‹ Correspondance diplomatique de m. de BismarckChapitre 25 sur 25 · Lettres et rapports sur la question d'Orient · texte numérisé non relu

Lettres et rapports sur la question d'Orient

11 juillet 1854. — et En réponse au rescrit de Votre Excellence du 6 \ j'ai l'honneur de lui communiquer ce qui suit.

En ce qui concerne la forme de l'accession de la Confédération à la convention du 20 avril, je préférerais une simple résolution de la Diète, prise sur la proposition de l'Autriche et de la Prusse. Un traité formel supposerait que les deux grandes puissances ont agi comme si elles ne faisaient point partie de la Confédération ; aussi le projet d'acceptation 2 présenté par l'Autriche accentue plus qu'il n'est nécessaire la séparation des deux puissances d'avec la Confédération.

Les délégués sont tous pour l'adoption à la majorité des deux tiers; par contre, le grand-duc de Mecklembourg-Strélitz et d'autres princes veulent, dit-on, l'unanimité et une déclaration de neutralité.

Plusieurs délégués réclament maintenant l'accession, parce qu'ils supposent que l'Autriche ne la désire plus aussi vivement et qu'elle croit avoir plus de chances de faire passer avec nous seuls l'interprétation éminemment autrichienne du texte.

Je n'ai rien constaté qui indiquât de la part de l'Autriche une intention pareille ; l'envoi rapide du projet autrichien à M. de Prokesch prouve plutôt le contraire3....

A entendre M. de Prokesch, l'Autriche ne se bornerait pas aux demandes formulées dans la sommation adressée à la Russie ; elle veut modiGer le traité d'Andrinople ; elle réclame notamment : la liberté des bouches du Danube, l'ouverture de la mer Noire, la

1 Le ministre avait prié M. de Bismarck de lui faire part de ses vues sur la forme sous laquelle devait se produire l'accession de la Confédération à la convention du 20 avril.

2 Le cabinet autrichien imaginait la solution suivante : immédiatement après le vote, la commission des affaires d'Orient, où l'Autriche et la Prusse étaient représentées et pouvaient communiquer un projet d'acte d'accession, cette commission devait être chargée d'en faire la proposition, et la présentation du projet pourrait s'ensuivre immédiatement.

3 Suivent des observations sur la rédaction du projet de déclaration à faire par la Prusse et l'Autriche réunies, projet dont l'initiative appartenait à l'Autriche.

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suppression du protectorat de la Russie sur les principautés danubiennes et la Serbie. AI. de Prokesch ne s'est pas exprimé sur la situation future de ces pays; ici Ton ne doute pas que l'occupation des principautés ne doive servir de point de départ à des rapports plus étroits avec l'Autriche. L'idée personnelle de M. de Prokescb serait de fonder un empire byzantin , par lequel on créerait deux églises grecques et détruirait l'ascendant de la Russie sur ses coreligionnaires d'Orient.

Plusieurs de mes collègues sont d'avis que le traité du 20 avril se trouve annulé en partie parle traité turco-autrichien du 14 juin1, et qu'il le serait encore davantage pendant la durée des négociations pour l'accession de la Confédération. Notre liberté d'action ne pourra que gagner si l'Autriche s'embarque sans nous dans des complications qui n'ont rien de commun avec la convention du 20 avril. On pourrait à l'occasion profiter de cette liberté.

Un bonapartiste initié aux projets français, républicain converti, m'a dit, après avoir trop regardé dans son verre, ce qui suit : Dans le conflit européen, la France gardera toujours la plus grande indépendance vis-à-vis de la Russie, parce qu'elle n'est engagée contre cette puissance par aucun intérêt personnel; le motif de la guerre s'explique par le besoin qu'avait l'Empereur de la faire; une guerre contre l'Allemagne ayant la Russie derrière elle, aurait été dangereuse; une fois la Russie battue ou bien isolée et humiliée, le moment viendra pour la Prusse et pour la France de songer à leurs intérêts communs et à leurs ambitions. La véritable lutte des intérêts n'éclatera qu'avec le congrès de paix comme en 1814, si Napoléon Ier n'était pas revenu. »

12 juillet. — [Lettre particulière.) — « Pour faire suite à ma lettre d'hier2, je prends la liberté de vous faire part d'un entretien que j'ai eu avec mon collègue de Bavière après le départ du courrier.

La première question qu'il m'adressa, quand il sut que M. de

1 Cf. p. 270, note 1.

2 Cf. le document précédent.

Prokesch avait reçu les projets autrichiens, portait sur la concordance de la proposition à présenter avec les explications données par l'Autriche et par la Prusse dans la note du 16 juin \ Il me répéta qu'à Munich on tenait énormément à la réalisation de la demande contenue dans la note-réponse de la Bavière, de la Hesse- Darmsladt et d'autres gouvernements, et à la reproduction de la note prusso-autrichienne du 16 juin dans la déclaration des deux puissances à la Diète ; que si cela n'arrivait point, il avait ordre de soumettre à son cabinet la déclaration prusso-autrichienne et le projet de résolution, avant de faire connaître l'adhésion de la Bavière. Il faudrait, selon moi , écarter cette difficulté avant de soumettre la proposition à rassemblée, et il me semble que dans l'intérêt de l'affaire on pourrait se rapprocher bien plus du contenu de la note du 16 juin que ne le fait le projet autrichien.

Il y aurait moins à se préoccuper du désir des Etats moyens de maintenir le projet de résolution formulé à Bamberg.

M. de Prokesch ne croit pas à un accueil favorable de la réponse de la Russie2 et de la communication faite par la Prusse à Vienne; à l'entendre, il m'a même paru ne plus le désirer, a

^\ juillet. — (Lettre particulière.) — « Par mes relations avec M. de Prokesch, j'ai pu m'assurer que l'Autriche cherchait à éviter de s'entendre avec la Prusse sur la réponse à faire à la Russie, et qu'elle mettait en avant la conférence de Vienne et les puissances occidentales afin de faire repousser à coup sur les ouvertures de la Russie. L'intention de faire croire à l'existence d'une quadruple alliance n'agissant vis-à-vis de la Russie que de concert, a été mani-

1 Ces explications avaient pour but, ainsi qu'on l'a fait remarquer, de décider les gouvernements représentés à Bamberg à donner des instructions à leurs délégués à Francfort dans le sens d'une accessiou pure et simple à la convention du 20 avril.

2 II s'agit de la dépêche adressée par le prince Gorlschakoff à Vienne, le 17 juin 1854 (imprimée comme annexe 1 du § 257 du protocole de la vingt-sixième séance de la Diète, tenue le 17 août 1854), dans laquelle la Russie se déclarait prête, sous certaines réserves, à évacuer les principautés danubiennes. Le ton de cette dépêche était très-calme. Le ministre de Manteuffel mit tout en œuvre pour la faire accepter à Vienne, et c'est à la dépêche envoyée par le ministre à Vienne, le 7 juillet 1854, que se rapportent les observations de M. de Bismarck.

festée aujourd'hui dans la commission. — M. de Prokesch avait déjà essayé de ]a glisser dans l'introduction de son projet de protocole; mais je suis parvenu à la faire abandonner. Les puissances occidentales, du moins l'Angleterre, repousseront les concessions de la Russie ; on n'en saurait douter, et si l'Autriche seule en appelle aux puissances maritimes et à leurs vœux, elle les rejettera par là simplement. Mais si la convention du 20 avril ne doit pas inaugurer une politique indépendante de notre part, même vis-à-vis des puissances occidentales, il aurait mieux valu pour nous traiter directement avec elles que de jouer le rôle de zéros à la suite de l'Autriche. Ces puissances n'attribuent à la conférence de Vienne qu'une portée restrictive pour la liberté d'action des puissances allemandes, tandis qu'elles revendiquent pour elles-mêmes une indépendance absolue.

M. de Prokesch a dit et répété ici qu'il fallait que l'Autriche profitât de l'occasion pour faire la guerre, afin de s'affranchir des stipulations de la paix d'Andrinople \ Soit; mais qu'en retireronsnous pour nos dépenses? Lundi aura lieu une séance extraordinaire, dans laquelle la question de la convention sera résolue. M. de Prokesch voulait qu'elle eût déjà lieu demain ; mais le Wurtemberg et le Mecklembourg, soutenus par la Bavière et la Saxe, ont demandé qu'elle fut ajournée. Le Wurtemberg est encore très-irrité parce que le projet de la décision fédérale ne lui a pas été communiqué. »

23 juillet. — (Lettre particulière.) — « Il me reste une heure; je suis convaincu que l'Autriche se préoccupe moins du rétablisse-

1 Dans la guerre de 1829, soutenue par la Russie contre la Turquie, Andrinople fut pris le 20 août , et le 14 septembre suivant la paix fut signée dans cette ville. Aux termes du traité, la Porte recouvra la Valachie et la Moldavie, ainsi que toutes les conquêtes faites par les Russes en Bulgarie et en Roumélie.Le Pruth et la ligne partant de son embouchure pour aboutir à la rive droite du Danube devinrent les limites de la Russie et de la Turquie d'Europe; par contre, toutes les côtes de la mer Noire depuis l'embouchure du Kuban jusqu'au port de Saint-Nicolas, les pays du Caucase, ainsi que la plus grande partie du pachalik d'Achalzych, la ville de ce nom et le fort d'Achalkali restèrent aux Russes. Ceux-ci obtinrent aussi la liberté de faire le commerce dans tout l'empire turc, la libre navigation du Danube et de la mer Noire, et le droit de passage dans les Dardanelles, droit qui fut accordé également à toutes les puissances amies de la Porte. La Moldavie, la Valachie et la Serbie restèrent sous la domination de la Turquie, mais elles reçurent uoe constitution garantie par la Russie , qui devait les protéger contre le régime arbitraire de la Turquie.

ment de la paix que du profit à tirer de la situation de la Russie : elle voudrait le protectorat ou la possession des principautés danubiennes et des bouches du Danube ; d'après ce qu'a dit le baron de Prokesch, la Russie n'aurait pour cela qu'à céder une petite portion de territoire. Nous n'éprouvons aucun besoin particulier de partager les dangers et les frais d'une pareille conquête. Le cabinet de Vienne ne se laissera plus arrêter par des raisons dictées par le sentiment de la justice et par l'amour de la paix; mais peut-être qu'un langage ferme de la Prusse et des autres confédérés couperait court à l'espérance qu'a l'Autriche de les voir protéger ses possessions contre les suites d'une guerre follement entreprise, surtout si un tel langage laissait entrevoir la possibilité d'une altitude hostile. Je suppose qu'en agissant à sa guise en dehors de la Confédération, et en forçant, dans son intérêt, l'interprétation des obligations fédérales , elle nous rendra une plus grande liberté d'action, et je trouve que le rescrit adressé, le 15, par Votre Excellence au comte d'Alvensleben *, va aussi loin qu'il était possible dans la situation actuelle. Dans les limites de la convention et de ses conséquences normales, le moyen d'action le plus direct à employer serait la présentation de la réponse russe à la Diète ; elle y a droit.

1 Le comte de Buol, dans une dépêche du 12 juillet 1854, adressée au cabinet de Berlin, avait fait remarquer combien il serait difficile de combler l'abîme qui séparait les dernières offres de la Russie des prétentions des puissances occidentales, et avait ajouté que le cas d'une action effective de l'Autriche pourrait se produire sous peu, et que, par suite, le moment était venu de proposer formellement au gouvernement prussien la mobilisation stipulée en cas de besoin par l'article 2 de

la convention militaire du 20 avril Le baron de Manteuffel répondit : a Nous

avons tâché d'éviter jusqu'ici et nous nous efforcerons d'éviter aussi dans la suite des divergences de vues, parce que nous nous disons qu'en nous divisant nous affaiblissons à la fois l'autorité de l'Autriche et la nôtre propre, et perdons l'espoir de pouvoir mettre un frein aux passions des partis en lutte. Mais en suivant cette voie nous ne dépasserons pas une certaine ligne, et nous saurons, par exemple, faire valoir notre conviction, exprimée dans le texte même de la convention, que les forces armées de Sa Majesté ne pourront jamais être requises pour un but étranger aux tendances de ladite convention... Sa Majesté le Roi fera donc prochainement les armements commandés par la situation critique du moment; il les fera non pas à cause de l'abîme qui sépare les offres de la Russie et les demandes des puissances occidentales, ni à cause d'une action offensive à laquelle cet écart pourrait entraîner l'Autriche, mais pour pouvoir à chaque instant donner à la Prusse l'attitude qui lui convient, qu'il s'agisse de remplir des obligations imposées par le traité ou de défendre ses intérêts. *

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M. de Schrenk m'a dit en particulier qu'il croyait que la Diète aurait à se prononcer sur la question de savoir si la réponse russe devait être considérée comme satisfaisante au point de vue de la convention fédérale. Il a écrit aujourd'hui à Munich pour demander si l'on avait fait des démarches à Vienne ou à Berlin pour assurer la coopération de la Diète à la réponse à faire à la Russie avant qu'elle soit un fait accompli. A mon avis, il y aurait lieu de notre part de soulever cette question à Vienne

Je ne surfais pas la position que nous avons acquise par la conformité de nos intérêts avec ceux des Bambergeois ! , je n'en attends pas merveilles, mais encore en tirerons-nous quelque avantage. Pour le moment, je pose la question suivante : Est-il de notre intérêt délaisser éclater la guerre entre l'Autriche et la Russie ? Je puis m 'imaginer qu'on y répondra par l'affirmative, mais une pareille politique ne serait pas celle de Sa Majesté le Roi. Si Ton répond par la négative, les Bambergeois pourront nous servir à accroître la pression que nous aurions lieu d'exercer pour rappeler l'orgueil militaire de l'Autriche à la raison. Nous ne courrons pas le risque d'être influencés par les Bambergeois, mais nous profiterons de leur direction pour les mettre sous le vent et pour voguer à pleines voiles. L'union avec les Bambergeois ne peut que nous servir sans pouvoir nous devenir nuisible.

Je ne crois pas au blocus anglais. Si le Roi allait à Munich, il y aurait peut-être lieu :

1° De faire participer la Diète aux négociations pour la réponse russe, et

2° D'agir à Vienne de manière à ôter à l'Autriche l'illusion que, quoi qu'il advienne, nous ne la laisserions pas « en plan » ,

25 juillet. — « J'ai l'honneur d'envoyer ci-joint à Votre Excellence le Lloycl du 12 de ce mois et la Gazette du Weser du 14, où l'occupation des principautés danubiennes est discutée au point de vue des intérêts allemands dans des articles datés de « Paris, le 7 », et de « Barmen, le 14 » . Je me permets d'appeler votre attention sur les rapports qui existent entre les passages de l'article additionnel de

1 Les états qui ont fait partie de la conférence de Bamberg.

la convocation où il est question des « intérêts allemands », la déclaration de la Prusse et de l'Autriche à la Diète, du 24 mai et du 20 juillet, et le projet de résolution présenté par les deux puissances avec le contenu de ces deux articles. Votre Excellence verra par là que l'Autriche profite systématiquement de toutes les occasions pour interpréter dans les documents officiels ces mots si vagues : « les intérêts allemands » , dans un sens favorable à l'Autriche comme étant le seul juste, et pour employer la presse à fixer et à répandre cette opinion.

A ce propos je ne puis m'empêcher de faire observer que, dans les derniers temps, les vues de l'Autriche ont gagné du terrain dans les feuilles prussiennes, et que des correspondances autrichiennes ouvertement hostiles à la Prusse ont trouvé accès dans nos journaux. Malgré les relations plus étroites qui régnent actuellement entre les deux gouvernements, l'Autriche ne néglige aucun moyen pour agir dans ce sens sur notre presse, ainsi que l'attestent de nombreux articles de la Gazette de Cologne, de celle de Spener , de la Gazette nationale, et même de la Zeit. Le fait est d'autant plus regrettable qu'il n'y a peut-être pas une feuille dans la presse autrichienne, qui soutienne les intérêts de la Prusse. En ce qui concerne la Zeit, je prends la liberté de rappeler encore que, d'après des renseignements dignes de foi, le correspondant de ce journal, qui séjourne en ce moment à Francfort, est aux gages de M. de Prokesch, et qu'il écrit ses articles sous l'inspiration des agents de publicité du baron. »

25 juillet. — (Rapport immédiat.) — « Voici ce que j'ai à mander à Votre Majesté sur la séance extraordinaire d'hier, dans laquelle a été discutée la proposition l de la Prusse et de l'Autriche, relative à la question d'Orient :

Le représentant de la Bavière a présenté un projet de rapport dans la séance tenue par la commission vendredi dernier. Le projet était conçu en termes précis et convenables.

Le représentant de la Saxe voulait qu'on s'en référât à la dépêche

1 Cf. plus haut, p. 271, et suiv.

circulaire du baron de Manteuffel et du comte de Buol, du 16 juin; mais il n'a pas insisté, en voyant que cette proposition ne trouvait pas d'écho. Par contre, j'ai déclaré être d'accord avec le baron de Prokesch pour faire insérer à la fin des considérants le passage suivant :

« D'accéder sous la condition que Sa Majesté ie Roi de Prusse et Sa Majesté l'Empereur d'Autriche rempliront les obligations contractées en vertu de l'article 11 de l'acte fédéral, en employant toutes leurs forces allemandes et non allemandes. »

Nous avons regardé cette addition comme ne tirant pas à conséquence, et nous l'avons acceptée d'autant plus volontiers que les instructions de la plupart des gouvernements représentés à la conférence de Bamberg y tenaient formellement.

Le motif pour lequel ces gouvernements attachaient une importance particulière à une addition de ce genre, il faut le chercher soit dans le désir de faire reconnaître, au moins pour la forme, les résolutions prises à Bamberg l, soit dans l'appréhension que, sans cette stipulation expresse, les deux grandes puissances ne voulussent faire contribuer les autres Etals aux frais de leurs armements particuliers, en tant qu'ils dépasseraient ceux de leur contingent fédéral.

La commission reconnaissait qu'il ne fallait ni l'unanimité ni une résolution plénière prise à la majorité des deux tiers, et, quand la question a été discutée, il n'y a pas eu d'opposition à la Diète. Plusieurs de mes collègues avaient exprimé le vœu qu'on évitât une résolution plénière parce que, suivant la forme prescrite pour les déclarations de guerre, elle aurait pu faire croire à des opérations militaires prochaines et imminentes. »

(Lors du scrutin, quinze voix contre une 3 se prononcèrent pour l'accession à la convention 3.)

1 Dans sa lettre particulière du 21 juillet 1834, dont un extrait a été reproduit plus haut, p. 273 et 274, M. de Bismarck attribuait cette addition à « la seule vanité bambergeoise ».

2 Mecklembourg-Strélitz partagea, il est vrai, la joie causée par l'entente de la Prusse et de l'Autriche, mai-; trouva que l'accession de la Confédération germanique à la convention et à l'article additionnel ne répondait pas à l'esprit de la constitution fédérale, parce que la proposition dépassait les limites de l'article 47 de l'acte final de Vienne.

3 Prot. 1854, § 233.

25 juillet. — « Dans la déclaration par laquelle la Prusse et l'Autriche ont proposé, dans la séance du 20, l'accession de la Confédération au traité du 20 avril, les deux puissances donnèrent l'assurance qu'aussitôt que rassemblée y aurait adhéré, elles lui communiqueraient la réponse de la Russie, et que, conformément à l'esprit du traité, elles tâcheraient d'établir une entente pleine et entière. Le moment est venu de faire cette communication, à laquelle la Diète s'attend ; il semble de notre intérêt de la hâter, parce que l'influence que l'assemblée exercera sur l'interprétation de la réponse russe, nous sera probablement favorable. D'ailleurs, la marche des affaires est lente à la Diète, et les ressources que peut nous offrir le concours de l'assemblée dans nos efforts pour faire admettre notre manière de voir sur la réponse russe comme la plus conforme à l'esprit du traité, seront perdues, si l'on ne se hâte de les préparer. Le représentant de la Bavière m'a dit qu'il supposait que la communication de la note de la Russie sera réclamée par le cabinet de Munich à Berlin et à Vienne, si elle n'a pas lieu bientôt, en exécution de la promesse faite dans la séance du 20. Il m'a fait entendre que le secret gardé jusqu'ici avait l'inconvénient de faire croire qu'on ne demanderait aux gouvernements allemands leur adhésion que lorsque la question serait déjà résolue par l'accord des deux grandes puissances, et que, même si l'un des gouvernements fédéraux ne demandait pas dès maintenant cette communication, le cabinet de Vienne pouvait s'attendre à ce que nous l'invitions à la faire sans délai, en suivant la voie tracée par lui-même. La commission à élire suivant l'article 49 de l'acte final existe telle qu'elle a été nommée le 24 mai à l'occasion de la proposition commune. La partie de la décision d'hier qui s'y rapporte, est ainsi conçue : « Les mesures nécessaires à l'exécution de la décision (accession) demeureront réservées à une résolution spéciale ; la commission élue dans la séance du 24 mai est chargée de les préparer, et autorisée à cet effet à se mettre en rapport avec la commission militaire. » L'Autriche voudra appliquer ce passage surtout aux armements qu'elle s'imagine pouvoir demander prochainement à la Diète, n'ayant point sans doute l'intention d'engager une discussion sur ce point, ainsi que l'exige l'article 49. D'après le texte ci-

dessus, complété par les deux derniers alinéas de la proposition de la Prusse et de l'Autriche, il me semble cependant naturel que la commission soit considérée, aux termes de l'article 49, comme ayant les pouvoirs nécessaires. La nomination de quelques plénipotentiaires spéciaux, qui devrait avoir lieu d'après cet article, a pour conduire ces négociations », paraît pour le moment inutile. Le passage en question n'a en vue la nomination de plénipotentiaires de ce genre que pour le cas où la Confédération négocierait avec des puissances étrangères, et non avec deux de ses membres, qui de plus font partie de la commission.

Je partage entièrement les hésitations du comte d'Alvensleben sur la participation de la Confédération à la conférence de Vienne ' ; outre les raisons données, elle a encore contre elle l'opposition bien prononcée des Etats confédérés. Mes collègues m'ont dit à plusieurs reprises que leurs gouvernements ne désiraient pas être mis dans le cas de devoir accepter le point de vue adopté par la conférence de Vienne, ou d'en reconnaître les protocoles comme obligatoires pour eux. Par contre, ils accueilleraient avec empressement, avec reconnaissance, les propositions allemandes à présenter à la conférence, en tant qu'elles seraient subordonnées à la convention, après qu'elles auraient été débattues de concert entre la Prusse, l'Autriche et la Confédération, ou du moins par la commission. Alors seulement la convention acquerra toute son importance, lorsqu'on l'invoquera pour soutenir à la conférence une politique dont l'Allemagne entière sera solidaire. C'est aussi dans ce sens que les contre-propositions des puissances occidentales formeraient soit une base pour les décisions à prendre dans la question de la réponse russe, soit un moyen pour manifester Y «influence» promise à la Confédération conformément à l'esprit de l'alliance.

1 Dans un rapport du 21 juillet 1854, il est dit que le comte d'Alvensleben ne méconnaissait pas que, si les plénipotentiaires de la Confédération ou l'un d'eux prenaient part à la conférence de Vienne, la Prusse trouverait en eux un appui et, par suite, un concours moral ; qu'il ne regardait cependant pas une pareille situation comme correcte et reconnaissait la gravité d'une éventualité qui pourrait engager la Confédération dans des négociations suivies, non pas avec toutes les puissances belligérantes, mais seulement avec une partie d'entre elles, ce qui l'entraînerait dans des complications de tout genre.

Il faudrait encore ajourner autant que possible la nomination de u plénipotentiaires spéciaux » , parce que la question de personnes présente de grandes difficultés. Abstraction faite de la jalousie qui se mettrait de la partie, le délégué de la Bavière est un juriste trop méticuleux, quoiqu'à la rigueur il puisse convenir ; celui de la Saxe dépend personnellement de la présidence; celui du Hanovre est sourd ; celui du Wurtemberg ne sait ce qu'il veut; celui de Bade est timoré et vétilleux ; celui de la Hesse électorale a l'horreur du travail, et celui de Darmstadt est un austrophile déterminé. Ceux du Danemark et du Mecklembourg seraient les plus aptes à cette mission, mais ils sont impossibles à cause de la position particulière que leurs gouvernements ont prise en présence de la convention. Il ne resterait guère que le Bavarois. Si pour le moment la communication prochaine de la réponse russe et des données indispensables à son appréciation est seule nécessaire, je ne puis, vu la connaissance imparfaite que j'ai de la situation à Vienne, que laisser à Votre Excellence le soin de décider si je dois faire moi-même, ou si je dois provoquer chez d'autres gouvernements allemands des démarches qui pourraient amener l'Autriche à agir avec plus de réflexion. Déjà le rescrit confidentiel au comte d'Alvensleben1 contient des indications qui certainement ne manqueront pas leur effet ; et l'attitude de l'Autriche deviendrait certainement plus calme, si le comte de Buol recevait encore d'autres confédérés l'assurance que l'Allemagne n'appuiera pas toute politique de l'Autriche, mais seulement celle qui répondra à l'esprit et à la lettre de la convention. Les propos de quelques initiés, l'ensemble d'un système d'après lequel l'Autriche travaille l'opinion publique par ses agents les plus dévoués dans les feuilles officieuses, mais surtout la conduite du cabinet de Vienne dans la question de la réponse russe, autorisent à croire que la politique autrichienne n'est plus conservatrice et pacifique, mais ambitieuse et provocante. L'heure est favorable aux conquêtes; les frais d'armement sont perdus si l'on n'utilise pas l'armée qu'on a mise sur pied. L'alliance offre une garantie contre toute issue fatale, et, de plus, on est convaincu que la Prusse et l'Allemagne trouveront qu'il

Cf. plus haut, p. 275, note 1.

est de leur intérêt de couvrir l'Autriche, si désagréable que puisse leur être sa politique. La perte de celte espérance téméraire pourra seule peut-être empêcher le cabinet de Vienne d'aller de gaieté de cœur chercher querelle à la Russie. Nous ne pouvons pas compter beaucoup sur les Etats moyens, mais nous pouvons regagner leur confiance telle que nous la possédions avant 1848, confiance qui dérivait de leur affinité plus grande avec nous qu'avec l'Autriche ; ils sont maintenant tous antifrançais, sauf Darmstadt peut-être. La cause de ce phénomène tient en partie aux formalités de déférence qu'ils exigent, en partie à la crainte de la révolution et au fait que la puissance actuelle de la France ne repose que sur une tête, et qu'ils n'ont plus d'ambitions précises que la France pourrait satisfaire. Les biens ecclésiastiques, les villes impériales et les petits territoires sont distribués, et les sept années de servitude qu'on a subies à l'époque de la Confédération du Rhin pour conquérir celte Rachel, sont un souvenir trop vivant pour ne pas contre-balancer l'envie de gagner une Lia par un pareil esclavage. Malgré cela, une contrainte persistante exercée parla Prusse et l'Autriche sur les Etats du centre, pourrait bientôt faire naître chez eux le désir de marcher en toute liberté « avec la France » plutôt que sous la tutelle des deux puissances. Ils finiront par en venir là s'ils ne trouvent pas chez la Prusse un appui solide et la sauvegarde des intérêts véritablement allemands, à l'exclusion de ceux que l'Autriche appelle de ce nom. Ce qui est caractéristique, c'est que la France laisse aux Anglais seuls le soin de châtier les Bambergeois dans leurs noies, tandis qu'elle cherche à se poser toujours en amie des Etats moyens. Si je ne professe pas une confiance absolue dans la durée des bonnes dispositions des Bambergeois, je crains, par contre, que leurs sentiments à notre égard ne puissent être qualifiés de sincères et de dévoués à côté de ceux que le comte de Buol, Bach et d'autres imitateurs de la politique de Schwarzenberg, alliés des ultramontains, professent pour nous au fond de leur cœur. Pour faire triompher le système, aujourd'hui pratiqué en Autriche, de germaniser ses populations par la centralisation, il lui faut des relations organiques plus étroites et une hégémonie plus forte en Allemagne. Les efforts des ultramontains vont de pair pour le moment avec ceux du cabinet de

Vienne. A leurs yeux, la puissance de la Prusse en Allemagne est le plus grand, le plus regrettable des scandales ; il perd en importance à mesure que la différence entre la force matérielle de la Prusse et celle de l'Autriche augmente, et que celle qui existe entre les forces de la Prusse et celles de la Bavière diminue. Plus l'Autriche s'élève, plus nous descendons politiquement au niveau des petits Etats. Indépendamment de tous les autres motifs qui nous dictent nos résolutions dans la question d'Orient, nous ne pouvons donc consentir à l'agrandissement de l'Autriche que si notre accroissement est au moins proportionné au sien. Si l'Autriche en vient à faire la guerre à la Russie, il lui sera à la longue impossible de s'opposer avec succès à la réalisation des projets de restauration de la Pologne, que pourraient avoir formés les puissances occidentales. Jusqu'ici ces projets n'ont été repoussés loyalement ni à Paris ni à Londres; ils pourraient servir tôt ou tard comme seul moyen de diminuer d'une manière durable la puissance de la Russie. L'intérêt qu'a l'Autriche à empêcher la restauration de la Pologne est moins considérable que celui de la Prusse et de la Russie ; et il ne l'est certainement pas assez pour qu'après la rupture avec la Russie, elle risque de se brouiller avec les puissances occidentales. Je crois même que l'Autriche préférerait les principautés danubiennes, si par hasard il lui fallait opter entre elles et la Gallicie. Les principautés sont plus accessibles à la langue et à la domination allemande que les provinces polonaises; leur population inoffensive est susceptible d'un développement plus fécond, et elles conviennent géographiquement et commercialement bien plus à l'Autriche que la Gallicie, cette province située en dehors des Carpathes et accolée à l'Empire. Les frontières de cette dernière sont ouvertes, et aussi facilement accessibles à la puissance russe qu'aux insurrections que pourrait fomenter la Pologne. Les dangers que le voisinage d'une restauration de la Pologne présenterait pour le repos de la Hongrie, trouveraient leur contre-poids dans l'augmentation des éléments serbes et valaques hostiles aux Magyars. Celte restauration offre, en outre, par elle-même des avantages au système autrichien :

1° La Prusse serait affaiblie et tenue en échec ;

2° Le danger du panslavisme disparaîtrait parle fait de l'existence de deux puissants Etats slaves, différents de religion et de nationalité ;

3° L'Europe compterait un État catholique important de plus ;

At° La Pologne, restaurée grâce au secours de l'Autriche, ne lui marchanderait pas son alliance;

5° La restauration de la Pologne offrirait peut-être à l'Autriche la seule garantie durable contre une revanche russe, dés que les affaires italiennes amèneraient une lutte entre l'Autriche et la France, ou que la première se trouverait dans quelque autre embarras. Au pis aller, le cabinet de Vienne proposerait un nouveau partage de la Pologne, sans pour cela renoncer aux principautés danubiennes. Je ne vais pas jusqu'à prétendre que l'Autriche pousserait volontairement à la restauration de la Pologne ; mais si les puissances occidentales insistaient sérieusement, elle se défendrait en faisant patte de velours, pourvu qu'elle obtînt en retour les principautés danubiennes.

M. de Prokesch me quitte à l'instant pour aller à Badenweiler rejoindre sa femme et y rester jusqu'à dimanche. Demain, pas de séance. Ses observations me font croire que pour le moment l'Autriche ne communiquera pas la réponse russe, et qu'elle entend restreindre l'influence de la Diète, telle que le veut l'article 49, au cas des négociations en vue de la paix. La communication de la réponse russe ne peut avoir lieu, d'après lui, que pour en donner simplement connaissance à l'assemblée fédérale ; quant au moment de sa discussion dans la commission, c'est à lui, M. de Prokesch, et à moi à en décider, ce qui veut dire pour moi qu'on ne fera rien. Je considère comme notre tâche la plus urgente de combattre ces prétentions. »

26 juillet. — (Lettre autographe.) — « J'ai l'honneur d'adresser ci-joint ' à Votre Excellence d'autres détails, conformément à vos instructions du 23. Votre Excellence est sans doute convaincue, même indépendammentde mes assurances réitérées, que je n'attribue

1 Voir le document précédent.

qu'une exactitude purement subjective aux vues et aux appréhensions que j'exprime dans mon rapport, et que je n'attache de l'importance à mon jugement qu'autant qu'il sera confirmé par le vôtre ; je ne connais pas les dernières phases de la question, et, au delà de l'horizon de la politique fédérale, l'expérience nécessaire me fait défaut.

J'apprends à l'instant par le général de Gerlach que Sa Majesté désire me voir à Munich. Je compte partir pour cette ville demain dans l'après-midi, après-demain au plus tard ; pour éviter tout éclat, j'irai d'ici à Bade, et je présenterai mon voyage comme si j'étais allé à Munich sans y être appelé, parce que la remise de la prochaine séance m'offrait un petit congé. J'emporterai la minute du projet, et, si Sa Majesté daigne m'entretenir de ce qui doit se faire en dehors de la rue d'Eschenheim, je soutiendrai envers et contre tous la devise de Berlin : « Du sang-froid. »

Post-scriptum.

« Nous avons 30° Réaumur à l'ombre ; la pomme de terre est presque partout malade; 1/3 de récolte de vin. »

7 août. — (Rapport confidentiel.) — «J'ai l'honneur de mander provisoirement à Votre Excellence ce que j'ai appris hier, dès mon retour, sur la situation '

M. de Schrenk m'a dit que les instructions delà Bavière, et probablement aussi celles de la Saxe, prescrivaient à leurs délégués de ne prêter la main à aucune des conséquences de la convention, et surtout de ne pas consentir aux mesures militaires proposées, tant que la communication promise des documents et les délibérations qu'elle devait entraîner, n'auraient pas eu lieu. M. de Prokesch luimême, qui hier encore prétendait que la réponse russe ne serait communiquée que confidentiellement à la commission, a examiné aujour-

1 Depuis le commencement du mois d'août, M. de Bismarck était resté à Berlin et s'y était mis au courant des affaires d'Orient. D'après l'opinion du ministre président, il s'agissait maintenant d'examiner également cette question au sein de la Diète ou au moins dans la commission chargée de l'étudier, et de s'entendre avec le baron de Prokesch sur ce qu'il y aurait à faire. (Rescrit adressé à Al. de Bismarck le 4 août 1854.)

d'hui le fait que l'assemblée fédérale pourrait bien vouloir, en raison de son accession au traité du 20 avril, émettre son opinion sur cette question : faut-il considérer la réponse russe comme insuffisante ou non dans le sens de ce traité? Il dit que l'Autriche ne pourrait pas empêcher la Diète de se prononcer pour la dernière alternative, mais que, dans ce cas, il serait impossible à l'Autriche de subordonner sa politique aux vues de l'assemblée, qu'elle n'agirait que d'après ses propres décisions, et que, le cas échéant, si ses possessions non allemandes étaient attaquées ou menacées, elle invoquerait l'assistance de la Confédération, aux termes de l'article 47 de l'acte final de Vienne. A l'entendre, il avait compté positivement que j'apporterais l'autorisation de faire de concert avec lui la proposition d'augmenter les contingents militaires dans le sens de la dépêche circulaire de l'Autriche du 28 juillet \ Il avait reçu l'ordre, ajouta-t-il, de hâter autant que possible la présentation de cette proposition, et il allait être obligé de faire savoir à Vienne qu'il ne pourrait pas la remettre dans la prochaine séance, du moins de concert avec moi. Je lui répondis que cette observation était parfaitement juste, et, dans le cours de la conversation, je lui développai mes vues personnelles de la manière suivante :

Avant tout, il est nécessaire, d'après notre manière de voir et d'après les instructions de la Bavière et d'autres Etats confédérés, que la promesse du 20 juillet soit tenue et qu'on arrive à s'entendre avec la Diète sur la situation. Il n'est pas probable que les discussions conduisent au résultat prévu par la dépêche circulaire autrichienne du 28 juillet, ni que le moment soit venu de faire des démonstrations militaires conformément à l'article séparé du 20 avril. Il est incontestable également que dans un moment où la retraite des troupes russes et le caractère modéré des conditions préliminaires posées par les puissances occidentales, autorisent à concevoir de nouvelles espérances de paix, des démonstrations militaires favoriseraient l'œuvre de pacification.

1 Par la dépêche circulaire du 28 juillet, l'Autriche avait invité les gouvernements allemands à donner à leurs délégués à la Diète l'autorisation d'adhérer le plus tôt possible à une proposition de l'Autriche et de la Prusse ayant pour objet la mobilisation de la moitié des contingents fédéraux...

Cette considération n'exclut pas la possibilité de diriger les discussions à la Diète, dès que la situation se dessinera davantage, de façon à faire mettre aux Etats confédérés plus d'hommes sur pied que la plupart n'en ont pour le moment. Il serait inutile et peut-être même embarrassant de donner dès aujourd'hui à des mesures de ce genre le caractère d'une menace directe à l'adresse de la Russie, en alléguant formellement les armements russes comme la cause déterminante de ceux de l'Allemagne, et en les présentant comme la conséquence nécessaire de l'article séparé, justifiant l'évocation du casusfœderis. Ce dernier point est contesté par nous et probablement par la plupart de nos confédérés comme n'étant pas fondé en droit. Par contre, d'après les nouvelles reçues jusqu'à présent, il n'y aurait pas lieu de craindre une opposition sérieuse des États confédérés si la Prusse et l'Autriche, au lieu de s'en référer à l'article séparé, déclaraient, en invoquant simplement les dangers de la situation européenne, qu'elles feront des armements pour leur propre compte et qu'elles proposeront la mise sur le pied de guerre de certaines parties de l'armée fédérale, si les éclaircissements qu'amènera la discussion des documents soumis à la Diète, démontrent l'opportunité d'une pareille proposition.

En réponse aux questions réitérées de M. de Prokesch, j'ai refusé positivement de faire en ce moment la proposition désirée par l'Autriche, avec les motifs et les détails contenus dans la dépêche circulaire autrichienne, et surtout de prêter la main à ce qu'un des corps mixtes de l'armée fédérale soit envoyé dès maintenant du côté de Cracovie.

M. de Prokesch, de son côté, n'est pas entré dans mes vues; mais il en a éludé la discussion en alléguant que de pareilles questions devaient être décidées par nos cabinets, et non par nous à Francfort.

Je n'ai fait que lui esquisser à titre privé la marche que les délibérations pourraient suivre à la Diète ; cependant je demanderais à Votre Excellence des instructions précises, s'il entrait dans ses intentions que je m'écartasse sensiblement de cette voie. Au sein de la commission, je tâcherais, le cas échéant, de faire rédiger un rapport à la Diète qui ne fût pas trop contraire aux idées de l'Au-

288 CORRESPOXDANCE DIPLOMATIQUE

triche, mais qui montrât que la situation créée par la réponse russe et par ce que Ton connaît jusqu'ici de l'opinion des puissances occidentales, invite la Confédération à ne pas laisser rompre le fil des négociations plutôt qu'à agir de fait contre la Russie. En tant qu'il paraîtrait nécessaire de peser sur celte puissance en se montrant prêt à soutenir l'Autriche en cas de danger, il serait facile de trouver une tournure de phrase qui laissât entrevoir cette disposition sans confirmer l'Autriche dans l'espérance que l'Allemagne soutiendra toute sa politique.

Je me permettrai encore d'ajouter que le texte complet et assez fidèle de la circulaire autrichienne du 28 juillet ' a paru depuis plusieurs jours dans les feuilles publiques, et, si je suis bien renseigné, qu'il a été publié en premier lieu, le 2 de ce mois, par la Gazette de Cologne. Plusieurs de ces articles affirment que la proposition sera présentée de concert avec la Prusse, et qu'il y a lieu d'espérer que les autres délégués recevront sous peu des instructions conformes. D'autre part, la presse officieuse de l'Autriche répand avec succès des opinions exagérées sur les exigences des puissances occidentales, afin de couper court à toute espérance de solution pacifique. Notamment l'assertion fausse qu'on demande une forte indemnité de guerre et la réduction de la flotte russe dans la mer Noire, trouve créance auprès de la plupart de mes collègues et de gens d'ordinaire bien informés. Le baron de Mùnch, délégué du grand-duché de Hesse, qui, en sa qualité d'ultramontain accentué, se croit plutôt au service de l'Autriche qu'à celui de son pays, et le baron de Holzhausen, qui se trouve dans le même cas, sont les seuls de mes collègues qui, dit-on, soutiennent les propositions projetées par l'Autriche. Le premier surtout s'évertue, depuis son retour de Vienne, à défendre le système d'une action militaire contre la Russie. D'après les on dit, il y a eu à ce sujet des discussions très-vives entre le baron de Dalvvigk et le représentant de la Russie à la cour grandducale. Le zèle ardent que le délégué d'Oldenbourg déploie contre la Russie et qu'il m'a témoigné confidentiellement à plusieurs reprises, et cela pas plus tard qu'hier, me paraît fort étranger aux

Cf. plus haut, p. 286, note 1,

intentions de son gouvernement; mais j'ignore jusqu'à quel point on pourrait l'expliquer par son attachement au régime autrichien on par son libéralisme parfois beaucoup plus accentué que celui du centre gauche. Malheureusement le délégué du Mecklembourg, le seul qui m'inspire de la confiance, est absent en ce moment, et il a commis la faute de se faire remplacer par M. de Mùnch , uniquement parce qu'il comptait fermement que celui-ci resterait à Francfort.

Tout le monde soupire après les vacances, et M. de Prokesch cherche à exploiter ce désir en faisant entrevoir une interruption des séances dès que les armements auront été décidés *.. »

9 août. — (Lettre.) — « Relativement à mon rapport télégraphique d'aujourd'hui2, je crois qu'il serait opportun de faire savoir aux autres délégués que la Prusse n'est pour rien dans l'ajournement de la communication de la réponse russe.

A l'occasion de ma conversation avec M. de Prokesch, ce dernier me communiqua sa collection complète des négociations dans la question d'Orient; il y manquait la note par laquelle le comte de Buol recommandait aux cabinets de Paris et de Londres, après que ceux-ci avaient exprimé leur première impression, d'examiner plus sérieusement la réponse russe et de formuler des conditions de

1 Le 8 août 1854, les cours de Vienne, de Paris et de Londres s'étaient mises d'accord sur quatre points propres à servir de base et de garantie à la paix future. Le cabinet de Vienne recommanda instamment à celui de Saint-Pétersbourg d'accepter ces quatre points (10 août). Le cabinet de Berlin appuya cette démarche (1.3 août). Le premier point se rapportait à la suppression du protectorat russe sur les principautés danubiennes; !e deuxième, à la liberté de la navigation du Danube; le troisième, à la révision du traité du 13 juillet 1841 par l'entente de toutes les puissances contractantes; le quatrième, à la suppression du protectorat russe sur des sujets de la Porte...

2 M. de Bismarck informait le ministre que M. de Prokesch avait reçu l'ordre de ne pas encore communiquer la réponse russe à la Diète, mais d'attendre de nouvelles instructions : « Si je dois faire une démarche isolée dans la séance de demain ou du moins dire officieusement à l'assemblée que j'ai mon autorisation et que M. de Prokesch recevra prochainement la sienne, je vous demanderai des instructions. •» Le ministre répondit que le Roi consentait à ce que M. de Bismarck dit officieusement à la Diète qu'il était autorisé à communiquer à l'assemblée la réponse russe et les documents qui s'y rapportaient, mais qu'il devait ajourner cette communication par suite du retard provenant de l'Autriche. (Dépêche télégraphique du 9 août 1854.)

paix. Votre Excellence a lu cette note à Sa Majesté dans le trajet de Rœderau à Jûterbogk ; elle commence par la considération qu'on ne fait pas la guerre pour la guerre elle-même. Comme elle indique, comparée à la dépêche du 20 juillet, un changement dans l'attitude de l'Autriche, M. de Prokesch aurait dû la recevoir à titre de renseignement personnel, si elle avait une portée sérieuse. Il est probable que le cabinet de Vienne, de connivence avec M. de Bourqiieney1, l'avait destinée à nous prouver, en se servant de la note russe, le zèle de ses efforts pour conserver la paix. Je vous prie de vouloir bien m'en envoyer une copie2.

La nouvelle de l'évacuation des principautés danubiennes 3 a surpris désagréablement M. de Prokesch ; il est tout aussi contrarié de ne pouvoir proroger la Diète comme il l'espérait, et, par suite, d'être obligé de donner un dîner le 18. M. de Tallenay voulait également ne pas donner de dîner le 15, à cause de la prorogation ; mais j'ai déclaré, lorsqu'on demanda ce que je comptais faire, que je restais, pour qu'on n'interprélât pas mon absence comme une démonstration antibonapartiste. »

Post-scriptum.

