Rapports, dépêche et lettre sur la question d'Orient
20 mai 1854. — « J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence qu'une partie de la presse commence à interpréter la convention prusso-autricbienne du 20 avril dans un sens qui ne répond peut-être pas à la manière de voir du gouvernement royal. Je ne puis dire si cette interprétation émane de l'Autriche ou bien des Etats qui comptent peut-être faire des difficultés pour leur accession à la convention. On prétend notamment que l'attitude de la Prusse ne dépendra que de la résolution de l'Autriche de jouer un rôle plus actif. L'éloignement qu'éprouvent peut-être certains gouvernements pour une adhésion aveugle à la convention, ne fera sans doute qu'augmenter à la suite d'une telle interprétation; mes collègues, mis en éveil par les commentaires des journaux , m'ont déjà rendu attentif au côté scabreux de la convention du 20 avril.
Que Votre Excellence daigne donc examiner s'il ne serait pas opportun de démentir ces versions et d'établir, en thèse générale, que la convention prusso-autrichienne n'a pour but que la défense et la garantie des possessions de l'Allemagne dans le cas d'une guerre offensive faite par l'étranger, mais qu'une attaque entreprise
1 Comte de Seckendorff, ministre plénipotentiaire de la Prusse à Stuttgart.
par un des alliés devra, en tout état de cause, être précédée d'une entente avec l'autre, si la- garantie stipulée doit conserver sa raison d'être. »
26 mai. — (Rapport immédiat.) — « La 15e séance tenue par la Diète avant-hier a débuté par la lecture de la proposition prussoautrichienne dans la question d'Orient l. Après les déclarations des autres délégués, celle de la Bavière a été acceptée comme l'expression de l'opinion de l'assemblée; en voici le texte :
Il a été décidé que la Diète exprimerait sa sincère reconnaissance pour l'importante communication qu'elle vient de recevoir et le vif plaisir que lui cause l'entente de la Prusse et de l'Autriche; la Diète reconnaît dans cette entente la base essentielle de l'inébranlable union de l'Allemagne, dont les intérêts, quels qu'ils soient, ne peuvent être sauvegardés que par elle; elle voit qu'il est nécessaire que cette union reçoive son expression par la manifestation de la volonté, comme par les actes de la Diète, afin qu'il ne subsiste aucun doute sur la ferme résolution de tous les confédérés de se soutenir énergiquement et loyalement les uns les autres dans les épreuves qu'un avenir prochain [pourrait imposer à la commune patrie; et qu'enfin, pour qu'une pareille manifestation se présente en même temps comme le résultat d'une conviction profonde, appuyée sur un examen réfléchi de la situation, il convient qu'une commission soit chargée de la rédaction d'un projet de résolution conforme.
1 Cette proposition se trouve imprimée dans le protocole séparé de la quinzième séance de la Diète, tenue le 24 mai 1854, p. 4-1-8 et suiv. Elle faisait ressortir la nécessité du maintien de l'intégrité de l'empire oltoman et de l'indépendance du gouvernement du sultan ; elle passait ensuite aux dangers qu'entraînait pour l'Autriche et pour l'Allemagne la prolongation des démonstrations militaires de la Russie sur le bas Danube; elle disait que les intérêts matériels de l'Allemagne en Orient étaient subordonnés à la liberté du commerce du Danube , et que ses intérêts politiques ne permettaient pas un déplacement de la puissance des grands Etats européens au préjudice de l'Allemagne; que la Prusse et l'Autriche croyaient avoir rempli leur rôle de puissances européennes et de membres de la Confédération germanique, et qu'il convenait maintenant que la Confédération s'associât à l'attitude qu'elles avaient prise. En même temps la Prusse et l'Autriche remettaient à la Diète les cinq protocoles des conférences qui avaient eu lieu à Vienne le 5 décembre 1853, le 13 janvier, le 2 février, le 5 mars et le 9 avril 1854, avec la participation des représentants de l'Autriche, de la France, de la Grande-Bretagne et de la Prusse, mais qui n'avaient abouti à aucun résultat.
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Après (jue le délégué de la Bavière eut remis cette déclaration, qui reçut ensuite le caractère d'une résolution formelle, les autres membres de rassemblée firent entendre l'expression de la reconnaissance de leurs gouvernements pour la communication qui leur avait été faite, et de la satisfaction que leur causait l'entente de la Prusse et de l'Autriche... »
26 mai. — {Lettre autographe* '.) — "Par mon rapport d'aujourd'hui sur la séance d'avant-hier, Votre Excellence verra que les délibérations sur la question d'Orient se poursuivent avec la lenteur habituelle à la Diète, mais pourtant sans accident \ M. de Prokesch avait reçu de Vienne l'expression du grand mécontentement qu'avait causé la conférence de Bamberg2. J'ai réussi à lui faire comprendre que les suggestions d'une susceptibilité trop vive n'avanceraient guère nos affaires. Pendant huit jours il a malmené M. de Schrenk à cause de l'attitude de son gouvernement; depuis que je lui ai démontré que la conduite inverse était plus raisonnable, il met trop de calcul dans sa courtoisie, et ne peut cependant s'empêcher d'irriter gratuitement le Bavarois en prenant des airs de triomphe et en prétendant devant lui3 que nous aurions pu prendre une résolution et obtenir la majorité contre les membres de la conférence de Bamberg, si nous l'avions voulu. Cela n'est pas même exact; car, parmi les déclarations des délégués, il n'y en a pas une qui ne contienne autre chose qu'une paraphrase polie de ce que commandent les devoirs fédéraux; les votes et la résolution prise n'impliquent guère une approbation
* Soumise au roi.
