 août. Le 14 août, je serai de retour ici, et j’attendrai les ordres du grand-duc relativement aux fêtes de septembre. On est en train de creuser le sol pour le monument de Schiller et de Goethe, et cette opération fait craindre de sérieuses trépidations dans le voisinage du théâtre; aussi les deux «gaillards» pourraient-ils bien ne pas trouver une position sûre à Weimar. On a donc immédiatement télégraphié à llietschel, afin d’aviser au moyen de parer au danger. Peut-être m’ordonnera-t-on de ne plus faire exécuter de < musique de Vavenir », afin que la ville ne soit pas ruinée de fond en comble. Si cette éventualité se produisait, il me faudrait me réfugier auprès de toi à Zurich pour te jouer dans ta villa la «Symphonie de Faust» (allongée encore d’un chœur final de voix d’hommes composé des huit derniers vers de la seconde partie, «l’éternel féminin») et le poème symphonique que j’ai achevé dernièrement, l’Idéal de Schiller.

La princesse pourra-t-elle voyager cette année? cela est toujours fort douteux; mais dans aucun cas la princesse Marie ne quittera sa mère. Si toutes deux faisaient dans le courant de cet automne le voyage en Suisse qu’elles ont manqué l’année dernière, je resterais naturellement avec elles à l’hôtel Baur, où ta femme ne me refusera pas de me procurer d'excellent café et une cafetière pratique, car l’horrible boisson qu’on sert à l’hôtel sous le nom de café me répugne autant qu’une pièce de salon de Kücken, etc., et m’empoisonne ma matinée.

Par quelle voie es-tu arrivé à S. M. l’empereur du Brésil? Raconte-moi cela. Il serait convenable qu’il t’envoyât la croix en brillants de l’ordre de la Rose, bien que tu ne fasses aucun cas des fleurs et des décorations.

Rosa Milde doit jouer prochainement à Dresde à titre d’actrice étrangère; elle a demandé à remplir d abord le rôle d’Élisabeth. Si la voix de M rae Meyer ne se remet pas, je te conseillerai M rae Milde pour le rôle d’Iseult. Je crois que

tu seras content d'elle, abstraction faite des éloges que notre ami Hiller lui a prodigués. Ton fidèle

Weimar, le 10 juillet 1857. F. L.

Ainsi tu n’es pas venu, très cher Franz! Tu n’es pas venu, et tu ne m’as pas averti, tout bonnement, sans mot dire! Tu m’avais fait espérer ta visite à deux reprises, dans deux lettres; j’avais même fini par dire à M. que j’avais rêvé la possibilité de t’héberger sous mon toit. T’en a-t-on fait part? Peut-être que non. M. a été assez aimable pour m’écrire il y a quelque temps; mais pas un mot de ma dernière invitation. Tu m’as envoyé quelques lignes, mais sans me dire si tu viendrais ou non.

Mon très cher Franz, si j’ai fait quoi que ce soit qui ait pu t’indisposer contre moi, je te prie instamment de me le pardonner au nom de notre amitié; de mon côté, je pardonnerai volontiers à celui qui a pu te monter contre moi.

B. t’apportera une copie du «poème du Tristan », que j’ai fait pendant qu’il était ici. Il m’a été impossible d’en faire et d’en envoyer une copie à M. pendant que je travaillais et que j’avais la visite de B. Je te prie de vouloir bien m’excuser.

Adieu, cher Franz; dis-moi bientôt que ton affection n’a pas varié. Ton heureuse exécution de « Faust » m’a fait énormément de plaisir: que n’ai-je pu l’entendre!

Adieu ! A toi

Hôtel de Saxe, No. 17, 3 novembre 1857.

Très cher Richard, comment pourrais-je t’oublier et cesser de te garder l’affection la plus vive et le plus entier dévoûment, et cela surtout dans cette ville, dans cette chambre où nous nous sommes rapprochés pour la première fois, lorsque ton génie s’est révélé à moi!

Tous les murs me renvoient encore l'écho de <Ricnxi », et quand j’entre au théâtre, je ne puis m’empêcher de te saluer à ton pupitre avant tout le monde. Tichatschek, Fischer, Heine, d'autres de tes amis d'ici et moi, nous parlons de toi journellement. Ces messieurs semblent très bien disposés à mon égard et ont l’air de prendre un vif intérêt aux répétitions de la symphonie de Prométhée et de celle de Dante, qui seront exécutées samedi prochain au concert donné au profit de la Caisse des retraites des choristes du théâtre de la Cour. La princesse et sa fille arrivent ce soir. L’enfant raffole de ton «Tristan»; mais, par tous les dieux de l’Olympe, comment veux-tu en faire un opéra pour des chanteurs italiens (d après ce que me dit B.)? Bah! tu n en es pas à ton coup d’essai dans l’incroyable et l’impossible, et peut-être réussiras-tu à accomplir ce nouveau prodige. Le sujet est admirable et la charpente de ton drame merveilleuse. Pourtant le développement un peu trop ample du rôle de Brangaine me cause quelque appréhension, parce qu’en général je ne puis pas souffrir les confidentes dans le drame. Pardonne-moi cette sotte observation et ne t’y arrête pas. Quand l’œuvre sera achevée, mes doutes tomberont certainement d’eux-mêmes.

J ai proposé le <Rienxi » pour le 16 février, jour de la fête de M me la Grande-Duchesse. Tichatschek chantera,.je l’espère, les deux premières représentations chez nous. Dingelstedt t’écrira prochainement. Il faudra considérablement abréger le troisième acte; Fischer et quelques autres ont même été d’avis de le supprimer tout à fait. La scène de Weimar est, ainsi que l’État de Weimar, mal organisée pour des coups d’État. Dis-moi à l'occasion quelle ligne de conduite je dois suivre. Les répétitions commenceront en janvier.

Ma fille Blandine s’est mariée le 22 octobre, à Florence, avec Émile Ollivier (avocat au barreau de Paris et député démocrate de la ville de Paris). De tous les côtés j’entends faire le plus brillant éloge du caractère et des grandes qualités intellectuelles de mon nouveau gendre, que je ne connaîtrai que dans le courant de l’hiver.

Il me tarde bien de pouvoir me remettre à mon travail* mais malheureusement le dérangement inévitable que me causent mes mille relations et les obligations qu’elles entraînent, ne me laissent que très peu d’espoir de pouvoir le faire cet hiver. Ah! que ne puis-je demeurer près de toi sur les bords du lac de Zurich, et continuer tranquillement d’écrire!

Que Dieu te garde! toi

F. Liszt.

Mon cher, cher Franz, tu recevras ces lignes au moment de faire exécuter pour la première fois notre «Dante»! N’y a-t-il pas de quoi avoir l’âme navrée d’être condamné à rester loin de toi un soir pareil et à ne pas écouter le cri de mon cœur, alors que, si j’étais libre, rien ne pourrait m’empêcher d’accourir de cent lieues pour m’unir à toi, pour confondre mon âme avec la tienne en ce jour solennel comme celui d une fête nuptiale ? Mais je serai du moins en pensée auprès de toi; si ton œuvre réussit, ce qui est infaillible, honore ma présence en ne faisant nulle attention à ce qui se passe autour de toi, ni à la foule qui doit rester éternellement une étrangère pour nous, même quand elle nous entoure passagèrement de ses flots, ni au connaisseur, ni à l’artiste notre confrère, car nous n’avons pas de confrère! mais lis dans mes yeux comme si tu jouais devant moi, et, sois-en certain, tu les verras briller d’une joie sereine, tu y verras le reflet de mon âme qui se confond avec la tienne, tu y trouveras la seule récompense qui puisse nous être décernée.

Prends ma main et reçois mon baiser! C’est un baiser comme celui que l’année dernière tu m’as donné un soir, en me reconduisant chez moi; tu te le rappelles, c’était après que je vous avais raconté chez toi ma triste histoire. Bien des choses peuvent me laisser indifférent; mais ce que tu étais pour moi ce soir-là, la merveilleuse sympathie que trahissaient tes paroles pendant que tu me ramenais au logis, ces traits divins de ton caractère resteront pour moi le plus délicieux souvenir, un souvenir qui me suivra dans toutes les phases

Wagner et Liszt, Correspondance. II. 13

de mon existence. Il est une seule chose que je puisse comparer à cela: c’est ce que tu m’as révélé dans tes œuvres, et surtout dans ton « Dante ». En livrant cela à la foule en ce jour, dis-toi que tu fais exactement ce que nous faisons quand nous partons et que nous usons sous les yeux du monde notre corps, notre visage et notre vie. Nous n entendons pas que cela nous revienne aimé et compris de tous. Sois à moi aujourd’hui, entièrement à moi, et sois certain qu’alors tu seras tout à fait ce que tu es et ce que tu peux être!

Et maintenant, bonne chance à travers l’enter et le purgatoire! Là-bas, dans les flammes sacrées où je me suis jeté et où le monde n’existe plus pour moi, c’est là-bas qu’il faut nous tendre la main!

Bonne chance! A toi

Richard.

1 er janvier 1858.

Laisse-moi consacrer ma plume pour l’année qui commence; je ne saurais le faire mieux qu’en t’envoyant un salut, mon cher Franz! Le vœu qui domine de bien haut tous mes autres vœux, c’est celui de te revoir et de jouir de ta présence autant que mon cœur le désire; quand je veux rappeler la perte la plus fâcheuse de l'année dernière, je cite celle de la visite que tu m’avais promise. Par contre, quand je veux me représenter la joie la plus réconfortante que je puisse éprouver, je n’en imagine pas d’autre que celle de te voir tout à coup apparaître chez moi! Dis-moi donc, n’estu pas homme à avoir un jour une idée lumineuse comme celle-là? Si j'étais libre, je te ferais souvent une surprise de ce genre. Mais de pareils miracles ne me sont plus réservés; pour moi tout vient si péniblement, si lentement; encore faut-il en fin de compte partager mes bonnes fortunes avec tout un tas de professeurs de Zurich! lu le vois, je ne suis pas très varié; mes idées tournent dans un cercle assez étroit, mais heureusement ce cercle devient pour moi grand comme le monde par les objets qu’il renferme (abstrac-

tion faite des professeurs de Zurich)! Mais quand je maudis tes éternelles obligations sociales et tes innombrables engagements, tu te doutes bien que j’ai mes raisons: tout cela J’enlève trop à moi! Et franchement, être ensemble, cela est tout à mes yeux : c’est la source même, tout le reste n’est que dérivation. Quand je dois, par exemple, te parler de moi dans mes lettres, je ne sais que dire. Il ne me vient à l’esprit que des choses que je ne peux pas écrire. T’entretenir de mes «affaires» est pour moi un supplice, car, lorsque je m’épanche avec toi, mon cœur se dilate; mais quand j’ai à traiter des questions matérielles, il se rétrécit horriblement. Tant pis si je suis forcé, ce qui malheureusement est arrivé souvent, de t’importuner de la confidence de mes ennuis particuliers! Aujourd’hui je ne voulais pas en souffler mot, car mon premier trait de plume dans l’année nouvelle ne doit être qu’un salut franc et sonore pour toi. Pourtant je te dirai encore qu’hier j’ai terminé enfin le premier acte du «Tristan». Je vais travailler très activement à cet opéra, car il faut que je puisse le faire représenter n’importe où au commencement de la prochaine saison d'hiver.

