AU DUC DE MAYENNE
Sully, 27 août i:i86.
Monseigneur, jugés si mes services doibvent estre récompensés; j'ay tousjours pris party soubz ceux de vostre maison depuis Moncontour, Issoire, La Charité, Moullins, Dormant et Dau[)hiné; je vcms ay servy avec beaucoup d'aiïeelion soubz Monsieur de Guise, je fus blessé à Issoire, à Dormant; après la victoire je Tay veu reiiverser mort abandonné des
siens, Monsieur de Biron tesmoing du service qu'il resceut de moy . J'avois en Dauphiné l'œuil et le cœur sur vous, résolu à vostre opinion pour n'abandonner La Meure, vos principaux chefs conseillans le contraire; vous sçavez ce que je filz aux bastions et à Taliard l'année Mv*" soixante sôze, vous m'emploiates pour les lignes; j'estois des lors vostre serviteur, plein d'olTre contre vos ennemis favorisés, n'estant des moindres près d'eux que j'ay desdaigné pour vostre suget. Le Roy faisoit cas de moy sorty d'ung sien serviteur, me présumant héritier de son alTection, désiroit accroistre ma fortune qui prit coup par vostre amictié ou zèle de religion ou autre respect vous ayant fait armer; informé non de la cause mais de vostre alTection je me suis précipité à yeux clos quittant le Roy, mère, frère, [)arentz, [)aïs et biens, pouvant dire avoir esté la porte par lacjuelle vous avez fait entrer en ce pais. Vostre amitié manquera elle à moy? Ayant pour cest elTet la hayne de tous, j'ay est:ibly vostre fortune et ay ruyné la mienne; je suis librement sorty des places pour vous y mettre poui' avoir esté vostre serviteur; je suis tombé en l'exliéniilé des malheurs assés préveiis par moy» vous en ayant parlé plusieurs fois. Si m'eussiés entretenu deux eenlz hommes promis, je Ifs eusse évités. Dieu m'en a tiré renply de plus grandiî ardeur de vous servir. Il vous a mis en main Auxonne oùje vous su[)pruî me restablir selon vos i)romesse8, me rtiidri' ma cliarge, si je vousay servy n'estant obligé. (Jue leray-je si vous faites pour moy, sinon d'hasarder plusieurs lois ma vye pour vostre service duijuel je seray insé[>arable? Mes ennemis secrctz m'ob-
jectent que j'ay branl'j au conuiiancement des armes; je l'aclvoue, le président vous voulant deslier des promesses faites avec quelques soupçons causèrent (sic) ce malheur. Combien de liens , combien de promesses faites du depuis ont esté tenus par vos ennemis qui admireront les manquemens venus de vostre part ; depuis lesquels je suis demeuré ferme avec désir de mourir vostre serviteur; ma prise en faictfoy. Hz m'accusent d'ung petit mal, aveuglés de celuy qui les accable. Qui ne sçait l'intelligence qu'ilz ont avec le Roy? Monsieur le Cardinal, Madame de Montpencier journellement l'escrivent que l'on ne doibt mettre Auxonne entre les mains du baron. Ces disputes ordinaires en la province de Piosne et d'autres sont qui veult empescher la dissolution de Testât, l'expliquant à la grandeur de Monseigneur vostre frère quand ilz sont pressés par les rapportz de dire oultre ce qu'il pense; son intelligence, ses goûtes son impuissance de porter armes, à quoy il est résolu, vous rendent cesle place suspecte. Il est à Sa Majesté et à Monseigneur vostre frère. Qu'il le récompense en son gouvernement non à vostre préjudice, osant affirmer avec vérité que seroit ung commancement de ruyne ; vous me la pouvés rendre a vostre gloire; rutilitc vous y contraint, vostre parolle vous ol)lige, vostre réi)utation vous y semond, et l'amitié, tel que vous estes il vous est impossible do manquer, vous y appelle. Vous congnoissés le pais, vostre domination baye, infiny contraire ne vous restera que le baron, impotant, inutiile serviteur du Roy et de vostre frère et non de vous. Le masque enlevé, la faveur est barrée; vous avés
besoing de gens d'entreprises; les provinces ne se possèdent par forteresses, mais par les hommes, .ray douze lettres et mémoires par lesquels vous me promectés me restablir en ma charge qui nous sont secrètes, me promettant que le baron de Saulx n'est que gardiateur. Si vostre incUnation est telle, il vous est facille donner récompense ausdit baron qui possède ce qui n'est sien. Que je sois incontinant remis dans le chasteau sans que le Roy ni les habitans s'en apperçoivent; Sa Majesté trouvera tout bon à la fin. Monseigneur vostre frère m'a dit que c'estoit le moindre de ses soucis que le Roy le treuve mauvais. Si vous n'avés pas volonté de m'y remettre comme vous me Tavés promis, je suis contraint de vous laisser me retirant chez moy contrevenant au service et amitié vouée, de laquelle j'ay pris toile habitude que c'est me perdre moy mesme. Quelle excuse vallable si vous allégués le Roy à ceste particularité qui vous importe peu? Je l'ay quité du tout pour vostre service. Il a asseuré Madame la maréchalle de Tavanes qu'il ne me vouUoit oster mon gouvernement, que c'estoit vous. Vous pourries alléguer la difficulté d'en sortir le baron; il n'y oseroit penser et se contentera à ce que vous voudrés de la foy promise à ceux d'Auxonne. La voudriés vous tenir à vos ennemis pour la violer à un ami? C'est la crainte et erreur de IMuvault avec l'argent, non vos promesses, qui ont fait rendre la place; Dieu soit tosmoiiig avec tout le monde si j'ay servy à ceste redilion; mes amis tiennent ma charge inséparable de mon honneur, sans leipiel je ne veux comparoir devant vous. Pour ne rien déguiser, je ne peux ser-
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vir sans ma charge . J'eusse bien pris dix mille escus olTerlz de Monseigneur de Guise et ne vous estre serviteur; mais j'aimerais mieux la mort. Les remises et longueurs me sont interdites. J'ay moings de fortune qu'à ma naissance, si vous me laissés. Je vous supplie de me résoudre, (jui est ce que je désire le plus de vous, vous jurant Dieu, si vous faites pour moy, je mourray vostre serviteur, exposant mon bien et ma vie à jamais pour vous et serois méchant et misérable si je pensois jamais de faire le contraire, vous suppliant de croire ce porteur de ce qu'il vous en dira de ma part comme moy mesme, priant Dieu, Monseigneur, vous donner très heureuse et longue vie.
De Suilly, le xxvii» d'aoust 1586.
Vostre très humble et obéissant à vous faire service,
Le Vicomte de TAVANES.
Libl. Nul. — Fonds français. — Ms. 172S1, f. 80.