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Correspondance des terroristes de 93: précédée de quelques mots sur la situation actuelle

Au moment où la Révolution va tenter son orand assaut contre la société, et où nos déchirements donnent aux hommes de désordre une confiance qui n’est peut-être que trop justifiée, je crois devoir mettre sous les veux du public un travail instructif sur les inventeurs de la belle devise : Liberté, Égalité, Fraternité ou la mort! Sur cette pléiade livide qui luit si terriblement dans l’histoire contemporaine, et qui a donné le jour aux auteurs de la doctrine démocratique et sociale. J’avertis les journaux rouges qui ouvrent déjà la bouche pour crier à la diffamation, à la calomnie et à l’œuvre de police, qu’ils vont perdre leurs peines. Mon travail n’est que la réimpression de pièces écrites de la propre main des terroristes, pièces qui éclairent Pâme de ces grands citoyens d’une clarté inexorable. Je vais réimprimer simplement les correspondances saisies au 9 thermidor chez Robespierre et ses complices. Selon moi, jamais acte d'accusation plus accablant ne sera fait contre les démons de 93. En entendant parfois glorifier l’époque de sang, même en pleine ]

chambre, je me demande toujours si le rapport de Courtois n'existe plus dans aucune mémoire, ni dans aucune bibliothèque, que personne ne l’ouvre et n’en fait éclater quelque foudroyante réponse. Là, en eflet, se trouve toute la vérité sur la terreur. Il ne faut pas cinq minutes de cette lecture pour voir tomber, et tenir à jamais pour un monument d’effronterie sans pareille le panégyrique d'hommes qui ont pris soin de se peindre eux-mêmes sous des couleurs que n'auraient pas trouvées leurs plus mortels ennemis.

On va voir que rien n’est vrai dans le beau côté qu'on attribue à ces hommes, dans leur prétendu rôle de sauveurs sombres, de stoïques instruments de la Providence. Ils n’ont rien sauvé, ils n’ont que détruit; s’ils ont saigné la France aux quatre veines, n’ayez pas la sottise de croire que c'était pour la régénérer : c'était pour se bâtir ou se conserver un pouvoir exécrable. Il n’y a pas eu, dans une époque où la crainte de la mort n’existait plus, de lâches comme ces tueurs qui affectaient l'impassibilité; il n°y a jamais eu rien de si vil que le cœur de cette tourbe qui prétendait dicter de nouvelles lois à Phonneur français; il n’y a fias eu de coquins immondes et de voleurs éhontés comme ces Caton qui allaient déclamant à tout propos «que la vertu et la probité étaient à l’ordre du jour. » On trouvera, dans telle des pièces que je réimprime, des choses qui font porter la main au front pour s'assurer qu’on west pas sous la grifle d’un cauchemar. Toutes témoignent d’une bêtise infâme, d’une férocité sauvage ou d’une sorte d’ambition fétide inconnue jusqu'alors.

Au milieu d’un verbiage qui fait pitié, le hideux surgit à chaque instant et donne le frisson. On cherche à retrouver dans ce fratras quelque chose de l’ancien caractère national, quelques traits de grandeur et de générosité, rien ! Le sang et la boue apparaissent partout! Par-ci, par-là, la conscience arrache un cri timide, élouffé aussitôt par un hurlement du monstre révolutionnaire. Le renversement absolu des règles divines et des lois morales s’est opéré; les choses vont jusqu’à ce point qu'il faut dénoncer son meilleur ami pour paraître bon citoyen, étouffer toute pilié pour avoir le droit de parler

d'humanité, et dire du bien de la guillotine sous peine d'être guillotiné.

En lisant ces documents, tenus jusqu'ici dans l'oubli ou ignorés, plus d’une voix honnête demandera, je le crois, qu'au lieu de mettre simplement en livre, on développe en larges affiches et placards, sur chaque pan de mur, ces jugements sans appel portés contre eux-mêmes par les plus grands criminels de l’histoire.

Le conventionnel Courtois, chargé du dépoüillement des pièces en question, a rédigé à ce sujet un rapport que je ne crois pas devoir reproduire; pour la forme, c'est un échantillon beaucoup trop réussi de cette rhétorique fatigante que la fureur de l'antique avait mise à | la mode; pour le fond, c’est plutôt une diatribe jalouse | contre le comité du salut public qu’un rappel bien sérieux aux principes d'humanité et de raison. Excellent

peut-êlre pour l’époque où il parut, ce rapport est loin d'être suffisant aujourd’hui; il ne répond pas à beau coup près aux impressions qu'inspirent les pièces ana- Iysées, lesquelles, au reste, parlent assez haut d’ellesmêmes pour pouvoir se passer de commentaires.

Ne voulant pas recommencer le travail de Courtois, je vais faire précéder les lettres d’un simple aperçu de la situation actuelle; cette esquisse aidera, je l'espère, à l’enseignement que doit porter Pouvrage; elle montrera que l’époque maudite, déjà réflétée dans quelques faits contemporains, reste, à n’en pas douter, l'idéal des républicains qui pensent le mieux représenter leur parti.

Quand je vois les chefs officiels de la démagogie prendre des airs d’indignation et se signer au mot d’échafaud, je ne puis m'empêcher de hausser les épaules; non pas, mon Dieu, que je suspecte tout-à-fait leur bonne foi; la plupart ne sont rien moins que des sauvages, et comprennent certainement qu’il y a mieux à faire pour convaincre les gens que de les guillotiner; mais sait-on bien ce que deviendront ces grands hommes au milieu de la genèse rouge? Est-il quelqu'un pour s’imaginer aujourd’hui que les Lamartine, essayant d’abattre le drapeau rouge après une révolution socialiste, ne seront pas lapidés sur l'heure? Est-il un bonhomme assez naïf pour croire que, le lendemain d’un nouveau 24 février, il n’y aura pas des guirlandes de cadavres aux lanternes? Oui, les beaux parleurs, je le présume du moins, essaieront d'arrêter le tigre démuselé; car ils comprendront qu'il va perdre leur cause dès le premier jour, mais on verra

se, % eu.

comment ils seront écoutés. Les chefs de bandes qui auront dirigé le combat et remporté la victoire, demanderont du sang, du pillage, et ils en auront, car leur pouvoir sera absolu.