En ce moment je ne lis que Calderon , qui pourrait bien m’entraîner finalement à apprendre encore un peu d’espagnol: Dieu veuille qu’alors je ne te produise pas l’effet de M. Naegeli\ J’ai déjà le cache-nez de circonstance; ma femme m’en a donné un, plus un superbe tapis avec des cygnes, à la Lohengrin. Dernièrement j’ai entendu parler de la vie que tu as menée à Dresde, «en» Gutzkow, Auerbach, etc. Tu es un homme étonnant! Tu sais tout faire! Tâche donc de m’apparaître un beau jour en Espagnol; alors je me moquerai de toi.

Je me suis lié avec les Xen., simplement pour qu’à l’occasion ils n’oublient pas une seconde fois de m’inviter. Mais déjà je le regrette amèrement, et malgré tout mon enthousiasme pour notre princesse, je n’arrive pas à goûter ces satanés professeurs. Mais tu vois par la tentative susdite combien je suis disposé à me dépouiller de mes aspérités, afin d’être bien aimable lors de ta prochaine visite. Aurais-je dernièrement

écrit quelque sottise à notre chère enfant? Je n’en sais trop rien; mais que Dieu me pardonne le mal que j’aurai pu faire, comme je lui pardonne tant d’erreurs commises par lui dans ce monde qu'il a créé! Et quand Dieu pardonne, il n’est pas permis à l’enfant de bouder. Mais tu as, moins que tout autre, le droit d’être fâché contre moi, car il faut que tu saches que je n’aime personne comme je t’aime; je dirai plus, par toi seul j’ai réellement appris à connaître ce qu’on appelle aimer. Et si la princesse m'en veut, elle n'a qua bien laver la tête un de ces jours au professeur M. ou au professeur V., etc., car au fond cette espece de gens est seule cause que je puisse fâcher quelqnun.

Ce dont je me réjouis par-dessus tout, c’est que tu te portes bien, quoique je sois étonné de voir qu’il puisse y avoir des hommes capables de supporter ce que tu supportes. Je vais passablement, et c’est à Vaillant que je dois ma bonne santé relative; que ne puis-je lui en témoigner ma reconnaissance !

Eh bien! ne me fais pas trop attendre de tes nouvelles et ne t’arrête pas à mes extravagances! Fais toutes mes amitiés à l’Altenburg, et dis aux deux chères femmes de me garder leur affection!

Je t’envoie toutes les bénédictions du monde, mon cher

Franz! Adieu! toi

Très cher Franz, je compte aller à Paris, où m appellent des intérêts à sauvegarder. Si tu avais des objections à faire contre Paris, soit comme distance, soit comme séjour, nous pourrions nous donner rendez-vous à Strasbourg. Je voudrais examiner toute ma situation avec toi, afin que le parti que je prendrai obtienne la complète approbation de mon unique ami. Tu vois au moins que je n’agis pas en étourdi. J’attends des rentrées d’argent; tout le monde me fait faux bond. Il m’a fallu envoyer une procuration à Haslinger, à Vienne, pour qu’il force le directeur qui fait jouer mes

œuvres là-bas à me payer des sommes assez considérables qu’il me doit; avant un mois je ne peux pas compter sur un résultat positif. Pour la première fois j’ai reçu très peu de chose, presque rien de Berlin, où l’on n’a donné le «Tannhæuser» qu’une fois dans le dernier trimestre, alors que j’étais habitué à voir la saison d’hiver me rapporter beaucoup. Quant aux Hærtel, auxquels je n’ai pu envoyer qu’il y a quelques jours l’offre du «Tristan» avec mes conditions, je ne puis, dans l’hypothèse favorable de leur acceptation, leur demander de sitôt aucune avance, car il ne me serait possible de leur faire parvenir le manuscrit qu’à la fin de février. La cassette particulière de ma femme va être à sec; celle-ci attend avec impatience que je lui donne de l’argent pour qu’elle puisse payer les notes du 1 er janvier, qui sont très fortes. Dans ces circonstances, me voyant ici absolument sans ressources, je suis dans la triste nécessité de rester sur place alors que je devrais partir; d’ailleurs je ne pourrais pas même faire mon voyage si je recevais l’argent qu’il me faudrait pour cela, car je ne peux pas laisser ma femme les mains tout à fait vides, même pour peu de temps. J’ai donc besoin de 1000 fr. net pour pouvoir m’en aller. Comme je peux me faire donner par les Hærtel à Pâques au plus tard une forte avance sur le premier acte, et peut-être même demander cette avance plus tôt, je m’engage à rembourser cette somme jusque-là. Vois donc comment tu pourrais me la procurer et à qui il faudrait s’adresser. Envoie-moi l’argent et en même temps dismoi où tu veux me rencontrer, à Strasbourg ou à Paris.

Adieu! Au revoir , à bientôt\ A toi

Richard.

Très cher Richard, à Weimar il m’est impossible de trouver dix thaler; mais j’ai écrit immédiatement à Vienne, et dans huit jours la somme en question (1000 fr.) te sera remise par mon gendre, M. Émile Ollivier (avocat au barreau et député de la ville de Paris). Va donc le voir à la fin de

la semaine prochaine; il demeure rue S 1 Guillaume, 29, faubourg S fc Germain.

Si tu as intérêt à me parler de vive voix, je viendrai à Strasbourg, pour un jour seulement, bien qu’en ce moment je ne puisse pas facilement quitter Weimar.

La princesse a une excellente idée, dont je te parlerai prochainement. Dès qu’on lui aura répondu là-dessus, elle t’écrira.

Que Dieu te garde!

Vendredi, 15 janvier 1858. F. L.

Ta dépêche m’est parvenue un jour plus tôt que ta lettre (qui est arrivée hier soir). Fais-moi connaître ton adresse, car le système de la poste restante est trop peu sûr.

Cher Franz, je suis éreinté et énervé; aussi te dirai-je seulement que je suis arrivé à Paris. Je te prie de m’adresser tes lettres au «Grand Hôtel du Louvre» (n° 364).

Je n’ai trouvé qu’ici, dans une modeste chambre au troisième, qui donne sur les cours intérieures, la tranquillité dont j’ai besoin dans un pied-à-terre.

Eh bien! j’attends que tu viennes à mon aide. Mon embarras est grand. Dans quelques jours je t’écrirai à tête reposée. A toi

Grand Hôtel du Louvre (n° 364), Paris.

O cher ami, homme unique et merveilleux! Et je serais malheureux, moi qui ai le bonheur suprême de nommer mien un ami pareil, de posséder une pareille affection! O mon Franz! Si nous pouvions vivre toujours ensemble! Ou bien la chanson aura-t-elle toujours raison quand elle dit: «Il a

été décrété dans le conseil de Dieu que dans ce monde il faut quitter ce qu’on a de plus cher» ?

Adieu! Demain je te parlerai d’autres choses. Mille amitiés ! A toi

Paris.

Très cher Franz, ma bonne étoile ma fait trouver un ami de plus. Il m’a été donné d’éprouver combien il est réconfortant de faire dans toute la maturité de l’âge la connaissance d’un poète comme Calderon. Il m’a accompagné même ici; je viens d’achever la lecture d’«Apollon et Clymène» et de la suite, «Phaéton». Calderon t’a-t-il déjà été bien familier? Vu mon peu d'aptitude pour les langues (comme pour la musique!), il n’est malheureusement abordable pour moi que dans une traduction. Mais Schlegel, Griesz (par l’étude des morceaux les plus remarquables), von der Malsburg et aussi Martin (chez Brockhaus) ont beaucoup fait pour nous révéler l’esprit et souvent même l'incroyable finesse du poète. Je ne suis pas loin de placer Calderon au-dessus de tous ses pareils. C’est lui aussi qui m’a fait voir ce qu’est réellement l’Espagne: le produit d’une floraison extraordinaire, incomparable, qui se développe avec une rapidité telle que, la matière périssant, elle devait arriver fatalement à la négation du monde. Le caractère de la nation, mélange de délicatesse et de passions profondes, trouve dans l’idée de l’« honneur» une expression dans laquelle les sentiments les plus nobles et en même temps les plus terribles deviennent une seconde religion dans laquelle l’égoïsme le plus effroyable et l’abnégation la plus sublime cherchent également leur satisfaction. Jamais la nature du «monde» proprement dit ne pouvait nous apparaître sous des traits plus nets, plus éclatants, plus imposants, mais en même temps plus négatifs et plus épouvantables. Les peintures les plus saisissantes du poète out pour objet le conflit entre cet «honneur» et la sympathie , ce sentiment profondément humain ; c’est l’honneur

A ? > -Ja «u—V i !

qui détermine les actions que le monde approuve et exalte; la sympathie blessée se réfugie dans une mélancolie presque inexprimée, mais d’autant plus profonde, une mélancolie généreuse qui nous fait reconnaître ce qu’il y a de terrifiant et de futile dans la nature du monde. C’est cette conviction, pour ainsi dire, tragique, qui, dans Calderon, se traduit par une merveilleuse puissance créatrice, et sous ce rapport aucun poète au monde ne l’égale. Or la religion catholique intervient pour rapprocher ces deux extrêmes, et nulle part elle n’a pu prendre l’importance qu’elle a ici, où le contraste entre l’égoïsme du monde et la sympathie de l’individu a pris un caractère plus net, plus tranché, plus plastique que chez aucune autre nation. Ce qui est encore très significatif, c’est que presque tous les grands poètes espagnols ont, dans la seconde moitié de leur vie, renoncé au monde pour entrer en religion. Mais alors nous constatons un fait absolument unique: c’est que dans cette nouvelle existence, après avoir entièrement triomphé de la vie par l’idée, ces poètes ont su peindre cette même vie avec une sûreté, une vérité, une chaleur et une netteté qu’ils n’avaient jamais connues dans leur état antérieur; que dis-je! au fond de leurs couvents ils ont enfanté les créations les plus gracieuses et les plus plaisantes! En face de ce phénomène si merveilleusement suggestif, toute autre littérature nationale me paraît bien pâle et bien insignifiante, et si la nature a fait surgir un Shakespeare du milieu des Anglais, il faut se rappeler que Shakespeare a été seul de son espèce. Aussi, quand je vois l’admirable nation anglaise, cette brocanteuse universelle, continuer de fleurir et de prospérer à merveille , tandis que la nation espagnole est frappée de mort, j’en suis tellement saisi parce que ce phénomène éclaire pour moi d’un jour si vif le problème qu’il s’agit de résoudre dans ce monde!