« Une preuve que l'Autriche se croit sûre de la présentation et du succès du projet de mobilisation, malgré l'éloignement de la Prusse pour cette mesure, c'est que depuis huit jours le vérificateur de la caisse de la Diète travaille à établir les chiffres des contingents. »

11 août. — [Rapport immédiat.) — a Pendant mon absence, et déjà dans la dernière séance, M. de Prokesch avait fait entendre que mon départ seul était cause si la réponse russe n'était point

1 Ambassadeur de France à Vienne.

2 Dans une lettre du 10 août, le ministre envoya à M. de Rismarck une copie de la dépêche autrichienne du 29 juillet 1854-.

3 Le 7 août 1854, le prince Gortschakoff avait fait savoir au comte de Ruol que la Russie évacuerait immédiatement, pour des raisons stratégiques, les deux principautés, mais que si néanmoins l'Autriche continuait de concentrer des troupes sur la frontière, l'Empereur verrait dans ce fait une démonstration hostile. Par cette mesure, la Russie resta sur la défensive dans la guerre qu'elle allait soutenir contre les puissances occidentales.

communiquée à la Diète , bien que je l'eusse fait inviter formellement par le conseiller de légation Wentzel à faire cette communication dès qu'il y serait autorisé. Par suite, j'avais d'autant plus compté que, dans. la séance d'hier, il serait en mesure de présenter avec moi à l'assemblée les documents en question; mais, la veille de la séance, il avait reçu par le télégraphe l'ordre d'ajourner cette communication et d'attendre d'autres instructions. Dans ces circonstances, je dis à la Diète, conformément aux ordres que j'avais reçus, que j'étais, il est vrai, autorisé à communiquer à l'assem blée la réponse russe et les pièces qui s'y rapportaient, mais que je différais cette communication, parce que l'Autriche n'était pas encore en mesure de s'y associer. M. de Prokesch répondit qu'il était en possession des documents nécessaires, mais que le gouvernement impérial avait probablement encore l'intention de les compléter, y

Mes collègues accueillirent son dire sans faire d'objection. Ce n'est qu'après la séance que j'eus l'occasion d'entendre l'expression du mécontentement provoqué par l'ajournement de la communication promise.

Avant la séance, M. de Prokesch me communiqua confidentiellement, ainsi qu'à plusieurs autres délégués, une dépêche télégraphique d'après laquelle le prince Gortschakoffayant annoncé au comte de Buol la nouvelle connue de l'évacuation des principautés danubiennes, ce dernier lui avait répondu que l'occupation de ces provinces par des troupes autrichiennes aurait lieu sans délai. Cette dépêche, surtout la première partie, a fait une impression trèssatisfaisante sur nos collègues. Grâce à ce changement de situation, on semblait croire l'intérêt de l'Allemagne parfaitement garanti; tout ce que l'on désirait, c'était que désormais l'Autriche suivit une ligne de conduite qui n'amenât pas de nouveaux dangers, après que la Russie avait prévenu les demandes de l'Allemagne avec un empressement inattendu. Le baron de Prokesch n'a pas pu cacher que les nouvelles du jour et de la veille relatives à l'évacuation des principautés lui avaient causé une surprise désagréable. »

15 août. — «J'ai reçu le rescrit confidentiel du G, n° 50, et

celui du 12, n° 57 l ; de plus, M. de Prokesch m'a communiqué la dépêche du comte de Buol au comte Esterhazy, datée du 12, qui devait lui servir d'instruction. D'après le contenu de ce document, l'Autriche nous verrait avec satisfaction nous associer à la proposition que le cabinet de Vienne compte faire à la Diète, mais elle déclinerait toute discussion qui pourrait la modifier, en nous laissant le soin de faire des déclarations particulières au cas où nous serions d'un avis différent.

Hier soir, quand M. de Prokesch me fit ces communications, il me dit que dans tous les cas il faudrait que la proposition fût faite dans la séance d'après-demain, et il me pria de faire sans tarder la déclaration de notre adhésion. Je lui fis observer que, dans son rescrit du 12, le comte de Buol avait traité deux questions tout à fait différentes; que pour l'une, concernant les conséquences de la convention du 20 avril, j'étais muni d'instructions suffisantes, et que je pourrais m'associer à une déclaration qui, avec la réponse russe, comprendrait l'offre d'évacuer les principautés et la communication de cette offre aux cabinets de Londres et de Paris, ainsi que leurs réponses; mais que si, en dehors de la convention du 20 avril, l'Autriche avait contracté de nouvelles obligations envers les puissances occidentales, et adressé par suite une nouvelle sommation à la Russie en la menaçant de la guerre, le cabinet royal était disposé, je le savais, à engager l'empereur Nicolas, dans l'intérêt delà paix, à accepter les conditions posées; pour moi, je n'étais pas autorisé à faire consigner au protocole une déclaration officielle sur la position que le gouvernement royal entendait prendre dans cette nouvelle phase. Et j'ajoutai que s'il croyait devoir faire dès après-demain des propositions sur cette seconde partie du rescrit, je ne pouvais que le laisser juge de cette démarche, mais que, de mon côté , je déclarerais n'avoir pas encore reçu d'instructions m'autorisant à faire une déclaration officielle à ce sujet...

1 En même temps que ce rescrit, le ministre envoyait à M. de Bismarck la copie d'une communication de l'Autriche, faite par le comte Esterhazy à la date du 10 août, d'après laquelle le cabinet prussien pouvait s'attendre à de nouvelles propositions du cabinet de Vienne , relativement à la communication à faire ensemble à la Diète sur la situation politique.

Les obligations du cabinet autricbien qui résultent de l'échange de notes qui a eu lieu à Vienne, et qui, jointes au contenu de la note adressée par Vienne à Saint-Pétersbourg, rendent imminent le danger d'une guerre entre l'Autriche et la Russie, ont été contractées par l'Autriche sans l'assentiment et même, à ce cfa'il semble, à l'insu de la Prusse. Cette circonstance exclut, selon moi, l'hypothèse que les complications qui en résulteront peut-être pourraient amener la Prusse à un casus fœderis dans le sens de la convention du 20 avril. Les conditions des puissances occidentales , dont l'Autriche a fait aussi les siennes , sont certainement plus modérées qu'on ne pouvait s'y attendre d'après la presse officieuse et d'autres organes. Ont-elles pour cela des chances d'être acceptées immédiatement par la Russie, sans qu'on en vienne à faire une guerre regrettable? Je ne saurais l'affirmer, mais j'en doute. Je ne crois pas encore aujourd'hui que, si elles sont repoussées par la Russie, l'Autriche osera, sans être sûre de l'appui de la Prusse et de l'Allemagne, se jeter aveuglément dans les bras des puissances occidentales et attaquer la Russie. Mais, quelque tournure que prennent les événements, je suis certain qu'il entrait dans les intentions du Roi, en tant que j'ai pu m'en convaincre lors de mon dernier séjour à la cour, d'assister fidèlement l'Autriche dans certains cas, mais de ne pas lui faire espérer ce concours comme une conséquence nécessaire de la convention du 20 avril, si l'Autriche voulait l'exploiter en étendant la portée de cet acte. Dans le moment actuel, la Prusse semble particulièrement autorisée à prendre cette attitude expectante, attendu que l'obligation créée par sa participation à la conférence et à la convention d'avril disparaît tout naturellement par le refus de l'Autriche de communiquer à la Diète les notes des puissances occidentales, et par l'action isolée dont elle a pris l'initiative en entrant seule en relation avec elles; nous n'avons donc qu'à accepter, sans autre observation, la situation qui nous est faite. Si pourtant Sa Majesté le Roi voulait consentir à appuyer des conditions posées sans notre concours à Saint-Pétersbourg, Elle ferait certainement tout ce que l'Autriche pourrait attendre de nos bons sentiments de confédéré; Elle ferait peut-être plus qu'il ne faudrait pour que la Prusse conservât l'influence modératrice que jusqu'à ce jour Sa

Majesté a exercée avec tant de succès sur la Russie. Car l'empereur Xicolas ayant accepté les conseils de notre auguste Maître, tant sous le rapport de la rédaction de la réponse russe que sous celui de l'évacuation des. principautés, le cabinet de Saint-Pétersbourg ne s'attend certes pas à voir la Prusse appuyer purement et simplement les demandes de l'Autriche. Mais quand même le fait se produirait, il resterait encore une grande différence entre la position de la Prusse et celle de l'Autriche : cette dernière réclamerait en son nom propre l'exécution de ses propositions sous menace de guerre, tandis que la Prusse n'agirait que dans l'intérêt de la paix en conseillant au cabinet russe de les accepter. Cette différence n'est pas exprimée dans la déclaration que l'Autriche compte faire à la Diète, et quand même cela ne paraîtrait point nécessaire, il y aurait cependant un inconvénient à signaler, dans le protocole, l'identité de la position de la Prusse avec celle de l'Autriche, de la France et de l'Angleterre, et à constater la solidarité des quatre puissances vis-à-vis de la Russie de la manière indiquée dans les instructions du comte de Buol du 12.

Je proposerais donc :

1° De m'autoriser à rédiger avec M. de Prokesch une déclaration commune, qui comprendrait la communication de la réponse russe aux cabinets de Berlin et de Vienne, sa confirmation par l'évacuation des principautés, les ouvertures faites par les cours d'Allemagne à Londres et à Paris à la suite de la réponse, et les déclarations des puissances occidentales.

2° A cette déclaration on rattacherait, en se servant des réponses des puissances occidentales, la promesse de poursuivre auprès de la Russie les tentatives de médiation, de concert avec les confédérés allemands. Si, de plus, l'Autriche voulait faire de la situation que l'échange de notes lui a créée vis-à-vis des puissances occidentales, et de la sommation adressée ensuite à Saint-Pétersbourg, l'objet d'une proposition, je serais d'avis :

3° De ne pas faire de déclaration commune à cet égard, mais 4° De dire, après la déclaration de l'Autriche, que la Prusse continuera de travailler, de concert avec l'Autriche, à rétablir la paix, à conserver et à améliorer encore la grande position de l'Allemagne,

et qu'elle espère pouvoir y arriver avec le concours de tous les confédérés allemands.

Si M. de Prokesch, se conformant à ses instructions du 12, faisait dès après-demain non-seulement la déclaration commune sur les conséquences de la convention, mais encore d'autres communications particulières, je vous prierais :

5° De me permettre de déclarer que je n'ai pas encore reçu les instructions de mon gouvernement, mais que je suis couvaincu que, même dans les phases ultérieures de la question d'Orient, ce dernier unira ses efforts à ceux de l'Autriche pour assurer le rétablissement de la paix et pour garantir la prospérité de l'Allemagne, en comptant sur le concours des autres confédérés x. »

17 août. — (Lettre autographe.) — « J'ai l'honneur d'adresser ci-joint à Votre Excellence une copie du rapport que j'ai fait de concert avec M. de Prokesch dans la séance qui vient de finir. La remise et la lecture des documents qui y sont cités ont été faites. La courte déclaration ci-jointe, qui porte sur la convention militaire, a été traitée comme purement confidentielle et ne figurera pas au protocole.

Ceux de mes collègues auxquels j'ai pu parler jusqu'à présent ont été atterrés par la nouvelle de l'échange de notes entre l'Autriche et les puissances occidentales, et particulièrement par le fait que l'Autriche, quoiqu'elle fût informée de l'évacuation des principautés, a persisté dans ses négociations. M. de Schrenk m'a dit hier qu'il avait l'ordre de déclarer à la première occasion que la Bavière considérait l'intérêt de l'Allemagne dans la question d'Orient comme sauvegardé par l'évacuation des provinces danubiennes, et, par suite, toute obligation de faire des armements, dérivant de l'accession à la convention d'avril, comme n'ayant plus de raison

1 Le rapport de M. de Bismarck croisa un rescrit du ministre, daté du 15 août 1854, dans lequel celui-ci lui prescrivait d'avoir soin, dans la rédaction à arrêter avec le baron de Prokesch sur la question d'Orient, de faire ressortir l'entente matérielle, mais de maintenir la position particulière où se trouvait la Prusse , en restant libre de toute obligation envers les cabinets occidentaux ; nuance qui n'empêcherait pas la déclaration commune de se faire, mais à laquelle la Prusse, d'accord avec le cabinet autrichien, attachait de l'importance.

d'être. A en juger par ce que j'ai pu constater ici, toute demande de mise sur le pied de guerre de troupes fédérales rencontrera désormais une opposition générale. Un de mes collègues vient de me dire qu'il voyait approcher le moment où les Etats allemands recommenceraient à l'envi à conclure des traités séparés avec la France; il ajouta que personne ne pourrait le leur reprocher après que l'Autriche en avait donné le premier exemple. Je lui ai fait observer que le roi de Hongrie et de Galicie pouvait agir en dehors de l'Allemagne sans manquer à aucun de ses devoirs. On a été généralement mécontent aujourd'hui. A part M. de Prokesch, aucun de mes collègues n'admet que notre convention puisse s'appliquer aux conséquences de la politique adoptée en dernier lieu par l'Autriche. Je suis pressé par l'heure du courrier. »

18 août. — (Rapport immédiat.) — « Dans la séance d'hier 26, j'ai enfin présenté, avec le baron de Prokesch, la réponse russe, ainsi que les négociations auxquelles cette dernière avait donné lieu dans l'aflaire d'Orient1. Je joins à ce rapport notre déclaration, ainsi que la communication confidentielle sur la convention militaire, qui ne figurera pas au protocole...

La Diète a été profondément impressionnée par la constatation officielle du fait que l'Autriche avait conclu, par un échange de notes à Vienne, un accord séparé avec les puissances occidentales. La nouvelle de l'évacuation des principautés danubiennes avait donné l'espoir à mes collègues que la paix serait conservée pour l'Allemagne. Les communications d'hier ont détruit cette espérance, d'autant plus qu'elles trouvent un commentaire dans des articles des feuilles d'ici, qui proviennent de communications officielles du cabinet de Vienne, ainsi qu'on l'avoue du côté autrichien. Dans ces articles, la Russie est ouvertement menacée d'une déclaration de guerre immédiate, si elle n'accepte sans tarder les conditions posées par les puissances occidentales.

Après la séance, on n'a pas manqué de se répandre en critiques amères sur la politique de l'Autriche et sur le peu de ménagement

1 Prot. 1854, § 257.

avec lequel elle la poursuit. On a dit que, dans tous les cas, il serait plus avantageux pour les Etats allemands d'être en relations directes avec la France que de passer par L'intermédiaire de Vienne, et que l'Autriche avait donné à l'Allemagne un exemple que Vienne aurait durement qualifié, s'il avait émané de tout autre Etat allemand.

Des membres influents de la commission des affaires d'Orient ont fait entendre que le rapport sur les propositions devait être commencé sans retard et libellé de manière à démontrer qu'après l'évacuation des principautés danubiennes, l'intérêt de l'Allemagne dans la question d'Orient peut être considéré comme sauvegardé, et que l'accession au traité d'avril \ datant du 24 juillet, cessait d'avoir des conséquences pratiques; que notamment les forces militaires de la Confédération germanique ne pouvaient plus être employées comme forces actives pour soutenir une pareille politique, ni pour servir à une démonstration, et qu'on repousserait certainement toute demande de levée de troupes , parce que les événements qui pourraient surgir à la suite des dernières résolutions de l'Autriche imposaient aux Etats allemands l'obligation de garder, dans leur propre intérêt, leur pleine liberté d'action.

Plusieurs délégués ont tenu à s'assurer si l'échange des notes avait précédé ou suivi l'arrivée de la nouvelle de l'évacuation des principautés danubiennes. M. de Prokesch leur a répondu que l'échange des notes avait eu lieu le 8 de ce mois, tandis que la dépêche télégraphique du prince Gortschakoff, annonçant l'évacuation, ne lui était parvenue que le 10. La veille, M. de Prokesch m'avait dit que l'échange des notes n'avait eu lieu qu'après la réception de la nouvelle de l'évacuation, ce qui était, du reste, la vérité. »

20 août, — [Lettre autographe.) — « J'ai eu hier un entretien avec M. de Schrenk; il a mandé, le 17, à Munich ce qui suit : La tendance est évidemment d'empêcher l'assemblée d'émettre son avis sur les communications, parce que M. de Prokesch veut ajourner les séances. Le nègre a fait son devoir, le nègre peut s'en aller. Après l'ajournement , on présentera le fait accompli d'une nouvelle

1 Cf. plus haut, p. 277 et suiv.

démarche du cabinet de Vienne, et l'on demandera l'adhésion dans les vin<]t-quatre heures. M. de Schrenk attend des instructions de Munich pour savoir s'il doit s'opposer à l'ajournement de la séance. Je ne l'ai pas contredit directement, mais je l'ai rendu attentif aux difficultés que rencontrerait une manifestation de la Diète dans le sens de la Bavière; je lui ai dit que, dans la commission, M. de Prokesch avait le moyen d'empêcher la rédaction d'un rapport par la discussion et par le vote séparé, et que, comme président, il pouvait faire traîner en longueur la remise du rapport. J'ajoutai que, dans la commission, je ne me prononcerais pas ouvertement contre l'Autriche; que M. de Nostitz ferait bien de l'opposition en pleine séance, mais qu'il n'exprimerait jamais son opinion personnelle au sein de la commission; que M. de Mùnch était tout dévoué à l'Autriche; que le comte de Kielmansegge x et M. de Marschall étaient contraires à la remise de votes précis et formels, — de sorte que la Bavière ne serait soutenue que par M. de Reinhard et par M. d'Oertzen , qui était absent. M. de Schrenk m'a donné raison et s'est plaint que les représentants des cabinets allemands fassent les rodomonts quand ils sont entre eux, mais que, quand il s'agit « d'attacher le grelot2 » ...

Je ne me ferai pas le champion des Bambergeois contre M. de Prokesch, mais je n'insisterai pas non plus sur l'ajournement, si les États moyens s'y opposent.

Il appartient à Votre Excellence déjuger s'il y aurait lieu de faire aux cabinets allemands des communications directes sur notre manière de voir actuelle, pour qu'ils l'adoptent également. Je compte sur le ferme appui du Hanovre, mais je crains que l'accession de l'Autriche â l'alliance des puissances occidentales ne dispose plus d'un de nos confédérés à se mettre en relations directes avec la France, si nous ne réussissons pas à les retenir du côté de la Prusse. Ils continueront peut-être à s'appuyer sur nous, tant que notre politique conservera son caractère pacifique ; si nous sommes forcés de prendre une part active à la guerre, ce n'est pas le côté pour lequel nous nous déclarerons ; mais les craintes qu'inspirera la Prusse, ou d'autres puissances, détermineront le concours auquel nous pourrons nous

1 Délégué du Hanovre à la Diète.

« Dem Katz a Schellen anhangen.

attendre en Allemagne ; notre influence comme médiateurs et neutres gagnera toujours beaucoup en importance, tant que les Etats allemands se joindront à nous.

J'attends les instructions de Votre Excellence sur la conduite k tenir dans la question de l'ajournement, dans le cas où je devrais suivre une autre marche que celle indiquée plus haut.

Les bruits de dispositions pacifiques de la France trouvent créanceici, et sont reproduits par la Gazette de la Poste. »

23 août. — (Lettre particulière .) — « J'ai reçu le rescrit de Votre Excellence du 21 \ qui m'apprend que les vues du roi des Belges et

1 M. de Brockhausen, ministre plénipotentiaire de la Prusse a Bruxelles, avait écrit au cabinet de Berlin que le roi des Belges ne désapprouvait pas que le cabinetde Berlin n'eût pas accepté les nouvelles obligations que les puissances occidentales avaient contractées, surtout parce qu'il était disposé à appuyer à Saint- Pétersbourg les conditions que ces puissances avaient posées comme bases d'une paix future. « Mais Sa Majesté, continue le rapport, regretterait sincèrement cette nouvelle attitude de la Prusse, si elle pouvait entraîner une désunion entre elle et l'Autriche, car Elle est plus que jamais persuadée que l'union entre les deux grandes puissances allemandes n'a pas cessé d'être indispensable pour leur propre salut comme pour celui de l'Europe en général. »

Auprès du comte de Hatzfeld, ambassadeur de Prusse à Paris, qui, lors de son passage, s'était arrêté plusieurs jours à Bruxelles, le roi des Belges avait également insisté sur la nécessité d'une entente de la Prusse et de l'Autriche dans la complication actuelle. « Rien n'est changé aux yeux du Roi, à l'égard de cette impérieuse nécessité, par la phase nouvelle dans laquelle l'affaire d'Orient est entrée ci la suite de l'évacuation promise et presque accomplie des principautés. Cette union , seule combinaison pratique et de bonne politique, doit être, selon Sa Majesté^ toujours encore maintenue, même au prix de quelques sacrifices d'amour-propre de la part de la Prusse. Des susceptibilités passagères ne devraient pas troubler cette bonne entente. L'apparence même d'un désaccord serait fort regrettable, et ôterait d'avance à des propositions pacifiques toute chance de succès. Unies, les deux puissances allemandes peuvent faire face à toutes les éventualités. Elles ont sept cent mille hommes à leur disposition. C'est Ici une force qui en impose à tout le monde, tandis qu'isolées elles n'inspirent pas cette crainte salutaire. La Prusse seule ne saurait lutter longtemps avec la France et V Angleterre réunies,, et ï Autriche , vulnérable de deux côtés , n aurait , elle aussi, que peu de chances de succès dans une lutte où la Prusse ne serait pas avec elle. Vouloir s'appuyer sur les Etats secondaires de l'Allemagne serait, pour la Prusse, une politique imprévoyante et dangereuse. Ces Etats ne sont aptes qu à faire chorus quand il s'agit de négation; ils feront toujours défaut quand on voudra en appeler ci leur action, et surtout à leur appui actif dans une guerre provoquée contre la France. Quant à l'idée d'une pareille provocation, le Roi n'hésite pas à la qualifier d'aberration. Il ne peut l'admettre comme pouvant entrer sérieusement dans les vues d'une saine politique. Autre chose serait la défense du territoire allemand contre une agression française; mais une lutte engagée avec cette puissance, sans;

de lord Aberdeen \ sur la politique prussienne, avaient fait plaisir à Sa Majesté.

Il me suffira toujours de connaître les intentions de Sa Majesté le Roi ; j'ose néanmoins vous adresser avec confiance l'exposé confidentiel de ma manière de voir.

Sans doute M. de Brockhausen a raison de voir dans les paroles du roi Léopold la même sagesse avec laquelle ce prince a su toujours reconnaître les véritables intérêts de la Belgique et de la maison de Cobourg.

Mais je doute que le roi Léopold jugerait de même façon la politique prussienne, s'il tenait de plus près à la Prusse qu'à la Belgique. Sans doute l'union de la Prusse et de l'Autriche, même quand la Prusse l'achèterait beaucoup plus cher qu' a au prix de quelques sacrifices d'amour-propre » , forme un des éléments essentiels de la sécurité de la Belgique, surtout depuis que les relations, fondées sur la communauté de tradition et de religion, de la Belgique et de l'Autriche, se sont resserrées par un mariage. Si la guerre éclatait, la Belgique ne pourrait que souhaiter qu'elle restât concentrée sur les frontières si lointaines de la Russie et de l'Allemagne, tandis qu'elle-même, entourée des quatre puissances amies, serait préservée de toutes les complications qu'elle pourrait entraîner.

provocation de sa part, serait, surtout en ce moment, une entreprise aussi hasardée que dangereuse. Dans une lutte pareille, l'Angleterre serait infailliblement du côté de la France. Cette première jouissance est trop intéressée au maintien de son alliance avec la France, elle est trop acharnée dans le conflit avec la Russie, pour ne pas faire cause commune avec son allié contre ceux qui voudraient l'attaquer. Le Roi va même jusqu'à croire que si, dans une pareille lutte, la France pouvait réussir à empiéter sur le territoire allemand, V Angleterre , peu fidèle à ses anciennes traditions, laisserait faine, et verrait d'un œil indiffèrent, peut-être même avec quelque satisfaction, les provinces rhénanes tomber au pouvoir de la France, si le sort des armes, — « contre toute attente, il est vrai, — lui était favorable. »

Par le rescrit du 21 août, le ministre de Manteuffel communiqua à M. de Bismarck la copie du rapport du ministre plénipotentiaire de Bruxelles, en lui faisant remarquer que les efforts de la Prusse pour rester unie aussi étroitement que possible avec l'Autriche, malgré le maintien de son indépendance , concordaient avec les vues d'un souverain et d'un homme d'Etat dont la longue expérience, la sagesse et la modération bien connues étaient autant de garanties de la valeur de ses opinions; qu'aussi le Roi avait lu le rapport avec une attention toute particulière et rendu pleine justice à ce travail.

1 Le comte d' Aberdeen, premier lord de l'Echiquier en Angleterre.

Certainement Sa Majesté le Roi et son cabinet ont toujours été éloignés de l'idée de provoquer une guerre avec la France ; en outre, la politique française ne présente jusqu'ici aucun symptôme indiquant qu'une guerre avec la Prusse soit au nombre des éventualités désirées et cherchées par l'empereur Napoléon. J'ignore si le roi Léopold a exprimé une ferme conviction quand il disait au comte de Hatzfeld que probablement l'Angleterre consentirait à l'acquisition de la province rhénane par la France ; mais ce qui me paraît certain, c'est qu'une fois en possession de la province rhénane, la France possédera ou ne tardera pas à posséder aussi la Belgique. Ni l'Angleterre ni le roi Léopold ne pourraient contester l'évidence de cette proposition; en outre, la France semble éprouver aujourd'hui moins que jamais le besoin de faire à la Prusse une guerre de conquête; une grande partie de ses "meilleures troupes se trouve en Orient, dans la mer Baltique et en Italie.

Alger ne peut pas être dégarni davantage à cause des indigènes; l'attitude des Français et d'autres républicains en Espagne réclame toute l'attention de l'Empereur; à l'intérieur, il est très-douteux que l'affection de ses sujets soit assez forte pour lui permettre de disposer en toute sécurité de ses forces militaires au dehors ; même une guerre étrangère ne serait pas un lien suffisant pour unir les partis en lutte. Les dangers dont les trônes de l'Europe peuvent être menacés par la révolution, surtout si l'on tient compte de l'Espagne, ont été également invoqués par le Roi des Belges comme un motif pour engager la Prusse à associer sa politique à celle de l'Autriche. Selon moi, ces dangers grossiraient à l'infini si la Prusse se laissait entraîner à une action offensive par l'Autriche, dans le sens du comte de Buol et de ses organes (Lloyd). Les exigences de l'Autriche, qui a commencé par demander l'évacuation des principautés danubiennes, se sont graduellement élevées, grâce à l'espoir du concours de la Prusse, au point que, dans la presse de Vienne, le projet d'une cession de la Bessarabie ne surprend plus personne. La Russie n'accepterait de pareilles conditions qu'à la suite d'une guerre longue et malheureuse, et les chances qu'une telle guerre offrirait à la Révolution pour ébranler les trônes de l'Europe dépasseraient

:302 CORRESPOXDANCE DIPLOMATIQUE

-les garanties que le principe conservateur trouverait dans une alliance avec l'Autriche et les puissances occidentales, la première ayant besoin elle-même d'être soutenue contre la Révolution, même au cas où la vie comme le gouvernement de Napoléon fussent assurés d'une longue durée. Aussi je crois que, pour nous, il est utile de ne nous associer à la politique de l'Autriche qu'en tant que nous pouvons empêcher cette puissance d'attaquer la Russie. Le comte de Buol s'imagine qu'il peut, en tout état de cause, compter sur l'appui de la Prusse; aussi tranche-t-il par des actes décisifs des questions qui lui font redouter notre opposition, croyant que nous finirons, malgré notre mécontentement, par suivre la politique adoptée par l'Autriche. Le général Mayerhofer doit s'être exprimé à Berlin en citant des propos de Sa Majesté d'une manière qui démontre cette confiance abusive dans la Prusse.

Vienne fait faire par ses représentants diplomatiques des tentatives auprès de toutes les cours d'Allemagne, extra Dresde et Alunich , mais surtout à Cassel, à Darmstadt, à Wiesbaden et à Hanovre, — d'après ce que je puis apprendre par mes collègues, — pour amener des résolutions conformes à l'esprit de la circulaire autrichienne du 28 juillet1; de plus, elle garantit formellement, d'après les rapports envoyés de Berlin par l'agent impérial, l'adhésion très-prochaine de la Prusse. En ce qui concerne la Hesse électorale et Nassau, je suis fondé à croire que les souverains de ces Etats ont favorablement accueilli ces ouvertures : Son Altesse le duc de Nassau, parce qu'il est dévoué sans réserve à la politique de l'Autriche; Son Altesse Royale le prince électeur, parce qu'il est surtout guidé par le désir de voir réunir et mobiliser l'armée hes- -soise. Dès que j'aurai appris d'autres détails, je les transmettrai â Votre Excellence. Aujourd'hui encore, un de mes collègues m'a -demandé expressément s'il était exact que le général Mayerhofer fût à peu près d'accord avec la Prusse sur les levées à faire contre -la Russie, ainsi qu'il l'affirmait. Il y a quelques jours, la princesse de Lieven se trouvait encore à Schlangenbad. A en juger d'après les efforts qu'elle a faits pour gagner les personnes avec lesquelles

1 Cf. p. 286, note 1.

elle a été en contact, elle soutenait activement les intérêts de la France, et y réussissait peut-être d'autant mieux qu'elle tâchait de garder soigneusement les apparences d'un attachement réel à la Russie.

M. de Schrenk m'a dit que, relativement à sa déclaration dans l'affaire d'Orient, il n'avait pas encore reçu d'instructions définitives ; que M. Von der Pfordten l'avait au contraire informé que cette question devait être soumise prochainement à Sa Majesté le Roi, et qu'il fallait attendre sa décision ; qu'il semblait qu'on désirât connaître d'abord la réponse de la Russie aux notes du 13 et du 20 de ce mois; que, du reste, on ne savait rien à Munich de nouvelles propositions de l'Autriche pour obtenir la mobilisation des troupes fédérales et assurer le succès de sa politique. »

25 août. — « J'ai déjà mandé à Votre Excellence que l'entente avec M. de Prokesch sur une déclaration commune à faire à la Diète n'a pu se faire, à cause du court délai que le cabinet de Vienne nous avait fixé, qu'à la suite d'efforts réitérés dont j'avais seul pris l'initiative. L'activité de mes démarches a dû convaincre M. de Prokesch que nous ne cessions d'attacher une grande importance à Punité d'action des deux puissances au sein de l'assemblée fédérale, et je devais compter qu'ii éviterait autant que possible de montrer à nos collègues qu'un manque d'accord existait entre les deux cabinets. Aussi, lorsque, le 22, il me dit qu'on lui avait annoncé par le télégraphe l'arrivée pour le lendemain d'un courrier porteur de dépêches importantes, je m'attendais à ce qu'il me parlât confidentiellement de démarches à faire dans la question d'Orient. Il me dit que le courrier lui avait apporté des instructions au sujet de la place de Landau. Jusqu'à ce jour M. de Prokesch avait travaillé avec ardeur pour obtenir un ajournement immédiat de nos séances, et présenté comme inutile la convocation préalable de la commission des affaires d'Orient. A partir de l'arrivée du courrier, il a été pénétré de la nécessité de réunir avant tout la commission, disant que les convenances l'exigeaient, et qu'il ne pouvait pas s'exposer au reproche des gouvernements confédérés de ne pas leur avoir donné l'occasion de se prononcer. Il n'en démordit pas, malgré tous les membres de la commission,

304 CORRESPOXDANCE DIPLOMATIQUE

qui lui déclarèrent à plusieurs reprises qu'ils avaient reçu de leurs gouvernements Tordre de demander l'ajournement de la discussion, et que pour le moment ils n'étaient pas en mesure de se prononcer. Je lui demandai quel résultat il se promettait de cette réunion ; il me répondit que c'était une forme de pure convenance, et que peut-être nous y trouverions l'occasion d'apprendre ce que nos collègues pensaient de la situation. Aussi ai-je été très-surpris de voir M. de Prokesch ouvrir aujourd'hui la séance, sans m'en avoir prévenu, par la lecture du rapport écrit et préparé avec tous les adhibendis dont la copie se trouve ci-jointe. Il a fait suivre cette lecture d'un assez long discours, dans lequel il a montré comment il fallait répondre à chaque question, et pourquoi.

J'ai voulu d'abord me borner à lui répondre qu'ignorant les vues du gouvernement royal sur les questions posées, je ne voyais aucun intérêt pratique dans l'échange d'idées personnelles. Le fait d'avoir ouvert la discussion sur une question aussi brûlante, évidemment à mon insu, a fort surpris mes collègues; il aurait été à souhaiter qu'une telle différence dans la conduite des délégués des deux grandes puissances n'éclatât point. Mais le baron de Prokesch ne s'est pas laissé arrêter; il a tenu à développer le système politique qui formait la base des propositions autrichiennes jusque dans des conséquences incompatibles avec notre point de vue ; et comme il s'est servi, pour définir les ci intérêts allemands », tantôt de déclarations isolées de la Prusse, tantôt de déclarations communes destinées à prouver l'accord de la Prusse avec l'Autriche, j'ai été forcé de réfuter son argumentation, attendu que mon silence aurait passé pour une adhésion aux yeux des autres délégués. J'ai dit et répété que, pour le moment, je ne pouvais émettre que mon opinion particulière, et, en développant mes vues, je suis resté dans la direction indiquée récemment par les articles de la Correspondance de Prusse^ direction qui s'écartait très-sensiblement de celle de M. de Prokesch, Le président a rencontré une opposition assez vive chez les délégués de la Bavière, du Wurtemberg et du Mecklembourg. La Saxe et le Hanovre ont gardé une attitude passive, — M. de Nostitz parce qu'il hésitait entre les sympathies de son gouvernement pour la Bavière et son dévouement personnel à l'Autriche, et

le comte de Kielmansegge parce que sa surdité l'empêchait sans doute, à sa grande satisfaction, de suivre sérieusement le débat. Darmstadt voulait l'ajournement de la discussion, et M. de Marschall (Bade) a consciencieusement soutenu tour à tour les deux partis dans chaque question 1...

La Bavière a surtout fait remarquer qu'en somme les questions soumises à la Diète n'avaient trait qu'à la défense de l'Autriche contre la Russie, tandis que le caractère défensif de la convention devait s'appliquer tout aussi bien à la protection des provinces non allemandes de la Prusse contre les puissances occidentales. Après une discussion qui a duré plusieurs heures, j'ai rappelé encore une fois que l'échange de nos idées personnelles pouvait être intéressant, mais qu'il n'avançait pas les affaires, et je demandai que le baron de Prokesch nous dictât ses propositions, pour qu'il nous fût possible de nous assurer des intentions de nos gouvernements sur les réponses à donner. C'est ce qui a eu lieu après quelques pourparlers, et la séance a été close par un discours de M. de Schrenk, qui a dit à peu près que le cabinet autrichien devait avoir un grand intérêt à savoir si et jusqu'à quel point il pouvait compter sur l'adhésion et sur le concours des autres confédérés, et que ces derniers certainement étaient tenus de se prononcer vis-à-vis de l'Autriche; enfin que lui-même espérait être en mesure de le faire dans une quinzaine de jours. Après la séance, M. de Prokesch s'est également dispensé de me donner des explications sur sa conduite inattendue, ou de me dire les raisons pour lesquelles il m'avait caché ses intentions. Tenant compte de ce fait et me rappelant qu'il a exploité plus d'une fois d'une manière peu loyale son rôle de me remplacer en cas d'absence, j'ai évité jusqu'à présent de l'en charger, et je partirai vingt-quatre heures avant le moment que j'aurai indiqué, comme si c'était de ma part l'effet d'un oubli dû à la précipitation du départ. Les autres délégués m'ont prié confidentiellement de ne pas revenir avant la quinzaine, afin de leur faire gagner du temps, parce qu'on ne pouvait rien faire en mon absence. Si pourtant M. de Prokesch

1 Dans la suite du rapport, M. de Bismarck exposait comment, d'après ce qu'il avait entendu pendant et après la séance, ses collègues auraient répondu aux sept questions de M. de Prokesch, s'il leur avait fallu voter séance tenante.

essayait d'agir, ils s'opposeraient à ce qu'on délibérât sans moi et en donneraient immédiatement avis au conseiller de légation Wentzel. Il est probable que l'Autriche a fait auprès du duc de Nassau, peutêtre aussi à Darmstadt et à Bade, des démarches dans le sens du rapport présenté aujourd'hui à la commission. »

26 août j, Berlin. — [Lettre autographe* .) — « Que Votre Excellence me permette d'ajouter confidentiellement quelques mots à mon rapport d'hier. Après les faits que j'ai mentionnés, mes collègues sont tous restés convaincus que, même aujourd'hui , après l'évacuation des principautés, l'Autriche ne renonçait pas au projet de s'attacher les forces de l'Allemagne de manière à pouvoir les entraîner dans une guerre de conquête contre la Russie. Les Etals moyens sont peu disposés à suivre cette politique stérile pour eux et dangereuse pour tous, surtout tant qu'elle restera abandonnée à la direction arbitraire du comte de Buol *, dans les capacités et la réflexion duquel on n'a pas la moindre confiance. On ferait tort aux Bambergeois en les accusant d'avoir, dans la crise actuelle, d'abord dirigé leurs regards vers la France; ils voulaient une politique allemande indépendante et tenaient à avoir voix au chapitre. En voyant que les deux grandes puissances n'y consentiraient pas, ils ont espéré du moins rester, en s'appuyant sur la Prusse, en dehors d'une guerre d'où ne pouvait sortir aucun avantage ni pour eux ni pour nous, et dont, par contre, les dangers étaient incalculables. Tous mes collègues n'ont pas des idées personnelles ; mais ceux d'entre eux qui ont une opinion indépendante me l'exposent dans l'intimité. La Prusse, disent-ils, a le même intérêt que nous à détourner l'Autriche d'une guerre avec la Russie, et elle en a le pouvoir, si elle a le courage d'interdire à l'Autriche une guerre offensive contre la Russie; mais si nous voyons que la Prusse se laisse entraîner par un homme « aussi borné et aussi léger » que le comte de Buol, sans que celui-ci s'informe même de l'opinion de la Prusse, avant de prendre les décisions les plus graves, il faut que nous assurions

* Soumise au Roi.

1 Le comte de Buol fut relevé de ses fonctions de ministre au mois de mai 1859 et mourut le 28 octobre 1865.

notre sécurité par nous-mêmes. Si les deux grandes puissances naviguent de conserve en abandonnant le gouvernail au comte de Buol, il est à prévoir que l'Allemagne fera naufrage, car la conséquence certaine d'une guerre de la Prusse et de l'Autriche contre la Russie sera l'alliance de celle-ci avec la France, alliance qui est en train de se conclure, d'après des bruits dignes de foi, et que la Russie poussée à bout rechercherait à tout prix. En face d'un tel danger, la cohésion politique intérieure de l'Autriche sera fort compromise, car il sera facile aux Français de soulever l'Italie, et aux Russes de provoquer une insurrection des races slavogrecques ou magyares. Dans une pareille situation, ni la Prusse ni l'Angleterre ne peuvent nous protéger; si donc la première ne veut pas empêcher l'Autriche de faire la guerre, nous marcherons avec l'Autriche et la France, tant que nos voies seront les mêmes; mais avec la France seule, dès qu'elle se séparera de l'Autriche pour se rapprocher de la Russie. Le devoir de la conservation personnelle ne nous permet pas d'agir autrement, si la Prusse tarde à faire résolument usage du pouvoir incontestable qu'elle a de détourner l'Autriche de la guerre. Cette dernière ne s'est pas encore engagée, et elle ne le fera point si elle ne peut compter sur l'appui de l'Allemagne, et surtout sur celui de la Prusse.

Ces vues, je les retrouve sous une forme moins sèche et en d'autres termes dans mes entretiens confidentiels avec certains de mes collègues et d'autres personnages politiques de l'Allemagne, avec lesquels le hasard me met en rapport, et dans la situation actuelle elles semblent s'imposer d'elles-mêmes. Chez la plupart de ceux qui les partagent, elles ne sont pas l'expression du désir ambitieux de renouveler la Confédération du Rhin, mais de la crainte des malheurs qui fondront sur l'Allemagne si les deux grandes puissances suivent la pente sur laquelle M. de Bourqueney entraîne le comte de Buol.

Mon devoir professionnel me commande d'informer Votre Excellence de tous les faits qu'il est en mon pouvoir de constater : sans prétendre exercer la moindre influence sur des résolutions venant de plus haut, je ne puis taire l'inquiétude dont me remplit la conviction des organes autrichiens, que le comte de Buol réussira à

gagner Sa Majesté le Roi, à obtenir de la Prusse de nouvelles promesses, et à l'entraîner finalement dans cette voie où l'Allemagne ne trouverait que des sacrifices et des dangers sans nombre, et l'Autriche que des avantages douteux 1. »

24 septembre. — « Le retour de quelques-uns de mes collègues ne me permet qu'aujourd'hui de rendre compte à Votre Excellence des instructions que les membres des commissions réunies ont reçues relativement à la question d'Orient 2.

Dès mon arrivée, M. de Prokesch m'avait dit qu'il fallait convoquer le plus tôt possible les membres à une séance, afin de constater s'ils avaient reçu leurs instructions; je ne m'y suis pas opposé, et si la séance a réellement lieu, Votre Excellence pourra en prévoir le résultat par ce qui suit.

Mon collègue de Bavière a reçu le premier des éclaircissements critiques sur les sept questions posées par l'Autriche3 au sein de la commission. La note, datée du 7, est lithographiée ; elle a été adressée également au baron de Malzen4, avec l'ordre de la soumettre à Votre Excellence. Votre Excellence sait donc sans doute que, sur les quatre points, M. de Pfordten ne considère au fond que celui qui a pour objet la navigation du Danube comme touchant à des intérêts allemands ; qu'il regarde la révision du traité de 1841 comme indifférente pour l'Allemagne, et qu'il craint que la protection des chrétiens des principautés danubiennes et de la Turquie,

1 Ainsi qu'il a été dit plus haut, la Diète suspendit ses séances pour quelques semaines (25 août); la commission des affaires d'Orient ne prit pas de décision sur les sept questions de M. de Prokesch, les différents délégués n'ayant pas d'instructions suffisantes. Pendant la prorogation, la plupart, ainsi que M. de Bismarck, quittèrent Francfort. La discussion de la question d'Orient ne fut reprise qu'au milieu du mois de septembre. Dans l'intervalle, la situation avait changé à la suite du refus de la Russie de faire droit aux quatre demandes des puissances occidentales , et les questions telles qu'elles avaient été formulées le 25 août 1854 avaient en partie perdu leur signification pratique après les déclarations de la Russie et de l'Autriche. Pendant le mois de septembre, M. de Bismarck resta à Berlin, afin de s'assurer des vues du cabinet sur la part que devait prendre aux complications d'Orient la Confédération germanique comme signataire de la convention du 20 avril.

2 Cf. la dépêche précédente.

3 Cf. plus haut, p. 203 et suiv.

A Envoyé de Bavière à la cour de Prusse.

stipulée par les deux derniers points, ne soit en réalité que l'absence de toute protection, et ne compromette l'honneur des gouvernements chrétiens de la Confédération germanique, ainsi que le prouve déjà suffisamment la réunion de la croix et du croissant sur le même drapeau. M. de Schrenk a communiqué à tous les membres de la commission, sauf M. de Prokesch, le document en question, par lequel tous les points des sept questions, qui n'étaient point évidents par eux-mêmes, sont résolus dans un sens contraire aux vues de celui qui les a posées. Il était d'avis que le ton et le contenu de cette pièce irriteraient trop M. de Prokesch, qu'ils s'opposaient à ce qu'elle lui fût communiquée. Il n'était point autorisé à en donner copie. Les instructions de la Bavière tendent surtout à ajourner autant que possible les discussions de la commission sur la question d'Orient, et, si cela n'était point possible, à demander encore d'autres explications à M. de Prokesch avant de remettre la déclaration bavaroise.

Les explications à demander porteront sur l'attitude que l'Autriche entend observer à l'avenir, et surtout sur le but qu'elle poursuit par l'occupation des principautés danubiennes, ainsi que sur la question de savoir si l'Autriche est convaincue que les puissances occidentales s'en tiendront aux quatre points, ou si le cabinet de Vienne est décidé à faire des démarches pour obtenir quelque certitude à ce sujet. Il a été convenu entre M. de Schrenk et moi que, si M. de Prokesch cherchait à hâter les discussions de la commission, je prendrais, moi aussi, le parti de répondre aux questions par des questions et des demandes d'explications, fondées sur votre circulaire du 21. Je ne puis encore rien préciser quant aux instructions de M. de Nostitz, parce qu'il fait en ce moment une excursion dans la forêt Noire ; pourtant M. de Schrenk me dit que les instructions de la Saxe sont, en général, conformes aux siennes.