Je vois, à ces mots, l'état-major socialiste se hérisser. Oh! calmez-vous, illustres patriotes, vous n’en serez pas de ces chefs. Citoyen Lagrange, la badauderie en blouse peuts’amuser encore à vous faire des ovations burlesques, à l'anniversaire du 24 février, mais les purs du faubourg ont porté leur jugement sur vous: vous n'êtes décidément qu'un triste sire, bon pour pleurnicher et rabacher des sottises sentimentales; n'allez pas vous aviser, un jour de révolution, de prècher les héros à bras nus, car ils pourraient bien casser votre grand geste d’un coup de crosse de fusil. Vous ne serez pas non plus de ces capitaines de rues dépavées, maître Michel, l'avocat; vos quarante mille livres de rentes , et votre vieille habileté de palais ne vous permettront pas de vous fourrer, comme le ferait un gueux ou un sot, au milieu d’affaires malsaines qui peuvent, à la rigueur, vous envoyer faire de lPéloquence à Nouka-Hiva. Ni vous, citoyens Baune et Joly, qui aurez trop bien déjeuné le matin et quiirez vous coucher pendant qu’on se battra, comme vous l’avez déjà fait plusieurs fois. Ni vous, monsieur Crémieux, croquemort de la Monarchie et véritable géniteur de la République, si l’on s’en rapporte à la ressemblance; vous laisserez les dogues des faubourgs éventrer la société sans avoir assez de cœur pour les suivre ou les retenir. Ni vous, fier colonel Charras, généralissime du National,

parce que le bataillon de bourgeois sans cervelies sur lequel vous comptez, sera noyé à l'instant dans des flots de canailles qui lui donneront l’épouvante ou le dégoût. Ni vous, pauvre M. de Girardin, qui vous donnez tant de peine pour monter votre commandite républicaine. Si votre araignée vous poussait jamais à aborder la tribune avec votre pistolet de poche révolutionnaire, comme vous nous en avez menacés; il se trouverait probablement quelque tourlourou brutal pour vous répondre avec un argument d’un calibre un peu plus fort. Ni même vous qui allez causer discrètement aux barrières avec les frères, citoyens Greppo, Chollat, Valentin, Miot, Bruys, etc., vousn'êtes pas hommes, malgré vos mentons à tous crins, à sauter les premiers sur un fusil; vous dites qu'il faut que le peuple commence d’abord, parce que, selon vous, il connaît son heure mieux que personne, et parce que, selon moi, cela dégage votre responsabilité et éloigne le moment d’une lutte que vous considérez au point de vue de la perté des 25 francs.

Conformément à vos désirs, la populace, non pas le peuple, descendra quelque beau jour, sans avertir personne ; et, comme vous n’avez pas la grande confiance que vous affichez, votre rôle dans lPaction aura quelque chose de douteux qui vous fera regarder de travers par les patriotes qui auront mangé de la poudre. Je ne parle pas de vous, qui êtes des hommes de responsabilité, wénéraux Cavaignac et Lamoricière ; s’il fallait croire que votre épée pourra jamais se mettre au service de la voyouterie parisienne que vous avez si rudement menée

TT en 1848, ce serait une pitié pour vous, car la victoire vous pèserait plus que la défaite , et une profonde honte pour tout ce qui a du patriotisme en France.

D'ailleurs, que vous soyez ou non de l'affaire, vous tous que je viens de nommer, que bien d’autres, qui s’exténuent à mériter leur brevet d'amis du peuple, y soient également , cela n'empèêchera pas que les vrais maîtres, après l'affaire , ne soient tout autres que ceux qui sont désignés ou se désignent eux-mêmes d'avance. Le public ne sait peut-être pas que M. Philippe, le tail- Jlandier du faubourg Saint-Antoine , a sa nomination de prélet de police en poche. M. Philippe , quoique capable de faire pendant à M. Caussidière, fera bien de veiller aux concurrents, surtout à M. Miot, le montagnard, qui s’exerce au métier depuis quelque temps, et à M. Ducoux, l’ami de la Constitution, qui regrette fort la place depuis qu'il l’a occupée. Ils sont nombreux, les aspirants à cette place appétissante ; chacun veut avoir l'honneur de saisir le premier le fameux livre rouge qui lui livrera le nom des traîtres, et puis d’être investi de la douce fonction d’empoigner les aristos. La médisance prétend que la manipulation des infâmes fonds secrets ne laisse pas aussi que de séduire un peu les patriotes. Au reste, il est une foule d’autres emplois qui ne resteront pas vacants faute de dévouements pour les remplir ; l’on sait notamment que la modestie de M. Boichot ne s’effraiera pas du ministère de la guerre qui lui est destiné.