Et maintenant, cher ami, sache que je suis très content de moi. Chose étrange, probablement cela me servira, contre toute attente, pour mon séjour à Paris. Autrefois Paris avait toujours pour moi quelque chose de désagréable et d’inquiétant: il m’attirait tout en m’inspirant une vive répulsion, si

bien que mon séjour ici était un vrai supplice de Tantale. Aujourd’hui tout est bien changé: la répulsion reste, et le charme qui me séduisait a perdu sa puissance. Je comprends on ne peut mieux mon sentiment actuel: il me semble que de tout temps mes yeux ont possédé à mon insu une faculté dont j’ai conscience maintenant. En voyage, en voiture, etc. mon regard cherchait toujours malgré moi à lire . dans celui des personnes que je rencontrais si elles étaient capables de s’affranchir et de triompher du monde, et si elles y étaient destinées. Sans doute ma perspicacité a pu souvent se trouver en défaut, quand je voyais de plus près les sujets de mes observations; un désir dont je n’étais pas maître me poussait à faire entrer mon dieu dans l’âme de l’autre; mais généralement nos relations m’amenaient à une désillusion de plus en plus douloureuse, et finissaient souvent par une rupture violente et par l’abandon de celui qui m’avait intéressé. Mais le premier coup d'œil est toujours plus sûr, et dès que je suis en contact même passager avec le monde, il me laisse un sentiment qui ne me trompe guère, tel qu’il revient finalement après une longue illusion péniblement entretenue, lorsque j’ai été plus directement en rapport avec lui. Or, s’il suffit, pour me faire souffrir, du coup d’œil que je jette (en voyage, par exemple) sur des individus dans les traits desquels je ne lis qu’une formidable erreur au sujet de la vie, qu’incessantes convoitises, soit violentes, soit flegmatiques, quel sentiment de répulsion, quels froissements douloureux ne dois-je point éprouver au contact de toute une foule d’êtres humains dont l’unique création est l’éternel fruit des désirs les plus frivoles! Ces physionomies françaises, si bien faites pour connaître tout ce qui charme, tout ce qui parle aux sens, me montrent dans tout son épanouissement ce qui, chez d’autres nations, m’apparaît sous des traits plus vagues et sous une forme peut-être plus rudimentaire ; ici le relief est tellement marqué qu’il m’est impossible de me faire illusion un seul instant. Ici je sens plus positivement qu’en aucun lieu de la terre que je me trouve dans un monde avec lequel je n’ai absolument rien de commun, et cela parce qu’il se présente sous des dehors

si séduisants et sous une forme si nette, si délicate et si parlante. Je te dirai franchement que jusqu’à présent je n’ai guère pu me décider à jeter les yeux sur les nouvelles constructions de Paris, qui sont assurément étonnantes; je me sens tellement étranger à tout que, meme lorsque je regarde ces merveilles, elles ne me disent rien. Aucune des illusions que je me faisais d’ordinaire ici, n’a plus de prise sur moi ; aussi, grâce à la solidité de la position que j’ai prise vis-àvis de tout ce qui m’entoure, j’arrive à un calme intérieur qui, je le dis non sans une pointe d’ironie, pourrait bien me mener au but que je poursuivais autrefois en venant ici, et que j’atteindrai peut-être aujourd’hui qu’il m’est devenu indifférent.

Pour le moment je ne puis qu’indiquer d’une manière fort vague ces «résultats» possibles; comme je ne cherche qu’à sauvegarder mes droits de propriété sur mes opéras (ce qui est le but de mon voyage), je dois naturellement m’en tenir aux chances favorables qui se présentent, et qui semblent positivement se réunir dans la personne du directeur du Théâtre lyrique. J’ai vu son théâtre, que j’ai trouvé très passable; même une nouvelle acquisition, un ténor, m’a plu beaucoup. Si ce théâtre s’engageait formellement à faire des efforts extraordinaires, je pourrais lui donner le «Rienzi», en admettant que je réussisse peut-être par l’intermédiaire du grand-duc de Bade s'adressant à l’empereur des Français à faire jouer ici à titre d'exception un opéra sans dialogue.

Ollivier , que je n'ai rencontré qu’hier et chez qui je dîne aujourd’hui en garçon, m'a fait un accueil si empressé, si aimable, que je me croyais à l’Altenburg. Il s est mis entièrement à ma disposition et m a offert entre autres ses services auprès du directeur du Théâtre lyrique, qui est son ami personnel. Eh bien! nous allons voir ce qui va en advenir! En tout cas je pourrais avoir moins de scrupule à livrer mon «Rienzi», comme première entrée, mais naturellement en admettant qu’on m assurerait de sérieux avantages pécuniaires.

Voilà où j’en étais hier quand je reçus la visite de Ber-

lioz. Il me fallut partir ensuite; mais je constatai bientôt que je n’étais pas bien; c’est probablement la suite d’un rhume qui me fatigue beaucoup, car je me rappelle seulement maintenant que depuis assez longtemps je me suis fort mal nourri, ce qui m a débilité et fait beaucoup maigrir. Je dus faire dire à Ollivier que je ne viendrais pas; je m’enfermai dans ma chambre et me couchai; à la suite de cet acte de sagesse je me sens un peu mieux, et j’attends Ollivier, qui veut venir me prendre à 2 heures pour me conduire au concert du Conservatoire. Laisse-moi donc causer' encore un peu avec toi et t’entretenir de choses pratiques.

Je suis vraiment honteux d’avoir dû recourir encore une fois à ta bourse. Mais il est bien entendu que cette fois-ci je te rendrai la somme prêtée; de toute façon elle te sera remboursée bientôt. D’après ce que me dit la princesse, je vois qu’il te faut prendre des détours pour faire jouer le «Rienzi» sur la scène de Weimar; cela me fait énormément de peine et me fait pressentir un conflit fâcheux entre moi et la direction. Si la nouvelle se confirmait, le remboursement des 1000 fr. deviendrait seulement plus difficile pour moi, mais non impossible. En tout cas tu peux compter que jusqu’à Pâques je te ferai rentrer dans tes fonds. Tranquillise, je te prie, la bonne princesse au sujet de l’emploi de l’argent que tu m‘as envoyé (ce dont je te remercie bien sincèrement); je regrette qu’elle se soit tourmentée de cela!

Outre ton souvenir et les vers de Calderon, un coup d’œil jeté sur le premier acte de «Tristan», qui est achevé et que j’ai emporté avec moi, m’a remonté d’une manière extraordinaire. Ce sera un morceau de musique bien curieux. J’éprouve un besoin violent d’initier quelqu’un à mon travail, et j’ai peur de me laisser entraîner à jouer prochainement quelques passages de cette composition à Berlioz; je m’inquiète peu de savoir si ma façon de faire de la musique le remplira dépouvante ou de dégoût. Grand Dieu! que ne suis-je auprès de toi! C’est bon! Tu connais le vers que je me répète pour me consoler!

Encore une question d’affaires. Les Hærtel m’ont répondu

au sujet du «Tristan» que je leur avais offert: c’était tout à fait amusant! J’aurai beau faire tout ce que je pourrai, l’épicier trouvera toujours que mes entreprises sont impossibles en tout ou en partie; j’y suis habitué, et il faut que je compte sur les succès obtenus jusqu’à présent par mes conceptions impossibles. Bref, après des hésitations sans fin, les Hærtel acceptent de se charger de la publication et de la vente de mon opéra, en réduisant toutefois mes prétentions. Tout en étant convaincus qu’ils me font un grand sacrifice, ils se déclarent prêts à faire graver immédiatement la partition, etc.; je crois ne pouvoir mieux faire que d’accepter.

En général, il m’est pénible d’avoir à te parler de mes affaires, ce qui n’est jamais arrivé que dans le cas où j’avais besoin de ton aide; malheureusement ce cas s’est présenté bien souvent. Cette fois-ci cependant je veux te donner un petit aperçu de mon expédition de Paris. Au commencement de l’hiver un M. Léopold Amat , de Paris, chef ou directeur des fêtes musicales de Wiesbade, Hombourg, etc., s’est adressé à moi ; il m’a exposé les résultats des démarches faites spontanément par lui pour le «Tannhæuser» à Wiesbade avec Tichatschek et la presse française, et m’a prié de l’autoriser, en retour, à faire le nécessaire pour faire jouer le «Tannhæuser» au grand opéra de Paris. Je lui dis la seule condition sérieuse que je posais, celle de donner mon opéra sans mutilation ni remaniement, uniquement d’après une traduction exacte. Peu de temps après se présenta un M. de Charnal (jeune littérateur sans réputation), qui me pria de lui permettre de faire une bonne traduction en vers du poème du «Tannhæuser» pour une des premières Revues de Paris. J’y consentis en stipulant que sa traduction ne serait publiée que dans ces conditions, et sans aucun droit de reproduction ultérieure. A présent j’attends les partitions pour piano de mes opéras, afin de revendiquer ici mon droit de propriété sur eux, ce qui est important en cas de succès, comme aussi quand il faut en empêcher la publication. La direction du grand opéra ne donne pas encore signe de vie; par contre, M. Carvalho (Théâtre lyrique) semble avoir des vues sur moi.

Si nous arrivons à nous entendre, je suis décidé à lui livrer le «Rienzi» comme je te l’ai déjà dit: premièrement parce que cet ouvrage ne me donne plus de vrais soucis et qu’il m’est indifférent qu’il soit un peu massacré; ensuite, parce que ce genre de sujet et de musique est, à mes yeux, bien plus accessible aux Parisiens que mes autres ouvrages. Qu’en penses-tu? Pour moi ce serait exclusivement une affaire d’argent, qui certainement ne réussirait pas mal du tout.

Voilà bien des affaires! Mais encore un mot! Dernièrement j’ai aussi mis en campagne ton pauvre cousin de Vienne. Comme mon 'directeur de là-bas ne m’envoyait pas d’argent, je priai Haslinger en invoquant ton amitié de faire rentrer ma créance; voyant que celui-ci (empêché, me dit-on, parce qu’il était malade) ne me répondait pas, je cherchai l’adresse de ton cousin que j’avais relevée en 1856, et toujours en invoquant ton nom sacré, je le priai de parler à Haslinger. Cela réussit, et je devrai à tous deux l’envoi prochain, je l’espère, de l’argent que me doit mon directeur. Vois-tu? partout et toujours Franz Liszt, meme quand il ne s’en doute nullement!