A l'occasion de son passage, Son Altesse le régent a ordonné verbalement au délégué de Bade de garder une altitude passive jusqu'à ce que l'entente soit établie entre la Prusse et l'Autriche, mais d'adhérer à toute proposition commune des deux grandes puissances. A mon avis, cette position est la plus correcte pour les petits Etats ; ils invitent ainsi l'Autriche à chercher à Berlin la

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solution qu'elle désire obtenir par une majorité dans la Diète. Les instructions du Hanovre et du Wurtemberg concordent en principe avec celles de Bade; cependant la disposition du Hanovre à adhérer aux décisions des grandes puissances est limitée par le rescrit de M. de Lenthe (26 courant), d'après lequel le droit fédéral ne permettrait pas de guerre offensive même si elle offrait des avantages à la Confédération, ainsi que par le vœu nettement formulé de voir ajourner la discussion des questions de M. de Prokesch. Les instructions du Wurtemberg se distinguent en faisant ressortir la différence qui existe entre une attaque russe contre les Autrichiens dans les principautés et une agression dirigée contre le territoire autrichien. On y exprime l'espérance que la Prusse tiendra compte de cette distinction dans ses pourparlers avec l'Autriche. Mes collègues du Wurtemberg et du Hanovre m'ont témoigné à différentes reprises leur satisfaction du point de vue adopté par la Prusse dans sa circulaire du 3. Le délégué du Mecklembourg partage entièrement ce sentiment ; il est prêt à s'associer, dans la commission, à toutes les propositions qui émaneront de la Prusse.

Ces messieurs verraient à regret que M. de Prokesch les convoquât prochainement pour une séance ; s'il le fait, ils s'entendront probablement pour demander à l'Autriche, avant toute autre explication, les éclaircissements indiqués par la dépêche circulaire de Votre Excellence, ainsi que par les instructions de M. de Schrenk. Je doute que le neuvième membre des commissions réunies, le délégué du grand-duché de Hesse, s'oppose nettement, de concert avec M. de Prokesch, aux décisions de la majorité. Le baron de Mùnch m'a dit qu'il attendait encore des instructions positives de son gouvernement, mais personnellement il tâche, bien que sans succès, d'amener nos collègues à s'associer entièrement aux vues de l'Autriche. Il m'a déclaré qu'il regrettait que la Prusse n'adressât pas, de concert avec les trois autres grandes puissances, des demandes formelles à la Russie, parce qu'une coalition des quatre puissances contre la Russie conserverait certainement la paix. Il m'a donné raison cependant quand je lui ai répondu que, même en admettant la justesse de ce calcul, une paix forcée pourrait jeter et jetterait probablement l'Allemagne dans des complications fort graves.

J'ai déjà eu plusieurs fois l'occasion de dire que le baron de Mùnch est ultramontain, et que, d'après toutes ses relations person- • nelles et la nature de sa fortune, il est plus Autrichien que Hessois. Je ne suis pas à même de juger si et jusqu'à quel point sa conduite est déterminée par les instructions de son gouvernement, ou si elle n'est rendue possible que par la liberté qu'on accorde, à lui et à son parti, dans la Hesse-Darmstadt. Le plénipotentiaire militaire du grand-duché s'exprime officieusement avec beaucoup de vivacité, paraît-il, et tout autrement que M. de Mùnch, sur les appréhensions que fait naître la politique autrichienne au point de vue allemand. M. de Prokesch ne connaît peut-être pas aussi bien que moi les instructions des membres de la commission ; pourtant il ne peut pas avoir l'iilusion de croire qu'une discussion de la question, au sein de la commission ou à la Diète, aurait actuellement un résultat conforme aux vœux de l'Autriche. Aussi je doute qu'il veuille réellement hâter les débats, à moins qu'il n'y soit forcé par de nouvelles instructions. On voit clairement que les gouvernements allemands attachent peu d'importance aux quatre points considérés en eux-mêmes, en tant qu'ils ne fournissent pas un moyen d'entamer des négociations, et que la phrase où il est question des « intérêts allemands » perd son effet dès que la conservation de la paix pour l'Allemagne cesse d'être comprise sous cette expression. Déjà maintenant la plupart de mes collègues parlent très-dédaigneusement des intérêts allemands sur le bas Danube, et ils considèrent que les simples frais d'une guerre européenne dépasseraient de beaucoup, pour l'Allemagne et pour l'Autriche, la valeur même de la possession des principautés danubiennes; que les avantages secondaires qui résulteraient pour les autres États d'Allemagne d'un agrandissement de la puissance autrichienne sur le bas Danube sont fort problématiques, d'autant plus qu'il n'y a pas si longtemps que, « pour l'Allemagne, le Danube s'arrêtait à Passau » , et que la même situation pourrait bien renaître. On trouverait peut-être dans la distinction faite par le Wurtemberg, entre une attaque russe contre le territoire autrichien et une agression dirigée contre les Autrichiens dans les principautés, la limite des garanties que la majorité des États confédérés serait disposée à accorder actuellement à l'Autriche. Si la

312 CORRESPOXDANCE DIPLOMATIQUE

situation présente se modifiait, si la Russie se voyait dans le cas de devoir considérer l'occupation des principautés par l'Autriche comme un motif de guerre, l'Autriche, d'après nos confédérés, n'aurait aucun droit d'invoquer la convention du 20 avril pour obtenir l'assistance de l'Allemagne, parce qu'elle aurait amené ce conflit sans s'être entendue avec eux. Mais en ce cas encore on sera disposé, je le crois, à étendre la garantie du territoire autrichien contre une attaque des Russes, mais sans s'obliger à soutenir également l'Autriche contre une agression dans les principautés. »

24 septembre. — (Lettre autographe *.) — « Votre Excellence me permettra d'ajouter, sous forme de lettre particulière, quelques mots à mon rapport d'aujourd'hui, en tant que l'heure du départ du courrier me le permet. J'aurais envoyé le rapport plus tôt si mes collègues de Saxe et de Hanovre n'étaient point repartis après la séance de jeudi. On me dit qu'après son premier retour de Badenweiler, à peu près vers le 5, M. de Prokesch a été d'une humeur détestable. Il a agonisé de sottises chacun de mes collègues, n'épargnant ni sa personne ni son gouvernement; il a déclaré la Confédération une institution inutile; il a fallu le fuir comme on fuit les morsures d'un chat en colère. Selon moi, ces explosions provenaient de la déception causée par la réponse russe. Prokesch, et sans doute aussi le comte de Buol, ont cru pouvoir forcer la Russie à la paix par des démonstrations; ils se sont dit que sa réponse serait au moins assez explicite pour permettre la reprise des négociations; et c'est ce qui serait arrivé, s'imagine Prokesch, si l'attitude de la Prusse et de l'Allemagne avait été plus démonstrative vis-à-vis de la Russie; Bamberg est pour lui la boîte de Pandore d'où sont sorties toutes les déceptions. Pour se calmer, il est allé passer huit jours à Trêves, et il a cherché à nous punir de notre politique étrangère en y conspirant avec les ultramontains. Peut-être serait-il intéressant de se renseigner confidentiellement sur les relations qui, pendant plus de huit jours, ont retenu mon collègue sur les bords de la Moselle Le docteur Linde se tient de nouveau dans ces parages ;

* Soumise au Roi

c'est un instrument précieux pour des intrigues ultramontaines.

A Paris, on a été froissé de l'attitude observée par l'Autriche après la réponse russe; M. de Tallenay a dit à un collègue d'ici que ses dernières communications respiraient beaucoup de « Bitterkeit ' « contre l'Autriche, et qu'on ne pouvait pas refuser à la politique de la Prusse le mérite d'une plus grande loyauté. Ce même collègue, qui représente un souverain étranger, et qui est intimement lié avec M. de Tallenay, m'a dit que les efforts de la Russie pour amener une coalition de la Russie, de la France et de la Prusse, seraient certainement bien accueillis à Paris dès que la Russie apporterait l'adhésion de la Prusse. Pour le moment, M. de Prokesch évite toute conversation aussi bien avec nos collègues qu'avec moi.

Les minisires d'Angleterre et de France ont contesté les premières nouvelles du débarquement d'Eupatoria 2 comme étant par trop invraisemblables; d'ici Tonne peut se rendrecompte s'ils ont raison, ou si la diversion faite à Eupatoria n'est qu'une feinte. D'après des bruils qui circulaient à la Bourse hier, la situation des troupes débarquées entre deux corps d'armée russes serait compromise ; ces bruits sont trop prématurés pour être vraisemblables. Le représentant de la Russie à Francfort était d'avis que l'Angleterre avait provoqué l'expédition moins dans l'espoir d'un succès que parce qu'elle comptait qu'une défaite lui assurerait l'alliance de la France pour l'année prochaine.

On prétend ici que des ingénieurs anglais et français sont occupés à faire le tracé du canal du Danube allant à Kostendsje; s'ils le construisent, ils voudront aussi le garder.

En prenant congé du duc de Nassau, l'empereur François-Joseph lui a parlé si nettement de ses espérances et de ses intentions pacifiques, que la conduite du cabinet de Vienne me paraît encore aujourd'hui inconciliable avec ces assertions. »

27 septembre. — [Extrait.) — « ...La circulaire envoyée , le

1 Amertume.

5 Le débarquement des troupes anglo-françaises dans la baie d'Eupatoria eut lieu le 19 septembre 1854. Le lendemain, victoire des puissances occidentales sur les

Russes près de l'Aima.

21 de ce mois, par le comte de Buol sur la séance da 25 des commissions réunies, dit en outre :

« Avant la séance, M. de Prokesch s'informa de l'avis de M. de Bismarck, qui fut qu'on devait en général ajourner jusqu'à nouvel ordre toute communication aux commissions. M. de Prokesch ne voulait ni ne pouvait consentir à une pareille interruption des affaires, etc. »

Cette assertion ne s'accorde pas avec les faits; ainsi que je l'ai mandé à Votre Excellence le 25 août \ ce n'est pas M. de Prokesch qui m'a demandé « mon avis » avant la séance, c'est moi qui lui ai demandé le sien. Il ne pouvait en être autrement, attendu que M. de Prokesch voulait tenir la séance et devait savoir pourquoi il le voulait, tandis qu'en réalité j'ignorais ce qui pouvait s'y passer...

M. de Prokesch m'a dit que grâce à cette réunion, nous apprendrions peut-être ce que pensaient nos collègues, et que dans tous les cas les autres Etats confédérés n'auraient plus aucune raison de se plaindre de n'avoir pas eu l'occasion d'émettre leur avis; la simple courtoisie, ajouta-t-il, exigeait qu'on ne se séparât point sans qu'il y eût eu une séance de la commission.

M. de Prokesch n'a pas pu ou n'a pas voulu, en réponse à mes questions formelles, me donner d'autres éclaircissements sur l'objet probable de la séance de la commission. Dans ces circonstances, je ne comprends. pas comment le passage cité plus haut a pu trouver place dans la circulaire du comte de Buol aux cours d'Allemagne. »

30 septembre. — '« J'ai eu l'honneur d'adresser plusieurs rapports à Votre Excellence sur l'attitude antiprussienne de la Gazette de la Poste dans la question d'Orient. Cette feuille me fournit matière à un nouveau rapport en publiant en oe moment, sous le titre : le Vent de l'opinion, une série d'articles de fond qui contiennent les attaques les plus violentes contre le gouvernement prussien.

J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence les numéros de la Gazette de la Poste qui contiennent ces articles, et je prends la liberté d'appeler surtout votre attention sur la fin de l'article du

1 Cf. le rapport du 25 août.

numéro 225, où se trouvent les injures les plus grossières contre les souverains d' Allemagne.

Jamais la tendance antiprussienne de la Gazette de la Poste ne se manifeste plus crûment que lorsque la politique de la Prusse diffère de celle de l'Autriche; Votre Excellence pourra s'en convaincre en lisant les numéros du mois de mars qu'elle trouvera également ci-joints. Les attaques contre la Prusse ne sont pas le produit des effusions subjectives de la rédaction, elles sont provoquées et exécutées sur l'ordre formel et sous les auspices d'un personnage qui fonctionne ici en qualité de représentant de l'Autriche. C'est lui qui a la haute direction de la Gazette de la Poste, le fait est incontestable et incontesté.

Le caractère officieux de ces attaques sert infailliblement à augmenter l'influence fâcheuse qu'elles exercent sur l'opinion publique, d'autant plus que nous n'avons ici aucun organe pour y répondre. Grâce à la protection de l'Autriche et du prince de Taxis, la Gazette de la Poste a pris le droit de tout dire ; la seule feuille répandue qu'on pourrait lui opposer est le Journal de Francfort; mais elle s'occupe de préférence des affaires commerciales, ayant appris par mainte expérience à ne jamais attaquer directement l'Autriche et la Gazette de la Poste,

Dans ces circonstances, il me paraît urgent de prendre des mesures contre la Gazette de la Poste. Conformément à la résolution prise par la Diète le 7 novembre 1851 (§ 208 du protocole delà vingt-huitième séance), nous y sommes formellement autorisés, parce que ce journal est l'organe de rassemblée fédérale, et que naturellement chaque gouvernement confédéré peut exiger que sa conduite ne soit pas ravalée par le moniteur officiel de la Diète l. »

1 Le ministre de Manieuffel, en répondant à M. de Bismarck, lui recommanda de faire réfuter officiellement des articles qui tendaient à répandre des opinions erronées sur la politique du gouvernement prussien. Le 26 octobre 1854, M. de Bismarck manda que le bourgmestre régnant de Francfort n'était pas en mesure de forcer la rédaction de la Gazette de la Poste à recevoir des communiqués , parce que la résolution de la Diète sur la presse n'avait pas encore été publiée à Francfort-sur-le-Mein. «Néanmoins, il s'est déclaré prêt à donner un avertissement à la rédaction de cette feuille, à cause de son attitude anliprussienne, et il a fait observer que, telle qu'il connaissait la rédaction, un tel avertissement serait bien reçu par elle, car il lui permettrait d'opposer une plus forte résistance à la près-

7 octobre. — « J'ai l'honneur d'adresser ci-joint a Votre Excellence un article du Journal de Francfort, daté du 4 octobre \ qui contient, outre la justification de la politique du comte de Buol, de violentes attaques contre les autres gouvernements allemands et leurs hommes d'État. Ainsi que je l'apprends de bonne source, cet article a été envoyé à la rédaction du journal par la chancellerie de la légation autrichienne, sous le sceau de cette dernière; mais il n'a été accepté qu'après que la rédaction eut fait biffer plusieurs passages où la politique de la Bavière était attaquée en termes encore plus violents. »

9 octobre. — « J'ai reçu le rescrit de Votre Excellence du 6 % concernant les dépêches autrichiennes du 30 septembre et du 1er octobre. Selon moi, le cabinet de Vienne fait une dernière tentative pour arriver à ses fins par l'intimidation; je n'examinerai pas jusqu'à quel point les fausses nouvelles de Crimée, parvenues le 30

sion de l'Autriche et de refuser des articles haineux, même s'ils émanaient de personnages influents. »

1 Numéro du 6 octobre 1854. Dans l'article en question, on disait, entre autres, qu'une « coalition de l'Allemagne contre l'Autriche semblait être en train de se faire, si elle n'était déjà faite » . Selon toute apparence, l'Autriche avait à s'attendre à un fait a qui rappelait malheureusement la Confédération du Rhin, de triste mémoire » . « Il est tout à fait indifférent à l'Allemagne qu'on défende les intérêts français ou les intérêts russes. La seule différence est que la Russie est encore plus dangereuse pour nous que la France, et que, par suite, les intérêts de l'Allemagne sont diamétralement opposés à ceux de la Russie , à tel point que l'amitié intime de la Russie (amitié qui existe depuis quarante ans) ne nous a valu que la perte de tout notre trafic avec le Levant, qu'elle a faussé l'Allemagne et l'a jetée dans une honteuse faiblesse, lisez dépendance. »

« ...Pendant combien de temps encore nous payera-t-on de grandes phrases, nous leurrera-t-on de petits intérêts particularistes en nous montrant des génies politiques de premier ordre chamarrés de décorations russes, etc.? »

2 Le ministre envoya en même temps à M. de Bismarck une copie des dépêches autrichiennes mentionnées dans le rapport, en lui disant qu'il les communiquait aussi aux représentants de la Prusse auprès des gouvernements allemands, afin de pouvoir se renseigner sur l'impression produite par ces communications. Dans ces dépêches, le comte de Buol niait que par l'évacuation des principautés danubiennes par les troupes russes on écartât tout danger d'un conflit entre l'Autriche et la Russie. Gomme l'Autriche doutait de l'opportunité d'une proposition commune faite à la Diète de concert avec ,1a Prusse sur les quatre points, elle se demandait s'il ne convenait pas mieux de faire présenter ses propositions isolément par le délégué président, afin de provoquer une décision de la Diète. Le comte de Buol déclarait incompatible avec la situation de l'Autriche la demande du cabinet de

à Vienne, où elles ont trouvé créance, ont influé sur l'ensemble de l'expédition. Votre Excellence sera mieux à même de juger que moi si je suis fondé à croire que les dernières démarches de l'Autriche n'avaient d'autre but que de témoigner sa bonne volonté aux puissances occidentales. Il est incontestable que l'attitude observée par l'Autriche depuis le dernier refus de la Russie a fait naître de la méfiance à Paris et à Londres. Lord Landsdowne ', qui a été ici il y a quelques jours, a très-nettement exprimé, dans l'intimité, ce sentiment comme étant celui du cabinet anglais; d'après lui, les puissances occidentales auraient été autorisées par les déclarations antérieures du cabinet de Vienne à espérer au moins le rappel de l'ambassadeur autrichien de Saint-Pétersbourg, après la réponse russe du 26 août; mais on était surpris d'apprendre que le comte Esterhazy observait à Saint-Pétersbourg l'attitude du représentant d'une puissance vivant dans les meilleurs termes avec la Russie. Un autre diplomate anglais m'en a dit autant à l'occasion

Berlin que l'Autriche fermât les principautés à des opérations offensives des Turcs et de leurs alliés contre la Russie, et qu'elle promît de ne pas attaquer la Russie si celle-ci ne commençait pas les hostilités. Le 1er octobre 1854, le comte de Buol avait en outre adressé aux légations impériales auprès des cours d'Allemagne une dépêche circulaire dans laquelle il disait que l'Autriche n'avait plus guère lieu d'espérer une parfaite entente avec le cabinet prussien dans la question d'Orient, et que l'entière inactivité, la complète apathie de l'organe central de la Confédération germanique n'était compatible ni avec la dignité ni avec la sécurité des gouvernements allemands. Dans cet état de choses, l'Autriche désirait connaître l'appui minimum qu'elle pouvait compter trouver chez la Confédération; elle entendait par là : 1° la déclaration que les agissements de l'Autriche dans les principautés danubiennes tombaient sous le coup des dispositions de l'article II de la convention offensive et défensive, et que, par suite, toute attaque de la Russie contre l'Autriche, soit dans les principautés, soit contre les frontières autrichiennes, obligeait la Confédération à défendre le territoire de l'empire ; 2° l'adoption formelle des bases de paix posées par l'échange de notes du 8 août, du moins pour les deux points qui concernaient directement les intérêts austro-allemands. Les délégués impériaux devaient s'informer, par voie toute confidentielle, auprès des gouvernements respectifs, si ceux-ci étaient disposés à voter à la Diète au moins en faveur d'une déclaration dans le sens indiqué, et adoptaient les bases de paix sur la liberté de commerce du Danube et la cessation du protectorat russe dans les principautés danubiennes; enfin, s'ils persistaient dans ces sentiments quand même, le gouvernement prussien ne pourrait être amené à faire, de concert avec l'Autriche, les mêmes propositions, et que cette dernière se déciderait à les présenter ù la Diète, malgré la divergence avec la Prusse.

1 Marquis de Landsdowne, ministre sans portefeuille de Grande-Bretagne, membre du cabinet.

d'un entretien confidentiel, et il a ajouté que, si l'Autriche ne faisait pas son devoir ou si elle nourrissait le dessein de garder les principautés danubiennes, il suffirait de 20,000 soldats français franchissant les Alpes pour faire entendre raison au cabinet de Vienne. Bien que je ne sois pas entièrement de cet avis, et que je ne croie pas que l'empereur des Français juge prudent de provoquer , dans son propre intérêt , l'Italie à se révolter contre l'Autriche, je suis convaincu que le comte de Buol lui-même ne se fait aucune illusion sur le rôle dépendant que l'Autriche, alliée aux puissances occidentales, jouerait après sa déclaration de guerre, et sur le peu de ménagement avec lequel on exploiterait au besoin ce rùle. Cette vérité que les grands mots et les menaces bruyantes sont une monnaie dont le cours est supérieur à sa valeur réelle, n'a peut-être été démontrée nulle part mieux qu'à Vienne. Si l'Autriche osait se jeter sans réserve dans les bras des puissances occidentales, au risque de s'isoler en Allemagne, elle l'aurait fait avant que la morgue viennoise se fût résignée à faire tant de démarches infructueuses auprès des gouvernements allemands.

Étant donné les conditions dans lesquelles se trouvent la plupart des gouvernements d'Allemagne, on ne saurait prévoir avec quelque certitude les résolutions qu'ils prendraient, à la suite delà circulaire autrichienne, en dehors de notre influence. S'ils adoptent les vues de l'Autriche, ce sera uniquement parce qu'ils auront la conviction que la Prusse consentira également à sacrifier sa manière de voir à celle de l'Autriche, et peut-être ne manquera-t-on pas, le Hanovre en tête, d'essayer d'obtenir de nous ce sacrifice au nom du prétendu intérêt de l'union allemande. Mais si les gouvernements confédérés ont ou acquièrent la conviction que l'action isolée de l'Autriche, fondée sur une interprétation très-arbitraire du droit fédéral, conduira probablement à une scission en Allemagne, nous pouvons être certains qu'ils mettront tout en œuvre pour retenir l'Autriche, et que leur réponse à la circulaire 'du 30 sera conçue dans ce sens. Il s'agit donc de faire croire aux gouvernements allemands que nous maintiendrons notre point de vue, au risque d'une rupture avec l'Autriche. Tout symptôme indiquant une bonne entente entre la Prusse et la France fait, sous ce rapport, un effet tout particulier.

A la mission du général de Wedell ' se rattachent bien des combinaisons, et jusqu'à présent l'opinion dominante des cercles d'ici est que la France, si elle en avait le pouvoir, aimerait mieux s'entendre avec nous qu'avec l'Autriche.

On peut discuter sur le droit de la Diète d'adopter per majora les propositions que présentera l'Autriche ; mais si l'assemblée fédérale doit la décider, je crois qu'elle exigera au moins les deux tiers des voix, à cause de la déclaration de guerre éventuelle que ces propositions impliquent. Depuis que la circulaire est connue, mes collègues de Bavière, de Saxe, de Hanovre et de la Hesse électorale ont quitté Francfort pour aller se renseigner personnellement auprès de leurs gouvernements. M. de Schrenk m'a communiqué, avant son départ, des instructions qu'il venait de recevoir. Elles lui prescrivent de se déclarer prêt à promettre l'assistance de la Confédération dans le cas où le territoire de l'Autriche serait attaqué à la suite de l'occupation des principautés, mais de rejeter les quatre points; finalement, il a l'ordre de ne faire sa déclaration que d'accord avec la Prusse, et de garder le silence si ses instructions diffèrent des miennes. Les délégués des petits Etats, à l'exception de celui de Brunswick, semblent avoir reçu l'ordre d'attendre que l'entente se soit établie entre Vienne et Berlin ; du moins, dans leurs entretiens avec M. de Prokesch et avec moi, ils se retranchent derrière l'espérance que cette entente se fera.

Le succès probable de la circulaire prouvera aux puissances occidentales que ce n'est pas la faute de l'Autriche si la Confédération germanique, et par conséquent aussi l'Autriche, comme État confédéré, ne prennent pas une attitude plus décidée vis-à-vis de la Russie.

Si mes suppositions étaient fausses, ce que je ne crois pas, le point de vue allemand auquel nous nous sommes placés jusqu'ici nous offrirait toujours une ligne de retraite, parce que nous pourrions toujours conformer notre politique définitive aux vœux d'une imposante majorité de nos confédérés allemands.

Cependant je ne crois pas à cette issue, et je ne serais pas

1 Aide de camp général do Sa Majesté le roi do Prusse.

320 CORRESPOXDAACE DIPLOMATIQUE

d'avis de nous placer dès maintenant sur cette ligne de retraite, à moins qu'elle ne nous fournît une occasion toute naturelle de concentrer des troupes et de le faire de manière à nous trouver prêts à tout hasard.

La séance du jeudi 12 a été ajournée sur la proposition de M. de Prokesch, soi-disant faute de besogne, bien qu'il y ait lieu de procéder à plusieurs scrutins, et surtout au vote si complexe de la constitution militaire \ »

10 octobre. — (Lettre autographe soumise au Roi.) — « Je prends la liberté de compléter par quelques mots ma lettre d'hier2. Le comte de Kielmansegge n'est pas allé à Hanovre, comme il en avait l'intention, mais il verra M. de Lùtcken à Ems, où celui-ci veut prendre les eaux. Naturellement aucun de mes collègues n'est encore muni d'instructions sur la nouvelle circulaire autrichienne; ils ne peuvent donc me communiquer que leurs vues personnelles, dont on tient rarement compte dans leur pays. Le comte de Kielmansegge a exprimé l'espoir que nous finirions bien par trouver des conditions qui nous permettent d'adopter une ligne de conduite commune. Lui aussi a son fils dans l'armée autrichienne. J'ai parlé hier soir aux délégués d'Oldenbourg et des Saxes ducales. Tous deux sont des ci-devant Gothariens d'opinion très-tranchée; M. de Fritsch Test encore à tel point qu'il me parle très-sérieusement de la restauration de la Pologne comme d'une victoire de la politique bien entendue de la Prusse; en leur qualité de libéraux, ces deux messieurs sont ennemis jurés de la Russie. Ils m'ont fait entrevoir que, dans le cas où l'Autriche ferait une proposition isolée, toute l'Assemblée s'y associerait, afin d'éviter une rupture, et que la Prusse ne pourrait faire autrement que de s'y associer. Le délégué des Pays-Bas, M. de Scherff, est d'un avis tout opposé; après avoir lu dans les journaux la note en question, il s'était rendu aussitôt chez Al. de Prokesch pour demander si elle était authentique. Il

1 Le ministre répondit à M. de Bismarck que dans quelques jours une réponse conforme à sa manière de voir serait envoyée à Vienne et communiquée aux gouvernements allemands. (Dépêche télégraphique du 11 octobre 1854.) Cf. plus bas, 17 octobre 1854.

2 Cf. le document précédent.

lui a vivement déconseillé de poursuivre cette voie, qui ne pouvait conduire qu'à l'isolement de l'Autriche; des propositions communes des deux puissances, dit-il, ont seules chance de passer; une proposition isolée de l'Autriche, à laquelle la Prusse serait notoirement opposée, ne réunirait guère que quelques voix. Mon collègue de Mecklembourg m'a dit aujourd'hui qu'en tout état de cause les gouvernements se prononceraient en notre faveur, mais qu'au point de vue des autres Etals, ou du moins de quelques-uns d'entre eux, il était à souhaiter que la Prusse affirmât plus que par le passé sa résolution de ne pas céder, sinon bien des confédérés se rangeraient du côté de l'Autriche, comptant que la Prusse finirait par le faire également, afin d'éviter une scission. Il ne croit pas non plus que l'Autriche veuille s'exposer à se trouver finalement isolée ou à voir la Confédération se dissoudre; mais à Vienne, dit-il, on sait mieux mentir que chez nous, et garder jusqu'au dernier moment l'apparence d'une résolution inébranlable.

M. de Schrenk revient à l'instant de Bavière, mais non de Munich, où il ne va que demain. Il est très-mécontent de la circulaire autrichienne; il dit qu'elle met tous les gouvernements dans l'embarras, et qu'elle est rédigée maladroitement, parce qu'elle conclut à l'option entre la Prusse et l'Autriche. D'après lui , l'Autriche ne peut pas compter sur une majorité; la Bavière et la Saxe repousseront probablement ses propositions plus franchement que les autres États; la plupart répondront d'une manière évasive et demanderont qu'on fasse de nouvelles tentatives pour amener l'Autriche et la Prusse à s'entendre. A son avis, le Hanovre et les deux Hesses pencheront le plus du côté de l'Autriche; et en dehors de ceux-ci, le Brunswick-Nassau, la seizième curie (M. de Holzhausen) et les villes libres voteront probablement pour elle. Il croit qu'il importe pour les États thuringiens et Oldenbourg que nous fassions valoir très-sérieusement nos désirs auprès des cours elles-mêmes, et qu'il est à souhaiter que dans tous les cas l'Autriche soit empêchée de faire ses propositions, autrement la Confédération serait exposée à une crise fort grave; mais il croit aussi que le résultat des réponses à la circulaire sera, en somme, tel que l'Autriche préférera s'abstenir. Sans attacher une grande importance aux vues personnelles de i. 21

mes collègues, je crois néanmoins devoir en donner connaissance à Votre Excellence, et je continuerai à le faire s'il y a lieu. L'aftifude la plus correcte pour les petits Etats confédérés, celle qui répondrait je mieux à l'esprit des traités fédéraux et aux traditions, serait de se déclarer prêts à adhérer aux propositions communes des deux grandes puissances, et de répondre à des propositions isolées, dirigées contre la seconde grande puissance, par l'expression du désir (ju'on fasse de nouvelles tentatives en vue d'établir l'entente entre vienne et Berlin. M. de Schrenk croit que la réponse de la Bavière sera a peu près conçue dans ce sens. Il a répété plusieurs fois que l'envoi de Vienne tirait, sinon son origine, du moins sa couleur générale, des fausses nouvelles répandues sur la lamentable défaite de Sébastopol, mais que bientôt peut-être on s'exprimerait d'une façon plus modérée, si l'on n'annonçait pas à bref délai de véritables victoires des puissances occidentales. Il ajoute qu'abstraclion faite des résolutions que la peur pouvait dicter aux cabinets allemands en laveur de l'Autriche, la publication par les journaux de la noie du 30 l avait fait généralement une impression pénible, même chez les amis des Autrichiens ; que les félicitations envoyées en toute hâ(e h Paris avaient été blâmées par tout le monde, et que la note du 30, avec ses annexes, était commentée en ce sens que l'Autriche menaçait ses confédérés allemands des baïonnettes françaises afin d'obtenir leurs voix et leur assistance. Enfin il disait qu'il ne fallait pas s'étonner si d'autres Etats confédérés imitaient la puissance présidentielle voulant jouer un rôle en Allemagne sous le protectorat de la France; que des gens qui d'ordinaire étaient les ardents défenseurs de l'Autriche, n'essayaient que timidement d'expliquer son jeu politique par la «. légèreté » du comte de Buol; mais que cela ne les empêchait pas de nous conseiller, en haussant les épaules de pitié, d'adopter également cette politique. »

17 octobre. — (Lettre confidentielle.) — « Je viens de recevoir le rescrit de Votre Excellence, du 14, avec la réponse envoyée par la Prusse à Vienne, le 13 *, ainsi que le rescrit d'hier avec les rap-

i Cf. plus haut, p. 316, note 2.

2 II s'agit de la réponse envoyée à Vienne, réponse mentionnée dans la dépêche

ports des ministres royaux à Munich et à Dresde. Je ne manquerai pas de m'exprimer dans le sens du premier document auprès de mes collègues, et ensuite, s'il y a lieu, dans les délibérations de la commission. Avant de pouvoir émettre une opinion sur la tournure que prendront probablement les affaires dans, l'assemblée fédérale, il faudrait connaître le contenu des propositions de l'Autriche, ainsi que le texte des instructions de mes collègues. Je ne puis affirmer que la résolution d'agir à la Diète contre la Prusse per majora soit aussi arrêtée chez le cabinet viennois qu'il le fait paraître. Les rapports de nos ministres à Munich, à Dresde, à Hanovre, ne m'inspirent guère plus la conviction qu'on adressera au gouvernement autrichien une réponse à sa circulaire du Ier, telle qu'elle l'engagerait à s'isoler de l'Allemagne et à provoquer une scission par ses propositions. Les cours d'Allemagne qui, avec raison sans doute, ne trouvent une garantie de leur existence politique que dans la durée de la Confédération, redoutent plus la dissolution du corps fédéral qu'une politique quelconque qui serait poursuivie de concert par la Prusse, l'Autriche et l'Allemagne. On peut donc bien supposer que pour le moment elles tiendront, vis-à-vis des deux partis, un langage ayant pour but de les disposer tous deux à un rapprochement. Si dans l'avenir elles se déclarent pour l'un des deux, il sera conforme à l'esprit de leur politique de passer du côté de celui qu'elles regar-

télégraphique du 11 octobre 185Ï (cf. p. 320, note 1), que le ministre voulait conformer à la manière de voir de M. de Bismarck. Dans la réponse en question, le ministre justifiait la politique suivie par la Prusse dans la question d'Orient; comme le cabinet de Vienne ne recommandait aux gouvernements allemands que d'adopter deux points sur les quatre que l'on connaît, il admettait implicitement que les quatre points ne devaient pas être considérés comme un ensemble, tel qu'il avait été formulé par l'échange des notes du 8 août, et sur lequel la Diète avait à se déclarer, a Aucun gouvernement allemand ne niera sans doute que la liberté de la navigation du Danube ne soit un intérêt allemand, et que le protectorat des principautés danubiennes, tel qu'il a existé jusqu'à présent, ne puisse faire place à un état de choses plus favorable aux intérêts allemands. Voir ces idées exprimées à la Diète sous la forme la plus convenable, c'est ce que demande et désire la Prusse, si l'Autriche et nos confédérés y attachent de l'importance. Si, au contraire, la ciiculaire confidentielle du comte de Buol fait entendre que la dignité de la Confédération exige qu'elle prenne dès maintenant une altitude déterminée dans cette question européenne, et qu'elle se lie par une déclaration, pour ne pas trahir l'apathie et l'inactivité de son organe central, nous ne pouvons partager celte manière de voir que sous de nombreuses réserves... »

deront comme le plus opiniâtre, afin d'exercer avec lui une pression d'autant plus forte sur l'autre qu'elles croiront le trouver plus conciliant. Si, d'après l'état actuel des choses, la position de l'Autriche, avec la perspective d'une alliance avec les puissances occidentales, parait plus forte que la nôtre; si, de plus, on met dans la balance tous les facteurs qui dans les dernières années ont fait pencher les États du centre vers l'Autriche, il est certain que les craintes exprimées à différentes reprises par Votre Excellence, au sujet du peu de confiance qu'on peut avoir dans nos confédérés de Bamberg, se trouveront confirmées au moment décisif, ainsi que je l'ai signalé déjà de mon côté, dans mes rapports antérieurs. Faut-il considérer ce moment décisif comme arrivé, ou pouvons-nous invoquer encore l'assistance diplomatique des Etats confédérés pour arrêter ou pour modérer la politique de l'Autriche? Votre Excellence pourra le mieux décider la question lorsqu'il sera établi que l'Autriche s'engage réellement dans la voie indiquée, et que les Etats qui jusqu'ici ont partagé notre manière de voir se tournent vers cette puissance. Si cette éventualité se produit, la situation sera certainement défavorable pour nous prima 'fade ; mais, selon moi, la marche suivie jusqu'ici par la politique de la Prusse n'en est pas moins la plus sûre de toutes celles qu'elle pouvait adopter. Même si notre auguste maître était décidé à se rapprocher davantage de la politique des puissances occidentales, je croirais qu'il a fallu passer par les phases antérieures pour diminuer les dangers d'une pareille politique, en tant que cela était possible, et pour assurer à la Prusse la plus grande liberté de décision pour l'avenir. Si Sa Majesté le Roi se décidait à agir contre la Russie de concert avec toute l'Europe, je croirais volontiers que la faculté d'aider au rétablissement de la paix et de prendre ensuite une forte position ne pourra qu'être augmentée par le fait que, parmi tous les adversaires de la Russie, nous serons les moins hostiles à cette puissance, et qu'en sacrifiant nos relations amicales avec elle nous ne ferons que céder à la nécessité, après avoir été abandonnés même par les derniers de nos confédérés. Je ne veux point dire par là que le meilleur parti serait actuellement de faire cause commune avec les adversaires de la Russie; les considérations ci-dessus ne se rattachent qu'au cas éven-

DE M. DE BISMARCK. — 185i. 325

tuel où, pour des raisons quelconques, des résolutions de ce genre paraîtraient pratiques à Sa Majesté le Roi.

Un autre avantage de la marche de notre politique, c'est que, sans nous exposer à un reproche sérieux de tiédeur pour nos confédérés, nous serons dispensés de compter avec les Etats allemands s'ils nous abandonnent, après avoir suivi loyalement et résolument avec eux la voie qu'ils ont reconnue eux-mêmes comme étant la plus conforme aux intérêts de l'Allemagne et aux leurs. Ils perdront ainsi tout droit aux ménagements qu'ils auraient pu trouver chez nous, si notre politique avait suivi une autre direction. Si Sa Majesté voulait garder la neutralité à tout hasard, notre politique ne pourrait guère, en somme, être différente de ce qu'elle a été jusqu'à présent. Mais si notre auguste maître est convaincu que les dangers d'une alliance avec les puissances occidentales sont moindres pour la Prusse que ceux de l'isolement, et s'il veut épargner cette dernière situation au royaume, il me semble que jamais la réalisation d'une pareille politique n'a été plus compatible avec le respect de tous les intérêts confiés â la garde de la Prusse, qu'elle ne l'est en ce moment. Je ne me permets cette réflexion qu'en prévision des attaques auxquelles la politique du gouvernement royal serait exposée de la part de ses adversaires, lorsqu'on apprendrait que les États du centre sont disposés à nous abandonner; car dans ces cercles domine l'idée fausse qu'une confiance exagérée dans la fidèle assistance des cours d'Allemagne forme une des bases de notre politique.

Il faut attendre que l'Autriche, après avoir reçu les déclarations favorables des confédérés, fasse réellement des propositions isolées, ou qu'après avoir réussi à les intimider, elle use de leur médiation pour faire de nouvelles tentatives en vue d'une entente avec nous. Si la première éventualité se produit, on peut prévoir que, malgré les dispositions constatées jusqu'ici par nos plénipotentiaires, les votes de la majorité ne s'accorderont pas assez entre eux ni avec les propositions autrichiennes pour qu'une résolution puisse être immédiatement prise. Dans ce cas, la tradition exigera le renvoi du vote à une commission chargée de préparer la résolution. Cette hypothèse me parait plus vraisemblable que la seconde, d'après laquelle les propositions de l'Autriche seraient adoptées pures par une maio-

326 CORRESPOXDANCE DIPLOMATIQUE

rite quelconque, notamment par une majorité des deux tiers. Si cela arrivait, nous aurions le choix entre l'appréciation de la question au point de vue exclusif du droit fédéral et une interprétation de la convention du 20 avril. Si nous voulions changer notre attitude, nous accepterions sans rien dire la première interprétation et nous déclarerions que, tout en doutant de l'opportunité de la politique suivie, nous reconnaissons la validité de la résolution de la Diète, attendu qu'il convient aux membres les plus puissants de la Confédération de donner l'exemple du respect scrupuleux du règlement fédéral. Si, par contre, nous voulons maintenir même extérieurement une position indépendante, nous aurons le droit indiscutable de nous opposer à ce qu'une question intéressant la Prusse, l'Autriche et la Confédération, comme étant les trois puissances contractantes, soit décidée à la majorité des voix, et que l'entente de deux des contractants sur l'action effective du troisième soit regardée comme justifiant un casus fœderis , tant que ce dernier n'a pas donné son adhésion.

Pour quelque éventualité que Sa Majesté le Roi se prononce, on peut espérer que précisément la crise actuelle nous imposera la nécessité de rendre la politique de la Prusse plus indépendante de celle de l'Autriche. Accéder directement à ces demandes dans la situation présente, môme si nous étions résolus à les soutenir matériellement, ce sera toujours nous mettre dans une fausse position : nous ne ferons qu'augmenter l'importance de l'Autriche après avoir formulé nos réserves, sans gagner une indépendance proportionnée aux sacrifices et aux dangers de notre rôle, et sans pouvoir profiter des avantages offerts par une pareille politique. La conduite de l'Autriche n'est certainement pas de nature à nous engager à soutenir en fidèles confédérés ses intérêts particuliers. Si nous étions forcés d'accepter la politique de l'Autriche avec tous les risques qu'elle comporte, nous pourrions certainement le faire d'une manière plus avantageuse et plus digne à côté de l'Autriche, et en agissant à son égard avec le sans façon que le cabinet de Vienne a toujours affecté dans ses rapports avec nous. La forme adoptée jusqu'ici pour la garantie des possessions autrichiennes n'était admissible, selon moi, qu'aussi longtemps qu'on avait l'espoir de maintenir l'Autriche dans

les voies de la modération, dans le sentiment de ses devoirs de confédéré; mais elle ne parait plus guère possible, après qu'elle a prouvé officiellement et d'une manière si peu équivoque qu'elle est résolue à abuser, sans pudeur et sans reconnaissance envers ses confédérés, de l'honorable situation qui lui permet de disposer des forces communes.

Si dès maintenant les Etats du centre passent dans le camp autrichien, la conscience d'avoir perdu notre confiance ne tardera pas à rendre à l'Autriche la libre disposition de leurs voix, et à donner à la présidence une majorité qui nous forcera d'affranchir notre politique de l'influence de la Diète.

Hier, dans un entretien qu'il avait amené, le délégué danois m'a dit que le Danemark ne céderait aux instances des puissances occidentales que si la Prusse en faisait autant. A ce propos, il effleura le projet d'une alliance entre la Prusse et les Etats du Nord, en vue d'assurer solidairement la neutralité, alliance à laquelle accéderaient peut-être aussi d'autres Etats de second ordre, allemands et autres. Il a toutefois déclaré que cet entretien avait un caractère absolument privé. »

21 octobre. — {Rapport immédiat.) — « En ce qui concerne la question d'Orient, il paraît que l'Autriche ne présentera pas de propositions isolées, ainsi qu'elle comptait le faire d'après la note du 30 septembre '. M. de Prokesch s'est exprimé dans ce sens devant quelques-uns de mes collègues; il est d'autant plus permis de supposer qu'il a dit la vérité, que de pareils propos exerceraient une influence fâcheuse sur le résultat des eflbrts de l'Autriche pour gagner les cours allemandes. La presse inspirée par l'Autriche dit aussi que le gouvernement impérial renoncera à ses propositions, parce que l'adhésion des Etats moyens n'est pas certaine. Je crois également qu'elles ne seraient pas adoptées sans réserves. Eu égard aux symptômes de complaisance douteuse qui se sont manifestés dans plusieurs cours d'Allemagne, une renonciation si brusque à l'exécution du programme autrichien du 30 septembre fait croire

1 Cf. plus haut, p. 310, noie 2.

ici que le cabinet de Vienne cherche à constater avec un certain empressement que la retenue des gouvernements allemands l'empêche d'arriver à ses fins. »

24 octobre. — « L'occupation des principautés danubiennes par l'Autriche ne cesse d'être représentée parles feuilles autrichiennes comme ayant eu lieu dans l'intérêt exclusif de l'Allemagne; en même temps ces journaux repoussent comme inacceptable le conseil donné par la Prusse d'arrêter les opérations militaires dans les principautés.

Ces assertions sont cependant démenties par la dépêche du comte de Buol du 27 juin (communiquée par le rescrit du 2 juillet). Il est dit formellement dans cette dépêche que l'occupation a lieu pour maintenir l'ordre dans les principautés et pour assurer la sécurité des provinces frontières de l'Autriche.

Finalement, le comte de Buol rappelle que les alliés voulaient occuper les principautés danubiennes, et que l'Autriche ne pouvait les en empêcher qu'en les prévenant.