Riez, excellentes gens du parti de l’ordre, hochez la tête, gros bonnets du National ou de la République;

sad 2N ;déts

dites-vous bien que cela est une folie impossible. Je ris aussi, moi, de votre sotte placidité. Je vous dis que, non seulement cela est possible, mais que c’est inévitable; je vous dis que, la rouge arrivant, vous reverrez des généraux comme Rossignol, qui ne savait pas lire; des com— missaires extraordinaires comme Collot d'Herbois , le comédien, qui répondait par la guillotine aux sifflets de son ancien parterre; des forcénés comme Lebas, donnant pour mot d’ordre : pillage et horreur; et des gre— dins stupides comme Gatteau, qui portait une guillotine gravée sur son cachet. Je vous dis que vos maïtres et les nôtres seront des scélérats sortis de bouges où jamais honnête homme n’a mis le pied, des brutes à la lèvre noire de vin et de poudre, qui se rueront sur vos fem— mes, vos biens et vos choses les plus chères, avec la fureur d’une bête affamée et en rut. Vous ne savez pas cela; je le conçois; aussitôt qu’il se fait un peu de calme à la surface, vous croyez n’avoir plus qu’à dormir au soleil et qu’à vous laisser aller à la vie. I faudrait pouvoir vous montrer , pendant que les Champs-Elysées déroulent leur ruban d’équipages dorés et de femmes éblouissantes, le voyou immonde qui passe en traînant la jambe le long du ruisseau, et marque d’avance la belle duchesse dont la sociale fera son butin. Il faudrait, quand quelques uns de ces maudits s’égarent dans les quartiers riches, entendre les arrêts de destruction qu'ils portent d'avance contre les chefs-d’œuvre d’architecture, d'industrie ou d'art ; il faudrait pouvoir les saisir sur le fait dans leurs bouges des faubourgs et des bar-

DD rières, quand leur âme se met à nu entre deux hoquets vineux.

Il est tel de ces repaires de la populace qui ferait paraître fades les tableaux les plus vitrioliques des Mystères de Paris. Ce ne sont plus là des cabarets étriqués où une demi-douzame d’escarpes viennent s’envelopper

ruisselants

dans l’ombre ; ce sont d'immenses hangars,

de lumière, où tout un peuple est entassé, grouillant,

blasphémant et tenant toujours les lèvres tendues vers l’affreuse liqueur des barrières qui coule à flots de cinq à six comptoirs. Dans ces lieux, on ne parle pas, on bave des paroles; on ne regarde pas, on tâtonne de l'œil, on essaie de faire mouvoir une paupière aplatie par l’alcoof. Quant au raisonnement qui sort de toutes ces cervelles racornies, je laisse à deviner ce qu’il doit ètre. Savezvous ce que la passion bestiale et l'ignorance crapuleuse peuvent inventer d'assez abominable pour le mettre à la hauteur de pareils êtres ? épluchez ce public; il vous tombera sous la main des gens qui ont été à Toulon ou qui en prennent le chemin, des banquiers de tripots en plein air, des rôdeurs qui gitent dans les carrières, des chiffonniers, des équarisseurs, des égoûliers, tout ce qu'il y a d'immonde au physique et au moral. On dira qu'il a toujours existé de ces refuges du crime et de la crapule; oui, mais là où rabattaient autrefois de simples malfaiteurs et des vauriens ordinaires, vous trouverez aujourd'hui des malfaiteurs et des vauriens socialistes. Et c’est chose fort simple, je vous assure, que le socialisme de ces citoyens : c’est l’aristo égorgé et Paris au

2 ff pillage ! Qu’au milieu de ces centres tombe un cri de révolte, vous verrez comme tout ce monde galvanisé s’en ira, d’un air de joie stupide et farouche, décrocher dans quelque coin le fusil rouillé qui doit livrer à chacun sa part d’ennemis et de butin.

Les repaires de cette espèce se comptent par douzaines dans les faubourgs et barrières; mais ce n’est qu’un noyau autour duquel se groupe une infinité de petits taudis, marchands de vin, liquoristes, traiteurs, qui ont tous leur troupe d’invasion et leur proie désignée d’avance. La société est comme-une gigantesque épave que le flot des révolutions pousse au rivage, et que des millicrs de pillards attendent sur la côte avec une frénétique avidité.

Moins hideux en apparence, les mille petits pelotons qui campent dans les cabarets dont je viens de parler, ont une soif de pillage aussi atroce, et se distinguent par une logique patibulaire et des plans de dévastation raisonnée. C’est là qu’on trouve les successeurs de ces fameux dialecticiens qui, avant février, consacrant le principe de la souveraineté du but, décidèrent de se faire une caisse révolutionnaire par le vol. Chaque concilia— bule possède trois ou quatre orateurs qui sont des instituteurs révoqués, des ouvriers savants, où des membres quelconques de la terrible famille des ambitieux de bas étage, des débauchés et des fainéants. À chaque séance, le même ordre du jour se reproduit. La parole est d’abord à ces pauvres hères aux longs cheveux crasseux, qui se griment en messies, et se flattent modestement

Et 10 d’avoir découvert le dernier mot de Phumanité; presque tous ont en poche une petite constitution, très méthodiquement découpée en chapitres, sections etc., et ornée de commentaires à l’avenant. Les sanguins méprisent assez ces rabacheurs; mais le troupeau socialiste se plaît beaucoup à voir des gens de son espèce, les mains noires, embourgeronnés comme lui, parler comme à la chambre et annoncer que l’ordre du jour appelle la discussion de tel article de la future constitution. Il arrive plus d’une fois que l'orateur et son auditoire sont de même force, et que la bêtise convaincue avec laquelle l’un parle et les autres écoutent, atteint les dernières limites du grotesque lamentable; mais, peu importe! les mots de fraternité, de solidarité, d'humanité font leurs cliquetis dans ce fratras, et cela suffit. On supporte done les apôtres, tout en reconnaissant sans trop de gène qu’ils radotent; on les considère comme ces niais de théâtres en plein air, qui sont chargés des bagatelles de la porte. Les sanguins sont les vrais patriotes; les autres se mêlent de parler à la raison, pauvres gens!’ eux parlent tout crüment à la passion, au ventre. Des codes ! des constitutions ! la belle affaire ! s’il faut se soumettre encore aux lois et ne pas abolir la police correctionnelle et la cour d'assises, à quoi bon la souveraineté du peuple, qui est le droit pour chacun de faire absolument tout ce qui lui passe par la tête, sans avoir aucun compte à rendre ? La propriété, c'est Le vol, a dit Proudhon; faisons rendre gorge aux voleurs, dépouillons ceux qui possèdent; et, s'ils résistent, dressons l'instrument de nos pères, le