Enfin tu as une bien longue lettre de moi. La prochaine fois la chère enfant en aura une tout aussi longue: j’ai une grosse dette à régler avec elle. Quant à la princesse, qui est une femme pratique, elle recevra de moi une épître que j’écrirai entièrement en style de professeur. Pour aujourd’hui je vous envoie à tous toutes les tendresses de mon cœur avec les sincères remercîments de l’ami fidèle qui vous aime et vous vénère.

Vive l’Altenburg!

Adieu! ami cher, ami unique! A toi

Hôtel du Louvre (N° 364). R. W.

30 janvier 1858.

Tu as renoué connaissance avec Calderon à Paris, très cher Richard; à la bonne heure! Voilà un gaillard qui vous aide à oublier d’autres misérables et d’autres misères. Je

ne le connais, hélas! que très superficiellement, et jusqu’à présent je ne suis pas encore arrivé à me l’assimiler. Grillparzer m’en a dit jadis des choses superbes, et si tu veux continuer à rester dans cet élément, je relirai quelques-unes des œuvres de ce poète. Écris-moi à l’occasion par quels morceaux je dois commencer. J’aime bien les deux facteurs principaux dont tu parles, le catholicisme et l'honneur. Ne croistu pas qu’on pourrait en tirer quelque poème musical? J’ai profité de la traduction du cardinal Diepenbrock pour lire un drame religieux tout à fait extraordinaire, où se meuvent le ciel, l’air, la terre avec toutes les puissances de la nature; le titre de l’ouvrage ne me revient pas en ce moment, mais je le rechercherai. Peut-être pourras-tu me dire un jour de quelle manière il faudrait pétrir et façonner cette matière pour en faire un poème symphonique.

Il faut que je remette le «Rienzi» jusqu’au mois de mai. Nous inviterons Tichatschek à cette représentation. Au reste, on fera le ])ossihle ; à ma grande contrariété cela se réduira à bien peu de chose. Fischer (de Dresde) m’écrit une lettre navrée: il est désespéré de voir qu’il ne pourra pas faire jouer «Rienzi» dans le courant de cet hiver. Il t’est cordialement dévoué, ainsi que Tichatschek et beaucoup d’autres; tous nous serons heureux de faire notre devoir de notre mieux.

«Lohengrin» sera donné ici un de ces jours. J’en ai déjà fait faire quelques répétitions, parce qu’il faut des acteurs nouveaux pour les rôles d’Ortrude, du héraut et du roi. Je ne puis te dire combien cette œuvre m’empoigne chaque fois qu’elle m’apparaît. La dernière fois que nous l’avons jouée, je me suis senti fier pour mon siècle, qui possède un homme comme toi, un homme comme celui qui se révèle dans cet ouvrage! «Lohengrin», c’est la fin du monde des opéras d’autrefois; l’Esprit flotte sur les eaux, et la lumière se fait!

Je n’ai pas grand’chose à te dire à propos de tes chances de réussite à Paris. Assurément «Iiienzi» me semble mieux convenir au tempérament des Parisiens qu aucune autre de tes œuvres; mais te laissera-t-on arriver sans opposition? et,

dans ce cas, peux-tu compter sur des rapports faciles avec la direction, le personnel et la presse? C’est à mes yeux très problématique. Néanmoins tu as bien fait de venir toimème à Paris. Mais lis assidûment Calderon, afin de supporter patiemment cette vie et ce monde qui sont en contradiction formelle avec ton génie et ton caractère.

Tiens-moi au courant de tes faits et gestes; si je puis t’être utile en quoi que ce soit, il va de soi que tu peux disposer entièrement De ton fidèle

Franz.

Très cher Franz, je ne manque pas de distractions. Tu verras par le billet ci-inclus, que je te prie de ne cacheter qu’au moment oit il devra être remis au destinataire, que j’ai été volé ici fort à contre-temps. Mon voleur se trouve dans ton voisinage, à Iéna, où l’appelle pour peu de temps le service militaire. Il te sera facile, je l’espère, de gagner un policier en titre ou un demi-policier, qui s’y prendrait avec E. W., le garçon qui a fait ma chambre jusqu’ici, de la façon indiquée dans la lettre. Je crois que ce sera la meilleure manière de procéder: en faisant peur à l’individu, on lui fera rendre l’argent. Si l’on voulait l’arrêter purement et simplement, il nierait pour se tirer d’affaire; or il reste toujours difficile de prouver un vol d’argent comme celui-là en suivant les voies ordinaires de la justice.

Eh bien ! montre que tu es un homme pratique, même comme agent de la police! Mais il faut aller très vite en besogne, attendu que mon homme n’est à Iéna ou à Weimar que pour fort peu de temps. Comme je quitte Paris après-demain, c’est-à-dire avant son retour, il me serait difficile de le faire pincer ici.

En voilà assez pour aujourd’hui! J’espère trouver le temps de vous écrire encore quelque chose de sensé avant mon départ.

Mille remercîments pour votre affection! A toi

On m’enverrait l’argent à Zurich si l’on arrive à le ravoir.

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Que ne m’est-il donné, très cher ami, de te dire des choses qui consolent et qui réconfortent! Avec quelle joie ne m’imposerais-je pas tous les sacrifices pour pouvoir le faire! Jusqu’à présent il y a peu de chose à attendre de Dresde ; cependant je veux faire prochainement une nouvelle tentative. On te veut beaucoup de bien à Carlsruhe; avant-hier encore j’ai parlé de ta triste situation à M me la grande-duchesse de Bade, qui paraît (ainsi que le grand-duc) s’intéresser vivement à toi.

Ne néglige pas ton «Tristan». Pour la première représentation je te conseillerais de choisir entre Carlsruhe et Prague. Naturellement Weimar devrait venir tout de suite après; pour le moment je crois qu’il vaut mieux pour toi laisser une autre scène prendre les devants; j’ai parlé dans ce sens à Thomé, de Prague. En tout cas je ne manquerai pas d’assister à la première représentation. Je te prie de m’envoyer la partition, si tu l’as achevée. J’ai l’intention d’apporter ensuite cet ouvrage au grand-duc, et de le supplier encore une fois d’intervenir à Dresde pour que tu obtiennes la permission de diriger ici cet opéra. Dieu veuille que cette démarche aboutisse enfin à un résultat favorable!

Le «Rienzi» ne peut plus être donné ici dans le courant de cette saison. M me de Milde est sur le point d’accoucher; elle ne chante plus depuis deux mois. D’autre part, il y a quelques autres rôles pour lesquels nous manquons d’acteurs convenables; aussi faudra-t-il que nous attendions la fin de l’année, époque où il y aura quelques engagements nouveaux. Comme tu le sais, j’avais proposé le «Rienzi» pour la fête du 16 février; mais on désirait un opéra léger, et le tribun ne pouvait pas passer pour tel.

Tu es sans doute en correspondance directe avec Eckert au sujet de la représentation du «Loliengrin» à Vienne. D’après ce qu’il m’a dit, cet ouvrage sera donné encore cet automne. Donne-moi des détails là-dessus. A Vienne les principaux rôles sont tenus par des artistes de choix: Ander

(Lohengrin), la Meyer (Eisa) et M me Csillagh (Ortrade). Si Eckert prend la chose à cœur, on pourra compter certainement sur un grand succès.

Tu as eu des nouvelles des auditions que j’ai données à Prague, à Vienne et à Pesth. Bien que je n’aie pas lieu de m’en plaindre, je suis bien aise d’en avoir fini et d’avoir retrouvé mon chez-moi, car je te dirai franchement que je suis fatigué de cette vie vagabonde et agitée; quand cela se prolonge au delà de quelques semaines, je ne puis presque plus y tenir.

N’abandonne pas «Tristan» ; bientôt il te conduira triomphant à «Siegfried». a toi

7 mai 58. Franz.

Très cher Richard, je t’envoie un garçon merveilleux. Faislui bon accueil.

Tausig travaillera ton Érard comme il faut et te jouera tout ce que tu voudras.

Recommande-le aux amis communs que nous avons à Zurich: à Herwegh, à Wille, à Semper, à Moleschott, à Kcechly, et veuille bien t’intéresser à lui. A toi

Weimar, le 18 mai 1858. F. Liszt.

Zurich, le 2 juillet 1858.

Très cher Franz, voilà le terrain assez déblayé pour que je puisse enfin me décider à t’écrire.

Je te remercie vivement de ta dernière lettre; en somme, je croyais que le silence serait encore ma meilleure réponse. Cette réponse, tu l’as bien comprise, je l’espère. Généralement je suis encore trop bavard, sans doute, et je dis un tas de choses que je ferais mieux de garder pour moi. Et puis, le silence fait aussi mieux le compte des autres: celui qui ne veut pas comprendre, le silencieux, n’écoutera qu’avec ennui celui qui parle.

Wagner et Liszt, Correspondance. II. 14

• '•W-’V./ C’VW'' » *L.

Je suis aussi bien reconnaissant à la bonne princesse de sa lettre.

Le deuxième acte de «Tristan» est ébauché: je verrai ce qu’il donnera quand je le composerai définitivement. Cela m’a amusé de voir toute la question déjà traitée dans ta lettre au double point de vue littéraire et commercial. J’ai déjà dit à la princesse que le directeur du théâtre de Prague se trompait du tout au tout en se figurant que je composais cet «opéra» pour que la première représentation eût lieu sur la scène qu’il dirige. Je n’ai pu m’empêcher de sourire en te voyant croire tout ce que te disait cet homme bizarre, si bien que tu as cru devoir me parler sérieusement de cette affaire et m’offrir ton aimable concours. Sans doute il peut te paraître extraordinaire que je fasse déjà graver la partition; mais la raison en est bien simple. Ma bourse était à sec, comme tu le sais; comme le «Rienzi» n’a pas réussi, il ne me restait pas d’autre ressource que de faire une «affaire» avec les Hærtel. Pour cela je choisis «Tristan», que j’avais à peine commencé, parce que je n avais pas autre chose, ils m’offrirent de me payer la moitié de mes droits d’auteur (s'élevant à 200 louis), par conséquent, 100 louis après livraison de la partition du premier acte; j’achevai donc cet acte en toute hâte. C’est donc par une raison toute commerciale que j’expédiai si vite mon pauvre «Tristan». Du reste, je suis redevenu, au fond, très indifférent au sort de mes travaux, à celui de «Tristan» comme à celui des autres: comment, où, quand le jouera-t-on? peu m’importe, pourvu que je puisse l’entendre une fois, rien qu’une fois.