Que Votre Excellence daigne examiner s'il ne serait pas opportun de publier ladite dépêche du 27 juin, ainsi que le rescrit adressé par elle au comte Arnim , le 30 juillet. On pourrait le faire d'autant plus facilement que le rescrit du 30 juillet est métallographié, et qu'il paraît avoir été communiqué aux cours d'Allemagne. »

24 octobre. — « Votre Excellence m'a communiqué, par son rescrit du 17, la copie des instructions de Bade au baron d'Andlaw ' ; depuis, la voie indiquée dans ce document pour arriver à une

1 M. le baron de Meysenbug, ministre de Bade, déclarait dans cette instruction à l'envoyé de Bade à Vienne, baron d'Andlaw, que le moment était enfin venu de décider quelle attitude l'Allemagne devait prendre dans la question d'Orient. Mais, ajoutait-il, il serait regrettable qu'une proposition officielle présentée à la Diète amenât une divergence d'opinion entre les membres de la Confédération , et surtout entre les deux grandes puissances. Il serait donc fort à souhaiter que dans ces circonstances on évitât de présenter une proposition à la Diète elle-même; c'était plutôt l'affaire des commissions d'examiner les diverses questions et de faire à la Diète les propositions voulues. « Les membres de la commission sont sans doute tous instruits des vues de leurs gouvernements; il leur sera donc facile de constater sur quels points on est déjà d'accord, et quelles divergences existent encore sur tel point ou sur tel autre. Leur tâche sera de les faire dis araître, et nous

entente a été l'objet de plusieurs entretiens confidentiels entre mes collègues et moi. Il semblait en effet que du moment qu'on avait l'espoir d'une entente entre la Prusse et l'Autriche, les indications du baron de Riïdt fussent de nature à écarter toutes les difficultés de forme par l'intervention de la commission, et l'aplanissement des différends portant sur des points secondaires par les débats de celte dernière. Mais pour arriver à un résultat, il faudrait avant tout que les vues des deux grandes puissances se rapprochassent assez, au moins dans les questions principales, pour que les propositions de la commission ne fussent pas rendues impossibles dès l'origine par l'opposition de la Prusse ou de l'Autriche. Mon collègue de Bade est venu me voir aujourd'hui; il croyait avoir trouvé un terrain de conciliation : d'après lui, la commission devait proposer une résolution aux termes de laquelle on garantirait à l'Autriche ses possessions actuelles et sa position dans les principautés; les quatre points seraient adoptés comme base de la paix future, et deux d'entre eux formellement appliqués à la Confédération. Je fis observer à M. de Marschall que, dans une pareille résolution, l'adoption pure et simple du point de vue autrichien serait en contradiction avec la manière de voir de la Prusse, et que, d'après ma conviction, le gouvernement royal refuserait d'adhérer à ce projet. Je lui représentai les difficultés que nous nous créerions à nous ainsi qu'à tous les gouvernements d'Allemagne, en faisant dépendre l'explosion d'une guerre entre l'Allemagne et la Russie de faits aussi secondaires et aussi faciles à provoquer que ceux qui, d'après le contenu des derniers documents émanant de Vienne, sont si probables. Il suffirait qu'une division de troupes turques attaquât

sommes trop convaincus que tous les membres de la Confédération sont pénétrés comme nous de la nécessité d'une entente générale et désireux de servir l'intérêt bien entendu de notre patrie commune, pour que ceux dont les délégués font partie de la commission ne prêtent pas la main à l'établissement de cette entente, dès qu'ils connaîtront le résultat provisoire des délibérations, et qu'ils ne mettent pas la commission à même de soumettre à la Diète des propositions unanimes, dont l'adoption ne pourrait faire l'objet d'un doute. » En communiquant à M. de Bismarck les instructions de Bade, le ministre de Manteuffel lui faisait observer que ce document envisageait la situation en général sous un point de vue pratique qu'il ne pouvait s'empêcher d'approuver, et dont RI. de Bismarck pourrait peut-être tenir compte à l'occasion.

330 CORRESPOXDAXCE DIPLOMATIQUE

les Russes et se retirât sur les positions autrichiennes, pour provoquer à peu près sûrement un conflit entre les Russes et les Autrichiens, conflit dans lequel l'Autriche ne serait pas l'agresseur; ainsi l'Allemagne, après avoir adoplé les propositions autrichiennes, pourrait s'attendre tous les jours à être entraînée par des faits d'ordre tout secondaire dans une guerre dont les suites seraient incalculables. La provocation d'une pareille guerre ne dépendrait pas du contrôle de la Confédération, mais uniquement de l'Autriche ou seulement des généraux turcs. A mon avis, ni la Prusse ni l'Allemagne ne peuvent s'exposer de gaieté de cœur à de semblables éventualités; au contraire, il paraît urgent qu'avant qu'on mette les forces de l'Allemagne à la disposition de l'Autriche, celle-ci donne de sérieuses garanties quant au but qu'elle veut atteindre. Le baron de Marschall m'a donné raison; mais il a ajouté que le désir de maintenir l'union en Allemagne déterminerait probablement la Prusse à se contenter des garanties renfermées dans les quatre points, encore obscurs, il est vrai, et qu'au reste nous aurions confiance dans la modération et dans les sentiments pacifiques de l'Autriche. Je n'examinerai pas si M. de Marschall et son gouvernement sont animés eux-mêmes de cette confiance ; d'ailleurs, je n'ai cru devoir rapporter à Votre Excellence mon entretien avec M. de Marschall que pour faire ressortir l'importance que le gouvernement grand-ducal attache à son rescrit du 13 octobre 1. »

27 novembre, — « Je remercie Votre Excellence de m'avoir mandé par le télégraphe la signature de l'article additionnel *. Il ne me paraît pas très-facile de résoudre la question de la forme sous laquelle l'affaire devra être traitée ta la Diète. La Confédération conclut des traités en vertu de décisions prises à la majorité des voix ; il

1 27 octobre 185Ï : départ de M. de Bismarck pour Lelzlingen.

- Vu la tournure menaçante que prenaient les affaires en Europe, les représentants de la Prusse avaient signé, le 26 novembre 1854, un article additionnel au traité d'alliance offensive et défensive du 20 avril. Cet article était ainsi conçu <i La situation toujours plus menaçante de l'Europe a déterminé les deux cours de Vienne et de Berlin à examiner de plus près le besoin d'une entente complétant les stipulations du traité du 20 avril. Les deux souverains se sont rencontrés dans la conviction que, pour les signataires de la convention étendue par la résolution de la Diète du 24 juillet, il importait avant tout de travailler de concert à faire

n'y a aucun doute à cet égard; mais on ne peut étendre indéfiniment cette proposition, et dire qu'on regarde le fond de la résolution comme indifférent, et que Ton considère la minorité comme obligée de se soumettre à toute résolution de la majorité, dès qu'elle revêt la forme d'un traité. Une majorité des deux tiers semble rendue nécessaire par la déclaration de guerre éventuelle que renferme la résolution, attendu qu'on fait dépendre l'explosion de la guerre d'événements qu'il n'est pas au pouvoir de la Confédération d'empècber ou de faire naître. On peut surtout invoquer le droit fédéral pour justifier l'opinion que l'unanimité est indispensable pour permettre à la Confédération de contracter une obligation que les traités fédéraux n'ont nullement prévue, savoir celle d'une garantie de durée indéfinie pour la position militaire de troupes étrangères (non fédérales) dans un pays qui n'a aucun rapport avec la Confédération. La solution de cette question de droit fédéral n'aurait peut-être pas pour la Prusse une grande importance matérielle, attendu que nous possédons dans notre position de principal signataire de la convention et de l'article additionnel une garantie suffisanfe contre des résolutions de la majorité contraires à nos vues, garantie que les petits Etats et les États moyens ne peuvent trouver que dans la forme plénière de la

adopter une base convenable pour les futures négociations de la paix. Ils trouvent cette base dans les quatre points préliminaires que l'Autriche et la Prusse ont tâché de faire accepter par la cour de Russie, et ils auront à cœur de les faire valoir à l'occasion. S'il est permis d'espérer qu'on arrive par celte voie à une entente amiable, la gravité de la situation générale de l'Europe commande, d'autre part, de travailler activement au rétablissement de la paix, et réclame la garantie de l'action d'une Allemagne étroitement unie. Guidée par cette pensée et reconnaissant les dangers qn'une attaque contre les troupes autrichiennes pourrait entraîner pour l'Allemagne, soit qu'elle fût dirigée contre le territoire de l'Autriche, soit qu'elle eût lieu dans les principautés, Sa Majesté le Roi de Prusse s'engage à défendre, même dans ce dernier cas, son auguste allié Sa Majesté l'Empereur d'Autriche; Elle compte fermement que les autres confédérés allemands, en adoptant le présent article additionnel, montreront les mêmes disposions, et que, le cas échéant, ils les affirmeront par des actes. » (Prot. de la Dicte, 1854, § 360.) Dans la dépêche télégraphique du 27 novembre, mentionnée au commencement du rapport de M. de Bismarck, le ministre de Manteuffel disait que l'article additionnel devait être soumis prochainement à la Diète et remis, après l'adoption, à la commission, qui ferait un rapport aussi court que possible, éviterait les points sujets à contestation et les détails inutiles, et formulerait les propositions telles que la Prusse les avait arrêtées avec l'Autriche.

résolution. Dès que l'Autriche croira disposer de plus de huit voix, elle sera naturellement portée à reconnaître des résolutions prises par la majorité de rassemblée comme suffisantes pour l'interprétation et la mise en pratique de la convention. Mais il est inutile de prouver que, dans les limites de cette convention , l'un des contractants ne peut pas être mis en minorité par les deux autres, et que, pour influer sur les suites de la convention, une résolution de la Diète a besoin de l'accession de la Prusse aussi bien que de celle de l'Autriche en leur qualité de contractants indépendants.

Même à propos du nouvel article additionnel, la question de compétence de la majorité n'a donc pour nous qu'un intérêt secondaire; nous voulons seulement qu'on respecte la question de forme, c'est-à-dire que la Confédéralion accède uniquement à titre de troisième contractant à un traité conclu entre la Prusse et l'Autriche, de telle sorte que celui-ci forme l'objet d'un contrat trilatéral, mais non d'une simple résolution de la Diète.

Pour ne pas échouer contre l'opposition de quelques membres de la Diète, je conseillerais de ne pas insister sur la nécessité de l'unanimité, mais d'exiger les deux tiers des voix, afin de diminuer les chances d'avoir contre nous, en cas de dissentiments futurs, les résolutions d'une majorité compétente.

M. de Prokesch presse avec un zèle suspect la question de la liquidation militaire. Il a dit confidentiellement qu'il fallait, même sans pouvoir obtenir un résultat matériel immédiat, profiter de l'occasion pour poser au moins des principes et créer des précédents pour l'avenir. Sous ses efforts on voit percer le désir manifeste de faire supporter à la Confédération une partie des frais des armements de l'Autriche. Dans ces circonstances, je ne paraîtrai pas à l'ouverture des Chambres '. »

29 novembre. — (Lettre autographe* .) — « J'ai eu l'honneur de vous informer hier par dépêche télégraphique qu'on ne pouvait guère s'attendre à voir adopter l'article additionnel 3 dans la séance

1 Cf. plus bas, 29 novembre 1854.

2 Soumise au Roi.

3 Cf. le document précédent.

de demain, ou du moins qu'il ne le serait qu'avec une perte de voix considérable. Il est vrai que la Bavière a envoyé depuis l'autorisation, conçue en termes assez obscurs, d'y adhérer immédiatement; mais la Saxe, la Hanovre, le Wurtemberg n'en ont pas encore fait autant. La Hesse électorale, Darmstadt et Nassau y adhéreraient bien, à cause du dévouement de leurs représentants à l'Autriche; il en est de même de la seizième et de la dix-septième curie; mais, en somme, tous désirent surtout que, par égard pour la dignité de la Confédération et pour le décorum, le passage relatif à l'accession à l'article additionnel soit formulé par la commission. Moi aussi, j'aimerais mieux cela, car autrement M. de Prokesch tirera de sa poche et fera adopter par surprise une rédaction préparée d'avance, dans laquelle il aura caché sous un pompeux éloge de l'union de l'Allemagne la question perfide de la liquidation des frais des armements autrichiens. Il a déjà essayé dans sa proposition de poser des jalons pour l'avenir, et l'empressement avec lequel il revient sans cesse sur les intérêts allemands que protègent les armements de l'Autriche, joint à la nouvelle ardeur que la présidence consacre à l'ancienne question de liquidation, n'a, suivant mon avis et celui de beaucoup de mes collègues, d'autre but que de demander prochainement à la Confédération de supporter sa part des frais dont il s'agit. Ce qui, à mes yeux, garantit jusqu'à un certain point la sincérité de la récente attitude du cabinet de Vienne, c'est que la nuance officielle des sentiments anglo- français de mon collègue d'Autriche a été modifiée depuis hier par une légère couche de vert de Russie, et qu'aujourd'hui il m'a exprimé, en riant et en se frottant les mains, sa vive satisfaction au sujet de la position critique des alliés dans la Crimée.

Sir A. Malet est revenu aujourd'hui d'Angleterre. II avait parlé à plusieurs officiers supérieurs qui avaient assisté à la bataille du 5 ' . Ils expliquent les pertes énormes des Russes par le fait que, pendant la retraite, trois régiments se sont embarrassés dans une ravine, que les alliés ont, pendant une heure, tiré « à bout por-

i Bataille sur le plateau d'Inkcrmann, le 5 novembre 1854. Insuccès de la tentative faite par les Busses pour couper les alliés de la nier.

334 CORRESPOXDAXCE DIPLOMATIQUE

tant » sur ce fouillis d'hommes, à mitraille, à boulets pleins et à fusées, et qu'ils ont tué à coups de baïonnette et de crosse les Russes qui ne pouvaient avancer et qui avaient renoncé à toute résistance, r Les ravins étaient remplis à rouge-bord d'un hachis hideux de chair humaine , et le massacre a duré jusqu'à ce que les cadavres entassés aient servi de rempart aux survivants. » D'après l'opinion de ces messieurs, la maladresse des généraux russes aurait seule sauvé l'armée alliée d'une défaite complète, et si, les jours suivants, les Russes avaient renouvelé leurs attaques même faiblement, la position des alliés serait devenue très-difficile. On compte transporter prochainement 44,000 (?) soldats français en Crimée sur des bateaux à vapeur anglais. En attendant, les minisires des deux puissances occidentales ne cachent pas qu'on est trèsinquiet chez eux sur le sort de leurs armées, même dans le cas où Sébastopol serait pris. Sir Alexandre a entendu avec satisfaction ce que je lui ai dit de la probabilité d'une négociation sur la base des quatre points; il n'a pas eu l'air de croire qu'en Angleterre on serait sourd à des propositions de paix. M. de Tallenay a même dit qu'il espérait vivement voir bientôt le prince Gortschakoff prendre part à la conférence de Vienne. Ces deux messieurs n'ont guère voix au chapitre dans leur pays, mais leurs propos pacifiques n'en constituent pas moins des symptômes de l'opinion de Paris et de Londres. »

1er décembre. — [Rapport immédiat.) — a La séance d'hier (35e) a présenté un intérêt particulier par suite de la présentation, faite au nom de la Prusse et de l'Autriche, de l'article additionnel à la convention du 20 avril, qui a été signé le 26 novembre1. En le remettant, M. de Prokesch et moi nous avons fait une courte déclaration et invité la Confédération à adopter cet article.

Quand on recueillit les avis, le délégué de Bavière dit que, connaissant par son gouvernement les intentions des cabinets de Vienne et de Berlin, il était en mesure de donner son adhésion immédiate, mais qu'il regardait comme un devoir de convenance de

1 Cf. le rapport du 27 novembre.

DE M. DE BISMARCK. — ISo'f. 335

renvoyer la proposition à la commission, pour que celle-ci discutât et formulât la résolution à prendre. Les autres délégués s'associèrent à ce vœu, bien que la plupart d'entre eux eussent pu, ainsi qu'ils le firent observer, donner également leur adhésion immédiate.

La proposition de faire formuler la résolution par la commission, au lieu d'en finir séance tenante, avait été faite par M. de Schrenk, qui s'était entendu avec plusieurs de ses collègues. Elle avait son origine dans la crainte que le baron de Prokesch, fidèle à ses habitudes, n'eût une rédaction de son cru toute prête, et qu'il n'essayât de la faire adopter prématurément par les autres délégués.

Chose remarquable, les appréhensions qu'on avait d'une rédaction émanant du délégué impérial portaient non pas sur l'obligation à contracter dans le moment, mais sur la possibilité que, par la forme à donner à la résolution , l'Autriche tentât de produire des motifs ou de créer un point de départ pour une demande en remboursement de ses frais d'armement.

Depuis les dernières discussions sur la liquidation militaire des exercices 1848 à 1850, dans lesquelles le baron de Prokesch avait manifesté l'intention de faire liquider par la Confédération les dépenses faites par l'Autriche dans la guerre d'Italie et dans celle de Hongrie *, mes collègues ont acquis la conviction que le cabinet impérial cherchait à se faire garantir par la Confédération le remboursement des frais de ses armements actuels, parce que dans toutes les discussions il a fait valoir les armements et les levées de l'Autriche comme ayant eu lieu pour garantir les intérêts et la sécurité de l'Allemagne.

La résolution est ainsi conçue :

La Diète exprime aux cours de Prusse et d'Autriche sa reconnaissance pour la présentation de l'article additionnel et pour la confiance qu'elles ont témoignée à toute la Confédération ; la proposition sera renvoyée à la commission du 24 mai, qui sera chargée, après s'être mise d'accord avec la commission militaire, de faire sans retard les propositions nécessaires, et en même temps de proposer les mesures indiquées par le projet.

i Cf. p. 333.

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Les commissions se réuniront demain matin, à dix heures, et déposeront probablement leur rapport dans la séance de jeudi prochain *. n

2 décembre. — « Dans la séance des commissions réunies, qui vient de finir, j'ai présenté, de concert avec M. de Prokesch, le projet de résolution arrêté avec l'Autriche ; le délégué de la Bavière a été nommé rapporteur. Après une discussion préalable, le projet sera conservé, sauf les modifications suivantes, qui portent surtout sur la rédaction2...

Les propositions formulées par la commission seront accompagnées d'un rapport que M. de Schrenk est occupé à rédiger. Ce dernier m'a dit qu'il le fera aussi court que possible, et qu'il tâchera d'y éviter tout ce qui pourrait servir les intentions — qu'on suppose à l'Autriche — de demander que la Confédération lui rembourse ses frais d'armement. A ce rapport se rattachera la proposition suivante : Plaise â la Confédération germanique, en tenant compte de l'article II de l'acte fédéral et des articles I, XXXV, XLVII de l'acte final de Vienne, accéder à l'article additionnel présenté par la Prusse et par l'Autriche dans la séance du 30 novembre.

Les pourparlers ont eu un caractère purement confidentiel; mardi prochain seulement les commissions arrêteront définitivement, dans une nouvelle séance, leur rapport à la Diète, après que le projet de M. de Schrenk aura été communiqué à leurs différents membres. Enfin, jeudi prochain, la Diète pourra prendre sa résolution 3. »

4 décembre. — (Lettre autographe 4.) — ce J'ai déjà mandé par le télégraphe à Votre Excellence que j'ai reçu la communication qui concerne la convention signée par l'Autriche le 2 de ce mois 5, et que des instructions relatives au même objet sont parvenues par le télégraphe à mon collègue de Bavière.

1 Cf. le document suivant.

2 Suit l'énumération des divers amendements.

3 L'attitude du ministre de Manteuffel est indiquée par la note finale qui accompagne le document suivant.

4 Soumise au Roi.

5 Le 3 décembre 1854, le ministre informa par voie télégraphique M. de Bismarck que, d'après des communications venant de Vienne, une convention avec les puissances occidentales avait été signée dans celte ville, le 2 décembre 1854,

Celles-ci sont libellées d'une façon spéciale, parce que M. de Schrenk n'a pas de chiffre. Ëiles ne désignent la conclusion de la convention que par le terme général d'incident particulier ; M. Von der Pfordten suppose que cette expression décidera la Prusse à ajourner, à modifier ou à repousser le scrutin qui doit suivre la proposition de jeudi dernier. Pour chacun de ces cas, M. de Schrenk a Tordre d'appuyer énergiquement la Prusse, notamment de mettre au hesoin tout en œuvre pour obtenir un ajournement et gagner du temps, afin de se munir de nouvelles instructions. Si la Prusse s'en tenait à la proposition du 30 novembre, M. de Schrenk devrait se contenter de remettre son vote approbatif, conformément à ses instructions antérieures.

Si ce qui s'est passé le 2 ne change rien pour le moment à noire ligne de conduite, ainsi que je m'en aperçois par votre dépêche dhier, il vaudrait mieux, selon moi, ne pas ajourner le scrutin et y procéder pendant que nous sommes encore censés ignorer officiellement la convention de Vienne. Car, s'il a lieu plus tard et s'il donne les mêmes résultats, on sera d'autant plus porté à croire qu'en prenant sa résolution, la Diète a connu et approuvé la convention signée à Vienne le 2 de ce mois.

Mais il est possible que, dans la prochaine séance, avant le vote sur les propositions des commissions, AI. de Prokesch communique à la Diète la convention avec les puissances occidentales. Dans ce cas, on peut s'attendre à voir quelques-uns de mes collègues proposer de demander des instructions au sujet du rapport des commissions, proposition que, d'après le règlement et la tradition, il n'est guère facile d'écarter. A moins d'avis contraire, je me bornerais, après la communication faite par l'Autriche, à déclarer que je la porterai à la connaissance de mon gouvernement, afin de faire

convention par laquelle les Étals contractants s'engageaient à ne consentir à des négociations de paix qu'après une délibération commune, et, en cas de guerre entre l'Autriche et la Russie, à former une alliance offensive et défensive contre celte dernière. (Le texte de la convention se trouve imprimé dans les protocoles de la Diète, 1855, p. 773 et suiv.) Le ministre accompagnait sa communication à M. de Bismarck de l'observation que le Roi entendait s'en tenir rigoureusement aux droits et aux obligations qui découlaient pour la Prusse du traité du 23 avril et de l'article additionnel.

338 CORRESPOXDAXCE DIPLOMATIQUE

constater par là au protocole ou de toute autre manière qu'il n'y a aucune espèce de nexus entre la résolution fédérale et la nouvelle convention conclue entre l'Autriche et les puissances occidentales. D'après ce que je sais, grâce a Votre Excellence, de cette convention, il ne semble guère qu'elle stipule de nouvelles obligations importantes. Une alliance de l'Autriche avec les puissances, dans le cas où l'Autriche viendrait à être en guerre avec la Russie, n'est pas un fait inattendu. Néanmoins, la chose est fort suspecte, surtout eu égard aux armements non interrompus que fait l'Autriche. Cette puissance s'est assuré l'appui de l'Europe pour le cas où ses troupes seraient attaquées par la Russie, et il ne lui manque qu'un prétexte plausible; si elle parvient à le faire naître, le but du cabinet de Vienne sera atteint; ce but, c'est la coalition de l'Angleterre, de la France et de l'Autriche, organisée de telle sorte que non-seulement l'Autriche soit couverte par l'Allemagne, mais encore qu'elle soit, grâce à l'appui de l'Allemagne, le membre le plus fort et le plus important de la coalition. Je crains que l'Autriche ne soit décidée à trouver insuffisante toute déclaration de la Russie en ce qui concerne les quatre points, et son traité secret avec les puissances occidentales prouve qu'elle se sent suffisamment garantie pour ne plus faire dépendre sa conduite de l'approbation de ses confédérés allemands. C'est pourquoi la convention du 2 m'inquiète ; elle est pour moi un symptôme de ce que nous avons à attendre de Vienne, quand même le contenu de cet acte serait réellement inoffensif \ »

5 décembre. — (Rapport confidentiel.) — h Votre dépêche télégraphique d'hier, deux heures de l'après-midi2, ne m'est arrivée qu'hier soir après neuf heures, par suite d'une interruption de la

1 Le ministre informa télégraphiquement M. de Bismarck, le 14 décembre 1854 (par conséquent avant l'arrivée de la lettre ci-dessus), qu'il ne verrait le Hoi que le soir du même jour, mais qu'il lui proposerait de faire ajourner le rapport des commissions et la résolution de la Diète sans trop éveiller l'attention, jusqu'à ce que le cabinet de Berlin eût reçu de Vienne des renseignements plus précis sur le texte de la convention, a Le but de cet ajournement ne serait pas d'empêcher la résolution de la Diète, mais seulement de constater la véritable situation dans la rédaction de cet acte. ■* D'après une autre dépêcbe télégraphique du même jour, le Roi avait déclaré consentir à ce que l'on procédât dans ce sens.

2 Cf. la note ci-dessus.

ligne. J'ai réussi cependant à voir encore dans la soirée M. de Schrenk ; je l'ai trouvé prêt à s'entremettre de concert avec moi pour obtenir un ajournement des discussions. M. d'Oertzen m'a fait la même promesse. J'ai appris également que le délégué de la Saxe avait été chargé avant-hier déjà de proposer l'ajournement des discussions, mais que ses instructions avaient été modifiées hier, et qu'on lui avait prescrit d'agir comme la Prusse et la llavière. Quand je me suis rendu ce matin chez M. de iVostitz, M. de Schrenk m'annonça par une lettre que dans la nuit il avait reçu de Munie!» la dépêche suivante : « L'incident en question peut être considéré comme étant clos. Rien ne s'oppose donc, quant à nous, au scrutin. » Cette dépêche s'est croisée avec l'avis envoyé par M. de Schrenk à Munich, que la Prusse avait manifesté le désir d'obtenir l'ajournement du vote. Après avoir consulté mes collègues de Saxe, de Wurtemberg et de Hanovre, dont les deux derniers m; m'ont donné que des déclarations vagues, je me rendis chez M. de Prokesch pour l'engager à prêter lui-même la main à un ajournement discret, et j'alléguai que Votre Excellence m'avait fait espérer de nouvelles communications au sujet des discussions de la commission. M. de Prokesch n'a fait droit à mon désir qu'après une forte opposition, et lorsque je lui eus dit que j'étais résolu à empêcher au besoin le scrutin dans la prochaine séance, en me fondant sur le règlement ; mais au sein de la commission il a tenté encore une fois d'arriver sans moi à faire terminer le rapport. Il a été soutenu indirectement dans celte tentative infructueuse par le délégué du Wurtemberg, qui s'est excusé auprès de moi en disant que M. de Prokesch s'était plaint récemment à Stuttgart de son attitude antiautrichienue. Je ne rappelle ce fait que pour revenir sur mes indications antérieures au sujet des mille moyens qu'emploie l'Autriche pour agir personnellement sur mes collègues. J'ai lieu de supposer que, parmi les moyens mis en œuvre, l'intimidation n'est pas encore le moins grave.

La situation actuelle est que le rapport de la commission a été ajourné jusqu'à ce que je sois prêt à le signer; si je n'en ai pas reçu l'autorisation demain à midi, la séance de jeudi prochain sera remise.

Le baron de Prokesch a lu dans la commission une dépêche circulaire de l'Autriche, datée du 30 novembre, d'après laquelle le but de la convention signée le 2 courant avec les puissances occidentales serait tout à fait conforme à celui de la résolution proposée par la Prusse et l'Autriche ; la dépêche revient sur l'obligation dérivant des protocoles du mois d'août et sur l'alliance en cas de guerre avec la Russie, et dit que les puissances occidentales sont disposées à négocier encore à l'heure qu'il est avec la Russie en prenant pour base les quatre points, et qu'elles ne passeront pas outre sans avoir pris l'avis des autres contractants.

Il est permis de croire que cette dépêche circulaire du 30 a été connue hier à Dresde et à Munich ; du moins je sais positivement qu'hier elle était déjà entre les mains du comte de Liïtzow, ministre plénipotentiaire d'Autriche à Darmstadt ; c'est par elle aussi que s'explique le changement subi dans les vingt-quatre heures par les instructions de mes collègues de Bavière et de Saxe.

Si réellement le traité ne contient rien de plus, l'Autriche n'a dû signer la nouvelle convention qu'afin de pouvoir, lors des discussions, interpréter les quatre points avec une autorité plus grande. Mais, dans ce cas, je ne puis pas m'expliquer un fait que je tiens d'une source ordinairement sûre : c'est que, d'après une dépèche télégraphique du prince Gortschakofl, l'Autriche ne se serait décidée à signer la convention que sur la menace des deux ambassadeurs des puissances occidentales de demander immédiatement leurs passe-ports.

Dans des cercles moins bien informés circulent différentes versions sur les craintes inspirées au cabinet impérial par la présence de lord Palmerston à Paris et de M. de Persigny à Turin.

M. de Prokesch a été évidemment enchanté d'apprendre la nouvelle convention de Vienne. A l'entendre, il regarde la paix comme assurée, et il prévoit qu'à cette occasion l'Autriche sera délivrée, grâce aux autres grandes puissances, de la situation « intolérable » que ces mêmes puissances lui avaient imposée lors de la paix d'Andrinople.

Mes collègues ont été frappés de voir qu'il y a quelques jours déjà, la Gazette universelle d'Augsbourg publiait une correspon-

(lance de Berlin, datée da 29, qui annonçait la conclusion de la convention et en indiquait assez exactement le contenu. L'article a été certainement écrit par une plume autrichienne.

Au cours de l'entretien que j'ai eu hier avec M. de Schrenk, celui-ci s'est plaint que la Bavière ait été abandonnée, en présence de l'Autriche, par les aulres gouvernements représentés aux conférences de Bamberg. M. de Dalwigk, a-t-il dit, lui avait déclaré franchement, il y a quelques semaines, que, dans le cas d'une scission en Allemagne, Darmstadt marcherait résolument avec l'Autriche, même sans la Bavière. MM. de Rûdt, de Baumbach et le prince de Wiltgenstein se seraient prononcés dans le même sens, vis-à-vis de Munich, pour Bade, la Hesse électorale et le Nassau. A cause des fréquentes interruptions qui se produisent sur les lignes télégraphiques, je prends la liberté de prier Votre Excellence d'aviser le bureau de Berlin qu'il ait à informer immédiatement le ministère des empêchements que pourrait rencontrer l'expédition d'une dépèche; dans des cas importants, Votre Excellence pourrait demander par la voie télégraphique qu'un employé apporte ici la dépêche d'Erfurt ou d'une autre station du train express l. »

8 décembre. — (Lettre autographe.) — « Que Votre Excellence daigne recevoir mes plus sincères remerciments pour sa bienveillante lettre du 30, et pour la manière approfondie dont Elle a examiné la situation.

Les regrets dont j'ai envoyé l'expression à M. deGerlach 2 m'étaient inspirés moins par la conduite suivie par Votre Excellence, conformément aux limites tracées par la volonté de Sa Majesté, que par mon orgueil prussien, qui ne peut s'accommoder de ces limites mêmes. Mais je me contente d'avoir soulagé mon cœur, et j'accepte lasituation telle qu'elle est, faute de la voir telle que je désirerais qu'elle

1 Le 6 décembre, M. de Bismarck annonça par dépêche télégraphique au ministre de Alauteufïel que, d'après un entretien avec M. de Prokesch, la convention du 2 décembre semblait obliger l'Autriche d'attaquer la Hussic, si celte dernière n'acceptait pas les points tels que l'Autriche les interprétait. « M. de Prokesch s'est prononcé d'une manière décrive. »

- La lettre en question ne se trouve pas dans les archives du ministère des affaires étrangères.

342 CORRESPOXDANCE DIPLOMATIQUE

fût. Ce qui m'aide à le faire, c'est non-seulement l'idée que j'ai de ma dépendance vis-à-vis de mon maître et roi, mais encore ma conviction que le Roi personnellement est bien plus sage que moi en cette circonstance comme en beaucoup d'autres, et qu'en outre il a sur moi l'avantage d'une maturité de jugement qu'on n'acquiert qu'après avoir été, pendant de longues années, mêlé directement à la grande | olitique. Cette considération fait taire les inquiétudes involontaires qui naissent en moi, bien qu'en ma qualité de serviteur et de sujet de Sa Majesté, je n'aie qu'à obéir sans critiquer. Ce que je crains surtout, c'est que le cours des événements ne nous entraîne petit à petit à faire la guerre à la Russie dans l'intérêt de V Autriche. Je ne suis pas de ceux qui identifient les intérêts russes avec les nôtres; la Russie a bien des reproches à se faire à notre égard ; même, si nous le voulons, nous viendrons à bout de la révolution sans la Russie, j'entends la nôtre et celle de l'Allemagne. Quelque sérieuse que puisse être pour nous une guerre avec les Russes, je n'essayerais pas de la déconseiller, si nous pouvions espérer, comme prix de la lutte, des avantages dignes de nous. Ce qui m'épouvante, c'est l'idée de faire des sacrifices et de courir des dangers pour servir l'Autriche, pour les péchés de laquelle le Roi a une indulgence que le souhaiterais trouver pour les miens auprès du bon Dieu. »

9 décembre. — a Le 8 décembre, après avoir écrit la lettre cidessus, j'ai reçu la nouvelle de la conclusion de la convention du "2 décembre. J'ai déjà fait mon rapport officiel sur ce qui s'est passé dans l'intervalle. En finissant cette lettre, je rougis d'avoir écrit à Votre Excellence deux pages de considérations purement contemplatives, et cela dans un moment où Elle ne doit avoir guère de loisirs. La rapidité avec laquelle la convention avec les puissances occidentales a suivi l'union avec les confédérés allemands ne contribue pas précisément à augmenter ici la confiance dont jouit le comte de Buol. Le sentiment que l'Autriche vit dans une plus grande intimité avec les puissances occidentales, notamment avec la France, qu'avec n'importe quel Etat allemand, est général ici.

Quand même la situation politique de l'Autriche serait pour le moment aussi heureuse que le dit M. de Prokesch avec sa manie de

fout voir en rose, la politique suivie sur les bords du Danube « vaudra au cabinet impérial un rude mal aux cheveux, une fois que l'ivresse sera passée » .

Dès que les puissances occidentales auront la certitude que la peur est la baguette magique avec laquelle ou fait marcher l'Autriche, cette dernière, au lieu d'être simplement à leur remorque, ne tardera pas à se trouver dans leur dépendance complète, Si, dans ce cas, nous devons suivre la même politique, comme les circonstances peuvent nous y engager ou nous y forcer, il sera plus sage, à mon avis, de le faire directement, de nous-mêmes, qu'en qualité de réserve disponible ad nutum, sous l'inspiration d'une puissance qui n'est pas maîtresse de ses résolutions. Nous avons offert avec une grande abnégation à l'Autriche l'occasion de suivre une politique indépendante, appuyée uniquement sur l'Allemagne ; mais l'Autriche aime mieux dépendre de la France que de s'unir librement à nous et de nous savoir gré de notre bon vouloir; en outre, elle espère tirer plus de profit de cette dépendance, sans savoir au juste combien; enfin, même en s'appuyant sur la Prusse et sur l'Allemagne entière, elle n'a pas le courage de braver au besoin une menace faite par la France en Italie. Je lisais il y a quelques jours une lettre adressée par un officier autrichien haut placé dans l'armée d'Italie à un de ses parents qui habite dans ce pays. Il y dit pour excuser la politique de Vienne : « Il est vrai que nous sommes un peu mieux préparés, mais nous ne sommes pas plus nombreux qu'en février 1848; si à celte époque-là le mouvement a été assez fort, grâce à la petite armée piémontaise, pour nous rejeter aussitôt jusqu'à Vérone, comment ferions-nous pour résister à un mouvement analogue, s'il était soutenu par une armée française, mouvement auquel cet espoir seul donnerait deux fois plus de force et de puissance? Nous aurions perdu la campagne avant que la Confédération germanique eût mobilisé ses troupes, et bien avant qu'elles eussent franchi le Brenncr. » L'auteur de celte lettre est un des officiers les plus considérés de l'armée; il y occupe une haute situation et n'est, du reste, pas pessimiste. D'après M. de Schrenk, la même opinion règne à Vlunich ; là aussi on cherche les mobiles de la politique autrichienne dans la crainte de perdre l'Italie plutôt que dans l'ambition, bien que l'Autriche ne demanderait

qu'à s'emparer des principautés danubiennes si elle les trouvait sur le chemin que la peur lui fait suivre. L'orgueil ne lui permet pas de reconnaître loyalement qu'elle a besoin de nous et de traiter avec nous d'égal à égal ; elle préfère nous enlacer de ses filets; mais, en agissant ainsi, elle se livre à une grossière illusion, attendu qu'elle traite des questions politiques comme des affaires privées à régler par-devant notaire. Des alliances entre de grands Etals n'ont de la valeur que si elles sont l'expression solennelle d'intérêts réels communs aux contractants; toutes les clauses, toutes les interprétations du monde ne peuvent suppléer au manque de bonne volonté, d'action, de liberté, d'énergie, si Tune des parlies se sent sacrifiée et traitée mal a fide.

Les feuilles libérales s'occupent beaucoup du « mémoire» si connu du vieux Knesebeck sur la frontière russo-polonaise de 1814. Elles ne voient pas qu'il y manque une pièce essentielle, une pierre d'encoignure sans laquelle l'édifice du vieux brave homme ne peut se soutenir, ainsi qu'il le reconnaît lui-même. Il dit : « Mais il faut pour cela que l'Autriche se prête plus volontiers et plus franchement à la consolidation de la Prusse; qu'elle y travaille comme à une œuvre réclamée par l'intérêt du monde, sur laquelle repose le salut futur de l'Europe, et qu'elle le fasse sans mauvaise grâce et sans défiance. » Cette pensée est d'une justesse incontestable; malgré cela, depuis quatre ans on fait sans cesse le contraire. Déplus, Knesebeck supposait que l'Autriche elle-même sentirait le besoin de s'unir à nous contre la Russie, tandis que pendant les cinq dernières années le cabinet de Vienne s'est servi de la Russie comme il se sert aujourd'hui des puissances occidentales pourpeser surnotre situation. Un diplomate russe me racontait, il n'y a pas longtemps, un fait que Votre Excellence connaît probablement : il disait qu'en 1846 leprince de Melternich ' avait décidé secrètement le comte de Nesselrode*2 à envoyer à Vienne une note catégorique « dont on devait faire usage à la cour de Berlin » , note dans laquelle la Russie menaçait d'occuper Cracovie si l'Autriche tardait à en prendre possession. A l'époque du prince de Schwarzenberg, l'Autriche a dû faire écrire à notre inten-

1 Alors chancelier de la Cour et de l'Etat en Autriche.

2 Chancelier de l'empire de Russie.

DE M. DE BISMARCK. — 185r*. 345

tion bien des notes de ce genre par le cabinet de Saint-Pétersbourg.

Je suis très-curieux de connaître le lexte de la convention du 2 décembre1. La discussion portera sur 1 interprétation des quatre points. Dès maintenant Prokesch déclare que la note sommaire du prince GortschakofF, par laquelle la Russie accepte les quatre points « comme point de départ des négociations » , est un papier sans valeur qui n'oblige qu'à des négociations pour la forme; la presse autrichienne officieuse s'exprime dans le môme sens.

Le manque total de loyal patriotisme que trahit une partie de notre presse dans la crise actuelle, fait honte à tout Prussien. Si j'avais voix au chapitre, je laisserais peut-être un peu plus de liberté aux journaux dans les queslions intérieures; mais je serais intraitable non-seulement sur la question du respect de la politique extérieure du gouvernement, mais encore sur l'obligation de la soutenir, et je supprimerais sans autre forme de procès tout journal qui s'écarterait le moins du monde de mon programme. Je crois que ce patriotisme forcé ne choquerait guère l'opinion publique. On peut certainement en faire autant avec les Chambres, dans des circonstances analogues. Je ne crois pas que la motion Vincke 2 soit adoptée; ce serait la condamnation de la Chambre par elle-même. Je n'aurais pas supposé que de Vincke lui-même eût assez peu de tact pour augmenter, dans un moment aussi critique, les embarras du gouvernement à l'extérieur. Du reste, si la convention du 2 décembre, que je ne connais pas encore, est telle que nous puissions y accéder, il y aurait peut-être lieu de profiter d'une manifestation de la Chambre pour faire paraître notre accession plus naturelle et moins blessante pour la Russie. Si la paix se conclut réellement, nous y aurons gagné

1 Cf. plus haut, p. 336, note 5.

2 Le 4 décembre 185 1, le baron de Vincke, député, proposa de répondre par une adresse au discours du Trône prononcé par le Roi, dans lequel ce prince exprimait l'espoir de conserver la paix au moyen d'une étroite union avec l'Autriche et le reste de l'Allemagne ; ce député désirait que la Chambre fît connaître ses vues au gouvernement. Dans la séance du 15 décembre 1854, le baron de Vincke motiva sa proposition en se livrant à des attaques violentes contre la politique de la Prusse. Dès le commencement des discussions, le ministre de Manteul'fcl déclara que, vu l'état des négociations engagées, il lui serait impossible de donner des éclaircissements sur la situation politique et sur les négociations pendantes. Finalement, la proposition du député de Vincke fut écartée. Comp. les rapports sténogr. sur les discussions de la deuxième chambre, 1854-1855, t. Ier, p. 18-29.

r*6 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE

beaucoup : après cette faix, nos relations avec la Russie seront meilleures qu'avant la guerre, tandis que celles de l'Autriche et des Bambergeois1 seront plus mauvaises. Le jour du décompte viendra, fallût-il l'attendre des années; la Russie saisira l'occasion d'un désaccord entre l'Angleterre et la France ou l'Autriche, ou bien celle d'une révolution intérieure, éclatant dans l'un de ces États, pour rattraper ce qu'elle perd maintenant. L'Autriche »'est mise en travers de la Russie comme une barrière pour le moment insurmontable; la politique russe tendra naturellement à renverser cet obslacle. Grâce à ce changement dans la situation, nous ne pouvons que gagner en prestige et en liberté d'action, et l'un des grands avantages de notre politique d'hésitation, c'est que dans l'intervalle l'antagonisme de Vienne et de Saint-Pétersbourg a pu s'accentuer davantage et prendre des racines plus profondes.

Je n'ai pas encore grande confiance dans la paix; la situation de l'Autriche sera franchement mauvaise après la signature du traité, et ses sacrifices d'argent auront été à peu près en pure perte.

Je vois avec une certaine inquiétude que nous laissons acheter tous les chevaux du pays; on dit qu'au dernier marché de Spandau il en est parti quatre cents pour l'Autriche.

Que Votre Excellence me pardonne cette lettre si longue et si vide de faits positifs; peut-être trouvera-t-Elle le loisir de la lire en écoutant les discours à la Chambre 9. »

10 décembre. — [Rapport immédiat.) — « A la suite de l'autorisation du minisire président de Votre Majesté, j'ai signé le rapport ci-joint de la commission des affaires d'Orient sur l'accession de la Confédération à l'article additionnel du 26 novembre, et hier a eu lieu la séance qui avait été ajournée jeudi dernier.

1 Cf. plus haut, p. 266, note 3.

2 Le 16 décembre 1854, les ambassadeurs d'Autriche, d'Angleterre et de France communiquèrent officiellement au cabinet prussien le traité signé à Vienne le 2 décembre 1854, et exprimèrent le désir de voir la Prusse y accéder. Le roi de Prusse était disposé à s'associer sérieusement, résolument, à l'œuvre de pacification; mais il regardait comme contraire à sa dignité et à l'intérêt de la Prusse de contracter des obligations avant qu'on eût pu s'assurer si les conséquences probables ou nécessaires de la paix étaient conformes au but poursuivi par le Roi. (Hescrit du ministre de Manteuffel à AI. de Bismarck, daté du 21 décembre 1854.)

Lors du vote sur les propositions de la commission des affaires d'Orient, toutes les voix, sauf celle du Mecklembourg, se prononcèrent pour l'adoption; la Bavière vota dans ce sens, grâce à l'empressement avec lequel les deux grandes puissances l'avaient initiée a leurs vues, ainsi qu'elle le déclara formellement; le Holstein- Lauenbourg le fit en se référant à ses déclarations antérieures sur la neutralité du Danemark.

Bade s'est associé au vote de la Bavière.

Le Mecklembourg a chercbé à prouver, en expliquant son vote, que les propositions de la commission dépassaient le but de la Confédération, laquelle avait surtout un caractère défensif et devait se borner à protéger l'ordre de cboses existant. En présence de l'entente générale, les deux gouvernements grand-ducaux ne voulaient pas décliner positivement les propositions; ils entendaient seulement ne pas prendre part au scrutin, mais ils étaient prêts à participer aux sacrifices qui pourraient s'imposer à l'ensemble des Éfats confédérés.

Les propositions de la commission ont été ensuite l'objet d'une résolution définitive !.