ne rasoir national ! Quant à un système de gouvernement quelconque, c’est un préjugé; toute règle-est une tyrannie qui gêne la belle allure de l’homme libre ; donc, aucune autorité ! foin des tyrans de toute espèce!

Cette belle invention de l’an-archie, produite également par Proudhon, et, depuis, tambourinée et cornée par les oracles du parti, n’a pas manqué son effet sur le public révolutionnaire; il s’est jeté sur cet appât grossier comme les mendiants se jettent sur les gros sous.

La diète de Londres trouve la chose fort à son goût. Pas de gouvernement, cela veut dire : pas de gouvernement régulier ;.en d’autres termes : dictature! et, comme il faut renouer la chaîne de la tradition, qui compte parmi ses plus beaux anneaux le comité de salut public, Dieu sait s'il y a des vœux là-bas pour le triomphe de ce doux régime, et si MM. Delescluze et compagnie sont {lattés de la perspective de s'asseoir, la pipe au bec, autour de la table du fameux comité, ressuscité sous l’in— vocation de saint Robespierre ! Quand à la plèbe, son instinct de révolte contre tout frein social fui fait naturellement trouver admirable un état de choses où la liberté illimitée, lisez la licence, sera placée au premier rang des règles d'Etat.

Qu’on le sache bien, à l’heure qu'il est, les habiles ont trouvé la fameuse formule, tant cherchée, qui doit frapper chaque esprit, le mot de ralliement sympathique, qui réunira à l’heure du signal les phalanges de l’armée révolutionnaire.

Et, à propos d'armée révolutionnaire, je dirai ici que,

pour les observateurs de la vie démagogique, il n°y a plus aujourd'hui de Cabétistes, de Blanquistes, de Raspaillis- | tes, de Fouriéristes, de Rollinistes, de Proudhonnistes, | ni rien de pareil ; il y a beaucoup de monarchistes et | quelques milliers de républicains; le reste bien épluché, fouillé et tordu ne rendra pas deux bribes de convictions; il ne donnera que des appétits, des passions et d’épouvantables effets d’ignorance. Ce sont des gens qui veulent prendre le plaisir des autres, parce qu'ils disent que leur

tour est venu de iouir;qui veulent s'emparer du pouvoir, | parce qu'ils prétendent que le gouvernement doit être | occupé alternativement par tout le monde et que leur tour de passer hommes d'Etat est arrivé. A tout prendre, si | l'on veut qualifier ces bandes, on les appellera le parti de | la flibusterie politique et sociale. Au reste, une certaine | bonne foi règne dans ce monde; beaucoup de pauvres | diables fort gloutons se figurent que leur droit d’aubaine |sur la société n’est pas douteux. Quant à leurs chefs, je à les ai vus de près, et j’affirme nettement qu'ils ne croient là rien, si ce n’est à leur intérêt. La plupart veulent se créer une fortune jusqu'alors absente; d’autres cherchent à rebâtir une fortune écroulée. Ceux qui n’ont pas besoin

à d'argent, ont soif de pouvoir et de satisfactions d’amour-

propre. Leur patriotisme rétentissant n’est qu'une fausse ! monnaie qu'ils font sonner, à linstar des escros, pour lattirer la confiance et l’exploiter. Ceux dont la position est |établie veulent la maintenir; pour les autres, il s’agit de Ja faire. Et il se trouve que tous, en quête d’un lien so- |lide pour s'attacher la clientèle populaire, Pont: trouvé

PPT CAR dans cette formule fascinatrice : pas de frein, pas de maitres, pas de gouvernement. Comme progrès, cela nous ramène à l’époque où nos pères vivaient de glands dans les forêts; mais la logique socialiste est de cette force. Les malheureux ouvriers que la République fait mourir de faim depuis quatre ans, ne s’exténuent-ils pas à crier que cette forme de gouvernement est la seule qui rende les gens heureux.

Malheureusement pour les docteurs de l’an-archie, cette doctrine dont ils ne voulaient faire qu’un moyen à leur usage, est acceptée très sérieusement comme but par leurs disciples, de sorte que le profit qu'ils s’en promettaient est fortement aventuré. La populace, prenant la formule à la lettre, refuse nettement de reconnaître aucun chef, ni pour le présent, ni pour l'avenir. La république sociale sera un carnaval où les petits prendront des ébals gigantesques, piétinant toutes les hautes positions, se grisant de vin et de sang, et couronnant la fête par une bacchanale furieuse autour d’un million d’aristos égorgés et de la civilisation française réduite en poudre ! Gens de plume et d’intrigues, vous avez trouvé la théorie, voilà comment vos gens entendent la pratique!