Le grand-duc m’aura sans doute rappelé à ton souvenir, comme il s’y était offert très gracieusement; il me paraissait peu convenable de faire de lui 1 interprété de mes sentiments pour toi. En tout cas S. A. R. a voulu savoir si, pouvant grâce à Elle revenir en Allemagne, j’irais à eimar ou si je préférerais un autre «engagement». "N oici les explications que je Lui ai données: Je n’attends de mon amnistie d autre avantage que celui de pouvoir venir régulièrement en Allemagne; comme asile j’ai choisi ta maison par la raison même que

c’est la tienne; or, comme elle se trouve heureusement à Weimar, il n’y aurait rien à craindre que ton refus de m’accueillir une fois on U’autre; la réalisation de ton désir de m’avoir à Weimar dépend donc uniquement de ton amitié pour moi, amitié qu’il voudra bien tâcher de me conserver aussi longtemps que possible. Il a été complètement satisfait de mes déclarations.

Tu m’as fait un grand plaisir en m’envoyant le petit Tausig. Un matin, lorsqu’il vînt chez moi avec ta lettre, je crus presser ta main en serrant la sienne! C’est un e.nfant terrible: il m’étonne tantôt par son intelligence si remarquablement développée, tantôt par sa fougue insensée. S’il arrive à quelque chose dans cette vie, ce sera certainement à quelque chose d’extraordinaire. Avec sa passion pour le cigarre et le thé, avec sa * figure absolument imberbe, il m’effraye et me fait l’effet d’un de ces canetons couvés par une poule, qui entrent soudain dans l’eau au grand émoi de leur mère. Jusqu’où ira-t-il? je n’en sais trop rien. Quant à de l’eau-de-vie et du rhum, il n’en aura pas chez moi. Il aurait été tout à fait de la maison si nous ne nous étions pas gênés réciproquement par le piano; je l’ai donc casé tout près d’ici, dans un taudis où il couche et travaille seulement; pour tout le reste, il partage ma vie. Mais il ne fait guère honneur à ma table, qui n’est pas trop mauvaise malgré mon veuvage temporaire: il vient à chaque repas en déclarant qu’il n’a pas d’appétit du tout; cela m’ennuie d’autant plus que je sais qu’il arrive lesté de fromage et de pâtisserie. C’est ainsi qu’il me met constamment au supplice; il dévore mes biscuits, pour lesquels ma femme me rationne moi-même. Il a horreur des promenades, et cependant il prétend qu’il m’accompagnerait volontiers quand je veux le laisser à la maison; au bout de 30 minutes il me soutient qu’il a déjà marché pendant 4 heures. Me voilà donc brusquement devenu père, bien que n’ayant pas d’enfants à moi, car je goûte en plein les soucis et les embarras de la paternité. Cela m a fait souvent beaucoup de bien; l’invasion de Tausig à été une superbe diversion dont je te remercie encore une fois. I u savais ce qu’il me fallait. Naturellement

la présence de ce garçon me fait grand plaisir: s’il se conduit comme un gamin, il parle presque toujours comme un ancien, et encore comme un ancien marqué au bon coin. Je puis aborder avec lui tous les sujets; il me suit sans peine, grâce à son esprit net et ouvert. A côté de cela, je suis on ne peut plus touché du sentiment à la fois tendre et profond, de la sym^patilie extrême qu’il éprouve pour moi; je ne puis m’empêcher de l’aimer tous les jours davantage. En tout cas comme musicien il est merveilleusement doué, et quand il est au piano, son jeu endiablé m’électrise. A ces moments-là je ne puis m’empêcher de penser à toi et à l’influence extraordinaire que tu as eue sur l’avenir d’élèves déjà si nombreux et souvent si remarquables; aussi je trouve que tu es bien heureux, et j’admire sincèrement ton caractère et ton existence où tout s’harmonise si bien.

Ma femme va revenir dans 15 jours, après avoir achevé sa cure (qui aura duré 3 mois). Elle m’a donné de cruelles inquiétudes: pendant deux mois je me suis attendu journellement à recevoir la nouvelle de sa mort. Son état s’était terriblement aggravé grâce à l’usage immodéré de l’opium, qu’elle se figurait devoir la guérir de ses insomnies! La cure qu’elle fait a cependant amené dans les derniers temps un mieux sensible: la grande faiblesse et le manque d’appétit ont disparu. La peau fonctionne mieux (elle transpirait continuellement, et sa perpétuelle surexcitation commence à se calmer. Quant à sa dilatation du cœur, qui est très prononcée, elle en a pour la vie; il faudra qu’elle tâche de se la rendre supportable à force de calme et de repos; c’est un de ces maux qui ne s’en vont jamais entièrement. Cette situation me crée de nouveaux devoirs qui me forcent à reléguer mes propres souffrances au dernier plan.

Eh bien! et toi? ne viendras-tu pas cette année-ci encore une fois à mon aide? Tous les ans ton bon cœur me le fait espérer; cependant voilà neuf ans que je suis en exil et tu n’as encore réussi que deux fois à te détacher pour moi du monde encombrant et épais où tu vis. Bien que tu m’aies fait espérer ta visite pour cette année, tu trouveras

tout naturel que ta promesse me laisse un peu sceptique. De là plusieurs points d’interrogation avec des prières sousentendues.

Je remercie du fond du cœur la chère, la délicieuse enfant de sa dernière lettre; mon silence a été assez éloquent, je l’espère !

Mille amitiés à vous trois, chers amis, en réponse aux vôtres! Bien des choses de ma part à R. R. Fr. Müller, qui m’a écrit si gentiment à l’occasion de ma fête; dis-lui que je lui répondrai bientôt.

Adieu, mon cher Franz! Tu peux te figurer combien je me sens près de toi, surtout quand Tausig est au piano! Entre nous la fusion est complète! Adieu et garde-moi ton affection ! A toi

Très cher Richard, hier soir j’ai revu pour la première fois le grand-duc depuis son retour; il m’a parlé assez longuement de sa visite à Lucerne. Je ne sais pas quelle impression tu as emportée de cette rencontre, puisque nous sommes restés fort longtemps sans avoir de tes nouvelles; mais d’après ce qui a été dit et ce qui s’est déjà fait, je suis fondé à croire qu’enfin nous te verrons ici lors de la première représentation de «Tristan» au plus tard. Dieu veuille que ce soit plus tôt! Je n’ai pas besoin de te dire que je ferai pour cela tout ce que je pourrai.

Dingelstedt t’écrira prochainement au sujet du «Rienzi», qui sera donné dans la saison qui va s’ouvrir, en décembre ou en janvier. L’hiver dernier il n’y a eu rien à faire pour cet ouvrage; cela tient à plusieurs raisons qui ne seraient plus valables aujourd’hui et qui sont trop peu sérieuses pour être discutées.

Donne bientôt de tes nouvelles A ton

3 juillet 58. F. L.

il *L

Ci-joint une lettre pour Tausig, que tu voudras bien lui remettre.

Comment marche-t-il à Zurich, et quelle est ton opinion sur lui?

Zurich, le 8 juillet 1858.

Très cher Franz, le cas de T. et de X. me paraît grave. Le hasard vient de me prouver jusqu’à l’évidence que nos meilleurs amis ont parfois des façons d agir qui jurent avec leur caractère au point de le rendre entièrement méconnaissable ; aussi je considère avec eflroi le chaos de ce monde, où la confusion et l’erreur poussée jusqu’à la folie régnent en maîtresses absolues. J’ai réellement éprouvé un sentiment de peine atroce en lisant les reproches que tu formules contre T. Il m’est difficile de définir ce que j’ai ressenti à cette lecture; c’était comme un immense dégoût de la vie. Dernièrement je t’ai écrit très librement au sujet de ce jeune homme; mais il a deux qualités qui rachètent à mes yeux tous ses défauts, qui m’attachent à lui et qui m’inspireraient à l’occasion une grande confiance. Ce sont: d’abord la passion qu’il a pour toi, son attitude parfaitement correcte dès qu’il est question de toi, la profonde vénération mêlée de tendresse qu’il éprouve pour ta personne; en second lieu, la chaleur extraordinaire et la sincère affection qui éclatent à tout moment dans ses discours, dès qu’il parle de X. Dans le cas qui nous occupe, il l’a défendu d’une manière vraiment touchante, faisant un éloge enthousiaste de son grand cœur et de sa haute intelligence. N’étaient ces deux qualités, je douterais presque du caractère de ce jeune homme, qui d’ordinaire dit pis que pendre de Dieu et des hommes. Par un hasard étrange, ton reproche a porté précisément sur ce dernier défaut; aussi, quand il ma communique ta lettre, ai-je lu dans son regard l’interrogation muette d un désespéré. En passant par des phases pareilles, ce garçon mûrira terriblement vite, presque trop vite.

Tu vois par ces lignes que j’ai été moi-même fortement impressionné par cet incident; c’est un de ces mille faits qui tendent à m’éloigner toujours davantage du monde, quand ils se rencontrent dans ma vie. Adieu! Je te récrirai bientôt.

A toi de cœur et pour toujours R. W.

Très cher Richard, je ne comprends pas comment il a pu se faire que je t’aie causé un chagrin, et j’éprouve en ce moment le douloureux contre-coup de la peine que je t’ai faite! Je ne pensais pas à mal en adressant mon admonestation à T.; X. lui-même n’en savait rien, et T. aurait bien fait de ne pas t’en parler. En vérité, il ne saurait être nullement question ici d’« insinuations » et de «diplomatie*. Je déteste de me mêler des affaires des autres; si je l’ai fait cette fois, ce n’était certainement pas parce que j’y ai été poussé par des tiers. Je te donne ma parole qu’il n’a pas été dit ni écrit un mot sur toute cette affaire; j’ai agi comme je l’ai fait uniquement parce que je suis en quelque sorte chargé de la tutelle de T., et parce que j’étais fondé à croire que sa conduite n’avait pas été absolument correcte. Ce jeune Titan a parfois des distractions et des intempérances de langue contre lesquelles il faut le mettre en garde dans son intérêt. Ses capacités tout à fait extraordinaires, ses manières souvent charmantes et d’une irrésistible séduction me disposent à être presque trop indulgent pour lui. Je ne me cache pas de mon affection et de ma prédilection pour ce remarquable échantillon d’un «Liszt de l’avenir», comme on a nommé T. à Vienne. Mais c’est précisément pour cela que je lui demande d’être un garçon irréprochable de tout point.

Merci pour la bienveillance, l’affection et la sollicitude que tu as pour lui. Il saura, je l’espère, non seulement en profiter, mais encore s’en rendre digne. Puisse le rare bonheur qu’il a de vivre dans ton voisinage, d’être distingué par toi, le former et le mûrir comme artiste et comme homme!