La conclusion inattendue d'une convention entre l'Autriche et les puissances occidentales2 n'a pas calmé les inquiétudes de mes collègues, ainsi que j'ai pu m'en convaincre en m'entretenant avec eux avant et après la séance; au contraire, elle a visiblement troublé la satisfaction que leur avait causée l'accord des deux grandes puissances sur la question de l'article additionnel. On voit dans la convention du 2 décembre le symptôme d'intentions belliqueuses chez l'Autriche; on y trouve en même temps la preuve qu'elle a et veut avoir des relations plus intimes avec les puissances occidentales qu'avec la Prusse et ses autres confédérés allemands. On craint généralement ici qu'elle ne donne aux quatre points une interprétation inacceptable pour la Russie, et qu'elle n'ajourne sa participation à la guerre que le temps nécessaire pourprovoquer une attaque des Russes contre elle, et pour réaliser ainsi le cas prévu par l'article additionnel. Pour juger du plus ou moins de fondement de ces appréhensions, je

' Prot. 1854, § 368. 2 Cf. p. 336, note 5.

n'ai d'autre critérium que la presse autrichienne officieuse, dont les sorties continuelles justifient les suppositions de mes collègues.

Conformément aux ordres du ministre président de Votre Majesté, j'ai proposé (dans la même séance), au nom delà Prusse, la suppres sion de toutes les maisons de jeu en Allemagne l. Aussitôt après avoir reçu cette mission, j'avais proposé au baron de Prokesch la présentation d'une proposition commune-, mais, à la suite de sa demande, le cabinet impérial avait hésité à lui en donner l'autorisation , tant que subsisteraient les obstacles qui s'opposaient à une résolution semblable proposée déjà en 1845.

La Diète résolut de charger du rapport sur cette proposition une commission dont les membres seront nommés dans la prochaine

19 décembre. — (Lettre autographe3.) — «J'ai reçu par Rœder la lettre de Voîrc Excellence, datée du 17, que j'ai lue avec le plus vif intérêt et qui m'a parfaitement renseigné sur notre situation. J'avais déjà appris par une lettre de Poméranie que Sa Majesté avait fait venir M. d'Lsedom4 à Berlin pour le charger d'une mission en Angleterre. Ce fait était connu à Stralsund le 15; il ne doit pas être ignoré ailleurs, circonstance qui ne favorisera certainement pas le succès de la mission. Mais quand même rien ne viendrait *e mettre

1 Prot. 1854, § 367. La proposition a été formulée par M. de Bismarck lui-même,

2 AI. de Bisrmrck fut nommé (14 décembre 185V, cf. prot. 1854, § 373) membre de la commission qui devait rédiger le rapport sur la proposition de la Prusse. Sur son initiative , la Diète résolut de demander aux divers gouvernements confédérés un aperçu de la situation (concessions et conditions de celles-ci). (Prot. 185V, § 39i).) — ■ Le 26 janvier 1855, AI. de Bismarck répondit à une lettre de la commission centrale de l'Eglise évangélique d'Allemagne, qui demandait la prompte suppression des funestes jeux de hasard sur le territoire de la Confédération, par une communication faite à la Diète sur l'état de la question : « Abstraction faite de mes vues personnelles, les instructions que j'ai reçues du gouvernement royal me font un devoir de vouer à cette question une attention toute particulière et de travailler à faire triompSier les principes formulés par l'honorable commission centrale. Sans doute, je ne puis m'empêcber de craindre les menus difficultés qui, autrefois déjà, s'opposaient à l'exécution de ce projet, attendu que, pour résoudre cette question, il faut, d'après la constitution, que tous les gouvernements confédérés se soient entendus préalablement. »

3 A été soumise au Roi.

4 AI. d'Lscdom, ministre plénipotentiaire à Rome (1851-1854); ministre délégué à Francfort (185'.)); ministre plénipotentiaire près du roi d'Italie (1863-1867).

en travers de l'activité de M. dTsedom, des négociations isolées avec l'Angleterre gâteront, selon moi, plutôt qu'elles n'amélioreront nos relations avec les puissances occidentales. 11 me parait impossible que dans le moment actuel un des deux cabinets occidentaux Casse une démarche propre à exciter la défiance de l'autre ; ils ont plus que jamais besoin l'un de l'autre et s'appliquent à éviter tout ce qui pourrait amener un refroidissement. L'Angleterre nous éconduira, et nous montrerons sans nécessité que nous nous sentons mal à l'aise dans notre peau et que nous travaillons à troubler la bonne intelligence entre Paris et Londres. Je suis convaincu que l'Angleterre se refusera à toute démarche isolée, et je doute que les deux puissances occidentales veuillent encore traiter avec nous sans l'Autriche; peut-être le feront-elles pour tenir en échec cette puissance, dont elles ne sont évidemment pas aussi sûres qu'on l'aurait cru d'abord. D'après une dépêche française que j'ai lue, il parait certain que les contractants du 2 décembre ne se sont pas encore entendus sur l'interprétation des quatre points. M. de Prokesch luimême croit que cette interprétation ne sera un fait accompli que lorsqu'on aura invité le prince Gortschakoff à prendre part aux négociations. Dans la dépêche en question, il était dit, en outre, que la déclaration sommaire faite par la Russie de son acceptation des quatre points ne paraissait pas suffisante pour servir de base à des négociations avec cette puissance; que pour cela il fallait, avant tout, que la Russie fit connaître formellement aux puissances occidentales (on ne disait pas si c'était directement ou par l'intermédiaire de l'Autricbe) son désir de traiter, et qu'elle affirmât ainsi ses dispositions pacifiques; que l'acceptation des quatre points n'aurait une valeur sérieuse que lorsque l'Angleterre et la France auraient réussi à s'entendre sur leur portée.

Le ton de cette dépêche, absolument confidentielle, n'était guère pacifique; mais M. de Prokesch compte fermement que des négociations s'engageront dans une conférence, avec la participation de la Russie; dans tous les cas, il le désire avec ardeur et jure que ce sera uniquement la faute de la Prusse si la chose n'arrive pas. Il s'inquiète un peu de la présence de M. d'Lsedom à Berlin; il soupçonne qu'elle se rattache à une évolution de la Prusse dans

le sens libéral, accompagnée d'une modification du ministère.

Cela ma fait du bien au cœur de voir Votre Excellence traiteravtc une dignité pleine de calme la question de notre accession à la convention et de notre prétendu isolement. Tant que nous parlerons le langage de gens qui ne craignent rien, on nous respectera et Ton se gardera de nous faire des menaces, à plus forte raison de les exécuter. Si Ton pouvait faire croire à l'Autriche que notre patience et notre amour fraternel ne sont peut-être pas inépuisables, et que nous n'avons pas oublié le chemin de la Moravie, je suis sûr que la peur de la Prusse servirait mieux la cause de la paix que l'espoir d'obtenir notre appui.

Il n'est pas très-facile de « marcher coude à coude » avec le général Reitzenstein !; il est passablement roide sur son cheval de lieutenant général , et craint toujours de voir compromettre l'indépendance de sa position. J'ai eu moins de peine à marcher de pair .avec Waldersee. Je ferai aujourd'hui mon rapport sur la mobilisation, à propos du « projet de résolution du 20 avril, qui n'a d'autre but que d'écarter la Prusse du commandement en cas de mise sur le pied de guerre » .

94. — Rapport et lettres sur le rétablissement des relations diplomatiques entre la Prusse et le grand-duché de H esse.

11 décembre 1854. — (Rapport immédiat.) — « Je prends la liberté d'informer Votre Majesté que le baron de Dalwigk, ministre président du grand-duché de Hesse, vient de me remettre la lettre ^i-jointe de Son Altesse Royale le grand-duc, avec prière de la faire parvenir à Votre Majesté 2. Le baron de Dalwigk a exprimé l'espoir que cette lettre aura pour conséquence le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux gouvernements; j'ai lieu de croire qu'elle répond aux conditions auxquelles Votre Majesté a subordonné la reprise de ces relations. »

1 Membre prussien de la commission militaire de la Diète, successeur du comte de Waldersee.

2 Ci", plus haut, p. 270.

11 décembre. — (Lettre autographe.) — « J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Excellence la lettre autographe de Son Altesse Royale le grand-duc de Hesse à Sa Majesté le Roi. M. de Dalwigk me l'a apportée ce matin; il m'a répété combien il regrettait cette rupture et combien avaient été désagréables et inattendues les suites de sa conduite envers de Canitz. ïl m'a assuré qu'après le rétablissement des relations diplomatiques nous nous convaincrions que, s'il avait parfois observé une attitude antiprussienne, cela tenait uniquement à des faits passés depuis longtemps. En ce qui concerne la conférence douanière de Darmstadt, il dit qu'elle lui avait été imposée par le ministre Vonder Pfordten, et que ce dernier lui avait écrit la veille de la réunion que ces messieurs seraient à Darmstadt, sans lui indiquer l'objet de la conférence. A part la correspondance échangée entre Sa Majesté le Roi et Son Altesse Royale la princesse Charles de Hesse, le prince Emile ' n'a peut-être pas été sans influence sur les résolutions par suite desquelles le grand-duc a envoyé la lettre ci-jointe.

Depuis longtemps il travaille à déjouer les efforts de AI. de Prokesch et de la légation autrichienne auprès de la cour de Darmstadt, qui voudraient éterniser la rupture. Le prince est un des adversaires les plus déterminés de la politique autrichienne; il dit sans détour que le comte de Buol, avec son esprit borné, entraine l'Allemagne à sa ruine, et il tient d'autres propos qui ne s'accordent guère avec les relations qu'on supposait jadis exister entre le prince et l'Autriche. La situation a dû changer singulièrement pour que le prince Emile désire voir rétablir à Darmstadt l'influence de la Prusse ; il fait, du reste, son possible pour y réussir.

M. de Talienay m'a raconté qu'on avait écrit de Vienne à Paris que, deux jouis avant le 2 décembre, le comte de Buol avait formellement invité la Prusse a accéder au traité communiqué à Berlin *, mais que nous avions décliné cette invitation. Autant que je connais la situation, le fait est inexact; le comte de Buol a probablement dénaturé les nouvelles envoyées à Paris.

1 î.e prince Emile, né le 7 septembre 1791), général d'infanterie clans l'armée I. 1t.

2 Cl, plus haut, p. 336, note 5.

352 CORRESPONDANCE DIPLOMATIQIE

Ici personne ne vent encore croire à la paix; on se méfie surtout des intentions pacifiques de l'Autriche. Comme symptôme des sentiments et de l'activité de M. de Prokesch, je prends la liberté de vous soumettre un article de la Gazette de la Poste, que, selon son habitude, il m'a déclamé presque littéralement conversando, la veille du jour où il a paru '. »

23 décembre. — (Rapport confidentiel.) — « Conformément au rescrit de Votre Excellence du 17, que j'ai reçu la veille par Cologne, je me suis rendu hier à Darmstadt, et j'ai remis au baron de Dalwigk la lettre de Sa Majesté le Roi pour Son Altesse Royale le grand-duc. J'ai pu m'entretenir avec M. de Dalwigk jusqu'au départ du train, et ses paroles m'ont confirmé ce que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Excellence sur le revirement que les vues du prince Emile semblaient produire à Darmstadt.

Le ministre président du grand-duché n'a pas hésité à condamner la politique du cabinet de Vienne ; il a dit qu'elle était inexplicable au point de vue des intérêts de l'Autriche, et a montré qu'il avait une triste opinion des capacités du comte de Buol, dont il a fait la connaissance à Dresde, et que tous les ministres présents dans cette ville ont jugé de la même manière. Il a ajouté qu'aux conférences de Dresde on avait bien vu que le comte de Buol n'avait aucune indépendance; que chaque fois que le prince de Schwarzenberg était absent, le comte de Beust se chargeait de lui souffler ce qu'il fallait dire ou faire; qu'aujourd'hui le ministre impérial et, par suite, la politique extérieure de l'Autriche se trouvaient entre les mains de son collègue Bach s et de M. de Bourqueney.

Ce qui inquiète surtout M. de Dalwigk, c'est la situation en France, en dehors même de la considération que la solidité de l'empire ne

1 Le ministre répondit à M. de Bismarck que le Roi, prenant en considération les communications faites par le délégué à la Diète, était disposé à répondre au grand-duc de Hesse qu'il consentait à renouer les relations diplomatique entre les deux gouvernements. En même temps, le ministre priait M. de Bismarck de faire remettre la lettre du Roi au baron de Dalwigk de la même manière qu'il avait reçu celle du grand-duc, avec prière de la faire parvenir à destination. (Rescrit du 17 décembre 1854.) Cf. plus bas, 31 décembre 1854.

9 Baron de Bach, ministre de l'intérieur depuis le mois de juillet 1849.

repose que sur la vie de l'Empereur. Il m'en a parlé d'après des lettres particulières émanant de gens bien renseignés et d'observateurs perspicaces; la population en France serait de plus en plus mécontente, et, selon lui, le trône impérial ne résisterait pas à une grande défaite des armes françaises.

Je ne partage pas sa manière de voir sur ce point; mais des renseignements provenant d'autres sources confirment le fart qu'en dépit des efforts du gouvernement l'opinion en France est moins favorable à la guerre actuelle qu'elle ne l'était au début. Votre Excellence en sait sans doute plus long que moi là-dessus, grâce à ses correspondants de Paris. M. de Dalwigk m'a affirmé aussi avoir déclaré à Vienne qu'en tout état de cause l'Autriche ne pourrait compter que sur une partie des troupes grand-ducales pour l'appuyer en Orient, attendu que le contingent fédéral hessois devait être toujours prêt à repousser, de concert avec la Prusse, une attaque contre la frontière occidentale de la Confédération. M. de Prokesch a été encore plus malmené par M. de Dalwigk que le comte de Buol : c'est, d'après lui, un « professeur sans tact 33 dont la conduite à la Diète ne compromet pas moins les intérêts particuliers de l'Autriche que les intérêts généraux de l'Allemagne. Naturellement je ne puis garantir la sincérité des paroles de M. de Dalwigk; néanmoins il s'est exprimé avec une vivacité, avec une conviction qu'il est incapable de feindre, tel que je le connais, et qui contrastaient singulièrement avec son embarras et son hésitation ordinaires. Je crois que dans le moment il était à peu près persuadé de ce qu'il me disait, et qu'il ne supposait pas que j'abuserais de ses confidences; du reste, je n'en fais part à Votre Excellence que comme d'une conversation essentiellement privée. J'ai été surpris d'apprendre que M. de Mùnch, mon collègue de Hesse, a également, dans ses rapports, désapprouvé à plusieurs reprises la conduite de M. de Prokesch à la Diète. Malgré cela, je suis convaincu que M. de Mùnch sert les intérêts de l'Autriche avec plus d'ardeur que ceux de la Hesse, et c'est peut-être ce "sentiment même qui lui fait blâmer M. de Prokesch. Dans l'assemblée fédérale, il est toujours un organe complaisant de la présidence.

Avant de quitter M. de Dalwigk, je l'ai vu recevoir une réponse 1. 23

354 GORRESPOXDAXCE DIPLOMATIQUE

de Son Altesse Royale le grand-duc à la lettre de Sa Majesté. D'après ce que m'en a dit M. de Dalwigk, Son Altesse Royale exprimait la « profonde satisfaction » que lui avait causée la réponse de notre auguste maître, et lui ordonnait de me dire qu'EUe espérait me revoir prochainement à Darmstadt pour me conférer la grand'croix de l'ordre de Louis ou de Philippe, je ne sais lequel. On peut supposer que M. de Dalwigk, de son coté, espère recevoir en échange le grand cordon de l'Aigle rouge. S'il m'est permis de croire que les décorations accordées à des ministres étrangers leur sont conférées en vue de services futurs plutôt que pour récompenser des services passés, je proposerais de déférer aux vœux de M. de Dalwigk, car si le différend actuel vient à être réglé, il sera de notre intérêt d'établir des relations aussi bonnes que possible, et de ne pas commencer à les troubler par des déceptions. Néanmoins je ne me permettrai pas de préjuger les intentions de Sa Majesté en Lui soumettant une demande formelle.

L'état de la santé de Sa Majesté le roi Louis (de Bavière) paraissait moins grave hier que la veille; cependant les messieurs de l'entourage du prince m'ont dit que, même s'il échappait au danger, ils n'osaient pas espérer un complet rétablissement.

On attendait l'arrivée de Sa Majesté le roi Maximilien (de Bavière).

En ce qui concerne la reprise des relations diplomatiques, M. de Dalwigk m'a dit encore qu'il écrirait immédiatement au comte de Goertz, qui se trouve actuellement en Italie, pour qu'il hâte son retour; jusque-là , il comptait charger de Biegeleben de la conduiîe des affaires \ »

31 décembre. — [Rapport immédiat.) — u Je prends la liberté de soumettre à Votre Majesté une lettre de Son Altesse Royale le grandduc de Hesse, que le baron de Dalwigk m'a envoyée parle délégué du grand-duché, en disant qu'il ne pourrait, pour cause de maladie, me

1 Le ministre répondit à M. de Bismarck qu'il ne méconnaissait nullement la force des raisons qui militaient en faveur d'une décoration pour M. de Dalwigk, mais que le Roi n'était pas très-disposé à la lui accorder en ce moment, a Sa Majesté aimerait mieux attendre que M. de Dalwigk eût mérité cette distinction par des actes. •» (Rescrit à M. de Bismarck du 5 janvier 1855.) Cf. aussi le document suivant.

la remettre lui-même. Comme le comte de Goertz fait en ce moment un voyage en Italie, Son Altesse Royale demande, ainsi que me l'écrit le baron de Dalwigk, s'il serait agréable à Votre Majesté que le secrétaire de légation de Biegeleben vînt en attendant à Berlin comme chargé d'affaires intérimaire, et si Votre Majesté désirerait voir le comte de Goertz accrédité de nouveau. M. de Dalwigk a ajouté que, dès qu'il serait assuré de l'assentiment de Votre Majesté, il adresserait la demande officielle à Son ministre président '. »

95. — Rapport immédiat sur la construction crime ligne de chemin de fer de Luxembourg à Thionville.

22 décembre 1854. — « Sur la proposition motivée de la commission militaire, la Diète a répondu au gouvernement du grand-duché de Luxembourg, dans la séance du 23 novembre, que l'intérêt stratégique de la place fédérale de Luxembourg ne s'opposait pas à ce qu'on entrât en négociation avec la France sur l'exécution d'une ligne de Luxembourg à Thionville, se raccordant avec celle de Metz. Il ne peut être que dans notre intérêt et dans celui de la Confédération de faire échouer, par la construction de celte ligne, le projet qu'avaient la Compagnie de Paris-Strasbourg et la Great Litœemburg Company, de faire passer la ligne de Namur-Arlon, actuellementen construction, par Longwy et Thionville, en tournant Luxembourg, et de ne pas construire, d'ici à dix ans, de ligne concurrente sur le territoire luxembourgeois. Le général de Wedell a déjà appelé l'attention du gouvernement de Votre Majesté et celle de la Diète sur les dangers qu'entraînerait l'exécution de ce plan pour la place fédérale de Luxembourg; d'autre part, les démarches faites par nous à Paris et à Bruxelles pour entraver la réalisation de ce projet semblent avoir été couronnées de succès *. »

1 Le ministre répondit à M. de Bismarck que le Roi avait déclaré qu'il lui serait très-agréable de voir le comte de Goertz reprendre son poste de ministre à Berlin. Par contre, le Roi désirait que le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux cours se fit, non par l'envoi d'un chargé d'affaires intérimaire, mais par la nomination d'un titulaire accrédité.

2 Dans un rapport adressé au minisire de Manteuffel, le 2 février 1855, M. de Bismarck revint sur cette question : « Selon moi, il serait peut-être important

356 CORRESPONDAXCE DIPLOMATIQUE

96. — Lettres confidentielles sur la proposition de mobilisation autrichienne. Tâche de la politique de la Prusse dans la question d'Orient *.

1er janvier 1855. — * Je viens de recevoir le rescrit confidentiel de Votre Excellence en date d'hier l. Je ne ne puis pas encore Lui donner des détails circonstanciés aujourd'hui, notamment en ce qui concerne les vues de mes collègues. M. de Schrenk est depuis plusieurs jours à Darmstadt, dans le voisinage du roi Louis, et la plupart des autres délégués sont également absents; aussi, sauf les représentants du Danemark et du Meklembourg, n'en vois-je guère qui aient une opinion bien arrêtée ou qui connaissent celle de leur gouvernement.

Tout ce que je puis faire pour répondre aux instructions de Votre Excellence, c'est de Lui exposer l'impression que produit sur moi la dépêche autrichienne du 24 décembre.

La convention militaire du 20 avril dit formellement, par l'article VI, que l'unique but de l'appui réciproque était de repousser une

pour les intérêts de la Prusse de presser le ministère du commerce pour qu'il donne une prompte solution à l'affaire, attendu que la construction de la ligne en question serait le seul moyen de rendre à la place de Luxembourg son importance stratégique, qui a été trop sacrifiée dans les derniers temps. L'espérance d'arriver à ce Lut serait peut-être perdue pour longtemps, sinon pour toujours, si, par suite des contre-projets actuels, à la réalisation desquels on travaille si activement, Luxembourg était incorporé au réseau franco-belge. » Le 10 avril 1855, le ministre de Manteuffel informa M. de Bismarck que les discussions sur le projet de construction d'une ligne de chemin de fer allant d'Arlon à Saarbruck par Luxembourg avaient abouti, et que l'envoyé royal à la Haye avait été chargé de déclarer au gouvernement luxembourgeois que la Prusse était disposée à entrer immédiatement en négociation avec lui au sujet du prolongement de la ligne de Bruxclles-Namur- Arlon-Luxembourg, à partir de la frontière luxembourgeoise et en passant par Saarlonis, avec un embranchement allant à Trêves.

* Soumise au Roi.

1 Dans ce rescrit, le ministre informait M. de Bismarck que, le 2V décembre, le cabinet de Vienne avait soulevé la question de la mise sur le pied de guerre des troupes fédérales et de certaines parties de l'armée prussienne. Sous ce dernier rapport, le cabinet viennois se fondait sur la convention militaire signée à Berlin le 20 avril 1854, en même temps que sur le traité conclu le même jour. Le ministre ajoutait : « Les résolutions de Sa Majesté le Roi, en ce qui concerne cette importante affaire, ne sont pas encore prises. Il va sans dire qu'elles se rattacheront étroitement à l'attitude diplomatique que l'Autriche prendra vis-à-vis de nous. Je

DK M. DE BISMARCK. — 1855. 357

attaque. Jusqu'à présent cette attaque n'a pas eu lieu, et elle n'est pas à redouter si l'Autriche ne devient pas agresseur. Par suite, on ne se trouve pas en présence du « cas de nécessité » en vue duquel les dispositions de la convention militaire ont été prises, aux termes de l'article III du traité du 20 avril l. Le cabinet de Vienne lui-même ne pourra guère soutenir que les stipulations du 20 avril ont été arrêtées dans le but de faire une guerre offensive commune à la Russie; il le pourra d'autant moins que non-seulement les principautés ont été évacuées par la Russie, mais encore que les quatre points formulés plus tard ont été acceptés par elle, de l'aveu même du comte de BuoI, et qu'ainsi l'on a obtenu un résultat dépassant de beaucoup le but en vue duquel la convention du 20 avril a été conclue.

Une autre question est de savoir si le nouvel article additionnel du 26 novembre crée pour nous l'obligation d'exécuter maintenant la convention militaire sur la demande du cabinet de Vienne. Il est inconteslable qu'on pourrait répondre par la négative. En qualité d'un des trois principaux signataires de l'article du 26 novembre, nous nous sommes seulement engagés à repousser toute attaque dirigée contre l'Autriche dans les principautés et à tâcher de faire

tiens beaucoup à connaître vos vues quant à la manière de traiter l'affaire, surtout parce que plus tard elle pourrait être soumise à l'assemblée fédérale et à la commission militaire. Je vous serais donc très-obligé si vous vouliez bien m'adresser bientôt un rapport confidentiel, dans lequel nous aimerions à trouver aussi un aperçu des vues de ceux de MM. vos collègues qui ont quelque influence. *

1 D'après l'article III du traité et le point 2 de la convenlion militaire, qui en était la conséquence, la Prusse était tenue de mobiliser éventuellement 100,000 hommes dans l'espace de trente-six jours, et, trois semaines après avoir mis cette première armée sur pied, de concentrer un autre corps de 100,000 hommes sur les frontières de l'est. L'Autriche admettait dans sa dépêche du 24 décembre que le besoin de ces levées se faisait réellement sentir dans le moment. En outre, le cabinet de Vienne espérait que la Prusse unirait ses efforts aux siens pour obtenir que la Diète exécutât de la manière la plus prompte et la plus sérieuse les conventions du 20 avril et fournit dans tous les cas le minimum des secours stipulés. Indépendamment des armées de l'Autriche et de la Prusse, la moitié des contingents des autres États devait, conformément aux conventions susdites, être rendue disponible pour les opérations. L'Autriche désirait que les corps d'armée à mettre sur pied fussent répartis également entre l'armée autrichienne et l'armée prussienne. Dans le cas où la Prusse accéderait au traité d'alliance du 2 décembre, l'Autriche et elles devaient étendre leur proposition commune à l'appel de tout le contingent de l'armée fédérale, afin de donner à la position militaire de la Confédération une force plus grande, indispensable dans le cas où l'on prendrait l'offensive.

358 CORRESPO.YDAXCE DIPLOMATIQUE

accepter les quatre points comme base de la paix future. Les quatre points ont été acceptés par la Russie, et personne ne voudra prétendre que la Russie cherche, de son côté, à provoquer de gaieté de cœur une guerre avec l'Autriche. Nous nous sommes aussi engagés, vis-à-vis de l'Autriche, à soumettre aux commissions de la Diète un projet de résolution par lequel la convention militaire du 20 avril deviendrait la base des propositions de la commission militaire. L'assemblée fédérale a biffé cette partie du projet et n'en a pas fait l'objet d'une résolution; mais nous, en présentant ce projet en commun, nous avons entièrement rempli, en ce qui concerne la convention militaire, l'obligation que nous avions contractée à Vienne, le 26 novembre.

La Diète doit examiner les propositions qu'elle a chargé la commission militaire d'élaborer; il ne s'agit donc pour nous que de savoir s'il faut prescrire à notre plénipotentiaire militaire de proposer, de concert avec son collègue d'Autriche, la convention militaire du 20 avril comme base des propositions à soumettre à l'assemblée fédérale. Abstraction faite des raisons que j'ai fait valoir dans ma lettre du 19 décembre ' contre cette manière d'agir, je sais par mes collègues que la convention militaire rencontre une opposition générale. Cela tient en partie au mécontentement provoqué par le caractère des vues politiques au profit desquelles on veut exploiter la convention; d'autre part, aux grandes difficultés qu'éprouvent les gouvernements qui fournissent de plus petits contingents que la Bavière, de mobiliser et de faire marcher une moitié seulement de leur effectif.

Je n'ose décider si le cabinet de Vienne a réellement l'intention d'entraîner la Prusse dans une guerre offensive contre la Russie, ou s'il se flatte simplement de l'espoir qu'une mobilisation faite par la Prusse avec les airs belliqueux qu'affecte l'Autriche, suffirait pour obtenir de la Russie ce que l'on désire. M. de Prokesch semble être partisan de ce dernier système. Dans tous les cas, la dépêche envoyée par le comte de Buol, le 24 décembre, prouve une fois de plus que le cabinet de Vienne, poussé par le désir de faire servir à ses projets

1 Cf. plus haut, p. 348 et suiv.

les forces de la Prusse, cherche à combiner ses engagements et ses déclarations du 20 avril, de la conférence de Vienne du 26 novembre, avec d'autres actes sans rapport avec les précédents, qu'il tronque et qu'il mêle à dessein, afin d'en former un réseau capable d'entraver la liberté d'action de la Prusse. L'objet des engagements du 20 avril et des protocoles de Vienne a été depuis longtemps réalisé ou n'a plus de raison d'être, et l'on imagine des combinaisons artificielles pour reporter sur de nouvelles exigences les obligations que nous avions acceptées alors. Ainsi, je trouve que la dépêche du 24 décembre est inspirée par le désir de faire entrer dans le système du 2 décembre les obligations résultant pour la Prusse et pour l'Allemagne de l'article additionnel du 26 novembre. Les stipulations du 26 novembre ne contiennent rien qui motive une mobilisation précipitée, avant même que la commission militaire ait fait ses propositions. Si néanmoins on mobilisait des troupes en ce moment, l'Autriche aurait beau jeu pour exploiter les nouveaux articles additionnels et les forces militaires de la Confédération au profit de la convention du 2 décembre, sans que nous ayons même accédé à cette dernière; elle n'aurait qu'à suivre ses anciens errements, à dénaturer les faits, à changer le rapport entre les traités et la réalité des choses, à procéder par des coups de surprise habilement ménagés, en invoquant l'autorité des a faits accomplis ». Selon moi, l'article additionnel du 26 novembre perd toute valeur du moment que l'Autriche signe à notre insu des traités avec les puissances occidentales, et se laisse entraîner dans une guerre offensive contre la Russie.

Je reste convaincu que le moyen le plus efficace de rétablir la paix et de conserver notre influence en Europe, c'est la pression que nous pouvons exercer sur l'Autriche, si nous le voulons. Je persiste à regarder comme peu probable que le parti de la guerre finisse par avoir gain de cause auprès de l'empereur François- Joseph, si l'Autriche doit risquer de se voir abandonner par la Prusse, et surtout si elle doit redouter la possibilité d'une attitude hostile de la Prusse. Même à Paris et à Londres, on croit que le concours de l'Autriche au moment décisif dépend des résolutions de la Prusse; aussi ne pourrons-nous, selon moi, exercer une influence sur les décisions des puissances occidentales qu'à la condition de

bien faire voir à Paris et à Londres que la clef de l'alliance autrichienne se trouve entre nos mains, et que, s'il le faut, nous sommes résolus à nous en servir, quoi qu'il advienne. Tant que nous n'aurons pas fait partager cette conviction, nos efforts, n'étant accompagnés ni d'offres ni de menaces, seront froidement accueillis par les cabinets des puissances occidentales; on nous renverra toujours à l'accession au traité du 2 décembre *. Une fois qu'on se sera assuré de l'Autriche, on ne renoncera pas à cet avantage, et l'on se gardera de s'aliéner cette puissance en signant des traités particuliers avec nous, si nous ne faisons des offres plus larges que les siennes, ou si nous ne prouvons pas qu'en dernier ressort les résolutions de l'Autriche dépendent de nous, et non les nôtres de l'Autriche. Les puissances occidentales espèrent obtenir notre concours sans nous accorder une action sur leurs propres décisions. Elles comptent beaucoup trop sur l'effet de l'opinion publique en Prusse et sur la peur vague d'un prétendu isolement et d'une guerre avec les trois contractants du 2 décembre. Sans vouloir discuter la réalité de ces appréhensions, je puis admettre comme certain que nos efforts ne pourront influer sur la conduite des trois puissances, que si nos agents savent faire naître à Vienne, à Paris et à Londres la conviction que ces craintes nous sont complètement étrangères et que nous sommes fermement résolus à défendre envers et contre tous notre indépendance et notre situation de grande puissance par tous les moyens, même les plus désespérés. Si peu motivé, si peu dangereux que soit pour nous l'établissement de relations plus étroites avec la Russie, je crois cependant que notre influence sur la marche des événements serait plus sûre, si Ton se disait dans l'Occident que nous pourrions bien nous allier à la Russie, et si en même temps on croyait à Vienne qu'une union plus complète de la Prusse avec l'Occident que celle de la convention du 2 décembre est au nombre des choses possibles. On ne comptera avec nous que si l'on nous craint; tant que l'on sera convaincu à Londres que jamais nous n'oserons marcher avec la Russie, et persuadé à Vienne que jamais nous ne pourrons prendre sur nous de sacrifier nos relations avec l'Autriche

1 C'est-à-dire au traité conclu à cette date entre l'Autriche et les puissances occidentales. (Cf. plus haut, p. 336, note 5.)

à une union plus intime avec l'Occident, avec la même aisance qu'elle le fait, on sera tenté de reléguer la volonté de la Prusse au second plan, et le refus, facile à prévoir, des puissances occidentales de signer avec nous un traité particulier ne fera que redoubler l'orgueilleuse assurance avec laquelle l'Autriche nous traite. Je ne puis passer sous silence que le choix de M. d'Usedom comme envoyé à Londres ! a fait naître de grandes inquiétudes non-seulement dans le camp autrichien, mais encore dans les Etats moyens; on redoute qu'il n'y ait là l'inauguration d'une politique par laquelle la Prusse, si jamais elle était forcée de s'allier aux puissances occidentales, grouperait de nouveau autour d'elle les libéraux allemands et les partisans de l'unité nationale. On peut tout au moins « pressentir», grâce à ce phénomène, la nature des menaces par lesquelles on peut faire trembler, si on le juge nécessaire, Vienne et d'autres capitales allemandes.

Je termine en priant Votre Excellence d'accueillir ces considérasions avec indulgence; j'ignore la position que nous avons prise en dernier lieu par les missions de MM. de Manteuffel et d'Usedom dans toute la question et vis-à-vis des différentes puissances. »

3 janvier *. — {Lettre confidentielle.) — « J'ai l'honneur de compléter ma réponse au rescrit du 31 décembre.

Si le projet de la convention militaire du 20 avril est soumis à la Diète dans sa forme actuelle, et tel qu'il a été commenté par la dépêche du comte de Buol, en date du 24 décembre, il n'aura aucune chance de succès. L'intention de prendre pour base d'une levée de troupes d'autres règles que celles de la constitution militaire de la Confédération, fait naître des inquiétudes générales pour l'autonomie militaire des divers Etats; cela est vrai surtout depuis que, dans sa dépêche du 24 décembre, le cabinet autrichien a proposé de répartir également les troupes du 7e au 10* corps entre les armées des deux grandes puissances. Je ne puis guère admettre qu'on n'ait pas prévu cette opposition à Vienne. Ce qui est caractéristique, c'est que l'Autriche travaille à répandre parmi

1 Cf. plus haut, p. 1548, note 4, * Lettre soumise au Roi.

362 CORRESPOXDANCE DIPLOMATIQUE

mes collègues l'opinion que c'est surtout la Prusse qui réclame, contrairement à la constitution militaire de la Confédération, l'adjonction des corps d'armée mixtes à l'armée prussienne; en même temps on fait entendre qu'on viendra facilement à bout de l'indépendance des États moyens, dès qu'on aura la haute main sur leurs troupes. Le délégué d'un Etat de l'Allemagne du Sud exprimait cette pensée en disant : Je voudrais savoir quand nous reverrons notre armée, une fois qu'elle sera en Transylvanie sous le commandement de l'Autriche l .

Selon moi, nous ne pouvons pas, en présence de la dépêche du 24 décembre, prendre, au point de vue politique comme au point de vue militaire, de meilleure position que celle du droit fédéral. D'après les discussions sur l'accession de la Confédération au traité du 20 avril, cette dernière est assurée d'avoir l'influence à laquelle elle a droit dans toutes les affaires se rapportant à la convention. Il faudrait donc déjà la faire intervenir dans les négociations entre la Prusse et l'Autriche, quand même il ne s'agirait que d'une simple levée décrétée par suite du nouvel article additionnel. Mais la dépêche du comte de Buol va plus loin. Elle envisage la coopération des troupes mises sur le pied de guerre par suite de l'article additionnel comme une conséquence naturelle de l'accession éventuelle de la Prusse à la convention du 2 décembre, et en même temps elle attaque franchement, vers la fin, la tendance offensive du dernier traité. Je ne doute pas que la majorité des membres de la Confédération n'accédât au traité du 2 décembre, si la Prusse en donnait l'exemple; mais aucune manifestation officielle n'autorise cette supposition, et mon collègue de Bavière m'a demandé si l'Autriche croyait trouver dans le seul fait de l'accession de la Prusse à la convention du 2 décembre le droit de disposer des troupes fédérales dans le sens de cette convention. Dans tous les cas, en invoquant la nécessité de faire intervenir la Confédération dans les débats, nous arriverions à gagner du temps et à augmenter la confiance que les Etats confédérés ont en nous. Nous obtiendrions le même résultat et nous détruirions les soupçons éveillés par M. de

1 Voir le document suivant.

Prokesch si nous maintenions, même sous le rapport militaire, le droit fédéral tel que le définit la constitution militaire de la Confédération. D'après cette dernière, les attributions du général en chef à nommer par la Confédération sont tellement vastes, qu'en temps de guerre la position des divers gouvernements vis-à-vis de l'armée fédérale est singulièrement effacée. Je suis convaincu que, dans la situation actuelle, le choix de la Confédération se porterait sur un Prussien, et notamment sur Son Altesse Royale le prince de Prusse. Les vues de ceux de mes collègues qui se sont prononcés spontanément à cet égard concordent sur ce point entre elles. La confiance dans l'Autriche, déjà fortement ébranlée par les événements de ces derniers mois, a été ruinée par la convention du 2 décembre; il n'y a guère de projet dangereux et dissolvant qu'on ne prête au cabinet autrichien. Si tous les gouvernements ne sont pas d'accord là-dessus, cela tient uniquement à la crainte qu'ils ont de voir l'Autriche et la France se livrer à des actes de violence, et ce sentiment contribue encore à augmenter l'anirnosité contre le cabinet de Vienne. Si le choix d'un général en chef de la Confédération devenait nécessaire pour un déploiement de forces militaires, cas dans lequel la Prusse et la Confédération seraient ostensiblement du même côté, l'Autriche pourrait moins faire valoir son système d'intimidation, et les gouvernements confédérés confieraient plutôt leurs forces à la politique réfléchie, pacifique de la Prusse, qui répond à la fois à leurs intérêts et à leurs vues, qu'à la politique extravagante et hasardeuse de l'Autriche.

Lors même qu'on n'en viendrait pas à nommer un général en chef de l'armée fédérale, les autres raisons indiquées plus haut nous commanderaient de nous en tenir, dans les prochaines discussions, à la constitution militaire de la Confédération, et d'en faire la base de notre ligne de conduite.

Un passage de la dépêche du 24 décembre soulève de sérieuses objections; c'est celui qui fait entrevoir une répartition inégale des premiers sacrifices et une compensation ultérieure. La confiance dans les résultats des liquidations n'existe plus à la Diète. M. de Prokesch, qui a communiqué à plusieurs de mes collègues la dépêche du 24 décembre, a pu s'en convaincre.

Ceux de mes collègues qui ont de l'influence sont préoccupés en ce moment plus qu'autrefois de l'idée d'une neutralité de la Confédération sous les auspices de la Prusse, à laquelle se joindraient peut-être les puissances du Nord. Le prince Emile de Hesse-Darmsladt est grand partisan de ce système. On laisserait à l'Autriche seule le soin de faire une guerre offensive contre la Russie, si elle ne veut pas y renoncer, et dans la suite des événements, on prendrait pour règle de conduite les articles 46 et 47 de l'acte final, en ce sens qu'on ne permettrait pas une attaque contre les pays allemands de l'Autriche, dans les cas où la lutte tournerait mal pour cette puissance.

Il paraît qu'une pareille politique pourrait compter sûrement sur l'adhésion de la Bavière, de la Saxe, du Wurtemberg, du Mecklembourg et du Holstein ; si je puis en croire les premiers personnages politiques de Darmstadt, il faut y ajouter le grandduché de Hesse et Nassau. On ne peut rien savoir quant â la Hesse électorale, vu que le délégué hessois, M. de Trott, est rarement à Francfort et qu'il reçoit à peine de son gouvernement les instructions les plus nécessaires, à plus forte raison d'autres communications. Cependant les États susnommés formeraient déjà un appoint considérable pour la neutralité de toute la Confédération, s'ils s'associaient à la Prusse; les velléités guerrières qui pourraient se manifester ne trouveraient pas l'occasion de se traduire par des faits; le Hanovre serait heureux de saisir tout prétexte pour rester tranquille, après avoir fait une démonstration sur ses côtes, montré sa bonne volonté et prouvé son indépendance vis-à-vis de la Prusse. Dans tous les cas, les États susdits disposent de plus d'un tiers des voix, en comptant les voix plénières de la quinzième et de la seizième curie, qui nous sont assurées, et ils peuvent ainsi empêcher une déclaration de guerre.

Une pareille neutralité, s'étendant sur un aussi grand rayon et appuyée par des forces militaires aussi considérables, serait certainement assez forte pour se faire respecter, et si sa réalisation offre certaines difficultés, sa possibilité seule contribuerait peut-être à modérer la politique autrichienne.

Si Votre Excellence me permet de résumer les vœux qu'EUe me dit de formuler, je dirai qu'il me parait opportun de repousser la

levée de troupes demandée par le comle de Buol d'après la convention du 20 avril, parce que le « cas de besoin» indiqué parce traité n'existe pas; quant aux autres préparatifs, notamment ceux qui sont stipulés par l'article additionnel du 26 novembre, il y a lieu d'attendre les propositions de la commission militaire et de prendre dans les discussions relatives à cet objet le rôle de défenseur de la constitution militaire de la Confédération.

En exprimant ces vœux, je compte de toute façon que notre accession au traité du 2 décembre n'aura pas lieu et que, si nous trouvons utile d'y accéder, nous ferons valoir en même temps le droit de la Confédération à intervenir comme partie contractante.

Il n'est guère probable que les puissances occidentales et l'Autriche acceptent les conditions auxquelles nous subordonnerions notre accession au traité, tant qu'ellescroiront que nous sommes gênés dans notre situation actuelle et inquiets du sang-froid apparent avec lequel on nous oublie, nous et nos vœux. Le cabinet de Vienne et la presse qui dépend de lui tâchent d'entretenir ces derniers sentiments chez nous. Mais si nous acceptons franchement la position effacée que la conduite tenue par les contractants du 2 décembre avant et après ce jour nous autorise naturellement à prendre, et si nous nous plaçons au point de vue de la Confédération, on ne tardera pas à nous faire des avances, j'en suis convaincu, au lieu de nous répondre par des rebuffades et de ne nous offrir pour nos tentatives de rapprochement que la seule chance d'entrer dans une alliance conclue sans nous, d'une façon blessante, où nous serons toujours un contre trois, chaque fois que nos vœux ne concorderont pas avec ceux de l'Autriche.

Pour finir, je rappellerai encore une nouvelle de source russe: l'Autriche a fait entendre à plusieurs cours, probablement à celles de Darmstadt et de Carlsruhe, qu'elles auront prochainement à autoriser, de concert avec l'Autriche, un passage de troupes françaises \ »

1 Le ministre exprima à M. de Bismarck sa vive reconnaissance pour a les matériaux aussi riches qu'intéressants » que contenaient les deux lettres ci-dessus. Toute la question avait été étudiée par le Roi sous toutes les faces, et, le 5 janvier, on avait répondu à la communication autrichienne sous la forme d'une dépêche

97, — Rapports et lettres sur la question d'Orient, la mobilisation, V affaire de Canitz.

7 janvier 1855. — (Lettre autographe.) — «Je viens de recevoir la lettre de Votre Excellence, datée du 5, à mon retour deDarmstadt, où m'avait mandé Son Altesse Royale le grand-duc. Son Altesse Royale m'aconféréla grand'croix del'ordre de Philippe le Généreux1; je vous adresserai encore un rapport officiel sur ce sujet. Si M. de Dalwigk recevait notre décoration, il serait peut-être convenable que M. de Canitz fût décoré de Tordre hessois. La supposition de Sa Majesté que l'idée d'après laquelle nous devrions accepter notre situation effacée m'avait été suggérée par Gerlach, n'est pas fondée. Lorsque je l'écrivis, je n'avais plus reçu de lettre de M. de Gerlach déjà depuis assez longtemps, je crois depuis le commencement de décembre. Il ne m'a écrit qu'avant-hier, pour me dire des sottises, parce qu'il me soupçonnait de bonapartisme. Ensuite il a bien développé les mêmes vues que les miennes, mais en ajoutant que Sa Majesté ne les partageait pas. Je n'en savais encore rien le 3, lorsque j'écrivais à Votre Excellence. En ce moment, je prends surtout la plume pour modifier une autre de mes assertions. D'après les propos de mes collègues, il m'a fallu admettre qu'on pense généralement à la Prusse pour le choix d'un général en chef de l'armée fédérale. Mais aujourd'hui je me suis convaincu à Darmstadt que dans les cours des Etats du centre un autre projet est en faveur, un projet dont j'avais déjà parlé jadis, mais que je devais regarder comme étant abandonné, et qui consistait à ne choisir un général que pour le 7e, le 8e, le 9e et le 10e corps. Le prince Charles

adressée au comte Arnim, ambassadeur royal à Vienne : « Vous verrez que, selon votre manière de voir, on y a fait ressortir l'importance d'une solution conforme à la constitution militaire de la Confédération, et que nous avons évité toute autre initiative... Je tiens beaucoup à ce que vous m'informiez de la tournure que prendra l'affaire sur ce terrain, et que vous m'instruisiez exactement des points sur lesquels il y aurait peut-être lieu, pour les mesures militaires, de donner des instructions plus précises au lieutenant général de Reilzenstein. » (Rescrit du 6 janvier 1855.)