Aussi, dans cette multitude de repaires où l’armée révolutionnaire parque ses détachements , la véritable influence, je le répète, est-elle aux hommes d'exécution. Il fallait un programme, en deux mots, parfaitement saisissable à l'esprit et frappant droit à la partie la plus sensible des masses; on possède ce programme; toute dis-

cussion, dès lors, devient inutile, si non dangereuse. En effet, il n’y a que divisions à attendre de ces controverses entre savants en blouses qui ont pour le moins autant d’entêtement, d’amour-propre et de jalousie que des

savants réels. Si l’on s’assemble, ce n’est plus pour jouer

avec la marotte humanitaire, solidaire et fraternelle , c’est

| tout uniment pour arrêter les moyens de mettre la main

sur la société , de se défaire des ennemis et de s’assurer

les dépouilles des vaincus.

Au National, à la République et à tous les roués et

niais qui se récrient de nouveau, je réponds : vous ne

| savez pas ces choses-là, ou, si vous les savez, vous ne les

| avouerez pas; ainsi, que peut me faire votre indignation

| de commande !

Le coude appuyé sur la table de sapin maculé, l'œil

| avidement fixe, la lèvre mauvaise, quinze à vingt flibus-

| tiers démocratiques et sociaux écoutent un des apôtres

du parti. Cet apôtre, c’est quelquefois un grand garçon ) © D bi] 7

| rouge de trogne, aux yeux gonflés, frémissant de ner-

| vure et trahissant un tempéramment vorace et furieux ; plus souvent, c’est un de ces êtres maigres, jaunes, dont

un homme d'Etat disait : «C’est ceux-là que je crains. » gens à la bouche serrée comme un étau, et dont le

| regard a le feu concentré des vautours. Les paroles

oiseuses ont été dites, et l’on en est à ces questions que

| l’on traite à voix basse et en se regardaut entre les yeux. | — Tout le monde est-il prêt? chacun a-t-il sa recette de

poudre , fulmi-coton, poudre blanche ou autre, de: manière à être approvisionné dans la première heure du

ne CE

combat? si l’on n'a pas d'armes, sait-on comment s’en fournir? chez quel armurier, garde national, ou aristo on en pourra prendre? a-t-on des lieux de rassemblement, et sait-on où commencer les barricades? — Tout cela n’est que l’ABC du métier, le pont-aux-ânes des conspirateurs. Mais voici que l’on entre dans le vif du sujet. L’insurgé ne se sent pas en égalité de chances avec le soldat; celui-ci possède l'habitude journalière du fusil, des cartouches fraîches el une discipline qui peut se comparer à un mur contre lequel il s’appuie et qui le tient cloué à son poste ; il faut compenser ce désavantage par des moyens extraordinaires de combat. Le premier de ces moyens consiste en machines et engins de destruction : bombes fulminantes bourrées de mitrailles, bouteilles remplies de poison corrosif, chardons pour écloper les chevaux, mines pour faire sauter les maisons. L’imagination lancée dans cette voie ne tarde pas à se livrer aux inventions les plus sauvages. Si lon sciait les charpentes des maisons pour faire glisser les toits dans la rue et étouffer sous leur masse des bataillons entiers! Si l’on s’emparait des femmes et des enfants des réactionnaires, et si on les plaçait sur les barricades pour empêcher les troupes de tirer! Si l’on débutait par l'incendie de l'Elysée et des ministères ! Et là dessus un citoyen de s'écrier : Pourquoi le feu ne serait-il pas mis dans chaque quartier? Le feu ! Mais sans doute : il faut brüler la moitié de Paris, sonner le tocsin a volée, délivrer les voleurs et assassins, démolir les chemins de fer et télégraphes, couper les tuyaux de gaz, se porter chez

en Î

les principaux fonctionnaires qui seront fusillés ; s’em— parer du livre rouge — le fameux livre rouge! — de x préfecture de police, brûler les dossiers, et pendre tout ce qui sera pris vivant dans l’hôtel! La victoire gagnée, nommer, non pas dans les bureaux de journaux, mais sur la place, à l'élection et par les combattants seuls, un comité de salut publie, qui décrètera sans désemparer les mesures suivantes : Défense de sortir du territoire; création d’un tribunal révolutionnaire pour juger les dignitaires des différentes tyrannies, les bancocrates, malthu-— siens et aristocrates de toute espèce ; rétablissement de la guillotine jusqu'à la paix, comme disait la Convention ; contributions provisoires de quelques milliards sur les propriétaires, en attendant l'abolition complète de la propriété ; expropriation générale de l’industrie et du commerce; les ouvriers s’empareront des usines, magasins et fonds de négoces, qu'ils gèreront sur le mode de l'association fraternelle; destruction du grand livre de Ja dette publique ; fermeture des églises; balayage des brimborions du Louvre et des autres monuments èmproductifs; armement de tous les citoyens sauf les aristos ; et, comme bouquet, déclaration de guerre à tous les princes de l’Europe! cela fait, on reprendra haleine et on avisera pour le reste. Mais il est entendu que le gouvernement direct sera installé sur l'heure. La populace aura toute liberté et tout droit. Les huit codes seront abolis. Il n'y aura de lois que contre les aristos. Ces lois, le peuple réuni sur la place publique, les discutera et les votera par acclamation.

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Tel est le specimen d'une séance révolutionnaire pure. Ce n’est pas là un tableau de fantaisie. Paris, chaque soir, compte dans ses ténèbres plusieurs douzaines de conciliabules pareils. Les uns sont formés de groupes isolés, les autres sont des pelotons rattachés aux sociétés secrètes.