Pour toujours A toi.

18 juillet 58. F. L.

Très cher Richard, il m’est impossible de quitter Weimar avant le 18 de ce mois. La fête séculaire de ^université dléna a lieu le 15, le 16 et le 17, et j’ai promis d’y prendre part. De plus j’attends ces jours-ci une visite qui a de l’importance pour moi.

Mon intention était de te revoir au commencement de septembre. J’avancerai avec plaisir mon voyage de quelques semaines. De ton côté, diffère ton départ de 15 jours, et écris-moi par retour du courrier si je te trouverai le 20 de ce mois. Il va sans dire que je renoncerai tout à fait à ce voyage, si je n’ai pas la certitude de pouvoir passer quelques jours avec toi. Les voyages de plaisir ou d’agrément ne me disent plus rien du tout, et je ne suis plus guère homme à en faire; mais je me réjouis de tout cœur de revenir auprès de toi. A toi.

6 août 58. F. Liszt.

Genève, le 20 août 1858.

Très cher Franz, informe-toi donc si je puis passer quelque temps à Venise (c’est-à-dire dans un pays qui ne dépend pas de la Confédération germanique) sans être inquiété, c’està-dire sans être réclamé ni extradé, et en général sans avoir maille à partir avec la police.

Mon passeport à été visé sans difficulté par le ministre plénipotentiaire d’Autriche ; mais le ministre de Saxe me l’aurait visé également (pour mettre la main sur moi).

Dans le cas où j’aurais à craindre des ennuis, prie le grand-duc de vouloir bien intervenir afin d’assurer ma sécurité pendant mon séjour à Venise. Je lui en saurai un gré infini ! Cette ville si tranquille, si intéressante me tente on ne peut plus.

J’attendrai pour partir que tu m’aies donné des nou-

velles; et puis il faut que je laisse passer les grandes chaleurs.

Adieu et merci pour toute l’affection que tu me portes!

A toi

Maison Fazy, 3 ème étage. Richard W.

Genève, le 24 août 1858.

Très cher Franz, merci pour ta réponse! Elle m’avait fait hésiter; aussi ai-je prié un ami de s’informer à Berne auprès du ministre plénipotentiaire d’Autriche. Je t’envoie ci-inclus la réponse qui lui a été faite; tu verras que poulie moment je n’aurai à craindre à Venise. Mais autre chose est de savoir si l’on me permettrait d’y faire un séjour prolongé. La question est très importante pour moi. En effet, j’éprouve le besoin de m’isoler franchement pour une période assez longue, afin de ne vivre que pour mon travail. A la campagne je n’y tiendrais pas à la longue, et dans une ville quelconque je finirais par faire forcément des connaissances banales, ce qui est le pire des maux. Par contre, une des grandes villes intéressantes de l’Italie est tout à fait ce que je cherche. C’est dans un pareil entourage qu’on arrive le plus facilement à vivre tout à fait tranquille, car on n’a qu’à sortir de chez soi pour se distraire sérieusement et pour satisfaire le besoin qu’on a de voir des hommes et des choses. Ce que je ne puis plus endurer dans les grandes villes, c’est le bruit des voitures; il me rend fou. Or Venise est connue pour être la ville la plus tranquille, c’est-à-dire la plus silencieuse du monde, et c’est là ce qui me la fait choisir. De plus, le hasard m’a fait avoir par le D r W. et par Ch. R. les renseignements les plus tentants sur la vie à \enise; R. y passera aussi l’hiver. Enfin, au point de vue des relations, toujours très suivies, que j’ai avec l’Allemagne, la situation de Venise est plus avantageuse que celle de n’importe quelle autre ville d’Italie; en passant par Vienne, mes lettres, etc, arriveront bien vite au centre de l’Allemagne.

vr

Bref, je m’entête à vouloir aller à Venise et renonce à choisir entre plusieurs séjours, car je tiens non pas à voyager, mais à m’établir à demeure le plus tôt possible.

Écoute donc!

Veuille bien, je te prie, demander en mon nom une grâce au grand-duc; qu’il daigne agir à Vienne pour qu’on me permette de séjourner à Venise sans être inquiété. Ceci est tout à fait indispensable pour mon avenir. Il s’agit donc ici d’obtenir, par faveur spéciale, que je puisse habiter d’une manière durable Venise et les provinces autrichiennes de l’Italie en général. Que le grand-duc me prenne donc sous sa bienveillante protection, et qu’il fasse tout son possible pour répondre à mon vœu.

Mais il importerait alors aussi que ton ami consentît à faire au plus tôt les démarches nécessaires. Si je rencontrais des difficultés dès maintenant, j’en référerais directement à lui.

Ainsi, je t’en prie, je t’en supplie, vite à la Cour! Viens à mon secours, accueille ma prière. Je te récrirai de Venise; jusque-là garde-moi ton affection! A toi

(Venise, poste restante.) B- W.

Dépêche télégraphique.

Berne, le 24 août 1858.

Berne, mardi.

Richard Wagner, Genève,

maison Fazy.

Le ministre plénipotentiaire d’Autriche croit que vous n’avez rien à redouter si votre passeport est muni du visa autrichien.

Il ne peut rien vous garantir, mais il est moralement convaincu que vous ne serez pas inquiété.

Vous informer par dépêche auprès du gouverneur de Venise serait imprudent, selon lui, parce que cela donnerait 1 éveil et amènerait ce fonctionnaire à demander des renseignements à Vienne. La réponse se ferait attendre trop longtemps. Les

réfugiés dangereux sont signalés à la légation pour qu’elle refuse de viser leurs passeports; tel n’est pas votre cas. Le ministre plénipotentiaire estime que votre voyage ne souffrira aucune difficulté; moi personnellement je 11 e puis vous donner d’autres renseignements.

Ainsi, bon voyage, cher ami.

Très cher Richard, encore une mauvaise nouvelle! D’après tous les renseignements que j’ai recueillis, le séjour de Venise ne serait pas sûr pour toi.

Le grand-duc, auquel j’ai communiqué le contenu de ta dernière lettre, me charge simplement de te dissuader de ce voyage et de te recommander (comme je l’ai déjà fait spontanément) Gênes ou la Sardaigne. D’autre part, on m’écrit de Dresde que pour le moment tu dois renoncer à l’espoir d’obtenir ta grâce, et que les nouvelles répandues à cet égard par plusieurs journaux ne se confirment point. Je persiste néanmoins à espérer que le grand-duc de Bade ou le grandduc de Weimar consentira à prendre en ta faveur une « mesure » atténuante, c’est-à-dire à t’accorder la permission de séjourner temporairement en tel ou tel endroit de l’Allemagne. La représentation de «Tristan» à Carlsruhe ou ailleurs te fournira la meilleure occasion d’arriver à ce résultat. Quand tu auras terminé cet ouvrage, je te prierai de ne rien négliger de ce qui rendra possible ton retour en Allemagne (ne fût-ce d’abord que pour quelques mois; ce retour serait motivé spécialement par ta direction de ^Tristan »). Autant que je puis me rendre compte de ta situation, de tes attaches et de tes relations, tu as à t’adresser tout d’abord au grand-duc de Bade. Ce jeune prince te veut beaucoup de bien, et la grande-duchesse également. Naturellement j’ai parlé à différentes reprises et longuement de ton affaire à notre grand-duc. Je n’ai pas obtenu de lui une promesse positive, il est vrai; cependant je considère comme probable que, le moment de jouer «Tristan» venu, il ne manquera pas de te donner la preuve de

l’intérêt qu’il te porte (intérêt qui s’est affirmé souvent, et notamment aussi par quelques lettres et démarches).

Combien j’aimerais, très cher Richard, te dire des choses plus agréables et plus conformes à nos vœux! Mais il est certaines situations qu’on n’arrive pas facilement à changer du jour au lendemain. Tu ne peux guère espérer que l’Autriche te rendra ta liberté personnelle. Si la chose arrivait, ce serait presque un miracle. La représentation de tes opéras à Vienne est un fait qui atteste une tolérance exceptionnelle, étant données les habitudes du pays. En demander davantage, c’est demander l’impossible, selon moi. Si tu n’as rien à attendre de l’Autriche au point de vue politique , tu n’as pas mieux à espérer de Paris ou de l’Italie au point de vue de l'art. La représentation de tes ouvrages en français ou en italien ne peut être considérée que comme un «pium desiderium» ou comme un canard de journal.

Parfois je suis surpris de voir (pardonne-moi cette franchise) que tu te fais illusion sur ce point et que tu ne veux pas reconnaître une chose: c’est que, même si l’on arrivait à faire jouer le « Tannhæuser » à Paris ou à Milan (je 11 e parle pas de Londres, où une bonne troupe d’opéra allemande aurait des chances de réussir), cette représentation aurait lieu dans des conditions tout à fait défavorables pour toi. L’Allemagne est, pour plusieurs années encore, le seul vrai terrain qui convienne à tes œuvres. Elles y prendront des racines de plus en plus profondes et dépasseront tout le reste. Ne te laisse pas dérouter par toutes sortes de bavardages et garde ta légitime fierté.

Ce soir je pars avec la princesse et sa fille pour les montagnes du Tyrol. Adresse-moi ta prochaine lettre à l’Hôtel de Bavière, à Munich, d’où on me l’enverra. Pour le moment je ne puis pas te fixer l’endroit où nous ferons un séjour un peu prolongé. Vers le 20 septembre nous repasserons par Munich, et nous serons de retour ici pour le 1 er octobre au plus tard.

Si tu peux trouver une heure de loisir, écris-moi pourquoi

tu n’as pas voulu rester quelques jours de plus à Zurich, où je comptais aller te voir au plus tard le 20 de ce mois. Plusieurs affaires (dont je me suis occupé surtout sur la prière du grand-duc) et la fête du centenaire de l’université d’Iéna, qui a eu lieu le 15 août (fête à laquelle j’avais accepté de diriger l’exécution d’une de mes compositions) m’ont empêché de quitter Weimar plu3 tôt.

Quoi qu’il en soit, reçois l’assurance de l’inaltérable et fidèle attachement de celui qui t’aime de tout son cœur.

Weimar, le 26 août 1858. F. Liszt.

Venise, le 12 septembre 1858.

Cher Franz, je viens de recevoir une lettre de toi datée du 26 du mois dernier et qui est restée à Genève jusqu’à présent. Elle m’apprend que tu es tout à fait dans mon voisinage; aussi j’espère que je n’aurai qu’à te dire que je suis ici pour être sûr de recevoir ta visite. Tu n’as qu’à

descendre ce côté-ci des montagnes du Tyrol, et tu seras près

de moi. Comme j’aimerais pouvoir te répondre de vive voix

sur tout, même sur les suppositions bizarres que tu fais à

propos de mes vues sur l’Italie!