1 Cf. plus haut, p. 354.

de Bavière 1 est désigné pour ce poste, parce que le roi de Wurtemberg n'est plus assez jeune. Ce prince, que j'ai vu aujourd'hui à Darmstadt, a parlé en termes amers de l'Autriche.

En cas de mobilisation, on voudrait une triade militaire dans laquelle 1' « armée fédérale » serait géographiquement placée entre l'armée prussienne et l'armée autrichienne; elle pourrait ainsi, au moyen d'une évolution vers la gauche ou la droite, former un « système de bascule » entre les deux grandes puissances. Je trouve dans cette perspective une raison de plus pour nous de ne pas consentir à une mobilisation de troupes, ou du moins de ne le faire que d'une manière dilatoire. Du reste, la nomination d'un général de l'armée fédérale pour quatre corps d'armée sur dix est tout aussi peu conforme à la constitution militaire de la Confédération que le système indiqué dans la note du comte de Buol (24 décembre) 2. La position d'un général en chef de l'armée fédérale vis-à-vis du contingent de l'Autriche serait cerlainement très-difficile. C'est aussi l'argument que font valoir les partisans du tiercement militaire. J'ai trouvé que les militaires bavarois et hessois avaient calculé assez exactement â Darmstadt quelles seraient la force et la composition de l'armée du prince Charles de Bavière. Le roi Maximilien 3 quittera Darmstadt demain. La duchesse de Modène 4 est arrivée hier. Le château de Darmstadt est plein comme un œuf.

Le roi Louis 5 va mieux aujourd'hui; dans l'entretien que j'ai eu avec la grande-duchesse, j'ai entendu très-distinctement sa voix à travers deux portes fermées.

Je voudrais bien retourner à Berlin, parce qu'une absence prolongée fait perdre de vue l'ensemble des choses et émettre des jugements faux; seulement j'ignore si nous ne devons pas nous attendre prochainement à un incident qui m'obligerait à rester ici. On ne sait pas ce qui s'est passé à Vienne; cependant le général

1 Chef de l'armée bavaroise contre la Prusse en 1866; mort en 1875.

8 Cf. plus haut, p. 356 et suiv.

8 Le roi Maximilien II de Bavière, mort en 1864.

4 La duchesse Aldegonde de Modène, née le 19 mars 1823, fille du roi Louis Ier de Bavière.

5 Scil. de Bavière, grand-père du roi régnant, Louis II de Bavière. Il était sourd dans les dernières années de sa vie et parlait extrêmement haut.

de Gerlach m'écrit que le prince Gortschakoff n'a pas emporté beaucoup d'espérances de paix. Son Altesse Royale l'archiduchesse Sophie1 se prononce, à ce que j'apprends, pour la guerre en se plaçant au point de vue du catholicisme \ »

22 janvier. — (Lettre *.) — « J'ai l'honneur de mander à Votre Excellence la manière dont s'est passée la séance de la commission dans laquelle ont été discutées les propositions de mobilisation de l'Autriche3. Le rapport de M. deProkesch reproduisait en substance la circulaire autrichienne du 14 de ce mois4, autant que je puis en juger de mémoire, car je ne possède pas encore d'exemplaire de ce document.

Les propositions autrichiennes tendaient d'abord à mobiliser l'armée fédérale dans le plus court délai possible, aux fermes du § 35 de la constitution militaire delà Confédération revisée et d'après les propositions qui seraient faites par la commission militaire, et, en second lieu, à faire nommer par la Diète, d'après le § 37, un général en chef, afin que ]a réunion des différents éléments de l'armée fédérale sous un commandement unique pût se faire d'une manière constitutionnelle.

M. de Prokesch invita donc la commission à faire une déclaration

1 L'archiduchesse Sophie, née le 27 janvier 1805, fille du roi Maximilien-Joseph de Bavière, mère de l'empereur régnant d'Autriche.

2 Le 7 janvier 1855, le ministre de Manteuffel communiqua à M de Bismarck l'ordre du Roi, qui désirait le voir passer quelque temps à Berlin, si les affaires ne devaient pas souffrir de son absence. Le 8 janvier, M. de Bismarck partit pour Berlin, et le 10, il remit au Roi le protocole de la dernière séance de la Diète. Le 20 janvier, il retourna à Francfort. Son séjour à Berlin avait eu surtout pour but de fixer les termes de la déclaration que la Prusse devait faire à Francfort dans la question de la mobilisation de l'armée fédérale.

* Lettre soumise au Roi.

3 En ce qui concerne la situation générale, il est à remarquer que, dans une circulaire adressée aux légations auprès des cours d'Allemagne, le 17 janvier 1855, le ministre de Manteuffel déclara que la Prusse entendait maintenir le point de vue indiqué dans la dépêche envoyée à Vienne, le 5 janvier. (Cf. p. 365, note 1.) M. de Bismarck devait également se prononcer dans ce sens à la Diète.

4 Dans cette dépêche circulaire, le comte de Buol exprimait aux délégués impériaux auprès des cours d'Allemagne ses regrets des divergences qui s'étaient produites entre les cabinets de Vienne et de Berlin sur quelques points essentiels des projets de mobilisation autrichiens; il disait qu'à cause de l'aspect menaçant de la situation politique de l'Europe, le délégué président de l'Autriche avait reçu l'ordre de faire, dans la commission nommée à cet effet, la proposition de pré-

sur les documents dont il venait de donner la lecture. Je dis que je porterais la proposition du délégué impérial à la connaissance de mon gouvernement, mais que la commission pouvait s'éclairer sur la manière de voir de la Prusse dans cette question, par une déclaration que je remettrais dans la prochaine séance et dont je fis la lecture, en attendant, à titre confidentiel. Je fis en outre la déclaration verbale que l'augmentation de l'effectif fédéral disponible ne pouvait qu'être utile à mon avis, dans la situation actuelle de l'Europe, et que je ferais un rapport dans ce sens à mon gouvernement. J'avais déjà appris avant la séance, de mes collègues de Bavière, de Wurtemberg, de Bade et de Saxe, que leurs votes seraient conformes à cette manière de voir. Mais j'ajoulai qu'il y avait une différence considérable entre un effectif disponible plus grand et une mobilisation accompagnée de la nomination d'un général en chef; que je ne pouvais m'empêcher de regarder ces deux dernières mesures comme tout à fait intempestives, et que je ne pourrais même agir pour faire augmenter l'effectif disponible que si cette augmentation était motivée uniquement par la situation générale de l'Europe. La considérer comme une conséquence de la convention du 20 avril et de son article additionnel, entraînerait non-seulement un scrutin à la Diète, mais encore la conclusion d'une convention formelle

senter à la Diète le projet de mobilisation de l'armée fédérale tout entière ou au moins de la moitié des contingents. M. de Buol ajoutait qu'à cet effet la question de savoir si dans le dernier cas il y aurait lieu de former deux corps d'armée combinés ou quatre corps indépendants, auxquels succéderait, suivant les nécessités du moment, l'appel de la seconde moitié des contingents, ainsi que toutes les autres questions relatives à l'exécution du projet et la nomination d'un général en chef de l'armée fédérale, devraient former l'objet des discussions et des décisions immédiates de la Diète. — Le ministre de Manteuffel communiqua aussitôt (22 janvier 1855) la circulaire autrichienne aux légations royales auprès des cours d'Allemagne, en leur faisant observer que les vues des cabinets de Vienne et de Berlin différaient trop pour qu'on put espérer de s'entendre en continuant d'échanger des dépêches. « Nous pouvons nous dire que, dans les négociations officieuses sur l'article additionnel du 26 décembre dernier, nous sommes allés jusqu'à l'extrême limite de la conciliation. Après les expériences que nous avons faites, nous ne pourrions pas prendre sur nous d'aller plus loin dans cette voie. j M. de Bismarck était donc chargé de remettre dans la prochaine séance une déclaration de la Prusse, dont la copie fut jointe à la lettre. (Cf. le rapport immédiat du 26 janvier.) La susdite déclaration avait été probablement rédigée par M. de Bismarck, lors de son séjour à Berlin. (Cf. p. 368, note 2.) Du moins sur la minute de la chancellerie on trouve des notes autographes du délégué de la Prusse, avec cette mention : « Approuvé par Sa Majesté. — De Bismarck. »

370 CORRESPOXDAXCE DIPLOMATIQUE

entre les trois contractants des traités susdits, savoir entre Sa Majesté le Roi, Sa Majesté l'Empereur d'Autriche et la Confédération germanique.

Le délégué de la Bavière déclara que son opinion personnelle ne pouvait avoir aucune importance et qu'il ne connaissait pas encore celle de son gouvernement, après que les instructions antérieures, fondées sur la supposition d'une proposition commune de la Prusse et de l'Autriche, avaient perdu leur valeur.

Le délégué de la Saxe lut ensuite une longue instruction fort hien rédigée, qui avait la forme d'une communication envoyée, le 19 du mois dernier, de Dresde, Vienne. Ce document parle d'abord des intérêts particuliers de la Saxe, qui seraient lésés par suite d'une mobilisation de fort longue durée peut-être; puis il passe à la question de savoir si les devoirs envers la Confédération commandent ce sacrifice : le 9 décembre dernier, la Diète n'avait pas regardé la mobilisation comme nécessaire; elle s'était bornée à demander des propositions de la commission militaire, au sujet de la mise sur pied des contingents en temps utile. Depuis, la situation de l'Allemagne, et de l'Autriche en particulier, au lieu d'être devenue plus menaçante, avait éveillé de nouvelles espérances de paix; aussi la Saxe ne pouvait-elle s'associer à la manière actuelle de voir de l'Autriche ; par contre, elle partageait entièrement l'opinion de la Prusse, telle qu'elle avait été formulée dans la circulaire prussienne du 5 décembre. Jusqu'à présent, il n'existait aucun danger qui justifiât la mobilisation; s'il surgissait une complication, le contingent de la Saxe pourrait être prêt à marcher dans l'espace de dix jours.

Le délégué du Hanovre déclara n'avoir d'autres instructions que celles du milieu de décembre, d'après lesquelles il devait non-seulement voter en faveur de la mobilisation, mais encore demander qu'on la hâtât, vu la situation très-compliquée du 10e corps. Il ajouta qu'il attendait de nouvelles instructions.

Le Wurtemberg est pour le moment contraire à la mobilisation; il ne veut en aucun cas de la mise sur pied de la moitié des contingents, mais il voterait pour des dispositions qui permettraient aux troupes de se mettre en campagne quelques semaines après l'appel. Ses motifs sont les mêmes que ceux de la Saxe.

Le délégué de Bade n'a pas d'instructions spéciales; mais il a déclaré que son gouvernement désirait surtout le maintien de l'union entre la Prusse et l'Autriche. Il espère trouver un moyen de conciliation dans la proposition que pourrait faire la commission militaire, en hâtant ses travaux, et qui aurait pour objet la mise sur pied d'un effectif très-considérable qui ne différerait pas essentiellement d'une mobilisation. En ce qui concerne le choix d'un général en chef, il proposa de « le prendre en considération » , expression qui me paraît fort grave, ou de ne pas le fixer définitivement.

Le délégué du grand-duché de Hesse est chargé d'adhérer d'une manière générale aux propositions de l'Autriche, mais il s'est réservé des déclarations spéciales pour le cas où le projet recevrait son exécution.

Le Mecklembourg a voté contre les propositions pour les mêmes motifs que la Saxe.

La séance a été considérée comme confidentielle; on a décidé qu'une autre séance aurait lieu, pour traiter la question plus à fond, dès que les gouvernements auraient envoyé des instructions plus précises.

Que Votre Excellence veuille bien m'autoriser, pour empêcher des résolutions extrêmes, à m'associer à des déclarations comme celle du Wurtemberg, qui demandent la mise sur pied d'un effectif plus considérable sans spécifier le mode des armements.

L'heure du courrier me force à remettre à demain la continuation de mon rapport. Je vous dirai encore que ces jours derniers l'Autriche a mis tout en œuvre pour obtenir l'adhésion à son projet; elle a surtout cherché à gagner Darmstadt, Munich, Oldenbourg et les cours de la Thuringe. J'irai demain à Darmstadt; n'y aurait-il pas lieu de proposer à Sa Majesté le Roi d'envoyer auprès des autres cours nommées ci-dessus des hommes de confiance chargés de missions spéciales ' ? »

24 janvier, — {Lettre.) — « J'ai l'honneur d'informer Votre

1 Le minisire de Manteuffel autorisa M. de Bismarck à voter éventuellement pour la mise sur pied d'un effectif plus considérable, en présence de la situation politique générale. (Dépêche télégraphique du 23 janvier 1855.)

372 CORRESPOXDAXCE DIPLOMATIQUE

Excellence que je reviens à l'instant de Darmstadt, où j'ai eu une audience de Son Altesse Royale le grand-duc et un entretien avec M. de Dalwigk. Ce dernier a commencé par être très-réservé; il a parlélonguement de la brouille regrettable entre la Hesse et la Prusse, et du rapprochement avec l'Autriche, qui en était la conséquence inévitable. On avait, dit-il, promis à l'Autriche l'appui de la Hesse dans la question d'Orient; il fallait donc aussi voter pour les propositions faites par elle Je n'entrerai pas dans les détails de cette longue conversation; je me bornerai à rappeler que M. de Dalwigk a fini par me faire entrevoir qu'il donnerait au vote de la Hesse une autre tournure que celle qui est indiquée dans les déclarations de M. de Mûnch au sein de la commission. Il m'a accompagné ici pour prescrire, en attendant, au plénipotentiaire militaire de la Hesse, de voter non pour la mobilisation, mais seulement pour la mise sur pied d'un effectif plus considérable; quant au choix d'un général en chef, M. de Dalwigk voulait s'arranger de manière à faire traîner les discussions en longueur. Si l'on vote dans le sens indiqué finalement par M. de Dalwigk, je puis compter la voix de la Hesse au nombre de celles qui repousseront, bien qu'avec de grands ménagements, les propositions de l'Autriche, et qui demanderont un effectif plus considérable, à l'exemple du Wurtemberg et de Bade.

La différence entre la fin de noire conversation et le commencement m'a semblé tenir surtout aux efforts que j'ai faits pour convaincre M. de Dalwigk de la résolution avec laquelle la Prusse maintiendra le programme tracé dans les circulaires du 17 et du 22 de ce mois et dans la déclaration que je remettrai à la Diète. Le tableau des dangers auxquels les Etats de l'Allemagne s'exposeraient en s'associant aux projets de l'Autriche et non à l'attitude loyale et décidée de la Prusse, a fini par le porter à me demander comment on pourrait réparer le mal sans blesser ouvertement l'Autriche.

Son Altesse Royale le grand-duc m'a reçu à une heure. J'ai trouvé chez Elle des dispositions plus favorables, et notamment une grande inquiétude au sujet des projets de l'Autriche, inquiétude provoquée par la dépêche secrète envoyée par le comte de Buol

le 1-4 '. Son Altesse Royale me concéda que la situation, telle qu'elle s'était dessinée depuis le 9 décembre, ne justiûait ni une mobilisation ni une démonstration quelconque contre la Russie; que des mesures de ce genre ne pouvaient que rendre les puissances occidentales plus exigeantes et, par suite, la paix plus difficile; que la nomination d'un général en cbef était une expérience dangereuse et intempestive au plus baut point, même si l'on ne confiait pas ce poste à un personnage aussi puissant que l'empereur d'Autricbe.

La dépêche secrète autrichienne du 14 a été communiquée à tous les gouvernements d'Allemagne et envoyée aussi à Paris. Une dépêche française arrivée hier recommande à l'envoyé de France de travailler dans le sens des demandes de l'Autriche. Dresde a répondu à la dépèche secrète par une fin de non-recevoir. Darmstadt en a fait autant, alléguant « le manque de troupes et d'argent » . M. de Dalwigk comptait sur une conférence qu'il doit avoir aujourd'hui avec M. de Baumbach, pour décider la Hesse électorale à répondre dans le même sens et pour faire prendre aux deux Hesses une attitude commune dans la question de la mise sur le pied de guerre du contingent. »

25 janvier. — [Lettre.) — (Il était frappant de voir que beaucoup de gouvernements ne s'émouvaient guère de la partie des propositions autrichiennes qui concernait le choix du général en chef. Aussi devenait-il nécessaire de montrer aux divers gouvernements les dangers de ces propositions ce sous un jour plus clair » .)

« L'argument qui a surtout touché mes collègues, c'est qu'une démonstration faite en ce moment contre la Russie augmenterait les exigences des puissances occidentales et diminuerait les chances de paix. La dépêche secrète autrichienne du 14 2 a fait partout l'impression la plus fâcheuse. En l'envoyant, le comte a commis, selon

1 Voir note suivante.

*-Le comte de Buol demandait dans cette dépêche aux gouvernements d'Allemagne si, dans le cas où la Diète n'arriverait pas à prendre des résolutions, ils auraient assez de confiance dans l'Autriche pour s'associer à son sort, et si elle pouvait compter éventuellement sur leur concours actif. L'Autriche promettait en

moi, une faute incontestable. Peut-être ifa-t-on voulu que montrer aux puissances occidenlales le zèle que met l'Autriche à intimider les princes d'Allemagne en leur faisant entrevoir la situation qu'ils créeraient à l'Allemagne par le rejet de ses propositions; mais si ce dernier but a été atteint jusqu'à un certain point, l'impression dominante a été le sentiment de la méfiance : les confédérés de l'Autriche ne croient plus à sa loyauté, à son amour de la paix, et par suite, espèrent que la Prusse protégera leurs droits et servira la constitution fédérale. Ainsi que me l'a dit un personnage haut placé, l'Autriche a montré le bout de l'oreille ; elle a prouvé combien il était nécessaire de l'arrêter dans la voie où elle s'est engagée, combien il serait dangereux de la suivre.

En ce qui concerne le choix du général en chef, j'ai dit confidentiellement à mes collègues que, d'après le § 45, fondement de la constitution militaire, loi fédérale organique de la Confédération, ce choix ne pouvait avoir lieu que si l'on décidait que l'armée serait mise sur le pied de guerre. On peut différer d'opinion sur l'état militaire qu'il faut entendre par ces mots; quelques-uns de mes collègues disent que, pour la mise sur le pied de guerre comme pour la déclaration de guerre elle-même, il faut la majorité des deux tiers. Sans me prononcer sur cette question, j'ai fait entendre que la Pruf se refuserait de prendre part à l'élection d'un général en chef avant le terme constitutionnel, et qu'elle ne reconnaîtrait pas la validité d'une élection faite autrement. Quelques gouvernements ne sont favorables aux propositions de l'Autriche que parce qu'ils craignent, en les repoussant, de provoquer une rupture dans la Confédération. Le meilleur moyen de combattre ce sentiment, c'est de prouver que c'est précisément l'adoption des propositions autrichiennes qui amènera une rupture, attendu que la condescendance de la Prusse est certainement épuisée. L'idée de voir le commandement en chef aux mains de Sa Majesté l'Empereur d'Autriche inquiète manifestement tous les intéressés; par suite, nos efforts ont plus de chances de succès. Dans les Etats moyens, on paraît avoir

retour aux princes allemands de leur garantir leurs possessions et de leur laisser une part proportionnelle des avantages obtenus à la suite de la guerre. L'Autriche demandait le commandement en chef des contingents.

toujours en vue le prince Charles de Bavière, comme commandant désigné soit pour toute Tannée fédérale, soit pour le 7e et le 10e corps seulement.

Du reste, mes collègues commencent à croire que l'Autriche renoncera à ses propositions. Plusieurs symptômes le leur font supposer, entre autres la réserve avec laquelle M. de Prokesch a répondu à ma déclaration d'aujourd'hui , et le fait que la discussion de la commission militaire qui devait avoir lieu hier, a été ajournée par le général Schmerling !. »

26 janvier. — {Rapport immédiat.) — - « Hier, dans la deuxième séance de la Diète, j'ai remis la déclaration dont le gouvernement m'avait chargé dans la question d'Orient2.

Dans l'intervalle, le baron de Manteuffel m'avait adressé, sur l'ordre de Votre Majesté, l'invitation de me prononcer à la Diète sur les cas de guerre avec la Russie que Votre Majesté avait précisés. Comme il n'était plus possible de modifier la déclaration principale

1 Le ministre répondit à M. de Bismarck que, dans la rédaction de la résolution de la Diète, il importait surtout de constater que les mesures militaires à prendre étaient motivées par la situation générale de l'Europe, et qu'elles n'étaient pas la conséquence du traité d'avril et de l'article addilionnel, de façon que la question du choix d'un général en chef serait écartée comme contraire à la fois à la constitution militaire de la Confédération et à la situation militaire du moment. M. de Schrenk était chargé de s'entendre avec M. de Bismarck au sujet de la rédaction, ainsi qu'on le mandait de Munich. (Dépêche télégraphique du 26 janvier 1855.) Le 26 janvier 1855, M. de Bismarck informa le baron de Manteuffel par voie télégraphique que les instructions de la Bavière étaient arrivées. La Bavière repoussait toute mesure militaire tant qu'on ne se rendrait pas compte à Munich de l'ensemble de la question.

2 Dans cette déclaration, la Prusse exprimait l'espoir d'un heureux résultat des négociations, affirmait que les intérêts allemands engagés dans la question étaient sauvegardés, et disait que les assurances formelles et réitérées de la Russie excluaient toute crainte d'une attaque de la Russie contre les troupes autrichiennes, tant que celles-ci ne prendraient pas l'offensive. Le cas dans lequel les forces militaires de l'Allemagne seraient appelées à jouer un rôle actif, en exécution de l'article additionnel, ne devait donc pas être considéré comme imminent. Le roi de Prusse continuera de remplir fidèlement les obligations qui lui sont imposées par sa situation de confédéré ou par les traités; mais il repoussera toute proposition dépassant la mesure de ses devoirs, à moins qu'il n'en puisse voir le but et la portée, et calculer les sacrifices que leur adoption entraînerait pour X Allemagne. En cas de complications militaires, il s'efforcera d'obtenir de nouvelles garanties pour que l'Allemagne n'y soit entraînée que dans la limite des risques que courraient ses propres intérêts. (Prot. 1855, § 13.)

370 CORRESPOXDAXCE DIPLOMATIQUE

que tous les gouvernements avaient déjà reçue, j'y ai ajouté des éclaircissements confidentiels, dans lesquels j'ai fait ressortir le fait qu'en dehors des cas prévus par les traités, Votre Majesté verrait dans le retrait des assurances données au sujet des quatre points la nécessité d'intervenir activement, mais qu'Elle était décidée à ne pas aller au delà.

Lors des discussions et des scrutins ultérieurs, j'aurai l'occasion de faire connaître les intentions de Votre Majesté.

Le baron de Prokesch afait à ma déclaration la réponse ci-jointe'. La réserve avec laquelle il s'est exprimé, et le fait de la suspension des discussions ouvertes par le général de Schmerling au sein de la commission militaire, sur la question de la mobilisation, font supposer à mes collègues que l'Autriche n'essayera pas de faire passer les propositions qu'elle a faites au sein de la commission. Quoi qu'il en soit, je puis admettre, étant donné les instructions de la Bavière, qui sont conçues dans le même sens, que la majorité des membres de la commission votera contre les propositions susdites. Je me suis entendu avec les délégués de la Bavière, de la Saxe et du Mecklembourg : nous ne prêterons pas la main à l'adoption d'un amendement de conciliation, auquel M. de Prokesch, de concert avec le Hanovre, se propose d'ajouter les considérants de la minorité; nous éviterons même, si c'est possible, de présenter à la Diète une proposition de la commission à l'occasion de la proposition autrichienne. L'affaire suivrait alors le cours qu'elle aurait pris sans les propositions du baron de Prokesch, c'est-à-dire que le comité militaire attendrait les propositions de la commission, conformément à la résolution du 9 décembre, et qu'on tâcherait ainsi d'obtenir une augmentation de l'effectif de gueire, que presque toutes les voix s'accordent à demander. A ce que j'apprends, le baron de Prokesch attend de nouvelles instructions de Vienne avant de fixer une nouvelle séance de, la commission; jusque-là le général de Schmerling ajournera probablement aussi les discussions.

Selon moi, ce qui vaudrait le mieux pour notre situation, en présence de ces atermoiements de l'Autriche , ce serait de prendre

1 Imprimée prot. 1855, § 13, p. 61.

l'initiative et de presser le dépôt du rapport du général baron de Reitzenstein au sein de la commission militaire. De cette manière, l'affaire suivrait son cours normal, tel qu'il est indiqué par la résolution du 9 décembre; d'autre part, notre initiative ôterait aux mesures militaires auxquelles il faut s'attendre leur caractère exclusivement autrichien, car la résolution du 9 décembre est motivée par la situation menaçante de l'Europe, et elle est proposée par la Prusse et par l'Autriche : tout ce qui se fera en conformité de cette décision aura moins le caractère d'une démonstration purement autrichienne. Je n'ai pu parler encore de cette manière de voir avec ceux de mes collègues qui sont de notre bord, notamment au baron de Schrenk ; mais dès que j'en aurai conféré avec eux, je prendrai la liberté de demander au ministre président de Votre Majesté des instructions par la voie télégraphique. »>

26 janvier. — [Lettre autographe.) — « Pour faire suite à mes rapports d'hier et d'avant-hier , j'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que mon collègue de Bavière a reçu aujourd'hui ses instructions. Elles sont contenues dans la copie d'une dépêche envoyée de Munich à Vienne, qui a été communiquée simultanément à Votre Excellence, d'après ce que m'écrit le ministre Von der Pfordten. En outre, M. de Schrenk a reçu par la voie télégraphique l'ordre de motiver la résolution de la « mise sur le pied de guerre » des contingents, si l'on venait à la prendre, par la situation critique de l'Europe en général, et non par l'article additionnel. Je suis sûr que la majorité repoussera les propositions de l'Autriche dans les commissions ; j'ai concerté avec les délégués de la Saxe, du Wurtemberg et du Mecklembourg l'attitude commune à prendre : il est convenu que la commission refusera pure de présenter la proposition autrichienne à la Diète et laissera, au contraire, ce soin au gouvernement impérial. On empêcherait ainsi M. de Prokesch d'incorporer les propositions dans le rapport de la commission à titre de vote de la minorité (del'Aulriche et du Hanovre), si par hasard Bade s'exprimait dans le sens d'une conciliation. L'audience que m'a accordée le grand-duc de Hesse-Darmstadt m'autorise à croire que ce prince ne s'associera pas au vote de la minorité. Son Altesse Royale

378 CÔRRESPOXDAXCE DIPLOMATIQUE

était tourmentée par ridée d'attribuer le commandement en chef à Sa Majesté l'Empereur d'Autriche. Elle m'a dit : ce Si cette idée n'était pas si terriblement ingénieuse, on serait tenté... » , et Elle a ajouté en s'inclinant devant un portrait de l'empereur François-Joseph : h Que Votre Majesté Impériale ne s'offense pas de mes paroles; il vous plairait sans doute de commander à vingt-cinq ans un million de soldats; mais lorsque mes bons Hessois auront passé la frontière, quand les reverrai-je? Ils ont été pendant quatre ans en Espagne à l'époque de la Confédération du Rhin. » Son Altesse a fait plusieurs allusions à Wallenstein et m'a congédié en disant : k Vous m'avez mis une fameuse puce à l'oreille. »

D'après le témoignage de mes collègues, notre déclaration > a fait l'impression la plus favorable sur l'assemblée et a augmenté sensiblement la confiance dans la politique de la Prusse. Il importe maintenant de faire naître et d'affermir la conviction que nous restons fidèles à notre programme. Nous aurons alors en notre faveur nonseulement la confiance, mais encore une force plus grande, la crainte d'une scission en Allemagne; car bien des gouvernements ne sont disposés à la condescendance envers l'Autricbeque parce qu'ils croient prévenir ainsi la rupture, et se disent que la Prusse finira par céder. Si nous leur ôtons cette idée, de manière à laisser subsister la possibilité de la rupture même en déférant aux vœux de l'Autriche, ils travailleront avec nous à arrêter cette puissance.

A part la dépêche secrète du 1/4 2, l'article ci-joint de la Gazette de la Poste fait une très-fàcheuse impression dans les cercles d'ici, parce qu'il émane du palais fédéral. En réalité, le moment est proche, selon moi, où l'aveuglement du « préfet du département du Danube » , comme on appelle ici M. de Buol, paraîtra excessif à tous les gouvernements allemands.

Comparativement au mois dernier, la crainte de la France a sensiblement diminué dans les cours environnantes. On admet généralement qu'en ce moment-ci la France ne pourrait pas jeter plus de 200,000 hommes au delà de la frontière; on se croit assez fort pour repousser une attaque avec notre secours; quant à l'Autriche, si elle

1 Cf. plus haut, p. 375, note \ .

2 Cfplus haut, p. 373, note 2.

en vient aux mains avec la Russie, il ne lui restera naturellement pas un homme pour wallensteiniser l'Allemagne. On voit clair, et Ton est un peu revenu de la panique causée par le 2 décembre.

M. de Bùlow, qui me quitte à l'instant, assure qu'à Copenhague les insinuations des puissances occidentales à propos de nos projets sur le Sund et le Schleswig n'ébranlent pas la confiance dans la Prusse \ »

31 janvier. — [Lettre autographe au lieutenant général de Gerlach.) — « J'ai reçu ce matin votre lettre d'avant-hier. Vous savez sans doute déjà que nous avons repoussé hier in optima forma la proposition de M. de Prokesch, et qu'il l'a retirée. Je vous envoie ci-joint un résumé des motifs par lesquels j'ai justifié ma contreproposition, devenue maintenant une résolution de la commission militaire 2.

Ma contre-proposition est fondée sur l'article II de l'acte fédéral, et, si l'on veut, sur l'article 45 de l'acte final. Prokesch a fini par adhérer à la proposition, après qu'elle eut été rédigée par le délégué

1 Le ministre pria M. de Bismarck d'agir surtout en vue de faire envisager : 1° l'augmentation de l'effectif de guerre, sur laquelle on s'entendrait peut-être à Francfort, comme une obligation ne résultant pas du traité d'avril et de l'article additionnel; 2° la question de la nomination du général en chef comme intempestive dans la phase militaire actuelle , et comme devant être empêchée par tous les moyens, attendu que plusieurs gouvernements allemands paraissaient se faire illusion sur la gravité de cette question; 3° de ne pas laisser s'accréditer l'opinion que la Prusse finirait par céder dans la question de la mobilisation, a Car tel ne sera pas le cas; aussi la majorité contre la mobilisation est-elle à peu près assurée. » (Dépêche télégraphique à M. de Bismarck, datée du 27 janvier 1855.) — Le 28 janvier, M. de Bismarck demanda des instructions pour savoir si la Prusse devait hâter le dépôt du rapport de la commission militaire sur la résolution du 9 décembre. Le ministre lui répondit : « Nous trouvons également, pour les raisons que vous avez alléguées, qu'il est utile de hâter le dépôt du rapport de la commission mililaire sur l'effectif de guerre. Entendez-vous avec le général de Rcitzenstein pour que ce rapport soit conçu de manière à faire ressortir vigoureusement le contraste du projet avec la proposition de mobilisation faite par l'Autriche, et à empêcher qu'on n'interprète l'initiative de la Prusse comme une concession. » (Dépêche télégraphique du 28 janvier 1855.)

2 Dans une séance tenue le 30 janvier par les commissions réunies, les propositions de mobilisation autrichiennes furent repoussées, et, sur la motion de M. de Bismarck, la résolution suivante fut prise : « Les commissions réunies ont été d'accord pour proposer à la Diète, en exécution de la résolution du 9 décembre, n° 5, de prier les gouvernements de mettre leurs principaux contingents sur le pied de guerre, de manière que, par suite d'une nouvelle résolution, ils soient

de la Bavière , en sa qualité de rapporteur in orientalibus. Son adoption n'a été que l'exécution réglementaire de la mission que la commission avait reçue de la Diète aux termes de la résolution du 9 décembre; elle doit avoir pour effet de faire mettre les autres contingents sur le pied sur lequel se trouve déjà le contingent de la Prusse. Cela est nécessaire en présence de l'altitude de la France. Celte entente momentanée se rompra lorsqu'il s'agira de motiver cette décision de la commission par une proposition à l'assemblée fédérale. Je tacherai de rendre les motifs conformes à l'exposé ci-joint; quant à Prokescb, il essayera d'y introduire une démonstration contre la Russie. Si c'est possible, j'y introduirai formellement l'article 45 de l'acte final, et j'y parlerai de la « neutralité » . Je voudrais bien aller encore plus loin et proposer de « détourner sérieusement » l'Autriche de ses projets, au nom de l'article 37 de l'acte final; mais je ne serais pas appuyé à Berlin. Si je ne propose pas d'examiner la situation de l'Autriche vis-à-vis de la Russie, ainsi que le demande l'article 37, j'effleurerai du moins la question. »

Post-scriptum. — « On ne saurait croire combien la mission de Wedell l est exploitée par les Autrichiens pour inspirer aux cours allemandes des doutes sur notre loyauté et sur notre fermeté. Tous mes collègues n'en parlent que trop; il vient encore de me tomber sous la main plusieurs journaux, dont les collaborateurs autrichiens brodent sur ce thème. Il serait absolument nécessaire d'édifier et de rassurer sur ce point les grandes cours (Bavière, Wurtemberg, Saxe, Bade, Hesse). On croit dans ces pays que nous les planterons là dès que nous nous serons entendus avec l'Autriche via Paris. C'est l'argument que m'opposent tous mes collègues et qui dérobe le terrain sous moi. »

complètement en état d'entrer en campagne dans la quinzaine. En communiquant à la commission militaire cette résolution, on l'a invitée à en tenir compte dans le rapport qu'elle devra remettre sous peu, conformément à la résolution du 9 décembre, n° 4. s

1 La mission du général de Wedell à Paris se rattachait à la question de savoir si et sur quelle base la Prusse devait répondre à l'invitation d'accéder au traité de Vienne du 2 décembre 1854. Cf. aussi plus bas (12 mars 1855).

^février. — (Lettre particulière au lieutenant général de Gerlach.) — « J'altribue l'issue favorable de la dernière séance de la commission \ tenue le 30 janvier, au fait que la Prusse a, par sa déclaration du 25 9, pris une forte position et fait preuve d'initiative. Mes collègues me pressent de poursuivre cette marche, qui leur fait espérer qu'elle encouragera leurs gouvernements et augmentera leur confiance dans la persévérance de la Prusse. Le terrain sur lequel nous pourrons nous engager d'abord sera le débat de la commission politique sur le rapport de la commission militaire. Il faudra qu'on ajoute à ce rapport des considérants qui devront être imprimés. Ce sont les considérants qui sont le véritable point litigieux; nous voulons tous armer plus ou moins, l'Autriche pour attaquer la Russie, nous pour garantir la sécurité des frontières allemandes. On croit ici que la France a l'intention de faire passer ses troupes sur le territoire de l'Allemagne 3. Un Français me disait hier que les Etats du Sud feront cause commune avec le premier qui se présentera en force armée ; « Us céderont à une douce violence, aussitôt qu'ils verront déboucher nos colonnes du pont de Kehl » . Si celte démonstration française s'accentuait, je serais d'avis de proposer au plus tôt la mobilisation du 7e et du 8e corps fédéral 4, et de deux corps prussiens. En attendant, j'ai discuté avec mes collègues du Wurtemberg, de la Saxe et du Mecklembourg la manière dont il y aurait lieu de motiver la proposition de mobilisation. Nos vues sont formulées dans l'annexe ci-jointe. Aujourd'hui, je travaillerai le délégué de la Bavière, et, suivant l'événement, je vous dirai demain officiellement que je me prononce dans le sens de l'annexe, si l'on ne me le défend pas. Je vous envoie cet exposé à l'avance, pour que Sa Majesté ne l'apprenne pas seulement d'un autre côté. D'ailleurs, dans la commission, les délégués expriment leurs opinions personnelles, et non celles de leurs gouvernements; si je n'obtiens pas la majorité, ce qui dépend de la Bavière, celte majorité dispa-

1 Cf. p. 37 U, note 2.

9 Cf. p. 375, note 1.

3 Par l'Allemagne du Sud, pour relier les armées de l'Autriche et de la France.

4 Le 7e corps d'armée était fourni par la Bavière, le 8e par le Wurtemberg, Bade et le grand-duché de Hesse.

raitra lors des vœux exprimés par la commission, à moins que je ne dépose un vote séparé. Si la commission se place au point de vue de l'annexe, cela favorisera notre position vis-à-vis de l'Europe sans que la Prusse soit engagée par un rapport émanant d'une majorité anonyme. Je ne désire qu'une chose, c'est qu'on me laisse sans instructions, parce que je pourrais alors les puiser dans notre déclaration du 25.

Si nous ne prenons pas en main le gouvernail de la politique allemande, le vaisseau germanique, poussé par le vent de l'intimidation autrichienne et attiré par le courant qui se fait sentir de l'ouest, ira chercher le port en France, et nous y jouerons le rôle d'un mousse récalcitrant. Dans la commission militaire, le seul vote séparé en faveur de la nomination du général en chef est celui du représentant hadois. A Carlsruhe, on semhle être impressionné par la menace de donner le Palatinat à la Bavière et le Brisgau à l'Autriche. La garnison autrichienne de Rastadt, contre laquelle je réclame depuis trois ans l'action de Berlin, peut devenir dès maintenant très-dangereuse l. »

3 février. — (Lettre.) — « J'ai déjà mandé à Votre Excellence le résultat favorahle de la dernière séance de la commission des affaires d'Orient; indépendamment d'autres circonstances, je l'attribue en première ligne à l'attitude plus ferme que la Prusse a prise en faisant sa déclaration du 25 janvier. Ceux de mes collègues dont on peut attendre plus d'indépendance dans leurs jugements politiques me pressent de poursuivre cette voie; ils espèrent que notre exemple encouragera leur propre gouvernement et augmentera leur confiance dans la fermeté de la Prusse. Le débat sur le rapport à présenter à la Diète offrira prochainement une occasion qui permettra de s'avancer sur ce terrain. Une augmentation des forces militaires de l'Allemagne répond à l'intérêt des gouvernements allemands aussi bien qu'au nôtre; la dernière résolution de notre commission, ainsi que celle de la commission militaire, constate exclusivement ce fait, sans entrer dans les raisons qui militent en sa faveur. Mais il faudra

1 Comparer, relativement à cette question, le rapport du 22 février 1855.

ajouter au rapport à l'assemblée fédérale un exposé des motifs, afin de justifier les propositions dans l'un ou dans l'autre sens. Parmi les membres de la commission, mes collègues de Saxe, de Wurtemberg et de Mecklembourg étaient prêts jusqu'ici à repousser tout autre motif que celui de la protection de l'indépendance de l'Allemagne et de l'inviolabilité de ses frontières. Dans une entrevue qui a eu lieu hier chez moi, nous avons fini par faire partager à peu près nos vues à M. de Schrenk; aussi je crois que la majorité et le rapporteur sont de notre côté, à moins qu'il ne se produise des hésitations au dernier moment. J'ai réuni dans l'annexe ci-jointe tout ce que je crois pouvoir dire contre des motifs tels que ceux que l'Autriche fera probablement valoir. Les messieurs qui étaient réunis chez moi hier approuvaient en général mon exposé, tout en hésitant à faire pressentir à l'Autriche une intervention constitutionnelle de la Confédération, fondée sur les articles 36 et 37; ils croyaient très-utile de montrer à M. de Prokesch, pendant le cours de la discussion, 1' « arsenal» des articles de la constitution fédérale dont on peut se servir contre l'Autriche, et de répondre par une démonstration de ce genre à ses tentatives d'intimidation. Je n'ai pas non plus l'intention de proposer la pièce ci-jointe dans sa forme actuelle comme rapport de la commission ; je ne compte m'en servir que pour me guider dans la discussion. Mais ce qui a été convenu entre mes collègues et moi, c'est que le rapport se rattachera formellement à la déclaration faite par la Prusse dans la séance du 25, et qu'il s'en rapprochera le plus possible pour le sens comme pour la portée.

D'après ce que le baron de Schrenk m'a dit hier, je serais tenté de regarder comme exagérée la crainte que M. de Schulenburg l exprime dans le rapport de Munich du 24 janvier au sujet du rapprochement de la Bavière et de l'Autriche. Je ne vois pas non plus que cette appréhension soit justifiée par les embarras intérieurs de M. Von der Pfordten, dont il est question dans le rapport; car on ne saurait admettre que les éléments hostiles au ministre Von

1 Secrétaire de légation à l'ambassade de Prusse auprès de la cour de Munich.

384 CORRESPOXDAXCE DIPLOMATIQUE

der Pfordten se déclarent contre lui précisément parce qu'il ne veut pas s'associer à l'action de l'Autriche contre la Russie. Même le parti ultramontain de la Bavière se divise en une fraction bavaroise et une fraction autrichienne. Cette dernière, qui est peut-être plus forte sous le rapport numérique, si l'on y comprend les catholiques libéraux, mais qui a moins d'influence, est seule portée à faire cause commune avec l'Autriche. Mais l'opposition des Chambres en matière de finances provient peut-être principalement du mécontentement soulevé par la politique financière du moment et d'une sérieuse inquiétude sur le sort des sommes votées.

Je ne doute pas que la Bavière n'ait intérêt à prêter aux Autrichiens une assistance défensive plus tôt et plus résolument que nous; par contre, jusqu'à présent rien n'autorise à la croire disposée à seconder aveuglément la politique agressive de l'Autriche sous le régime de la protection de la France et du droit de passage poulies troupes françaises.

C'est à Carlsruhe que les tentatives d'intimidation de l'Autriche et de la France semblent avoir produit le plus d'effet. Il est vrai que M. de Savigny m'informe que le ministre de Rùdt lui parle en des termes rassurants de la question du commandant en chef. Mais ce renseignement semble démenti par le fait que le plénipotentiaire militaire de Bade est, avec le major oldenbourgeois Plathe, le seul qui se soit associé par un suffrage motivé au vote de la minorité autrichienne sur le choix d'un général en chef. Je joins à ma lettre les votes séparés de la commission militaire. Quant au délégué des Pays-Bas, j'aurais aimé voir M. de Reitzenstein s'associer à son vote, après avoir fait lui-même une proposition dans ce sens; je reviendrai là-dessus lors des discussions de la commission. Le représentant d'Oldenbourg, parlant au nom du 10e corps d'armée, paraît, d'après ce qu'on sait de l'attitude des gouvernements d'Oldenbourg, du Hanovre, du Danemark et du Mecklembourg, s'être purement et simplement approprié les vues de Brunswick pour les appliquer au 10e corps.

La conduite du plénipotentiaire badois a surpris tous les membres de la commission militaire, même le général de Schmerling ; elle est d'autant moins motivée que Bade, qui ne représente pas en ce

moment le 89 corps d'armée, n'était ni appelé ni autorisé à déposer un vote.

Le projet attribué à la France de faire passer des troupes par l'Allemagne a mieux fait comprendre ici l'urgence des armements; si ces bruits prennent de la consistance, les États du Sud-Ouest espèrent, au dire de leurs représentants, que la Prusse n'hésitera pas à proposer, de son côté, la mobilisation du 7% du 8e, du 9e l corps fédéral, ainsi que de trois corps d'armée prussiens.

Si cette menace de passage semblait devoir se réaliser, le seul moyen d'éviter des complications avec la France et de faire échapper Bade et le Wurtemberg à l'absolue nécessité de s'allier avec cette puissance, ce serait, d'après ma conviction, de concentrer rapidement des troupes nombreuses du côté de la frontière française. Que la France doute de notre ferme résolution de protéger par la force les frontières de l'Allemagne, et elle s'enhardira au point que les complications deviendraient inévitables.