Et, maintenant, admettons la Capitale en éruption, et tous ces repaires vides de leurs bêtes féroces lâchées sur le pavé, veut-on me dire qui aura la puissance de les arrêter? Ce ne sera probablement pas M. Bareste de la République que les patriotes chevronnés traitent impertinemment de Polichinelle. Ce ne sera pas le peloton de républicains à cravaches du National; quoi que ces habiles aient pu faire pour se dépétrer de la responsabilité de Juin 1848; quoiqu’ils aient mis le général Cavaignac en iourrière au Siècle, espérant ainsi fléchir la rancune socialiste : ils sont et restent les mitrailleurs du peuple! et le peuple leur garde une dent furieusement jaune. Ce n'est certainement pas non plus la troupe de jeunes équilibristes de l’Evénement; on permet à cette illustre famille d’executer des exercices amusants sur le tréteau démagogique; mais, en temps de coups de fusils, les parades ne sont plus de mise, et les pasquins ont ordre de rentrer derrière le rideau. Pour ce qui est du Suëcle, s’il déteste la réaction qui a mis ses grands hommes au rebut, il a grand’peur de la Sociale, et il évitera sans doute de se mêler d’affaires où son rôle pourrait bien cesser d’être ridicule pour devenir tragique. Qui donc, encore une fois, viendra dire à cette ménagerie échappée: tout beau!

et, le fouet en main, l’œil foudroyant, la tiendra ram-— pante et vaincue à ses pieds? Les représentants montagnerds, peut-être? Jai parlé plus haut de ces héros postiches ; j’ajouterai ici un seul mot: on se figure qu'ils sont les dominateurs de la plèbe révolutionnaire; ils n’en sont le plus souvent que les esclaves. Tel groupe de barricadeurs obscurs, de libellistes clandestins les fait trem-— bler et leur impose ses plus odieux caprices. Au jour de la lutte suprème, on leur fera place dans l'état-major, à la condition de rouler comme les autres dans le torrent qui couvrira Paris; s’il se roidissent el regardent en arrière, malheur à eux!

La troupe de chefs improvisés sortis des antres de Paris sera grossie, aux premières heures, d’un renfort terrible : trois cents commandants de barricades sont à Londres, en Suisse et à toutes les frontières, guettant un signal promis, et se tenant prêts à bondir au milieu de Paris, soulevé. Voilà des gens qui seront écoutés et qui traîneront les foules sur leurs pas; car ils prendront le fusil ; ils montreront leur tête sur les barricades et ils

n'auront pas peur de dire que c’est l'heure où la société:

va s’engloutir dans le néant!

Je ne fais pas du Spectre rouge. Cherchez la pensée révolutionnaire où elle est, c’est-à-dire dans les sociétés secrètes, les lieux de rendez-vous de la populace, les proclamations anonymes et les élucubrations des réfugiés, vous trouverez le même programme partout. Avezvous retenu les maximes de la Némésis, de l'Union des communes, des bulletins du Comité de résistance, des.

ss 9 =

manifestes des proscrits de Londres, etc? Tout cela suinte le sang, respire le pillage; et pourtant le dernier mot n'est pas dit dans ces factums; car, dans une pièce écrite, certaines réticences paraissent toujours nécessaires, même aux plus fougueux.

Il faut donc tenir ceci pour parfaitement ‘avéré: à la prochaine insurrection, la canaille démagogique prendra de gré ou de force la direction du mouvement; en cas de triomphe, c’est à elle seule que la société aura affaire, et elle la traitera comme les bandes mercenaires du moyenâge traitaient les villes prises d'assaut : elle la Livrera au fer, au feu et au pillage!

On ne recommencera pas 93, dit-on. Un mot avant de répondre. Je connais mieux le peuple que tous les dévideurs de belles paroles, qui le carressent de la phrase au lieu de le toucher de la main, qui l’exaltent au lieu de le guider, qui le dupent au lieu de léclairer. Les artisans des campagnes, éloignés de l'action politique et conservés aux mœurs simples, ne jugent des choses que par leurs effets positifs, et concluent, en général, de l’état de choses actuel, que la république est une mauvaise forme de gouvernement. Les ouvriers des villes, rap— prochés des affaires publiques, frottés de notions incohérentes sur toutes choses, piqués d’une ambition sécrète qui les tourmente, voient dans le gouvernement dit populaire une chose qui les flatte et chatouille leurs vagues espérances ; ils trouvent que la république est leur chose, leur gloire, leur bonheur. Les considérations historiques, les questions de mœurs, de géographie

et autres, que les hommes pratiques opposent à l’engouement de la multitude, n’ontjamais été méditées une seule lminute par elle. Je dis donc que notre République fran- Içaise n'est pas une chose sérieuse pour le peuple; car lelle lui vaut des misères profondes et ne lui rapporte qu’une gloriole vaine. Au fond , ce n’est pas autre chose qu’une superstition; mais on sait qu’une superstition est plus forte que la raison et l'expérience réunies. | |Toutefois, le préjugé républicain est plus ou moins aveugle, et je conviens, sans peine, que tous les ouvriers des villes n'entendent pas le soutenir par la violence. | Dans Paris même, où ce préjugé est une passion, la partie laborieuse du peuple accepte généralement le temps et la discussion pour juges. Je reconnais cela et je le dis tout haut pour faire voir que je ne calomnie pas. | Sans aucun doute, le peuple des ateliers a ses mérites comme le peuple des autres classes; et il faut même reconnaitre dans l’ouvrier parisien de magnifiques qualilés de courage, de loyauté et d'intelligence; qualités, il est vrai, qui peuvent être tournées aussi facilement vers le mal que vers le bien. L’ouvrier de Paris a deux grands malheurs, outre la manie ci-dessus, l’un d’être infatué de son habileté en révolutions, l’autre d’être toujours prêt à lâcher son fromage au renard, c’est-à-dire de se laisser exploiter par les flagorneurs. Cependant, tant qu'il n’a pas perdu le goût du travail et que les grands | orages politiques ne grondent pas, sa nature ardente est contenue, et la société tire parti de ses bons côtés, sans avoir trop à souffrir de ses mauvais. Par exemple, lors-