Viens vite. Mille amitiés de Ton R. W.

Canal grande, Palazzo Giustiniani, Campiello Squillini,

N° 3228, Venise.

Venise, le 27 septembre 1858.

Palazzo Giustiniani.

Campiello Squillini, 3228.

Très cher Franz, ta lettre du 23 ne m’a été envoyée de Genève ici que fort tard; elle m’apprend que tu es dans mon voisinage: tu parles des «montagnes du Tyrol*. C’est ce qui m’a fait espérer que je pourrais te voir et te parler bientôt. Les quelques lignes écrites dans ce sens que je t’ai adressées

à THotel de Bavière, à Munich, te sont-elles parvenues à temps? J’en doute, puisque je n'ai reçu ni ta visite ni ta réponse. Je crains donc que mon désir de te dire de vive voix ce que j’ai à te communiquer, ne se réalise pas, je ne t’écris donc que ce que je crois nécessaire pour t’expliquer quelques points restés obscurs pour toi. Au fond, cela ne saurait être grand’chose. Tu avais à prendre part à des fêtes universitaires, etc., qui m’ont paru, pardonne-moi le mot, terriblement banales. Je n’ai pas insisté davantage auprès de toi; mais, je l’avouerai franchement, en apprenant enfin que tu voulais venir à Zurich le 20, cette nouvelle m’a laissé indifférent.

Dans ma dernière lettre de Genève, où je te parlais aussi des renseignements rassurants donnés par le ministre plénipotentiaire d’Autriche à Berne, je me suis étendu plus longuement sur mon désir de choisir Venise comme lieu de séjour. Je cherche le repos, l’isolement complet et durable, qu’une grande ville seule peut m’assurer, des rapports absolument négatifs avec le monde extérieur et avec mon entourage, des loisirs et un état d’esprit qui me dispose au travail.

Je ne réfuterai pas tous tes arguments contre des représentations de mes opéras en Italie, etc. Je ne sais pas ce qui a pu te donner l’idée singulièrement fausse que l’ambition ou la gloriole m’attirait en Italie. Je choisis pour mon séjour une ville italienne parce que je déteste Paris, parce qu’ici je puis me croire sûr d’échapper à tout contact avec le monde de l’art, ce qui m’était impossible même à Zurich et m’avait fait prendre depuis longtemps cette ville en grippe. Si des journalistes voient dans mon séjour à Venise une ruse de guerre destinée à me rouvrir peu à peu les portes de l’Allemagne, ils sont dans leur rôle; cette explication est à la hauteur de leur esprit et de leur intelligence. J’espère que tu ne persisteras pas à me prêter des intentions pareilles. Comme ville autrichienne, Venise n’existait pour moi qu’en tant qu’elle ne fait pas partie de la Confédération germanique et que j’espérais pouvoir y trouver la sécurité. L’événement m’a donné raison.

Malheureusement je n’ai pu empêcher mon hôte vénitien d’aller répéter partout que je demeurais chez lui et d’appeler ainsi, plus vite que je ne l’aurais voulu, l’attention publique sur ma présence à Venise. La police, qui a redemandé mon passeport, me l’a rendu toutefois en disant que je pourrais prolonger mon séjour sans être inquiété. Puis-je voir dans ce fait le résultat de l’intervention que j’avais sollicitée du grand-duc? Je l’ignore.

Tu seras bien aise d’apprendre que Venise ne m’a pas déçu dans mon attente: le silence mélancolique du grand canal, sur les bords duquel j’habite un vaste et somptueux palais, m’est on ne peut plus sympathique; je vais tous les jours sur la place Saint-Marc, je me fais conduire en gondole dans les îles, où je me promène ensuite, etc. Tout cela me distrait et repose mon imagination. Plus tard viennent encore les trésors de l’art. Ce monde entièrement nouveau et pourtant si intéressant est plein de charme pour moi. Maintenant j’attends mon piano à queue et j’espère que le mois prochain je pourrai reprendre tranquillement mon travail. Je ne songe qu’à une chose, c’est à terminer «Tristan».

Adieu donc! Accepte ma rectification en ami véritable et bienveillant. Pardonne à mon sérieux; il domine tout mon être, mes vues et mon jugement. Donne-moi bientôt de bonnes nouvelles de toi, et surtout réponds bientôt à cette lettre.

Tout et toujours à toi R. W.

Salzbourg, le 9 octobre 1858.

Très cher Richard, les nouvelles que les journaux ont publiées sur ton compte dans le courant du mois dernier, étaient si diverses et si contradictoires que je ne savais plus où t’écrire. D’abord on annonçait ton arrivée à Vienne; ensuite, cette nouvelle prématurée ayant été démentie, on m’écrivait que tu étais allé à Florence ou à Paris. Enfin j’apprends par ta dernière lettre, que j’ai reçue le jour de mon départ

de Munich, que tu comptes rester pour le moment à Venise et que, du côté du gouvernement, rien ne s’oppose à ton séjour dans cette ville. Je souhaite de tout mon cœur qu’à Venise tu puisses trouver le repos, t’installer d’une manière un peu confortable, reprendre et achever tes travaux. *Fiat pax in virtute tua », dit la prière de la messe, que je te crie du fond de mon âme!

Les renseignements que j’avais pris au sujet de ta sécurité pendant ton séjour à Venise, étaient loin de me satisfaire et ne m’autorisaient pas à te conseiller cette ville comme l’endroit le plus propre à te servir de domicile provisoire. Encore aujourd’hui je conserve quelques doutes à cet égard; mais l’avenir fera voir, je l’espère, qu’ils n’avaient point de raison d’être. Je souffre cruellement de notre séparation, et je soupire plus que je ne saurais le dire après le jour où notre réunion deviendra chose possible! Dernièrement j’ai reparlé au grand-duc de ton affaire; je l’ai conjuré d’employer tous les moyens pour obtenir que tu puisses revenir en Allemagne, et il m’a promis de le faire.

Tu semblés avoir mal compris, dans ma dernière lettre, le passage relatif à la représentation de tes œuvres en français ou en italien. Tu m’avais déjà parlé antérieurement de cette éventualité dans tes lettres, et à la suite de ton dernier voyage à Paris nous avons été amenés à la discuter. Naturellement je n’ai eu d’autre intention que celle de t’expliquer la manière d’envisager la question, sans prétendre aucunement la trancher de mon autorité privée. La reine d’Angleterre s’était même exprimée sur l’opportunité d’une représentation de tes œuvres en italien; il a été plusieurs fois question de Roger comme devant jouer le «Tannhæuser», et tu t’étais entendu au préalable avec Ollivier au sujet des droits d’auteur. Je n’attends pas grand’chose, il est vrai, de tout cela, et je ne suis pas d’accord avec d’autres de tes amis sur l’opportunité et l’utilité de représentations en langue étrangère; que dis-je! je crois qu’il est plus sage de n’attacher pour le moment aucune importance à ces sortes d’entreprises, et je n’essaierai pas de les faire réussir; malgré cela tu n’as pas lieu de me reprocher

de t avoir fait un conte en l’air. En mettant les choses au pis, je me serais simplement trompé; mais même dans ce cas je te prie de ne pas méconnaître on désapprouver mon intention de t épargner des désagréments inutiles. Tu as ta racine dans le sol allemand, non ailleurs; tu es et tu resteras l’orgueil et la gloire de l’art allemand, et, tant qu’à l’étranger la situation du théâtre restera la même, tant que Meverbeer et \ erdi régneront en maîtres, tant que les directions de théâtre, les chanteurs, les directeurs, les journaux et le public subiront leur influence immédiate, tu n’auras nullement besoin de te jeter dans cette mêlée.

Je passe a un autre point de ta lettre, où tu m’as fait presque de la peine, très cher Richard. Je comprends très bien que tu traites de « banales » les raisons officielles qui m ont empêché d’aller à Zurich, et que tu ne tiennes compte ni du jubilé de 1 université d’Iéna, ni des considérations sans nombre qui m ont arrêté (ne fût-ce que pour pouvoir à l’occasion t’être utile dans des choses secondaires). Mais, réflexion faite, tu reconnaîtras que je ne puis quitter Weimar à tout moment, et tu te convaincras que l’ajournement de mon voyage à Zurich n’était motivé par rien de banal. En t’écrivant que je te reverrais le 20 août, je croyais positivement que, dans le cas où tu quitterais Zurich plus tôt, tu me donnerais rendez-vous ailleurs, à Lucerne ou à Genève. Comme tu ne l’as pas fait, j’en suis venu à faire une supposition que je repousse, du moment que tu m’en fais voir l’inexactitude.

En voilà assez sur ce sujet, très cher Richard! Nous resterons ce que nous sommes, des amis que rien ne peut séparer, deux amis véritables comme on n’en retrouvera pas de sitôt!

Pendant la première moitié de septembre, nous avons vagabondé, la princesse, sa fille et moi, dans les montagnes du Tvrol, et nous avons passé quelques jours de solitude complète dans l’Oetzthal. Chassés par le‘ mauvais temps, nous sommes revenus à Munich, où nous avons assisté tranquillement aux fêtes et vu tous les jours notre ami Kaulbach.

Wagner et Liszt, Correspondance. II.

Lachner m’a dit qu’il était en correspondance avec toi au sujet de la prochaine représentation de «Rienzi». J ai entendu encore une fois le «Tannhivuser» a Munich: quant à «Loliengrin», on a dû renoncer à le donner, à cause dune indisposition subite de M. Lindemann. Du reste, depuis que tu m’en as fait entendre plusieurs passages, j’en sais plus long là-dessus que toutes les représentations ne pourraient m’en apprendre.

Pour ne pas abandonner notre premier itinéraire et meme pour que le mauvais temps n’eut pas le dernier mot, nous sommes venus à Salzbourg, et dans une huitaine de jours nous serons de retour à Weimar. J’y trouverai probablement les épreuves de la symphonie de Dante, que je t’enverrai bientôt comme le véritable enfant de mes douleurs.

Quand aurai-je le bonheur de lire «Tristan»? Les Hærtel m’ont informé qu’on est déjà eu train de gia\ei la partition pour piano. As-tu déjà fixé l’endroit où aura lieu la première représentation? D’après les on-dit, Carlsruhe compte fermement en avoir la primeur. Dieu ^ veuille que «Tristan» marque la fin de ton exil, comme je l’espère!