Je ne puis m'empêcher de rappeler, en terminant, l'impression fâcheuse qu'on éprouve à l'étranger en voyant que, dans une crise comme celle-ci et après l'altitude que l'Autriche a prise à notre égard, des journaux prussiens, — tels que la Gazette de Spener et la Gazette de Cologne, — s'abaissent soit pour de l'argent, soit par esprit de parti, à soutenir l'Autriche contre notre propre gouvernement. On ferait, je n'en doute pas, l'impression la plus favorable chez tous les gens bien pensants, même dans le pays, si l'on empêchait un manque de patriotisme aussi scandaleux de se produire au grand jour3. »

7 février. — [Rapport immédiat.) — « J'ai l'honneur d'adresser

1 La Bavière formait le 7e corps; le Wurtemberg, Bade et le grand-duché de lîesse, le 8e; le royaume de Saxe, la Hesso électorale, le Luxembourg et le Nassau, le 9e; la Prusse fournissait en tout, ainsi que l'Autriche, trois corps d'armée.

2 Le 5 février, à la suite d'une séance de trois heures, la commission finit par adopter à l'unanimité un rapport qui satisfit, en somme, M. de Bismarck. Ce rapport, où étaient discutées les mesures militaires de la Confédération, avait été vivement combattu par l'Autriche, Bade et Darmsladt. M. de Bismarck avait obtenu que la commission reconnût formellement que les mesures militaires à prendre n'étaient motivées ni par le désir d'influer sur la marche des négociations engagées

386 CORRESPONDAXCE DIPLOMATIQUE

à Votre Majesté un exemplaire imprimé du rapport que les commissions réunies présenteront demain à la Diète, dans l'affaire d'Orient.

J'ai déjà fait part au ministre président de Voire Majesté de la manière dont se sont passées les différentes séances de la commission où ce rapport a élé élaboré. Mes collègues ont été surpris de la facilité avec laquelle M. de Prokesch, sans se laisser entraîner à un vote séparé, abandonnait une position après l'autre dès que la majorité, composée de la Prusse, la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg et le Mecklembourg, faisait mine de se prononcer contre lui. Souvent, sous prétexte de conciliation, le délégué de Bade continuait encore de défendre les vues de l'Autriche lorsque M. de Prokesch les avait déjà abandonnées. La conduite de ce dernier m'autorise à conclure que ses instructions lui interdisent de voter avec la minorité dans une résolution réelle et publique. Un vote de la minorité autrichienne soutenu par Bade, peut-être aussi par Darmstadt et par le Hanovre, aurait pu cependant, lors du scrutin, remporter la victoire sur la proposition de la majorité de la commission. Mais dans le cas contraire, et même par le seul fait d'un vote contraire émis par la Prusse et par les principaux Etats moyens, l'Autriche aurait trèssérieusement compromis le prestige dont elle s'est prévalue auprès des puissances occidentales et l'illusion officielle qu'elle leur avait donnée que sa parole serait soutenue par l'Allemagne entière.

en vue de la paix, ni pat la nécessité de protéger les troupes autrichiennes; qu'ainsi elles ne dérivaient pas des obligations créées par le traité du 20 avril et son article additionnel, mais qu'elles étaient fondées sur l'article II de l'acte fédéral, par conséquent sur la protection de V indépendance et de l'inviolabilité de £ Allemagne. M. de Bismarck admettait que l'Autriche n'était pas disposée à « soutenir ses propositions envers et contre tous ». (Lettre au ministre de Manteuffel, du 5 février.) Le 6 février 1855, M. de Bismarck informa le ministre président par la voie télégraphique que le rapport de la commission avait élé signé le même jour par tous les membres, sans qu'on y eut fait de notables changements; qu'on avait biffé seulement le renvoi au § 36 de la constitution militaire, et qu'on avait ajouté dans l'exposé des motifs qu'il s'agissait de la mise sur le pied de guerre des troupes dans leurs cantonnements respectifs, a II serait à désirer que le scrutin eût lieu après-demain; mais les gouvernements non représentés dans la commission feiont des difficultés. » Le même jour, M. de Bismarck informa télégraphiquement le ministre de Manteuffel qu'une visite du prince Charles de Hesse l'empêchait de faire son rapport avant le départ du courrier.

Pour m'expliquer la conduite du baron de Marschall, qui est en contradiction avec les assurances données au ministre de Votre Majesté, à Carlsruhe , il me laut admettre que Bade a été, par suite de sa situation locale et historique, particulièrement impressionné par les tentatives d'intimidation faites par l'Autriche et par la France.

Le rapport de la commission, tel qu'il est rédigé, répondra peutêtre aux intentions de Votre Majesté. Il y est dit formellement que les mesures à prendre n'ont été motivées ni par le désir d'influer sur la marche des négociations engagées en vue de la paix, ni par la nécessilé de protéger les troupes autrichiennes; qu'il ne faut donc pas les faire dériver des obligations créées par le traité du 20 avril et son article additionnel, mais les expliquer par l'article II de l'acte fédéral, par conséquent par le besoin d'assurer l'indépendance et l'inviolabilité de l'Allemagne. Dans la séance tenue hier par la commission, j'ai réussi à obtenir avec le baron de Schrenk, conformément à des instructions télégraphiques du baron de Manteuffel, qu'on biffât dans les propositions, telles qu'elles avaient été formulées par la commission militaire, le renvoi de l'article 36 à la constitution militaire revisée de la Confédération.

La principale conséquence de ce fait est que, quinze jours après l'appel, les troupes auront à se tenir prêtes, non pas au point de concentration des corps d'armée, mais dans leurs cantonnements habituels. Ainsi la résolution à prendre ne fera, au fond, que consacrer l'observation des prescriptions du droit fédéral. D'après celles-ci, les contingents doivent être en tout temps dans des conditions telles qu'ils puissent, quatre semaines après l'appel, être prêts à entrer en campagne et se trouver au lieu de concentration des corps. Comme les éléments de chacun des corps mixtes et du corps d'armée bavarois auront largement besoin de quinze jours pour se porter de leurs cantonnements habituels au point de concentration, il faudra réellement, par suite de la résolution à prendre, un délai de quatre semaines pour faire les préparatifs indispensables, et pour traverser les différentes phases depuis l'appel jusqu'à la concentration déûnitive.

En comparant le contenu de la dépèche autrichienne du 14- janvier,

la proposition faite par le baron de Prokesch le 22 du mois dernier, et notamment les motifs qu'il y allègue, avec le rapport de la commission ci-joint, on doit être frappé de voir que dans les discussions des trois dernières semaines, la politique de la Prusse a remporté à la Diète une victoire signalée sur celle de l'Autriche. La conviction que les intérêts de la Prusse seule se rencontrent dans cette question avec ceux des autres Etats confédérés, et la confiance que Votre Majesté peut et veut fermement protéger ces intérêts envers et contre tous, qu'Elle ne permettra pas l'intimidation ou l'exploitation des petits Etats au profit d'ambitions étrangères, ont trouvé leur expression dans les voix qui se sont prononcées pour nous, en dépit des efforts de l'Autriche et de la France. Cette confiance n'a été ébranlée ni parles insinuations des envoyés autrichiens ni par celles de la presse à leurs gages, affirmant que la Prusse était sur le point de s'associer au traité du 2 décembre par un traité séparé que négocierait le général de Wedell, et que, par suite, les Etats moyens feraient bien de se trouver en temps utile à Vienne ad audiendum verbum Cœsaris, attendu que la Prusse y arriverait aussi par Paris, et que, dans ce cas, ils s'attireraient gratuitement la colère de l'Autriche et de la France.

Je n'ai pas besoin de dire qu'à toutes ces insinuations, partout où je les rencontrais, je répondais en affirmant que la Prusse n'abandonnerait point ceux de ses alliés qui marcheraient avec elle et qui soutiendraient loyalement les droits et les intérêts de la Confédération germanique. Il m'a été facile de faire croire à la sincérité de ces affirmations, grâce au ton et au contenu des deux notes françaises que le ministre Drouyn de Lhuys a fait publier, l'une au sujet d'un entretien avec le comte de Hatzfeldt, l'autre le 2G janvier. La hardiesse de l'argumentation aussi bien que l'inconvenance de la forme ont fait une impression fâcheuse dans les cercles allemands d'ici, mais elles ont affermi la conviction qu'en face d'un pareil langage il était impossible que la Prusse et l'Allemagne fissent les concessions après les avoir refusées, alors qu'on les demandait sous une forme plus convenable.

Hier encore le représentant d'un des royaumes me disait que les Etats moyens étaient fermement convaincus que la Prusse, tou-

chêe de la confiance avec laquelle on mettait entre ses mains la direction de la politique fédérale, se ferait un devoir d'honneur de maintenir son hégémonie et de ne la sacrifier ni aux suggestions ni aux promesses qui pourraient lui être faites dans des vues particularistes; car la perte de cette position dominante serait forcément pour la Prusse un malheur difficile à réparer et pour l'Allemagne un coup funeste. Les dernières discussions des commissions et les entretiens particuliers qui les accompagnaient ont montré jusqu'à l'évidence que chez tous les Etats du Sud et du centre l'appréhension des demandes de la France l'emportait sur la croyance à une attaque venant de la Russie, et si l'attitude de Bade et de Darmstadt révélait la crainte des menaces françaises, les votes de ceux qui partageaient nos idées semblaient inspirés par la résolution de ne point se laisser intimider. Le désir de faire introduire dans la résolution de la Diète une réponse à l'attitude de bien des agents français en Allemagne et aux bruits de concentrations et de passages de troupes a été manifesté hautement dans la discussion ; de plus, il a trouvé son expression dans l'exposé des motifs et surtout dans ces mots : « que les troupes à mettre sur le pied de guerre seraient employées de tous les côtés. »

Si les vues de la France s'accentuent et prennent un caractère plus officiel, on compte à la Diète que la Prusse n'hésitera pas à faire des propositions tendant à protéger au plus tôt, par des mesures militaires, la frontière sud-ouest de l'Allemagne contre une invasion française...

La nomination d'un général en chef pour toute la Confédération germanique est et reste une question très-grave pour nous, si nous ne pouvons espérer positivement de faire porter le choix sur Son Altesse Royale le prince de Prusse, »

7 février. — (Lettre autographe *.) — « En adressant à Votre Excellence le rapport immédiat ci-joint, je prends la liberté de lui mander que M. de Dalwigk vient de me rendre visite, et qu'il m'a exprimé aussi vivement que le prince Emile l'a fait hier, son mécon-

* Soumise nu Roi.

tentement au sujet de M. de Mùnch : celui-ci, poussé par sa sympathie personnelle pour l'Autriche, s'était, d'après ce qu'il avait appris, laissé entraîner à outre-passer ses instructions, ou du moins à les interpréter à sa guise. M. de Dalwigk veut lui donner des instructions nouvelles et précises; pour les discuter, il s'est invité à dîner chez moi a à la fortune du pot » . La condescendance montrée par l'Autriche dans les commissions produit, en somme, une impression décourageante su^ les partisans de cette puissance et les dispose en notre faveur. Si le scrutin sur le rapport de la commission a lieu demain, je croirai agir d'après les intentions de Votre Excellence en m'abstenant de motiver mon vote dans noire sens, pour le cas où M. de Prokesch et ses amis le feraient, car le rapport de la commission est assez explicite par lui-même. Mais si l'Autriche essayait d'altérer le sens du rapport par un vote motivé, je me chargerais de la contre-partie, et je ferais également insérer au protocole mes motifs dans le sens de notre déclaration du 25 jan-

9 février. — [Rapport immédiat.) — « Dans la séance (du 8 février), on a voté sur les propositions faites par la commission au sujet de la mise sur le pied de guerre de tous les contingents fédéraux, propositions que j'ai eu l'honneur de soumettre à Votre Majesté dans mon rapport d'avant-hier, et qui ont été soumises au vote dans la séance (8 février) et adoptées immédiatement sans qu'on recourût à d'autres instructions9. Seulement la Hesse électorale, le Luxembourg- Limbourg et le Mecklembourg ont demandé, faute d'instructions, que le protocole ne fût pas clos. L'Autriche a pris une position particulière parle fait que M. de Prokesch a déclaré que le gouvernement impérial acceptait les propositions de la commission sans admettre les motifs.: Tous les autres votes, à l'exception des trois qui n'ont pas encore été déposés, ont été en faveur de l'adoption pure et simple desdites propositions. J'apprends cependant que le délégué de Brunswick et de Nassau sera forcé par l'Autriche, en raison des instructions qu'il a reçues de Brunswick et qui sont connues de M. de Prokesch,

1 Cf. plus haut, p. 375, note 1.

2 Cf. prot. 1855, § 49.

à s'associer également au vote du délégué autrichien et à repousser l'exposé des motifs.

J'ai évité à dessein de faire une déclaration contraire à celle du baron de Prokesch, car j'aurais peut-être provoqué ainsi d'autres manifestations semblables ou divergentes. L'affaire, telle qu'elle est actuellement, montre l'Autriche en désaccord avec toute la Confédération et réduite à n'avoir que le Brunswick de son côté. Mais cette divergence porte précisément sur la partie la plus importante du rapport de la commission, c'est-à-dire sur l'exposé des motifs, car le fait d'armer dans une situation menaçante est moins grave que la question de savoir contre qui et dans quel but se feront les armements.

A la suite d'instructions télégraphiques, la Saxe a proposé encore un changement dans l'exposé des motifs, changement dont le but principal m'a semblé être d'expliquer le mot « immédiatement » en disant qu'il signifiait « quinze jours » , et de constater par là que la Diète n'a pas décidé la mobilisation. La proposition de remplacer les mots : « immédiatement en cas de besoin » , par ceux-ci : « dans le cas d'une mobilisation à décider par la Diète dans la quinzaine au plus tard», n'était pas réglementaire dans la circonstance; néanmoins elle a été-approuvée par tous les membres de la commission, y compris le baron de Prokesch. La Saxe a ensuite adhéré sans autre incident au rapport de la commission.

Seul, le représentant de la seizième curie a fait encore à la fin une démonstration en faveur de l'Autriche : il a dit qu'il adhérait au rapport pour la curie, et qu'il avait été autorisé à voter même des mesures d'une portée plus grande au nom de plusieurs des gouvernements qu'il représentait. Il a voulu parler certainement des princes de Liechtenstein et de Schaumburg-Lippe, qui possèdent plus de terres en Autriche que dans leurs propres Etats, peut-être aussi de la branche cadette de la maison de Reuss. »

392 CORRESPO.YDAXCE DIPLOMATIQUE

98. — Rapport sur le rétablissement des relations diplomatiques entre la Prusse et le grand-duché de H esse.

10 février 1855. — « En voyant que le différend survenu entre la Prusse et le gouvernement du grand-duché de Hesse est réglé dans ses points essentiels parla correspondance de Son Altesse Royale le grand-duc avec Sa Majesté le Roi ! , et que le rétablissement effectif des relations diplomatiques ne dépend plus que du retour du comte de Goertz de son voyage en Italie, j'ai profité de ma présence à Darmstadt pour dire au ministre de Dalwigk, suivant les instructions verbales de Votre Excellence , que notre gouvernement est disposé à faire régler provisoirement les affaires courantes parles représentants des deux Etats à la Diète.

A propos de la proposition de mobilisation faite par l'Autriche et repoussée par rassemblée, j'ai pu me convaincre, ainsi que je l'ai mandé à Votre Excellence, combien il serait utile pour nous d'avoir un organe à Darmstadt pour défendre nos vues; cela serait d'autant plus à souhaiter que le baron de Mùnch ne cherche à faire prévaloir dans ce pays que les vues de l'Autriche, et qu'il fait tout son possible pour interpréter les instructions dans le sens des intérêts autrichiens. Il est vrai qu'en intervenant personnellement auprès de Son Altesse Royale le grand-duc et du baron de Dalwigk, j'ai réussi à obtenir au moins une modification des instructions qui avaient été données à M. de Mùnch ; mais je crains que les bonnes dispositions qui régnent actuellement à Darmstadt ne souffrent d'une rupture prolongée des relations diplomatiques. Aussi je crois être sûr que Votre Excellence m'approuvera d'avoir communiqué à M. de Dalwigk, sous forme de copie ou d'extrait, les dernières circulaires adressées à tous les gouvernements de la Confédération germanique au sujet des affaires d'Orient. Le ministre grand-ducal hessois m'a été très-reconnaissant de cette communication, et il m'a dit il y a quelques jours, à l'occasion d'une visite qu'il m'a faite, qu'il avait donné à M. de Mùnch des instructions dans notre sens. C'est sans doute grâce à cette

1 Cf. plus haut, p. 350 ci suiv.

intervention que, lors du dernier scrutin sur les propositions de la commission, le délégué grand-ducal s'est abstenu de s'associer à l'Autriche, qui demandait qu'on repoussât l'exposé des motifs.

Son Altesse Royale le prince Emile de Hesse, qui m'a honoré dernièrement d'une assez longue visite, m'a dit également combien il était difficile de faire admettre nos vues, qu'il partageait d'ailleurs entièrement, si les exposés du gouvernement grand-ducal n'étaient présentés que par l'intermédiaire de l'Autriche.

Dans ces circonstances, je crois devoir recommander à Votre Excellence de prendre les mesures nécessaires pour que dans l'intervalle, les communications adressées aux autres gouvernements fédéraux, même au sujet de questions différentes, parviennent à Darmsfadt par mon entremise, et que les affaires qui pourraient surgir soient réglées par les délégués des deux Etats à la Diète l. »

99. — Lettre particulière autographe sur la protection de la frontière occidentale* .

11 février 1855. — « \ous sommes malheureusement trop

faibles pour soutenir des démonstrations militaires prolongées, c'est incontestable; mais si la France concentrait réellement près (ie l'Allemagne des forces assez considérables pour pouvoir inonder Bade et le Wurtemberg avant qu'il fût possible d'arrêter l'invasion, il faudrait nous y préparer et avaler cette pilule3; autrement il ne resterait aux Etats qui forment le 8° corps d'armée 3 qu'à céder ce à la douce violence» qui résulterait de la présence d'une armée française ; une brèche serait faite au territoire fédéral, et, par suite, la position de la Bavière ne serait pas tenable entre l'Autriche et la France. La pointe sud-ouest de l'Allemagne est une sorte de clef de voûte de l'édifice germanique, dont la chute peut entraîner des conséquences redoutables , et pour laquelle un point d'appui est aussi précieux que nécessaire. Le plus sûr moyeu, selon moi, de prévenir des démonstrations françaises et en même temps les dangers

1 Cf. plus bas (6 mars 1855).

* Soumise au Roi.

2 ht den a sauern Apfel beissen » .

3 C'csl-à-dire le Wurtemberg, Bade et la Hesse grand-ducale.

auxquels sérail exposé le 8e corps, et les conséquences fâcheuses qui en résulteraient pour nous, c'est de tenir un langage très-calme, mais très-résolu, d'affirmer hautement que nous répondrions sur l'heure à une concentration sur le Rhin, en proposant à la Diète de réunir sur la frontière occidentale les contingents prêts à marcher et en armant nous-mêmes sur les bords du Rhin, sans attendre le résultat de notre proposition. Je suis convaincu qu'à Paris la croyance à cette ferme résolution de la Prusse fera plus d'effet dans le moment actuel que des mesures effectives n'en feraient plus tard, et si nous réussissons à faire naître cette idée en France, nous nous épargnerons probablement la peine d'agir. Si l'intention de faire passer des troupes françaises par l'Allemagne se prononçait davantage, je serais d'avis de refuser catégoriquement aux Français le droit de traverser le grand-duché de Bade, le Wurtemberg, etc., et d'en faire leur base d'opérations. Il vaudrait mieux croiser la baïonnette, car cette concession entraînerait certainement à bref délai l'établissement de la domination militaire de la France sur ces pays, moitié parla douceur, moitié par la force, et par le fait la Confédération, en tant qu'unité politique , se trouverait entamée et paralysée. Si tout se passe d'une manière régulière et constitutionnelle, Bade, le Wurtemberg, etc., se battront pourtant, suivant les circonstances, pour la a Confédération », pour cette maison de verre dont la conservation rend seule possible l'existence de la plupart des Etats de l'Allemagne. L'acte fédéral est leur planche de salut sur la mer européenne soulevée parla tempête; ils s'y cramponnent et n'ont qu'une crainte, c'est que la Prusse elle-même n'en brise les liens. Nous serons donc très-forts en restant sur une défensive plus ou moins neutre, si nous continuons à nous tenir franchement et correctement sur le terrain du droit fédéral. Dès que le protocole du 8 sera signé, le moment sera venu, je pense, de mieux montrer par la voie de la presse la différence entre ce que voulait l'Autriche et ce qu'a résolu la Diète, et de comparer la proposition faite par M. de Prokesch, le 22 janvier, et la résolution du 8 courant, en même temps que les motifs allégués des deux côtés \ »

^e ministre de Manteuffel remercia vivement M. de Bismarck de sa lettre : « En

100. — Lettre confidentielle sur l'attitude du Hanovre dans la question d'Orient.

12 février 1855. — « Je viens de recevoir le rapport confidentiel

ce qui concerne le passage d'un corps français allant au secours de l'Autriche, j'en ai parlé, sur l'ordre de Sa Majesté le Roi, au comte Arnim, à Vienne, dans un rescrit tout confi lentiel; je n'hésite pas à vous en communiquer une copie, qui est destinée à vous seul. » (Lettre à M. de Bismarck, du 12 lévrier 1855.)

La lettre autographe de M. de Bismarck, reproduite ci-dessus, est consignée dans les arch'ves du ministère des affaires étrangères; on n'en garda pas une copie littérale pour les archives de la délégation à la Diète, mais on trouve dans ces dernières une minute écrite de la main d'un employé secondaire de M. de Bismarck, minute que nous reproduisons dans la note; elle est daîée du 11 février 1855 et porte en marge cette mention : Envoyé â titre confidentiel par la poste à M . de Manteuffel, eodem.

Les idées sont les mêmes que celles qui sont exprimées dans la lettre autographe de M. de Bismarck; mais certains passages sont plus détaillés et plus marquants. Gela laisse subsister la supposition que M. de Bismarck, pressé par l'heure du courrier, n'a plus pu faire faire une copie de sa lettre autographe, et que, pour éviter une lacune dans les archives, il a dicté de mémoire à son employé les parties essentielles de cette lettre, après l'expédition du courrier. Le document en question est ainsi conçu :

« Ce qui est le plus à craindre eu ce moment, c'est que la France ne cherche à triompher de la résistance de la Confédération à ses projets de passage sur le territoire allemand en intimidant les États intéressés, notamment Bade et le Wurtemberg. Pour empêcher cela, il faut que nous fassions sentir à ces gouvernements la nécessité de l'union, et que nous les encouragions à résister aux demandes de la France. Nous pouvons y arriver en leur faisant entrevoir la mise sur pied de corps prussiens et la proposition de mobiliser des troupes fédérales comme une conséquence immédiate de concentrations de troupes sur le territoire français. Si Bade et le Wurtemberg consentaient à laisser passer des troupes françaises sur leur territoire , la, Bavière serait trop dégarnie sur son flanc pour continuer seule la résistance. Munich ne compte qu'un petit nombre de gens ayant le courage de chercher dans un rôle antifrançais la satisfaction de l'ambition bavaroise avec l'espoir d'un agrandissement aux dépens des voisins.

L'essentiel pour nous, si les Français concentrent des troupes, c'est d'être aussi prompts qu'eux et d'occuper l'Allemagne du Sud par des corps d'armée allemands ou prussiens; car une fois qu'ils auront jeté leurs troupes en Souabe, ils auront aussi le 8e corps allemand de leur côté. Peut-être serait-il encore plus important dans ce cas, pour prévenir toute complication, de convaincre la France dès maintenant qu'une démonstration armée près de Metz ou de Strasbourg aurait pour conséquence immédiate une démonstration énergique sur notre frontière. Si la France croyait fermement à cette éventualité, elle s'abstiendrait de faire cette démonstration. Nous ne pouvons dans aucun cas consentir à ce que des troupes françaises passent sur le territoire de Bade et du Wurtemberg; il faut non-seulement que nous considérions réellement ce passage comme un casus belli, mais encore que la France soit bien convaincue que nous le ferons. Si nous le permet-

du prince Ysenbourg, daté du 10 *, et le resent du 11. Quelques moments auparavant j'avais reçu la visite du comte de Kielmansegge 2 ; il s'est plaint amèrement des soupçons qui pesaient sur la politique du Hanovre dans la question d'Orient. Il a surtout cité un article publié dans les feuilles d'ici, d'après lequel AI. de Stockbausen, à Vienne, serait autorisé par des instructions formelles à s'associer d'une manière absolue à la politique de l'Autriche et à négocier une convention militaire. Il m'a prié instamment de démentir ces assertions dans les feuilles sur lesquelles j'ai de l'influence. En même temps il m'a montré tout à fait confidentiellement les instructions adressées à M. de Stockhausen et valables encore aujourd'hui. Il y est dit que l'Autriche ne peut avoir aucune raison de craindre une attaque de la Russie; qu'il est peu probable que dans le moment actuel celle-ci veuille augmenter de gaieté de cœur le nombre de ses ennemis en attaquant l'Autriche,

tons, la Confédération est dissoute et l'Allemagne appartient à la France. Si nous nous y opposons en nous plaçant sur le terrain du droit fédéral, les petits États n'oseront pas quitter celui-ci. La Confédération est la seule planche de salut qu'ils aient sur la mer agitée de l'Europe. Il faut donc nous conduire correctement d'après le droit fédéral, et surtout cajoler la Bavière, parce que son exemple est décisif pour les autres. Je ne considère pas comme un malheur la présence de troupes françaises dans les provinces allemandes de l'Autriche, si elles y vont sans toucher à d'autres États de la Confédération. Les quatre-vingt mille Français qui, à l'occasion, se trouveraient en Bohême, ne pourraient pas être en même temps sur le Rhin, et, en éparpillant ainsi ses forces, la France ne deviendrait pas plus forte contre nous. Ces troupes pourraient être atteintes plus facilement par le gros de notre armée de l'Est et seraient hors d'état de lui tenir tête. En outre, une telle situation porte en elle le germe d'une rupture entre la France et l'Autriche, si soixante à quatre-vingt mille Français, qui n'ont jamais été des alliés discrets, devaient être entretenus en Autriche. Le prestige de l'Autriche en Allemagne recevrait un coup sensible , et cette puissance deviendrait l'objet de la plus grande méfiance. Si donc le droit fédéral seul est préservé d'un précédent grave par le fait que l'Autriche informe la Confédération de ses projets, je ne trouve pas que nous ayons pour mission de nous opposer aux vues de cette puissauce. Ce serait, à mon avis, la plus grande sottise que l'Autriche ait faite depuis cent ans, et je ne crois pas qu'on la fasse avant d'être assuré de notre consentement; mais dans ce cas, c'est nous qui l'aurions faite. »

1 Le prince Ysenbourg écrivait encore une fois que dans tous les cas l'Autriche pouvait compter que le Hanovre s'associerait à sa politique, dès que l'heure décisive aurait sonné ; il ajoutait que le baron de Tiirckheim (le chargé d'affaires autrichien à Hanovre) avait dit qu' « il considérait le Hanovre comme étant placé sur la même ligne que le Brunswick, c'est-à-dire qu'il voyait dans les deux gouvernements de fidèles alliés de l'Autriche » .

2 Représentant du Hanovre à Vienne.

ou provoquer la Prusse et l'Allemagne en faisant naître un casus fœderis; que l'Autriche elle-même a déclaré qu'elle ne se rangera pas au nombre des adversaires de la Russie si cette puissance accepte sans restriction les quatre points; que cette acceptation a eu lieu le 28 novembre, et que les espérances de paix qui s'y rattachent ne peuvent que diminuer si la Confédération germanique veut en ce moment intervenir dans les négociations en faisant une démonstration dirigée ostensiblement contre la Russie.

En ce qui concerne la nomination du général en chef, le comte de Kielmansegge ajoula qu'on n'avait pas encore pu se faire une opinion bien arrêtée sur la question; qu'à l'époque où l'on négociait l'accession de la Confédération à l'article additionnel du 26 novembre, le roi Georges personnellement avait eu en vue le général Hess, parce que ce choix seul pouvait assurer l'unité dans les opérations d'après le traité d'alliance du 20 avril; que cette idée n'avait eu sa raison d'être que lorsqu'on ne connaissait pas encore le traité du 2 décembre ni la dépêche secrète du 14. Maintenant, continua-t-il, Sa Majesté semblait favorable au projet bavarois d'un commandement séparé pour les 7e, 8e et 9e corps, et Elle était pour le moins aussi contraire à la nomination d'un général en chef autrichien qu'Elle l'avait été autrefois à celle d'un général prussien.

Le comte de Kielmansegge m'a dit également qu'il avait reçu de Sa Majesté le roi Georges l'ordre formel de me donner l'assurance que le Hanovre respecterait fidèlement les traités fédéraux, dût-il, sous ce rapport, rester seul avec Liechtenstein. Il ajouta que Sa Majesté remplirait dans toutes les circonstances toutes les obligations que lui créaient ces traités; que si l'Allemagne devait être frappée de l'épouvantable malheur d'une dissolution de la Confédération, le Hanovre espérerait trouver aide et protection auprès de l'Angleterre plutôt qu'auprès de l'Autriche.

Tel que je connais mon collègue de Hanovre, je ne puis douter de l'exactitude de ces assurances, qu'il est venu me donner spontanément.

D'après lui, on n'a pas été sans inquiétude dans le Hanovre au sujet de la mission du général de Wedell et sur la manière dont la

398 CORRESPOXDAXGE DIPLOMATIQUE

France et l'Autriche en avaient interprété les résultais. J'ai été heureux de pouvoir combattre avec succès celte méfiance, grâce au rescrit confidentiel que Votre Excellence a envoyé à Munich, le 8 de ce mois. »

101. Lettre sur la tentative faite par le baron de Prokesch pour interpréter dans un sens exclusif la résolution de la Diète du 8 février 1855.

22 février 1855. — «Dans la séance d'aujourd'hui, M. de Prokesch, se conformant à la décision du 8 l, a annoncé au nom de l'Autriche que les mesures nécessaires ont été prises pour faire exécuter la susdite décision. Il a accompagné cette démarche d'une déclaration dans laquelle il a cherché à présenter cette exécution comme un effet de l'alliance défensive contre les attaques russes, contractée en vertu des résolutions du 24 juillet et du 9 novembre. Il a ainsi essayé d'interpréter la résolution du 8 dans le sens exclusif des propositions de mobilisation faites d'abord par l'Autriche, afin d'éliminer l'exposé des motifs du rapport delà commission. Comme l'interprétation de la résolution du 8, suivant l'article additionnel de la convention du 20 avril, est contraire à notre manière de voir, j'ai cru ne devoir pas passer sous silence la conduite de M. de Prokesch, et je me suis réservé une contre-déclaration afin de garantir la résolution du 8 contre une interprétation étroite et fausse. En même temps, vu la tendance de la déclaration autrichienne, j'ai proposé de remettre celle-ci non pas à la commission militaire, mais aux commissions réunies, qui examineraient si la raison politique qui, à côté de l'annonce des mesures militaires, forme le contenu de la déclaration autrichienne, doit donner lieu à un rapport adressé à la Diète. M. de Prokesch a persisté à dire que son rapport devait passer d'emblée à la commission militaire, et, après une discussion prolongée et fort vive, la question dut être résolue par un vote. La Bavière, la Saxe et le Hanovre s'étant prononcés en faveur de mon opinion après une discussion reprise plusieurs fois,

1 Cf. le rapport immédiat du 9 février.

M. de Prokesch interrompit le scrutin en déclarant qu'il remettrait le rapport aux commissions réunies, procédé qui parut passablement cavalier aux délégués qui n'avaient pas encore déposé leur vote. En général, mes collègues ont été très-désagréablement affectés du sans façon avec lequel M. de Prokesch fît insérer au protocole une interprétation de la résolution du 8, qui faisait si bon marché des vues motivées de la majorité. Je ne pourrais formuler une contredéclaration que si j'avais sous les yeux le texte de la déclaration autrichienne; du reste, je me contenterai de reproduire sommairement les motifs de la résolution du 8. Si je devais m'abstenir, je désirerais recevoir ]us(\\i' après-demain matin des instructions par le télégraphe. Mais je me permettrai de vous faire observer qu'en acceptant sans rien dire l'interprétation autrichienne, nous autoriserons les autres Etats confédérés à douter de notre énergie, après nous avoir vus nous opposer à ce qu'on motivât par la convention du 20 avril et par l'article additionnel les mesures militaires décidées par la Diète.

Les nouvelles de plus en plus affirmatives que publien t les journaux de la conclusion d'un traité entre la Prusse et la France alarment vivement mes collègues; ceux-ci viennent me poser des questions auxquelles je réponds en démentant catégoriquement le fait, suivant la communica'ion que Votre Excellence m'a adressée le 10.

Depuis quelques jours, le bruit circule ici que M. de Prokesch assistera aux conférences de Vienne, et qu'il sera remplacé provisoirement à Francfort par le comte de Rechberg. »

102. Rapport sur la question de la garnison de Rastadt. Amélioration de la position militaire de la Prusse à Mayence. Augmentation de l'effectif de guerre des garnisons occupant les places fédérales,

22 février 1855. — « Déjà le 10 de ce mois, le général de Reitzenstein a soumis à Votre Excellence le rapport du 14 sur la garnison de Rastadt l. Elle aura vu par ce document que la com-

1 Aux termes d'une lettre de la commission fédérale chargée des affaires mili-

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mission militaire n'a pas répondu suivant sa compétence à la question qui lui avait été posée, mais qu'elle a voilé sous des considérations de politique générale l'impossibilité de tirer une résolution des votes hétérogènes qui avaient été émis, en concluant qu'il n'y a pas de raison de renvoyer la garnison actuelle. Ce résultat, qui constitue au fond l'expression des craintes personnelles de membres de la commission, aurait, en ce qui nous concerne, une influence trèsdéfavorable sur la marche de l'affaire, si la situation était encore la même qu'à l'époque où nous avons provoqué une enquête sur cette question.

Cependant, après la résolution du 8 février ', et vu la tendance que nous avons manifestée dans la résolution à combattre l'effet de la proposition autrichienne du 22 janvier, nous compromettrions peut-être aujourd'hui la position que nous avons prise en demandant le retrait de la garnison fédérale deRastadt. Si nous voulions conserver à la résolution du 8 février le caractère d'une victoire de la politique de la Prusse sur celle de l'Autriche, il faudrait aussi, dans l'exécution de cette résolution, rester fidèles à l'idée qu'elle a été prise non pas en conséquence de la convention du 20 avril, pour appuyer la démonstration faite par l'Autriche contre la Russie, mais pour sauvegarder à tous les points de vue l'indépendance et l'inviolabilité de l'Allemagne...

C'est une excellente occasion de modifier, sans avoir l'air de vouloir faire une démonstration contre l'Autriche ou la France, une situation fâcheuse sur le maintien de laquelle je crois devoir appeler l'attention de Votre Excellence.

Je veux parler de la faiblesse de la garnison prussienne à Mayence, considérée d'une manière absolue et comparée à la garnison autrichienne qui se trouve dans cette place. L'Autriche a plus de cinq mille hommes à Mayence, parce qu'elle tient toujours les différents corps de troupes de sa garnison sur le pied de guerre. En s'aidant habilement du temps et des circonstances, l'Autriche a

taires (24 octobre 1854), la commission militaire avait été chargée de se prononcer sur la nécessité de la mise sur le pied de guerre et sur le chiffre de la garnison de Rastadt.

' Cf. plus haut, p. 390 et 391.

ajouté à la supériorité que lui donnait la disposition exclusive de l'artillerie de la place, celle de l'occupation également exclusive de la plupart des ouvrages les plus importants. Cette situation, qui nous est défavorable, a déjà frappé M. le ministre de la guerre actuel lorsqu'il faisait partie de la commission militaire; en ce temps-là on n'a pas essayé d'améliorer notre position à Mayence, et l'on a voulu attendre le moment où le gouvernement de la place passerait à la Prusse. Pourtant rien n'a été encore fait à cet égard.

La garnison prussienne de Mayence ne comprend actuellement, d'après les renseignements qui m'ont été fournis, que trois mille cinq cents hommes, tandis que la situation dont j'ai parlé ci-dessus demande qu'elle soit plus forte que la garnison autrichienne. En fait d'infanterie, elle est formée de cinq bataillons, dont les deux du 34e et le premier du 37e régiment tirent leurs réserves de pays situés à une grande distance, de la Poméranie, de la Prusse occidentale et de la Posnanie. C'est précisément ce fait qui ôterait peut-être tout caractère suspect à l'appel de ces réserves et en ferait comme une conséquence naturelle de la résolution du 8. Si ces cinq bataillons sont portés au chiffre de mille hommes, qui est celui du pied de guerre, la Prusse n'aura pas encore l'avantage sur l'Autriche en ce qui concerne la garnison, mais du moins l'équilibre sera rétabli jusqu'à un certain point, et la résolution de la Diète sera exécutée dans le sens qui répond seul au système de défense soutenu par la Prusse et ses alliés lorsqu'ils ont provoqué la résolution. Ajoutez à cela que, d'après des renseignements fournis par M. de Thùmen l, la garnison de Mayence est en réalité trop faible pour repousser une attaque soudaine. Les dépôts français de Metz et de Strasbourg renferment tout ce qu'il faut pour mettre immédiatement une armée sur pied, môme les hommes et les chevaux; de plus, dans le cas possible, sinon probable, d'une complication avec la France, ses différentes lignes de chemins de fer pourraient amener avec une rapidité extraordinaire de grandes masses de troupes dans le voisinage de Luxembourg et de Mayence. On pourrait même, à un moment donné, exploiter auprès de la Diète une démonstration française pour essayer de

1 Lieutenant général et vice-gouverneur de la place fédérale de Mayence. I- 26

faire jeter dans Mayence les premières troupes qui seraient prêtes dans les deux Hesses et dans le grand-duché de Nassau, éventualité qui aurait des conséquences fâcheuses pour nous-mêmes, si l'on se bornait à une simple tentative.

Je déconseillerais pour différentes raisons de proposer formellement l'armement complet des places fédérales en exécution de la résolution du 8; mais si la force des choses ne nous oblige pas de renoncer à la position que nous avons prise à la suite de cette résolution, je crois nécessaire de demander, comme une conséquence naturelle de la résolution de la Diète, la mise sur le pied de guerre des troupes cantonnées dans les forteresses fédérales...

Une telle conduite pourrait très-bien être motivée par le vote séparé (ci-joint) du général de Reitzenslein sur la question de la garnison de Rastadt.

Abstraction faite des autres raisons que j'ai alléguées, ce serait peut-être le meilleur moyen de sortir de la position fausse dans laquelle nous a mis la tentative d'éloigner de Rastadt la garnison autrichienne, après le changement survenu depuis dans la situation. L'idée de celte solution a décidé aussi le général de Schmerling à hâter tout à coup le règlement de cette affaire, que la commission militaire avait laissée en souffrance l. »

103. — Lettre sur le remplacement du baron de Prokesch par le comte de Rechberg. Tentatives d'intimidation faites par l'Autriche et la France.

27 février 1855. — « Le départ de M. de Prokesch paraît devoir être très-prochain. Cependant je ne puis obtenir de lui d'assurance positive; il dit qu'il attendra l'arrivée du comte de Rechberg, et que son remplacement ne sera que temporaire. Du reste, l'opinion dominante ici est que M. de Prokesch ne reviendra pas. Dans tous les cas, je crois que le besoin de s'assurer son concours dans les conférences de Vienne n'est pas le vrai motif de ce changement. Ou

1 Le ministre de Manteuffel approuva les propositions de M. de Bismarck. (Rescrit du 28 février 1855.)

bien on veut l'éloigner avec quelques ménagements d'un poste où il n'a pas brillé par ses bons services, ou bien l'on a des visées pour la réalisation desquelles il faut un homme moins bienveillant et moins consciencieux que M. de Prokesch. Mes collègues s'attendent à trouver dans le comte de Rechberg l'instrument qu'on a choisi pour exécuter quelque coup d'Etat hardi. Je ne considère pas précisément la Diète comme un terrain où la hardiesse politique puisse se donner carrière; cependant je regarde comme possible que le comte de Rechberg soit chargé de présenter à la Confédération l'alternative entre l'adhésion complète à la politique de l'Autriche et la rupture avec cette puissance. L'avenir nous apprendra ce qu'il faut en penser.

Plusieurs de mes collègues m'affirment que les agents autrichiens ne cessent de travailler les petites cours d'Allemagne, pour leur faire croire que la Confédération est sur le point de se dissoudre et montrer l'avenir menaçant qui attend ceux des États confédérés qui ne s'assureraient pas dès maintenant la protection de l'Autriche. Les représentants de la France secondent ces menées en employant des moyens semblables. Cela ne se fait pas toujours officiellement; cependant je tiens de deux bonnes sources que l'envoyé français à Stuttgard a parlé directement dans ce sens au Roi, et qu'il a lu au ministre des affaires étrangères une dépêche confidentielle dans laquelle la Confédération est traitée d'institution surannée, et le royaume de Wurtemberg menacé dans son existence s'il ne fait cause commune avec l'Autriche; en même temps on lui fait entrevoir des agrandissements s'il met ses troupes à la disposition de cette puissance, suivant la dépêche du 14 janvier, et s'il consent à laisser passer les armées françaises sur son territoire. Le Roi aurait, d'après mon auteur, répondu aux représentations de l'envoyé français en lui faisant observer que jusqu'à présent il ne voyait pour le Wurtemberg aucune raison de faire la guerre ni de douter de l'efficacité de la protection de la Confédération si elle devenait nécessaire.

Il est incontestable que les doutes semés par l'Autriche dans la presse et par l'organe de ses minislres sur la situation de la Prusse vis-à-vis de la Confédération, et les fausses insinuations qu'elle a

404 CORRESPOXDAXCE DIPLOMATIQUE

lancées par les mêmes voies à propos d'un traité signé par le général de Wedell l... inquiètent plus d'un de nos alliés et favorisent les intrigues autrichiennes. Le Wurtemberg prouverait qu'il est réellement en proie à ces inquiétudes, qui me paraissent assez naturelles dans les circonstances présentes, s'il s'abstenait de faire part à Berlin des communications rappelées ci-dessus avec la réponse qui y a été faite. Mais, en somme, je reste convaincu que les Etats moyens ne passeront réellement dans le camp autrichien que si notre conduite leur fournit des prétextes plus sérieux de douter de la sincérité de nos sentiments a. »

104. Lettre sur des dépêches circulaires russe et autrichienne, et rectification de cette dernière.

^février 1855. — ce Dans la séance de demain, on soumettra à

la Diète la circulaire de la Russie sur les rapports avec la Sardaigne3 . M. de Glinka 4 me l'avait communiquée avant de la remettre; nous convînmes qu'il supprimerait dans le texte quelques passages sans caractère pratique, notamment celui qui avait rapport aux anciennes obligations de la Sardaigne envers la Russie, et où l'on parlait avec éloge de la neutralité des Etats d'Allemagne. Mais il a été forcé de renoncer à ces suppressions, quand on a su que la note avait été publiée in extenso par le cabinet de Saint-Pétersbourg

La dépêche circulaire autrichienne du 17 parle, ainsi que les feuilles publiques, d'une proposition faite par la Prusse et tendant à ce que les contingents fédéraux de l'Autriche soient concentrés sur le territoire de la Confédération. Une pareille proposition n'a été faite ni au sein de la commission militaire ni dans la commission des affaires politiques; comme membre de cette dernière, je n'ai

1 Cf. plus haut, p. 380, note 1.

8 Le ministre répondit à M. de Bismarck que ses communications confidentielles l'avaient décidé à adresser à la plupart des légations royales en Allemagne une circulaire où il leur recommandait la plus grande vigilance en présence des tentatives d'intimidation faites par l'Autriche et par la France.

3 Cette dépêche circulaire se trouve imprimée sous forme d'annexé au protocole de la séance du 1er mars 1855, prot. p. 221 et suiv.

4 Représentant de la Russie à la Diète.

exprimé que mon opinion personnelle sur un point de droit, et j'ai dit que le droit fédéral autorisait évidemment la Confédération à demander que des troupes mises à sa disposition pour atteindre un but encore inconnu, et qui doivent pouvoir être employées « dans toutes les directions » , soient tenues prêtes sur le territoire même de l'Allemagne; que le système opposé, poussé jusqu'à ses dernières conséquences, pouvait amener le Danemark et la Hollande à assigner à la Confédération des troupes dans leurs colonies, mais qu'il appartenait naturellement à la Diète de renoncer dans des cas particuliers à l'exercice d'un droit inconteslable en lui-même.