qu'il abandonne l’atelier, et devient ce qu’en langage du faubourg on appelle gouapeur, c’est le vaurien le plus redoutable qui existe. Eh bien ! il faut dire que le nombre de ces ouvriers marrons est plus considérable que jamais dans Paris depuis la République. L’exemple d'Albert, devenu lun de nos dictateurs, le souvenir des orgies de la préfecture et du farniente des ateliers nationaux, ainsi que les crises des fabriques, ont déshabilué du travail toute une armée de prolétaires, et ce sont ceux que j'ai montrés plus haut dans les concilia— bules d’une démagogie sauvage. Cette armée, jointe à celle des vagabonds par état, des industriels suspects et des malfaiteurs de toutes catégories, constitue ce que j'appelle, non pas le peuple, Dieu m'en garde! mais la populace, la canaille. C’est ce corps dans lequel je comprends cemme chefs les proscrits, les ex-transportés, les anciens condamnés politiques et tous les barricadeurs émérites, qui se ruera désespérément dans Paris au preanier signal, et fera la révolution, si elle se fait. Maintenant, grâce à la misère, aux vices, aux châtiments, à l'ambition trahie et aux impatiences d’une vie perdue et méprisée, je dis — pour le savoir de bonne source — qu'il faut s'attendre à tout de la part de ces hommes; je dis, qu'il y a dans leur cœur plus de haïnes, de projets de vengeances et de passions farouches qu’au temps de la terreur,et que, pour asseoir et conserver leur domination maudite, ils se rouleront dans la destruction, boiront du sang et se livreront à des débauches de tyrannies et de fureurs telles que jamais les plus stupides

PR Césars n’en ont rêvé de semblables, et que jamais épouvantement pareil n’aura glacé Phumanité!

On me demandera si je tiens l'avènement de la République rouge pour infaillible. Il y a deux ans, on pouvait considérer cet avènement comme impossible; 1l faudrait être aveugle, pour avoir aujourd’hui la même confiance. Alors il n’y avait qu'une seule manière de comprendre la défense sociale, aujourd'hui il y en a trois ou quatre; alors on nesongeait qu’à donner des soldats à la cause de Pordre, aujourd’hui on ne songe qu'à lui donner des chefs; alors 11 y avait accord entre les pouvoirs, aujourd'hui il y a déchirement; alors, surtout, la volonté de la France était claire, indiscutable : elle demandait à être débarrasséc de la vermine de 1848, et elle avait confié la direction de ses forces au Prince Louis-Napoléon. A lheure qu'il est, il y a, dans une partie de la population, incertitude sur la meilleure voie à suivre et sur le chef que le pays préfère; en un mot, la France n'est plus sure d’elle; elle se retrouve dans un de ces moments où une crise qui survient met en désarroi les esprits déjà trou— blés, et peut frapper les courages d’une inertie mortelle, comme en Février.

Je ne me permettrai pas 1ci des airs d’afflirmation qu’on trouverait ridicules à juste titre; mais il me semble que, dans cet état de choses, il serait utile, comme on le propose, de consulter la France pour connaître sa volonté actuelle. Tout le monde le sent : il est impossible de suivre plus longtemps le chemin sombre et crevassé où nous nous trainons , de perdre des forces précieuses dans des

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luttes qui ne servent qu’à nos ennemis. D'une part, il

existe des incertitudes qui semblent sérieuses, de l’autre, l'anarchie élève descontestalions qui inquiètentles esprits timides, il faut donc tâcher de mettre dans la situation une lumière qui soit vue de tous les honnêtes gens ; en propres termes, il faut se mettre en mesure de faire les élections, puisqu'il paraît possible de les rapprocher sans sortir de la Constitution.

On prétend que cela ne servira à rien, si la loi du 31 mai n’est pas rapportée. Je pense, pour mon compte, que l'opinion du pays sera très clairement et légitimement exprimée par six millions d'électeurs, surtout lorsqu'il est évident que cette masse énorme représente tous les intérêts sérieux, et que la plus forte portion d'individus exclus du scrutin est à bon droit suspecte à la société. En effet, sur les trois millions d’électeurs rayés provisoixement ou définitivement par la loi du 31 mai, un tiers est de l'opinion modérée et supporte sa position sans amertume; les deux autres tiers se tiennent pour dépouillés etne jetteront pas même un remerciement au pouvoir qui leur rendra ce qu’ils appellent leur bien volé. Ce que l’on aura fait en cédant se réduit à ceci : on avait des ennemis désarmés, on leur aura remis entre les mains un instrument terrible ; on tenait le parti du désordre courbé sous un acte d'énergie éclatant, on V’aura rendu tout-à-coup aux plus belles heures de sa confiance et de son audace. Un fait me semble porter un témoignage éclatant à cet égard. Le prince Louis- Napoléon a fait grâce aux révoltés de juin ; a-t-il touché

le cœur de ces malheureux ? les a-t-il ramenés à la politique d'ordre dont il est le chef? Si on veut le savoir, qu'on aille les interroger dans leurs sociétés secrètes ; on Îles entendra grincer des imprécations au seul nom de leur bienfaiteur et de gouvernement modéré. Il y a mieux, des projets d’assassinat ont été formés contre le prince, et ils provenaient de ces bandits sur lesquels sa main généreuse s'était étendue.

Ina jamais été bien facile de contenter tout le monde, surtout des gens constamment à la recherche de sujets d'agression, et qui, à défaut de griefs réels, ont toujours à leur disposition des milliers de prétextes. En ce moment, le suffrage universel est l’un de ces prétextes ; cela est si vrai que la coterie du National, en plaidant pour le vote universel, sacrifie évidemment son intérêt à ses vieilles haïnes ; le vote universel l’a congédiée d’une façon presque ignominieuse, et ne la ramènera certainement pas au pouvoir; tandis que le suffrage restreint, qui se rapproche de la classe moyenne où est sa petite clientèle, peut rendre quelque espoir à ses ambitieuses prétentions.