On dit que dans le courant de l’hiver «Rienzi» sera donné à Weimar avec le concours de Tichatschek. Auparavant j’irai à Dresde, où j’ai promis à Rietschel de payer ma vieille dette à Weber et d’exécuter, à titre d'exception unique, quelques compositions pour piano de Weber au concert donne a l’occasion de l’érection de la statue de l’artiste (statue dont le modèle a été fait par Rietschel avec une maîtrise incomparable). A cette occasion je demanderai qu’on joue le «Rienzi» au théâtre, et je m’arrangerai en conséquence à Weimar; nous ferons ce que nous pourrons. Sans doute, si j’étais plus en fonds, j’aurais préféré verser en écus sonnants la somme nécessaire pour couvrir la souscription qui est toujours ouverte pour le monument de Weber, au lieu dt jouei aux gens des morceaux qu’ils ont entendus mille fois! Que Weber me pardonne d’être un pauvre diable et de ne pouvoir faire mieux pour lui! Tu m’avais écrit jadis à propos de cette question. Maintenant que le modèle du monument est

achevé, c’est un devoir d'honneur d’en finir et de remplacer le plâtre par le bronze.

Écris-moi bientôt à Weimar et dis-moi comment tu te trouves de ton séjour dans la ville des lagunes. Ch. R. est probablement avec toi. Fais-lui mes amitiés et dis-lui que j’approuve sincèrement les sonates qu’il a publiées chez Hærtel.

Compte sur l’attachement cordial et inaltérable De ton

F. Liszt.

Venise, le 19 octobre 1858.

Cher et tendre ami, merci! Il n’y a plus que ta belle amitié qui puisse me faire impression. Tu me la donnes, tu me la prodigues dans toute sa pureté.

C’est avec une patience extrême que j’envisage mon sort extérieur et que j’attends des années de lucidité, d’équilibre et de paisible activité. Je me suis mis à aimer mon travail plus que jamais; je l’ai repris depuis peu; mon esprit produit sans effort, c est comme un fleuve qui coule doucement.

Dans tous mes rapports avec le monde qui souffre, mon seul guide, mon seul mobile, c’est la pitié. Je n’ai qu’à m’y abandonner sans réserve pour triompher de toutes mes soufrances personnelles.

Enfin j’ai mon Érard. Il est dans une grande salle bien sonore qui me sert de cabinet de travail. C’est là que je compte achever «Tristan» cet hiver. Très cher, j’ai fini le piemier acte de cet opéra; fais-toi donc donner en bonnes feuilles par les Hærtel la partition qui est déjà gravée. Pendant que je composais le deuxième acte, que je venais d ébaucher rapidement, j’ai été interrompu par des visites. A l'heure qu'il est, je l’ai repris: il sera très beau; je l’aurai terminé pour la fin de cette année au plus tard et livré à la presse. Jusqu'au mois de mars j’aurai expédié le dernier acte; si tout marche à souhait, j’assisterai vers Pâques à une première représentation. Tu sais comment il est arrivé finalement, grâce à 1 intervention d’Éd. Devrient, que le grandis*

duc de Bade a acquis des droits sur cet ouvrage. 8 il réussit à obtenir que je puisse venir à Carlsruhe pour la représentation, elle aura lieu dans cette ville. Mais je ne fais pas de cette perspective une question de vie et de mort: je puis attendre.

Venise continue à me convenir parfaitement. Mon choix, tout instinctif, a été très heureux. La solitude dans laquelle je vis ici m’est aussi agréable que possible. Je vois assez de choses pour distraire et reposer mon imagination, rien ne vient me troubler. Ce qui met le comble à mon bonheur, c est que dans ce paisible asile mon premier regard a pu rencontiei ton image, belle et radieuse ainsi qu’elle m’apparaît dans ta dernière lettre. Sois béni, mon cher, mon noble, mon unique ami! Que te dirais-je de plus? Tu sais tout ce que j’entends te dire par là.

Salue la princesse et la chère enfant; dis-leur de ne jamais me garder rancune de rien au monde, et recommande-leui de m’aimer tant qu’elles pourront.

Puissent ces lignes te faire autant de plaisir que les tiennes m’ont donné de bonheur!

Adieu, et sois bien convaincu que je te rends largement

ton affection! ^ to1

Richard W.

Si cette lettre t’arrivait pour ta fête, combien je serais heureux ! !

Venise, le 23 octobre 1858.

Très cher Franz, j’étais convenu, le 21, avec R. que nous nous unirions pour te souhaiter une bonne fête. Voilà qu il arrive le 22, et me dit qu’il vient de t’envoyer une dépêche. Cela demandait une bonne vengeance; aussi l’ai-je emmené dîner place S 1 Marc; je lai traité aux huîtres et au champagne, pendant que sur la place une musique militaire nous

jouait parfaitement l’ouverture de «Rienzi». Nous avons bu a ta santé et passé ainsi une soirée charmante.

Ce dont il fallait t'informer par un rapport authentique!

A toi R. W.

Venise, le 26 octobre 1858.

Très cher Franz, on vient de m’écrire de Munich qu’on ne jouera pas le «Rienzi* sous prétexte qu’il fait naître des scrupules religieux. J’ai besoin d’argent, de beaucoup d’argent pour me maintenir honnêtement dans la position difficile où je me trouve; aussi je cherche de tous les côtés un endroit où je pourrais faire une «petite affaire». Je viens d’offrir le «Lohengrin» à la direction de Cassel. Si tu peux me donner un coup d’épaule là-bas, fais-le!

Je n’aimerais pas à écrire moi-même à Cobourg, où Ton me néglige évidemment. N’as-tu pas quelqu’un qui puisse agir à ma place et me faire acheter bientôt le «Lohengrin» (ou bien le «\aisseau fantôme*]? Cherche donc et viens à mon aide selon ta vieille habitude!

Mille amitiés de r fon

Très cher Richard, la dépêche télégraphique de R., du 21 octobre, a été accueillie par des acclamations joyeuses; quant à ta lettre, qui est arrivée le même soir, elle a été pour moi le plus riche des cadeaux, car elle m’a fait entrevoii ton retour au calme et à l’apaisement. Puisses-tu bientôt te remettre avec plaisir à ton travail! Le «Tristan», dont je ne connais pas encore une note, est en très bon train, je l’espère. D après ta dernière lettre j’ai prié les Hærtel de me prêter à 1 occasion la partition, pour quelques jours, quand le graveur n en aura plus besoin. B. m’en parle dans une lettre ou il témoigne une joie qui va jusqu’à l’extase.

Je mettrai à profit ce que tu m'as dit à propos des représentations du < Loliengrin», du «\ aisseau fantôme» et de c Rienzi» à Cassel, à Gotha et dans d’autres villes. Je n’ai pas besoin de répéter que j’y travaillerai de toutes mes foices. Tu recevras prochainement une lettre de mon chef et ami Dingelstedt, au sujet de «Rienzi». Il est question de donner cet opéra ici au mois de janvier. Veuille, je te prie, répondre à Dingelstedt avec quelque politesse; ne te formalise, pas de cette observation. En ce qui concerne les représentations de tes œuvres, je tiens à disposer Dingelstedt encoie plus favorablement et à continuer de marcher d’accord avec lui. La coopération amicale de D. est importante pour moi, non seulement à cause de «Tristan», qui ne rencontre pas de difficulté et dont la représentation coïncidera avec ton retour en Allemagne, comme je l’espère et le souhaite ardemment, mais surtout au point de vue de la représentation des «Nibelungen» , qui sera toujours le but suprême auquel nous tendons. Les droits d’auteur qu’il peut t’offrir pour «Rienzi» et prélever sur la caisse du théâtre, ne sont guère élevés (25 louis); pourtant je te conseille de les accepter, en me réservant de te faire obtenir plus tard une petite gratification dont la cassette particulière du grand-duc fera les frais.

Je voudrais faire venir Tichatschek pour les deux premières représentations de «Rienzi», ce qui sans doute augmenterait passablement les frais. Je me suis beaucoup attaché à cet artiste, et je souhaiterais qu’à cette occasion il fût l’objet d’une distinction de la part du grand-duc.

Samedi dernier nous avons donné la «Komala» de Sobolewskî. Je 11 e sais pas si tu as eu entre les mains la petite brochure intitulée «l’Opéra, non le Drame», qu’il a publiée l’année dernière comme une sorte de sauf-conduit pour son opéra. On y trouve cette belle comparaison: «Les paroles ne sont que les grains d’encens fragiles et transparents, mais la mélodie est le doux parfum qui s’échappe des nuages de fumée quand ces grains se mettent à brûler». Je ne puis être d'accord avec lui sur bien d'autres points, surtout sur le déplacement de la négation , par lequel il cherche tout de

suite à se distinguer de toi: il termine sa brochure par ces mots: «Wagner dit: non Vopéra , mais le drame ; moi, je dis: ropéra , non le drame ». En tout cas sa «Komala» vaut mieux que sa conclusion, et cet ouvrage est bien supérieur à sa théorie. Il renferme bien des choses qui te plairaient et pour lesquelles il s est inspiré incontestablement de «Lohengrin». Sobelewski a commencé par écrire la «Komala» en trois actes et 1 a fait représenter sous cette forme à Brême. Ensuite, pour rendre hommage à ta théorie sur l’opéra, et probablement aussi pour complaire à la critique qui a soif de contrastes et de grands airs, il y a ajouté encore deux actes où il a placé quelques mélodies qui se chanteraient avec succès dans un salon et qui frisent les airs de la reine dans les « Huguenots », plus un chœur de buveurs absolument indispensable. Sur sa demande j’ai conservé les cinq actes à la première représentation, mais à la seconde j’ai bravement supprimé cette division qui n’avait pas sa raison d’être. Je me permettrai même de changer la fin de son ouvrage, qui est une réminiscence de ton finale du deuxième acte de «Tannhæuser» : «a Rome», et du dernier acte de «l’Iphigénie en Aulide». De cette manière cet opéra se présentera sous la seule forme qui lui convienne; il pourra être considéré comme une belle fantaisie musicale aux allures nébuleuses, aux contours brumeux, qui sera bien en harmonie avec la poésie d’Ossian.

Pour ton amusement particulier je t’envoie ci-joint quelques motifs de la «Komala», que j’ai relevés à ton intention.

Au milieu de novembre paraîtra sur la scène d’ici un opéra comique, paroles et musique de Cornélius, «Le Barbier de Bagdad», composé d’après le conte des «Mille et une Nuits». Il y a dans la musique beaucoup d’esprit et d’originalité; 1 auteur a du style et se maintient avec une sûreté extraordinaire dans la noble région de l’art véritable. Je compte sur un très bon résultat. Immédiatement après on attaquera le «Ilienzi».

Excuse-moi d être resté si longtemps sans t’écrire. J’ai toutes sortes d affaires et de correspondances sur les bras;

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