Si je ne me trompe, j'ai dit antérieurement que mon but, en relevant cette question, avait été de m'opposer aux tentatives de l'Autriche pour faire nommer un général en chef, parce qu'il n'y avait pas lieu de réunir toute l'armée fédérale dans le sens de l'article 45. »

105. Rapports et lettre sur le changement de personne dans la présidence de la Diète.

^février 1855. — « Le rescrit de Votre Excellence, daté du 27 \ qui concerne le remplacement du baron de Prokesch par le

1 Le ministre communiquait à M. de Bismarck une dépêche du comte de Buol, datée du 20 février 1855, dont le comte Esterhazy lui avait donné connaissance à titre confidentiel, dépêche par laquelle le cabinet prussien était informé du rappel du baron de Prokesch et de son remplacement par le comte de Rechberg. Vu l'état des délibérations de Francfort, le comte de Buol regardait comme inopportune une substitution du délégué président par le délégué de la Prusse, telle qu'elle s'éiait pratiquée fréquemment et même pour des périodes assez longues en cas d'empêchement du premier, c Même abstraction faite de la nature des rapports actuels entre les deux cabinets, la direction que M. de Bismarck donne personnellement à son activité et à laquelle il a imprimé le cachet de l'hostilité contre l'Autriche par des propos tenus , au su de tout le monde , même dans ses rapports avec des envoyés de puissances non allemandes , devrait nous faire considérer le remplacement du délégué président par M. de Bismarck comme impossible et même comme embarrassant pour ce dernier. » — Le 27 février, le ministre de Manteuffel fit dire au comte de Buol par le comte Arnim, k Vienne, qu'il regrettait profondément que, pour motiver ses résolutions, la cour impériale eût cru devoir formuler une plainte grave contre le délégué de la Prusse. • Une accusation qui se produit, à notre douloureux étonnement, sous une forme aussi nette, doit nous faire supposer avec raison que le cabinet impérial la regarde comme absolument fondée. Mais en articulant ce grief, le comte de Buol n'invoque qu'uue notoriété dont nous

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comte de Rechberg, a croisé mon rapport confidentiel d'hier. Je prendrai la liberté d'y ajouter quelques observations.

La nomination du comte de Rechberg comme remplaçant provisoire du baron de Prokesch ne peut être permise d'après les lois fédérales, ainsi que Votre Excellence l'a fait sentir dans les instructions qu'Elle a adressées au comte Arnim , le 27 , et j'ose espérer que les autres gouvernements partageront cette manière de voir.

Mais la question change de face si le cabinet autrichien nomme le comte de Rechberg non pas remplaçant du baron de Prokesch, mais deuxième plénipotentiaire auprès de rassemblée fédérale. Dans ce cas, je doute qu'il y ait moyen de s'y opposer avec succès. Il est vrai que le fait n'a pas encore eu lieu jusqu'à présent; mais on ne peut invoquer à rencontre ni une disposition formelle ni la nature des rapports qui régissent la Confédération, ainsi que le dit Klùber, § 137, n° IV, de son Droit public de la Confédération germanique . Un cas analogue s'est même présenté dans la commission militaire, pour laquelle la Prusse a nommé pour la première fois en 1842 un deuxième plénipotentiaire. Ceux de mes collègues auxquels j'ai parlé de l'affaire sont également d'avis que la nomination du comte de Rechberg comme deuxième plénipotentiaire serait admissible. Sans doute le but que l'Autriche semble avoir en vue ne serait pas atteint par cela seul, car on semble croire que le comte de Rechberg remplacerait aussi M. de Prokesch dans les commissions. Mais les délégués sont nommés membres des commissions à titre personnel, et non comme représentants de leurs gouvernements. Si donc on ne choisissait pas à Vienne la forme du rappel pour le remplacement

n'avons pas connaissance, à notre vive satisfaction. C'est un devoir impérieux pour moi de défendre contre des accusations imméritées un serviteur excellent et fidèle de Sa Majesté le Roi, que son souverain honore d'une confiance toute particulière; nous devons le faire aussi pour le cabinet impérial lui-même, qui nous saura gré de réduire ces plaintes à néant en réfutant les allégations qui y ont donné lieu. Si, à propos d'une divergence de vues et d'intérêts entre les deux cours, M. de Bismarck a été dans le cas de défendre les droits de son gouvernement, comme son devoir le lui commandait, il est certain que le cabinet de Vienne serait le dernier à vouloir lui en faire un reproche. Alais Votre Excellence ne sait que trop contre quelles difficultés M. de Bismarck a à lutter dans sa position officielle à Francfort. J'ai eu souvent l'occasion de vous en parler; aussi je m'abstiens de m'étendre davantage sur ce point. »

de M. de Prokesch, il faudrait déclarer qu'il cesse de faire partie de toutes les commissions dont il est membre, sans procéder ensuite à une nouvelle élection...

Une forme de représentation également admissible, d'après l'opinion de plusieurs de mes collègues, serait que le gouvernement impérial déclarât que M. de Prokesch est empêché momentanément d'assister aux séances, et que le comte de Rechberg est nommé délégué de l'Autriche pendant son absence. Mais dans ce cas ce dernier fonctionnerait pendant la durée de son mandat, non à titre de représentant de M. de Prokesch, mais comme délégué personnellement investi de ces fonctions. Dans cette hypothèse, qui n'implique pas de nouvelles lettres de créance données à M. de Prokesch, il y aurait simultanément deux délégués autrichiens, dont l'un ne fonctionnerait que temporairement et devrait être rappelé lors du retour de M. de Prokesch.

Tout dépendra donc, selon moi, du contenu des lettres de créance du comte de Rechberg. S'il doit remplacer purement et simplement M. de Prokesch, il ne peut être admis aux fonctions de délégué; mais s'il est nommé délégué en son propre nom, je doute que nous puissions nous y opposer avec succès, même en admettant que cette nomination ne soit pas précédée du rappel de M. de Prokesch. Aussi sera-t-il d'autant plus nécessaire de s'opposer à tout agissement officiel du comte de Rechberg avant qu'on ait vu ses lettres de créance et qu'on les ait trouvées suffisantes; je prends la liberté d'invoquer à cet égard mon rapport confidentiel d'hier. J'ai été confirmé dans cette manière de voir par un entretien que j'ai eu hier avec M. de Prokesch, et dans lequel ce dernier a persisté avec une vivacité que ne comportait nullement le sujet, et qui ne permettait pas d'entrevoir les véritables intentions de l'Autriche, à soutenir que le comte de Rechberg n'avait pas besoin d'introduction ou d'un examen préalable de ses lettres de créance pour prendre immédiatement les fonctions de président. Il m'a reproché de prétendues chicanes, m'a accusé de soulever de vaines questions de forme et a fini par me déclarer qu'il me laissait le soin de m'entendre à ce sujet avec le comte de Rechberg, tandis qu'il m'avait dit antérieurement qu'il attendrait ici son successeur. Je n'ai pas manqué d'appeler

408 CORRESPONDAXCE DIPLOMATIQUE

l'attention de M. de Prokesch sur les embarras qu'il laisserait au comte de Rechberg si, avant de quitter Francfort, il ne le mettait pas à même d'entrer régulièrement en fonction. De plus, je lui ai déclaré qu'à moins d'ordre spécial de mon gouvernement, je ne donnerais pas suite à une invitation de M. de Rechberg me convoquant à une séance, tant que ce dernier ne serait pas régulièrement investi de ses fonctions comme tous les délégués à la Diète, et que ses pleins pouvoirs n'auraient pas été trouvés absolument corrects.

Dans le cas où Votre Excellence n'approuverait pas ma manière de voir, je La prierais de m'envoyer ses instructions par le télégraphe '. v

28 février. — (Lettre particulière autographe *.) — « J'adresse à Votre Excellence l'expression de ma profonde gratitude pour l'apologie aussi bienveillante qu'énergique par laquelle Elle m'a défendu contre les insinuations de la dépêche du comte deBuol (20 février)9.

C'est en vérité une prétention singulière de vouloir que dans ma position je sois animé d'une sympathie particulière pour la politique actuelle de l'Autriche. Il est plus agréable pour tout le monde de pouvoir faire tranquillement son service; mais c'est le cabinet de Vienne lui-même qui impose au représentant de la Prusse la pénible obligation d'être toujours en éveil et de combattre sans cesse des empiétements publics et cachés dans les affaires fédérales. Je n'étais certainement pas un adversaire de parti pris de l'Autriche quand je suis venu à Francfort il y a quatre ans; mais je n'aurais pas eu une goutte de sang prussien dans les veines, si j'avais gardé la moindre prédilection pour cette Autriche telle qu'elle est comprise par ceux qui la gouvernent actuellement. Personne mieux que moi ne voit que j'aurais assez souvent besoin d'un peu plus de repos et de calme, surtout en dehors du service; aussi l'indulgence avec laquelle Votre Excellence s'exprime à mon égard me remplit-elle de la reconnaissance la plus vive.

Tout le monde ici est enchanté du départ de M. de Prokesch ; lui

1 Ou voit par le rapport du 1er mars quelle fut la suite de l'affaire. * Soumise au Roi.

s Cf. p. 405, note 1.

seul et moi, nous faisons exception. Je regarde Rechberg comme aussi dangereux par ses tendances politiques, et, en outre, il me parait plus habile et plus énergique. Même les envoyés étrangers sont heureux d'être débarrassés de Prokesch; le représentant de l'Angleterre ne s'en cache pas; celui de la France est trop prudent pour le dire tout haut, mais il pense de même.

Prokesch est très-mécontent de ce changement; même en supposant qu'il doive revenir, il n'envisage pas moins l'installation d'un second plénipotentiaire au siège même du gouvernement comme une capitis diminutio. Du reste, je ne comprends pas bien l'intention qui, pour l'Autriche, se rattache à la nomination d'un «remplaçant » , si elle ne vise pas à garder finalement ici et un président et un délégué. Si l'on veut simplement ne pas abandonner la présidence, si l'on ne iient compte que des circonstances actuelles, on n'a pas besoin de s'engager dans la voie redoutable des innovations; il suffirait de réaccréditer et d'accréditer tour à tour. Après tout, la feuille de papier nécessaire pour de pareils pleins pouvoirs ne coûte pas plus cher qu'une autre. »

1er mars. — « Dans la séance qui vient de finir, M. de Prokesch a déclaré et fait insérer au protocole qu'il a été appelé en mission particulière à Vienne, et que, pendant la durée de son absence, le gouvernement impérial a confié au comte Bernard de Rechberg le poste de délégué président; que lui, M. de Prokesch, attendrait l'arrivée de son successeur, et qu'il fixerait une séance extraordinaire pour procéder à son installation.

Le comte de Rechberg ne fonctionnera donc pas en qualité de suppléant, mais comme véritable délégué nommé personnellement, pour toute la durée de l'absence de M. de Prokesch. A mon avis, il n'y aurait pas lieu de protester contre cet arrangement. Je me suis renseigné sur les vues de la plupart de mes collègues; ceux-ci sont d'avis qu'au point de vue du droit fédéral rien ne s'opposerait à la présence de deux délégués accrédités par le même gouvernement.

Les raisons probables du changement survenu dans la présidence continuent de former l'objet des conjectures de mes collègues. Personne ne croit que M. de Prokesch ne soit rappelé à Vienne que

parce qu'on a besoin de lui dans les conférences. Tout le monde a pu se convaincre pendant ses deux années de présidence qu'il est peu fait pour prêter un concours utile dans des assemblées délibérantes. Ses idées sur la situation en Orient s'arrêtent à 1848, et dans les dernières années qui viennent de s'écouler, son attention se portait exclusivement sur Ja Grèce. Aussi suppose-t-on qu'il s'agit d'un rappel définitif, mais présenté sous une forme adoucie, ou bien qu'on a momentanément besoin du comte de Rechberg à Francfort. On compte sur l'énergie toute particulière qu'on lui attribue, ou l'on veut utiliser ses relations étroites avec la Bavière. Il y a quelques mois déjà, M. de Prokescb a dit à un de ses affidés que le cabinet de Vienne tenait surtout à gagner la Bavière, car sans la Bavière les autres États de l'Allemagne et sans ceux-ci la Prusse ne continueraient pas de faire de l'opposition à la politique de l'Autriche.

Le comte de Rechberg est né à Alunich; il a renoncé au service de la Bavière, auquel il s'était destiné d'abord, à la suite d'un duel malheureux qui lui valut la disgrâce du roi Louis. Mais, grâce à sa famille, il y conserve encore aujourd'bui de nombreuses et grandes relations, et, ainsi que je le tiens de bonne source, on le considère dans ce pays comme persona grata. »

106. Rapport immédiat sur V attitude de la diplomatie russe en Allemagne.

2 mars 1855. — (On était frappé de ce que le cabinet de Saint- Pétersbourg attachait si peu d'importance à sa représentation auprès de la Confédération et des gouvernements voisins.) a Le postedu prince Gortschakoff l comme représentant de la Russie auprès de la Confédération est constamment inoccupé, la représentation officielle n'est point organisée, et c'est dans les dernières semaines seulement, après une longue interruption, que la Russie a adressé ses premières communications à la Confédération. Même conduite visà-vis des gouvernements de Bade, des deux Hesses et de Nassau. Les

1 Jusqu'en 1854, le prince avait été le représentant de la Russie auprès de la Confédération germanique.

agents accrédités auprès de ces cours n'ont à peu près jamais de communications politiques à faire. Tout le monde sait qu'en Suisse non plus la Russie n'est représentée en réalité. D'une part, ces faits empêchent de croire que la Russie tienne particulièrement à exercer une influence prépondérante sur les Etats moyens; de l'autre , cette abstention systématique de la diplomatie russe éveille chez plusieurs des souverains intéressés une certaine susceptibilité qui, dans la situation actuelle, donne plus de poids à l'influence autrichienne. »

107. Rapport sur la neutralité de la Suisse dans les complications orientales.

2 mars 1855. — u A la suite des instructions que Votre Excellence m'a envoyées le 20 février, j'ai discuté confidentiellement avec les plus influents de mes collègues la question de savoir si et de quelle manière nous pourrions le mieux faire appel au concours de la Diète pour assurer le maintien de la neutralité de la Confédération helvétique.

On s'accorde unanimement à reconnaître que, pour prendre l'affaire en main et pour l'amener à une heureuse solution, la Confédération n'a pas de point d'appui convenable. Faute d'un titre contractuel, elle ne pourrait invoquer en faveur de démarches quelconques que l'intérêt général que présente pour elle le maintien de la neutralité de la Suisse. Si, dans des questions politiques, la Diète hésite à prendre des résolutions absolument indispensables et motivées par ses obligations particulières, on peut d'autant moins compter qu'elle se décidera, en ce qui concerne l'étranger, à prendre l'initiative dans des affaires qui échappent à sa compétence, même si elle était saisie d'une proposition formelle, émanant de nous ou d'ailleurs.

Ce que dit M. de Sydow ' dans son rapport du 5 février au sujet d'une action des deux grandes puissances, ne peut s'appliquer à la situation politique du moment. Car, d'après les expériences des

1 Envoyé de la Prusse auprès de la Confédération helvétique.

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derniers temps, on ne peut guère admettre (juo la politique du cabinet de Vienne actuel soit assez réfléchie pour sacrifier un avantage présent en reconnaissant l'importance que la neutralité de la Suisse pourrait avoir dans l'avenir. Je conseillerais à tout hasard d'appeler l'attention du cabinet de Vienne sur l'obligation qui incombe aux deux grandes puissances de faire respecter la neutralité de la Suisse, et de constater le fait pour le cas où l'Autriche refuserait sa coopération.

Je ne crois pas qu'on puisse obtenir de la Confédération autre chose qu'uue intervention officieuse de la part des Etats confédérés qui, indépendamment de l'Autriche, ont des relations suivies avec la Suisse.

D'après les dires des représentants qui se trouvent ici, je crois pouvoir supposer que Munich et Stuttgard du moins seraient prêts à faire des démarches dans ce sens. Mais dans tous les cas on aimerait mieux y être invité officieusement par notre cabinet que d'y être amené à la suite d'une discussion à la Diète, parce que cette dernière manière de procéder suppose nécessairement un certain degré de publicité et d'apparat.

Une autre question que je prends la liberté de soumettre à Votre Excellence, sans savoir si l'on n'a pas déjà pris les mesures nécessaires, c'est celle-ci : Jusqu'à quel point serait-il possible de se ménager de l'influence sur la presse suisse, ou au moins sur l'une ou l'autre des feuilles les plus importantes, attendu qu'en Suisse la presse, bien qu'elle soit éparpillée en un grand nombre de feuilles cantonales, exerce sur les résolutions du gouvernement une influence bien plus directe qu'en Allemagne? »

108. Rapport immédiat sur l'introduction du comte de Rechbcrg à la Diète, Sa nomination dans les commissions. Premier entrelien de M. de Bismarck avec lui.

5 mars 1855. — « Le baron de Prokesch avait fixé à samedi une séance extraordinaire pour l'introduction du comte de Rechberg. Il n'y avait rien à objecter aux pleins pouvoirs qu'il a présentés, attendu qu'aux termes de l'acte le comte de Rechberg était nommé

jusqu'à nouvel ordre et en son nom personnel délégué président de la Diète, et que, d'ailleurs, les pleins pouvoirs étaient conférés tout à fait dans la forme usitée cum facultate substituendi, ainsi que le faisait ressortir le texte.

Lorsque la Diète eut reconnu la validité de l'acte, le baron de Prokesch introduisit le comte de Rechberg ; il quitta ensuite l'assemblée après un échange de politesses et de témoignages de regret entre lui, d'une part, et moi, parlant au nom de mes collègues. Cette partie de la séance ne figurera pas au protocole.

Le comte de Rechberg proposa (dans la séance du 3 mars) de procéder à une nouvelle élection pour combler le vide laissé par M. de Prokesch dans les commissions dont il avait fait partie. Avant la séance, j'avais été invité par quelques collègues à ne pas proposer un choix par acclamation, afin de ne pas créer un usage qui, dans la suite, tournerait peut-être en abus.

Jusqu'à présent on n'avait procédé ainsi que lors de ma propre introduction et de celle de M. de Prokesch; je ne trouvai donc pas convenable qu'une proposition de cette nature émanât de moi, parce qu'on aurait pu y voir l'intention d'établir cette exception en faveur des deux grandes puissances. Les délégués qui parlèrent après la Prusse furent presque tous d'avis que la nouvelle élection pourchaque commission devait se faire de la manière habituelle. Seul le délégué de la Hesse électorale, le conseiller intime de Trott, saisit cette occasion pour exprimer ses sympathies personnelles et proposer une élection générale par acclamation pour toutes les commissions. Après une discussion à laquelle je ne pris point part, on finit par se prononcer pour l'élection en bloc, il est vrai, mais décidée par une résolution régulière et non par acclamation.

Cette élection générale ne fut cependant pas étendue à la commission des seigneurs, parce que là M. de Prokesch alternait avec le délégué du grand-duché d'Oldenbourg, qui avait obtenu le même nombre de voix que lui, et que ce système d'alternation cessa de lui-même avec le départ de M. de Prokesch.

J'ai eu depuis avec le comte de Rechberg un assez long entretien; les idées conciliantes qu'il a émises en matière politique ont dépassé mon attente. S'il a élé sincère, — et jusqu'à présent je n'ai aucune

raison d'en douter, — je ne puis guère le considérer, d'après sa manière de concevoir les rapports de l'Autriche avec la Prusse, comme un écho de l'opinion qui domine à Vienne. D'après lui, l'Autriche doit tâcher de s'entendre avec la Prusse, en vue de faire gagner aux deux Etats une position sûre et forte en face des puissances occidentales. »

109. — Lettre coiifidentielle sur la question de la nomination d'un général en chef3*',

6 mars 1855. — « J'ai reçu hier le rescrit confidentiel de Votre Excellence, daté du 4\ ainsi que le rapport du prince dYsenbourg, daté du 2. Afin d'obtenir de M. de Schrenk quelques renseignements sur les négociations qui pourraient être engagées entre Munich et Vienne, je lui ai exprimé la crainte qu'on ne cherchât à semer la méfiance entre le cabinet de Munich et le nôtre, sous prétexte que l'Autriche et la Bavière négociaient secrètement et à l'insu de Berlin. M. de Schrenk m'a répondu en me montrant les communications qu'il a reçues de Munich sur l'état de la question de la nomination du général en chef. Ces communications se terminent par un rescrit du ministre Von der Pfordten, daté du 18 février, par lequel M. de Schrenk est informé qu'à Vienne comme à Berlin on n'est pas contraire à l'idée d'un commandement en chef partagé en trois dans le sens proposé par la Bavière. Par suite, Al. de Schrenk fut chargé d'appuyer ce projet auprès des cours de Cassel, de Darmstadt et de Wiesbaden, où il est accrédité. Ses ouvertures ont été, nTa-t-il dit, favorablement accueillies à Darmstadt et à Wiesbaden. Il lui paraît impossible que dans l'intervalle on ait adopté

* Soumise au Roi.

1 Le ministre de Manteuffel communiquait à M. de Bismarck une copie du rapport mentionné au commencement de la lettre. On était fondé à croire, disait-il, d'après des renseignements venant de Munich , qu'en ce qui concernait la question de la nomination d'un général en chef, la Bavière et l'Autriche tâchaient de s'entendre d'une façon au sujet de laquelle le ministre Von der Pfordten ne s'exprimait pas avec une entière franchise vis-à-vis de la Prusse. A Cassel, disait-on, le projet bavarois avait été accueilli par une réponse négative. Le gouvernement prussien comptait d'autant moins se prononcer sur celte question que le cabinet de Vienne ne lui avait fait absolument aucune communication à cet égard.

à Munich un autre point de vue, attendu qu'on le laisse poursuivre ses négociations sur la donnée primitive, et qu'il n'a pas encore informé son gouvernement du résultat de ses démarches.

Les dernières nouvelles reçues par M. de Schrenk sur l'affaire en question lui avaient été communiquées par M. deProkesch; il paraît que l'Autriche consentirait au partage du commandement en trois, en ce sens que le collège des trois commandants formerait la tête à la fois triple et une de l'armée fédérale, et que le commandant autrichien en aurait la présidence. M. de Schrenk ne savait pas autre chose sur les attributions de cette présidence ni sur l'adoption du projet à Munich. Il m'a affirmé que, d'après sa conviction, on n'avait pas engagé de négociations pouvant conduire à une entente séparée entre la Bavière et l'Autriche, et je crois sa conviction sincère. »

110. — Rapport sur l'attitude des Etats de l'Allemagne du Sud et du Centre en présence des intrigues de V Autriche et delà France, et de leurs tentatives d'intimidation. Question du passage des troupes françaises.

12 mars 1855. — « J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence qu'avant-hier le lieutenant général de Wedell est allé d'ici à Darmstadt avec le baron de Mûnch, délégué du grand-duché de Hesse. Je ne sais pas si M. de Mûnch rend fidèlement le fond de la conversation qu'il a eue accidentellement avec M. de Wedell; ce qui est certain, c'est que ce qu'il communique là-dessus à mes autres collègues fait croire à ces derniers que la conclusion d'un traité entre la Prusse et la France est imminente. Le général de Wedell doit avoir dit qu'il allait à Paris avec cette espérance, puisée dans ses instructions. L'agitation autrichienne s'empare de ce fait pour raviver les appréhensions des Etats moyens au sujet d'un traité particulier conclu entre la Prusse et la France, et pour les avertir du danger qu'il courraient en s'attirant sans raison aucune l'inimitié de T Au triche et de la France par leur persistance à garder une position abandonnée par la Prusse elle-même.

On me mande de Carlsruhe et de Darmsladt que la diplomatie française et la diplomatie autrichienne poursuivent de concert leurs ten-

416 CORRESPONDAXCE DIPLOMATIQUE

tatives d'intimidation. Si Ton met en première ligne le projet de faire passer des troupes françaises par l'Allemagne, je ne puis guère supposer à l'Autriche l'intention sérieuse de permettre qu'il se réalise; je crois plutôt que la menace d'y donner suite n'est qu'un moyen d'obtenir que les Etats intéressés se mettent sous sa proteclion, afin de pouvoir, en fin de compte, disposer à la Diète des voix intimidées. Il ne me paraît pas probable qu'à Vienne on aille jusqu'à provoquer une rupture avec la Confédération; mais je suis porté à croire qu'on espère finir par nous vaincre par une résolution de la majorité autrichienne, en restant sur le terrain des lois fédérales. Je crois qu'on travaille les différents gouvernements dans ce but, attendu qu'on présente toute autre éventualité comme étant inséparable de dangers et de catastrophes sans nombre, et qu'on tâche de persuader à chaque gouvernement en particulier qu'on a engagé avec d'autres cours des négociations séparées, qu'on les a tenues secrètes et qu'elles sont très-avancées. Pour le moment, le cabinet de Vienne travaille sans aucun doute à faire admettre son interprétation étroite de la résolution du 8 février ■ ; elle fait semblant d'ignorer tout ce qui est contraire à sa manière de voir, tout ce qui exprime l'opinion de la Prusse et de la majorité, et si elle réussissait à en changer le caractère, son ambition trouverait dans ce résultat de dangereux encouragements.

Dans cette lutte pour l'interprétation de la résolution, l'avantage de l'Autriche est qu'elle agit nettement dans le sens de sa politique. Nous ne pourrons pas déjouer ses calculs en nous bornant à la simple négation des suggestions autrichiennes, mais il nous faut les combattre, en montrant le sens contraire de la résolution. Je ne suis pas à même de juger jusqu'à quel point nos relations actuelles avec la France conseillent ou permettent de le faire. Ce qui est incontestable, c'est que la netteté avec laquelle la France parle dans certaines cours d'un passage par l'Allemagne sans l'assentiment de la Prusse, l'assurance avec laquelle l'Autriche donne son interprétation de la résolution du 8 février comme étant seule valable, enfin les préparatifs, restés inaperçus jusqu'ici, de la réunion de l'armée

1 Cf. p. 390 et 391.

française de l'Est, sont favorables à l'idée que la Prusse renoncera sans rien dire, ou après avoir conclu un traité avec les puissances occidentales, à la position qu'elle avait gardée jusqu'à ce jour. Ce n'est que par une manifestation officielle faite dans le sens opposé qu'on pourrait neutraliser cette impression. Je ne connais pas la force des troupes françaises disponibles ni la situation dans laquelle elles se trouvent; mais, d'après les renseignements reçus, les lignes de chemins de fer qui aboutissent à Paris disposent de plus de trois mille wagons de voyageurs et de seize mille wagons de marchandises. Si ce matériel et les arsenaux de Strasbourg et de Metz permettent de concentrer et d'approvisionner une armée considérable dans le voisinage du Rhin, je ne redoute cependant pas qu'elle soit destinée à nous surprendre; mais elle pourra fort bien servir à occuper une position qui ferait voir aux Etats du 8e corps d'armée que des troupes françaises en nombre supérieur peuvent au besoin envahir leurs provinces plus vite que des troupes fédérales ne peuvent accourir pour les protéger. A partir de ce moment, on peut s'attendre à coup sûr à ce que les résolutions de ces Etats, à la Diète comme en dehors, ne dépendent plus en rien des intérêts germaniques. Une telle situation entraînerait, sinon la dissolution de la Confédération, du moins la soumission absolue de la majorité de ses voix aux volontés réunies de la France et de l'Autriche.

Je prends donc la liberté de soumettre à Votre Excellence la question de savoir si l'on ne pourrait rien faire par la voie diplomatique pour éclairer les gouvernements allemands sur ce que nous avons à attendre de la France et pour les rassurer, ou bien si le moment n'est pas venu de proposer à la Diète des mesures pour garantir au besoin d'une manière effective la sécurité des Etats confédérés.

Pour peu que se prolonge l'incertitude qui pèse sur la situation de l'Allemagne, depuis le changement de règne survenu à Saint-Pétersbourg, je crains qu'il n'en résulte un affaiblissement toujours plus grand de notre position à la Diète. Ce n'est qu'au prix d'efforts énergiques que nous pourrons mettre un terme aux progrès que les menaces et les intrigues de l'Autriche et de la

France font auprès des cours allemandes du Sud et du Centre, grâce à cette situation mal définie. »

111. — Lettre sur la dépêche circulaire autrichienne du 28 février.

14 mars 1855. — « J'ai l'honneur de communiquer à votre Excellence, au sujet de la circulaire autrichienne du 28 février, dont un de mes collègues m'a donné confidentiellement connaissance, les observations suivantes :

La dépêche contient plusieurs erreurs de fait.

D'abord le ministre plénipotentiaire royal n'a pas proposé de faire décider par l'assemblée fédérale que la mise sur le pied de guerre des contingents devait se faire sur le territoire fédéral; aussi les a autorités fédérales » n'ont-elles pas été dans le cas de devoir s'informer si une telle proposition serait accueillie par leurs gouvernements. Bien plus, le général de Reitzenstein a émis, uniquement à titre de conséquence naturelle de la résolution à prendre, l'opinion que la mise sur pied devait avoir lieu sur le territoire fédéral. Il paraît incontestable que des troupes dont la Confédération doit pouvoir disposer à son gré ne peuvent, à moins du consentement formel de la Diète, être réunies sur des points plus ou moins éloignés de possessions non allemandes du souverain qui fournit le contingent; si Ton doit faire une exception à cette règle, il faut que la Diète la ratifie avant qu'elle puisse être considérée comme valable. Dans le cas présent, on a eu positivement en vue la mise sur pied dans les cantonnements habituels; en effectuant régulièrement la remise de la liste par cantonnements de son contingent fédéral, l'Autriche a formellement désigné comme tels ses provinces allemandes. Le droit de la Confédération à demander que la mise sur pied ait lieu dans les quartiers de cantonnement est donc incontestable; le fera-t-elle valoir? C'est une autre question. C'est tout ce que j'ai prétendu dans la commission militaire, et je ne Tai dit qu'à titre d'opinion personnelle sur une question de droit, sans demander que la commission en fît la déclaration formelle. Une autre erreur porte sur ce que je dois avoir dit dans la séance

du 22 février. Votre Excellence est à même de rétablir les faits au moyen des protocoles imprimés; ce qui est faux notamment, c'est l'assertion de la circulaire qui me fait dire que l'éventualité d'une action commune pour repousser une attaque contre l'Autriche ou contre les principautés danubiennes « est tout à fait écartée n . Même dans mes explications verbales et confidentielles sur la déclaration que j'ai fait ensuite porter au protocole, je me suis borné à dire que jusqu'à présent cette éventualité n'existait pas, ce qui, du reste, était affirmé également dans l'exposé des motifs de la résolution. En même temps, j'ai fait observer que, si la résolution du 8 ne s'appuyait pas uniquement sur les lois générales qui régissent la Confédération, si elle se fondait au contraire sur la convention du 20 avril et sur ses conséquences, elle aurait besoin, pour être efficace, de l'approbation des deux autres contractants, savoir de Leurs Majestés le Roi de Prusse et l'Empereur d'Autriche.

La circulaire autrichienne avance une insigne fausseté en me faisant dire à M. de Prokesch que la Prusse proposera de mettre au grand complet les garnisons de Rastadt, Landau, Mayence et Luxembourg. Si M. de Prokesch a écrit quelque chose de ce genre à Vienne, je ne puis m'empêcher de dire que c'est un conte inventé à plaisir, car je ne lui ai jamais rien dit, ni officiellement ni confidentiellement, qui pût être interprété dans ce sens même par inadvertance. Le vote même que j'ai déposé dans la question de la garnison de Rastadt en ma qualité de membre de la commission, et qui était loin d'avoir cette signification , était complètement ignoré de M. Prokesch; il y a trois jours seulement que j'en ai parlé pour la première fois au comte de Rechberg, à titre confidentiel et pour y revenir à l'occasion. Ces altérations volontaires de la vérité rentrent évidemment dans les ystème dont font partie les attaques dirigées contre ma personne dans la dépêche par laquelle le comte de Buol annonçait à Berlin la nomination du comte de Rechberg.

Je suppose que Votre Excellence connaît la circulaire du 28; j'ignore s'il en est de même du formulaire des questions que les agents de l'Autriche ont adressées à quelques cours au moins, peut-

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être à toutes, en même temps qu'ils ont communiqué la circulaire. Voici le texte qu'un de mes collègues m'a communiqué sous le sceau du secret :

1° Une partie des États confédérés admet-elle que la résolution du 8 février ne repose pas sur la base du 24 juillet et du 9 décembre ?

2° Dans le cas d'une opposition décidée de la part de l'Autriche, ces Etats accepteront-ils la responsabilité des conséquences éventuelles de cette manière de voir?

En cas de réponse négative, le cabinet se verrait peut-être amené à prescrire à son délégué auprès de la Diète, de se prononcer sur une question aussi importante pour l'Allemagne, en restant invariablement sur le terrain des traités qui servent de base à la Confédération et des résolutions fondées sur eux; sur ce terrain les Etats en question sont sûrs de se rencontrer avec le délégué de l'Autriche.

Je ne sais pas si celte rédaction porte un cachet individuel; mais, eu égard aux appréhensions de mon collègue, qui redoute que son indiscrétion ne soit connue, je me permets de vous rendre attentif à cette éventualité.

On ne saurait méconnaître les efforts que fait l'Autriche pour faire oublier les effets du caractère trilatéral du traité du 20 avril 1854, et pour faire croire que l'accession de la Confédération a entraîné une extension du droit fédéral qui permet à la Diète de prendre de nouvelles résolutions par voie de majorité.

La compétence de la Confédération, sans les deux autres contractants du 20 avril, est définie par les lois fondamentales qui la régissent, et qui portent un caractère essentiellement défensif; en dehors de la convention, et sans l'accord des trois contractants sur la protection éventuelle de l'Autriche et des principautés, elle ne pourrait protéger la Galicie et les principautés, ou attaquer la Russie, qu'en vertu des articles 56 et 57 de l'acte final. L'exécution des quatre ou même des deux points ne crée pas d'obligations militaires, même d'après les articles additionnels, et encore moins d'après les lois fondamentales qui régissent la Confédération. La Confédération aurait pu mettre ses contingents sur pied, non-seulement en vertu de ses lois fondamentales, mais encore par suite du

besoin de remplir ses devoirs contractuels en présence d'un casus fœderis prévu par la convention du 20 avril 1854;, aussi bien que la Prusse et, l'Autriche, qui l'ont fait de leur propre initiative. Mais si la Diète doit prendre une mesure ayant une portée plus grande, si elle doit faire dériver sa compétence, non des lois fondamentales qui régissent la Confédération, mais des traités d'alliance de l'année dernière, une résolution de ce genre ne peut devenir valable que par l'accord des trois contractants, par conséquent aussi de la Prusse considérée comme puissance européenne. L'Autriche cherche à obscurcir cette vérité indiscutable et à faire croire au caractère obligatoire des résolutions de la majorité, qui ne sont plus fondées sur les traités primitifs qui limitent la compétence de la Confédération.

Si la théorie d'un droit fédéral qui aurait été étendu depuis le 9 décembre dernier venait à prendre racine sans qu'on cherchât à en conjurer les dangers, il en résulterait, au point de vue politique, des inconvénients graves pour la Prusse, qui serait seule chargée de combattre au moment décisif l'application de cette doctrine. Je crois qu'un bon nombre des Etats confédérés les plus importants seraient heureux que la Prusse leur facilitât la résistance aux intrigues et aux menaces de l'Autriche, en disant bien haut dans quelles limites la Diète peut prendre per majora des résolutions dans le sens des traités constitutifs de la Confédération, au delà desquels il ne reste d'autre terrain solide que celui des derniers traités unilatéraux , et d'après lesquels des résolutions valables ne peuvent être prises que du commun accord des trois contractants du 20 avril.

Je laisse donc à Votre Excellence le soin de décider s'il n'est pas opportun d'inviter les ministres plénipotentiaires auprès des cours d'Allemagne à s'exprimer dans ce sens.

Je rappelle incidemment que les représentants de la France et de l'Angleterre, renseignés par plusieurs de mes collègues, ont déjà relevé les allégations inexactes de la circulaire autrichienne; mais j'ignore dans quels termes ils ont fait ces rectifications.

Quant à moi, je n'ai pas démenti trop catégoriquement les erreurs répandues par M. de Prokesch, afin de ne pas faire croire à mes collègues que nous considérons l'armement des places fédérales

comme une mesure à laquelle nous ne voudrions jamais recourir. La conviction qu'au besoin nous agirions vigoureusement, résolument, contre la France elle-même, ne doit pas, selon moi, être exclue des combinaisons politiques des cabinets de l'Allemagne du Sud, si nous voulons conserver de l'influence sur eux. »

112. Rapport concernant la plainte formulée par la France au sujet de V attitude de M. de Bismarck. Réfutation des inventions de M. de Prokesch.

16 mars 1855. — « J'ai reçu bier soir par Cologne le rescrit confidentiel de Votre Excellence, daté du 10 \

J'ai vu par les annexes que les allégations du baron de Prokescb, que j'ai rectifiées dans mon rapport d'hier, figurent également dans la dépêche de M. Drouyn de Lhuys, datée du 27 février, ce qui prouve qu'à l'exemple du cabinet autrichien le cabinet français s'engage dans une voie regrettable, en adressant des documents officiels à ses représentants sur la foi de données dont rien ne garantit l'exactitude , et qui ne sont pas même fondées sur des entretiens confidentiels ou simplement privés.

Je remercie Voire Excellence d'avoir réfuté dans son rescrit du 2 courant les critiques dirigées par la France contre ma prétendue conduite dans la séance du 22; je prends en même temps la liberté de répondre à ses instructions du 10.

Bien que pénétré de la nécessité de donner à l'expression de mes idées politiques une forme qui empêche autant que possible de dénaturer mes paroles, j'espère que Votre Excellence, instruite par le passé, ne me donnera pas tort si j'affirme qu'il faut renoncer à voir cesser ces altérations tant que M. de Prokesch sera mon collègue. Même en réduisant mes entretiens non officiels à leur plus

* Le minisire communiquait à M. de Bismarck la copie d'une circulaire du 8 mars, adressée aux légations royales en Allemagne. Cette circulaire contenait la copie d'une dépêche confidentielle que M. de Manteuffell avait envoyée à l'ambassadeur de Prusse à Paris, par suite du fait que la conduite de M. de Bismarck aux séances de la Diète avait été, de la part d'un gouvernement étranger, l'objet de critiques que le gouvernement prussien regardait comme incompatibles avec la dignité et l'indépendance de l'Allemagne.

simple expression, à ce que je dois au service du Roi mon maître, je ne trouve pas de garantie contre le génie inventif de M. de Prokesch ; le cas présent le montre. Pendant des semaines entières j'ai évité à dessein tout entretien particulier avec lui , et je me rappelle exactement les cas peu nombreux où il m'a fallu lui parler.

Les assertions de M. Drouyn de Lhuys à propos de ce que j'ai dit dans la séance du 22 ont été rectifiées par moi dans mon rapport d'hier; notamment le mot de « neutralité armée » n'est pas sorti de mes lèvres. Ce qui suit : ce Enfin au moment où V Assemblée se séparait, M. de Bismarck a dit assez haut, etc. , etc. ' » , est entièrement controuvé...

Je regrette que M. de Moustier ait eu la précaution de m'ôter les moyens de connaître l'opinion de M. de Tallenay sur le rescrit du 27. Cependant ce dernier me disait déjà, il y a quelques jours, qu'il avait reçu les communications qu'il avait envoyées à Paris sur la séance du 22, de sir A. Malet et M. de Blittersdorff, qui les tenaient eux-mêmes de M. de Prokesch; chacun d'eux avait sa version particulière. En effet, d'après M. de Blittersdorff, j'avais annoncé en pleine séance la proposition d'armer les forteresses : l'inexactitude de cette allégation lui avait été démontrée immédiatement, à la suite d'un entretien avec plusieurs de mes collègues. Quant à l'assertion de l'envoyé anglais, on a vu plus tard qu'elle pouvait soulever des doutes. M. de Tallenay avait déjà rectifié sespremières indications, après que lui et sir A. Malet, de concert avec un certain nombre de mes collègues, eurent examiné sérieusement le contenu de la circulaire autrichienne du 28. Le résultat de cet examen a été résumé par l'envoyé d'Angleterre en ces termes : « Dès le moment que M. de Bismarck m'a dit le contraire de ce que M. de Prokesch m'avait affirmé, il n'y a plus de doute pour moi que les assertions de M. de Prokesch étaient fausses. »

Je regrette que, jugeant si bien le degré de confiance que mérite M. de Prokesch, sir A. Malet n'ait pas cru devoir vérifier ses assertions avant de les communiquer à son gouvernement. Ce qui est

1 « Que prochainement il ferait une motion tendant à proposer de mettre sur le pied de guerre et en état de défense les forteresses fédérales de Luxembourg, Mayence, Ûastadt, Ulm et Landau. » (Complété d'après la dépêche française.)

424 CORRESPONDAXCE DIPLOMATIQUE

encore plus singulier, c'est qu'un cabinet qui connaît les habitudes de M. de Prokesch depuis bien plus longtemps que mon collègue anglais, ait pris une allégation dénuée de tout fondement pour en faire l'objet d'un acte officiel tel que la dépêche circulaire du 27.

Je suis sûr que Votre Excellence ne jugera pas ma conduite d'après les assertions de M. de Prokesch; quant à la voir justifiée aux yeux de cabinets étrangers qui ne sont nullement bien disposés à notre égard, je n'en sens pas le besoin; au contraire, je ne vois dans les insinuations dirigées contre ma personne qu'un témoignage flatteur donné au zèle avec lequel j'ai rempli mes devoirs. Néanmoins, en considération de l'intérêt des relations diplomatiques et de la sincérité qu'elles supposent, je prie Votre Excellence de faire connaître à Vienne et à Paris l'inexactitude matérielle d'allégations altérées ou inventées par M. de Prokesch, ainsi que je l'ai prouvé dans mon rapport d'avant-hier1. a

113. Lettre confidentielle concernant le système autrichien d'intimidation à l'égard des diplomates en défaveur.

16 mars 1855. — u Il se formerait en vérité une littérature

fort originale de dépêches, si l'on voulait fonder, sans vérifier les faits, des démarches officielles sur chaque affirmation particulière d'un agent autrichien ou français.

Il est un moyen employé de tout temps par l'Autriche et récemment par la France, et cela avec beaucoup de succès, qui consiste à intimider, quand ils ne veulent pas se laisser gagner, les représentants des Etats qui ne savent pas concilier suffisamment le dévouement aux intérêts de l'Autriche avec les exigences du service de leur maître. Parmi mes collègues à la Diète, il n'y en a guère qui ne sachent en dire long sur ce chapitre; quant aux résultats de ce système, ils ont été certainement très-avantageux pour l'Autriche. Il suffit que le délégué président fasse un signe au cabinet de Vienne pour que celui-ci adresse à la cour intéressée une plainte aussi violente que peu motivée contre un collègue qui déplaît. Dans la plupart des cas,

1 Cf. le document suivant.

le représentant accusé est condamné à l'ennui de correspondre avec son gouvernement pour se justifier, et semper aliquid hœret. La conséquence naturelle du fait est que du moment où les intérêts de son souverain sont en collision avec les projets de l'Autriche, il défend avec moins d'assurance la cause de son gouvernement. Jamais l'Autriche ne tiendra compte de plaintes formulées contre ses agents, si elles ne sont pas appuyées par des preuves. Il en résulte une action franche et énergique chez les représentants de l'Autriche auprès des cours d'Allemagne, tandis que, parmi les autres diplomates allemands, un petit nombre seulement osent s'affranchir d'une complaisance inquiète et de la préoccupation de se garantir contre les conséquences qu'une conduite énergique pourrait avoir pour leur situation personnelle, surtout s'ils croient que leur bonheur dépend uniquement de la conservation ou de l'amélioration de leur position 1... »

1 Le ministre répondit à M. de Bismarck qu'à la suite de ses rapports du 14 et du 16, il s'était décidé à adresser, le 16 mars, aux légations royales en Allemagne, une nouvelle circulaire se rattachant à ses communications du 8. (Cf. p. 422, note 1.) « La manière d'agir de M. de Prokesch y est montrée sous son vrai jour. Il paraissait inopportun d'insister sur le caractère trilatéral des résolutions de la Diète acceptant le traité d'avril et ses articles additionnels. Nous avons lieu de croire qu'en y insistant, nous éloignerions plutôt que nous ne rapprocherions de nous la plupart des gouvernements d'Allemagne qui partagent à peu près nos vues. Nous voyons avec surprise, d'après des dépêches télégraphiques, que le Moniteur d'hier doit contenir un article relati 'au langage que vous avez tenu dans l'assemblée fédérale. Nous nous réservons d'agir jusqu'à plus ample informé. Nous ne pouvons malheureusement nous dissimuler que la politique antiallemande de l'Autriche commence à porter ses fruits, et que la dignité et l'union de l'Allemagne souffrent de cette situation. »

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