À ceux qui ont sérieusement peur des exclus de la Loi du 31 mai, lesquels arriveront au scrutin, dit-on, un vote d'une main et le fusil de l’autre, voici ce qu'il faut d’abord faire observer : On se figure à tort que la démagogie a fixé irrévocablement sa grande prise d’armes aux prochaines élections. Un gouvernement qui à des chefs calmes, une police sûre, une armée qui ne recule jamais quand elle est bien commandée, l'expérience des révo-

lutions et une volonté connue de se défendre avec visueur, n’est pas vaincu facilement à un jour qu’on lui fixe d'avance: il faut même dire qu'en de telles circon— stances sa victoire est à peu près assurée. Les chefs du parti rouge savent cela; s’ils laissent leur monde dans l’idée que le premier scrutin sera forcément un champ de bataille, c’est qu’ils sont bien aises, par ce moyen, de ne pas laisser affaiblir ce qu’un fameux sans-culotte de 93 appelait l'érection révolutionnaire. Savez-vous comment s'expriment les habiles à ce sujet? ils disent : le peuple est un baril de poudre sur lequel nous battons le briquet; une étincelle qui tombera sur le baril, d’un moment à Pautre, mettra tout en feu. Ainsi il n°y a pas résolution positive d’agir le jour du vote; peut-être l'explosion se fera-t-elle ce jour-là, peut-être aura-t-elle lieu avant ou après. Il est très certain qu’une insurreclion qui viendrait à éclater demain en Italie, par exemple, ferait lever d'eux-mêmes nos faubourgs. Toutefois, on ne peut nier que cette question du suffrage, jetée dans les passions du peuple depuis deux ans et sans cesse remuée comme un grief irrémissible, ne paraisse un excellent tison pour faire éclater la mine. Mais que ce soit par ce moyen ou par un autre que la conflagration éclate, peu importe ! à défaut d’un prétexte on en saura bien trouver un autre pour battre Le pouvoir en brèche.

Ce qui me paraît le plus grave, dans le rappel de la loi du 31 mai, c’est que la démagogie #y verra qu’une reculade et qu’un acte de peur, et à cet égard des informalions très sérieuses ne permettent pas le doute; or rien

de plus dangereux ne ‘saurait nous arriver. Les ressources matérielles les plus considérables deviennent impuissantes quand la force morale leur fait défaut. Eh bien! nous nous serions défaits de notre force morale pour en gratifier ennemi. Peut-être aurions-nous précipité la catastrophe dont l’idée épouvante le monde entier! En admettant même qu’on veuille se borner à une modification, je crois que ce ne serait pas le moment. Sans doute il faudra changer cette loi, non pas dans le sens de l'extension, mais dans le sens de la restriction; car quel homme sérieux pensera jamais qu’un corps électoral de six millions d'individus soit possible dans une nation mobile et passionnée comme la nôtre? Aujourd’hui, la question se réduit toute à deux points : à empêcher de croire que le parti de l’ordre ne sait ce qu’il fait, et à montrer que ce parti n'a pas peur de se mesurer avec l'anarchie. La multitude, au fond, qu’on en soit bien convaincu, n’a de croyance sérieuse qu’en la force; faites preuve de force devant elle, et puis après laissez-vous aller aux concessions, si vous le jugez bon; cela n’aura plus de danger.

Je sais bien que, tout en reconnaissant le péril de l’abrogation de la loi électorale, on va me dire que le renouvellement des pouvoirs est fixé au printemps prochain, et que c'est à cette époque seulement qu'il se convenable d'ouvrir les scrutins. Mais je cherche justement à faire comprendre que , au printemps prochain, et même avant ce temps, nous aurons sans doute autre chose à faire que des élections. Les bandes de l'invasion

moderne pourront bien s'être avancées assez près de notre camp, pour ne nous laisser d'autre soin que de prendre les armes et de courir au combat , non dans les scrutins, mais sur le pavé des rues. Or, à quoi sert-il de le cacher ? dans les conditions actuelles du parti de l’ordre, sa victoire ne serait pas certaine. Pourquoi, puisque les barbares nous laissent un répit, n’aurions-nous pas la sagesse d’en profiter ? pourquoi, s’il nous est encore permis de demander à la nation son mot d'ordre et son cri de ralliement, n’userions-nous pas de cette faculté?

Je demande pourquoi; je le sais et je vais le dire. D'abord, parce que l’on prétend que le danger est exa— géré à dessein, ensuite, parce que lon a pris en méfiance le gouvernement actuel, et que, dans tous ses actes pos sibles, on ne veut voir que des motifs intéressés.

Pour ce qui est de l’exagération du danger, on devrait savoir à quoi s’en tenir, après l’esquisse que j'ai donnée plus haut; mais je n’ai pas la simplicité de croire que j'ai convaincu beaucoup de monde. Nous sommes, nous autres Français, une nation fort extraordinaire. Notre suprême bonheur est de faire, coûte que coûte, de la raillerie et du doute. Avant Février, quand on nous parlait de république et de démagogie, avons-nous haussé les épaules ! Avons-nous fait des gorges-chaudes Sur la fameuse hydre de l’anarche et les autres fantômes de ce bon gouvernement de Juillet! Ah! nous nous sommes montrés un peuple bien spirituel, bien clairvoyant et surtout bien avisé. Voilà pourtant que nous en revenons à ces malices lugubres. Le gouvernement un peu

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