1 A la suite de îa déclaration contenue dans la dépêche précédente, la Diète avait résolu la nomination d'une commission et procédé à l'élection des membres.
2 Le 25 mai, le Hanovre, les deux liesses et Nassau, obéissant à l'invitation de la Bavière et de la Saxe, s'étaient réunis en conférence à Bamberg, afin de fixer les conditions de l'accession à la convention du 20 avril. Ils voulaient que les confédérés y adhérassent, non pas isolément, mais en corps. En sommant la Russie d'évacuer les principautés danubiennes, on devait aussi demander aux puissances occidentales de retirer leurs troupes et de suspendre les hostilités. C'était la Confédération germanique, et non l'Autriche et la Prusse, qui devait avoir à décider s'il fallait agir directement ou non. Enfin les membres de la conférence de Bamberg voulaient qu'au futur Congrès réuni pour la conclusion de la paix on réservât une voix à la Confédération germanique afin de sauvegarder les intérêts allemands.
3 A la séance tenue par la Diète le 24 mai 1854. (Cf. plus haut, p. 265 et suiv.)
sans réserve de la politique suivie jusqu'ici par les deux grandes puissances, encore moins une déclaration ayant un caractère obligatoire pour l'avenir; d'ailleurs, on a évité avec soin dans toutes les déclarations de reconnaître les intérêts de l'Autriche sur le bas Danube comme des intérêts allemands, ce qui est décisif au point de vue pratique. Prokesch est, du reste, plus calme qu'avant mon voyage à Berlin; ce changement semble provenir de la conviction qu'à Vienne on ne pousse pas à la rupture avec la Russie avec l'ardeur que nous redoutions dans les premiers temps qui ont suivi la conclusion de la convention.
La semaine dernière j'ai passé deux jours à Bade afin de m'acquitter de la commission dont Sa Majesté m'avait chargé pour Son Altesse Royale le prince de Prusse.
D'après ce que j'ai pu constater, je suis fondé à croire qu'il y a eu un échange de lettres plus satisfaisant entre les deux princes.
Son Altesse Royale avait l'intention d'aller à la Pentecôte, d'abord à Coblentz en passant par Mannheim, sans s'arrêtera Francfort, et de se rendre de là à Potsdam.
En fait de personnages politiques, j'ai trouvé à Bade M. de Stockmar avec le prince de Lœwenstein , qui a été autrefois attaché à notre ambassade de Londres, ainsi que M. de Blittersdorf. Ce dernier est grand partisan du projet de rogner la Russie, et d'incorporer le royaume actuel de Pologne à la Prusse. Bien qu'il soit un fervent apôtre de l'idée d'une croisade générale contre la Russie, il croit que l'Allemagne ne pourra s'y associer que lorsque les puissances occidentales auront donné des garanties de leur attitude envers l'Allemagne en déployant bien plus de forces dans l'est et dans le nord, et en attaquant plus sérieusement les Russes. C'est dans ce sens qu'il trouve que l'Autriche a été beaucoup trop prompte, si elle a l'intention de faire des armements contre la Russie. Il est certain que l'Autriche a pris une attitude qui ne lui permet pas de suivre longtemps une politique expectante. C'est ce que se diront aussi les puissances occidentales et ce qui les empêchera peut-être d'envoyer de nouvelles troupes en Orient. »
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3 juin. — (Dépêche télégraphique.) — « A Bamberg l , il a été décidé à l'unanimité qu'on n'accéderait à la convention qu'à Francfort, et dans le cas seulement où la sommation à la Russie serait ajournée et formulée de manière à garantir au cabinet russe la suspension des opérations des puissances occidentales en échange de l'évacuation des principautés. C'est ce que le comte Apponyi2 écrit de Munich à la date du Ier. »
7 juin. — (Lettre particulière.)* — «Le délégué bavarois m'a communiqué avant-hier la réponse adressée sous forme de note parle cabinet de Munich aux ministres plénipotentiaires de Prusse et d'Autriche, ainsi qu'un projet de résolution fédérale 3. Votre Excellence connaît sansdouteles deux documents, dont j'ai priscopie. Dès le 1er, M. deProkesch avait été instruit, par une dépêche télégraphique du ministre I. R. à Munich, des points essentiels des résolutions de Bamberg, circonstance qui a légèrement surpris notre collègue de Bavière et qu'il ne croit pouvoir attribuer qu'à une indiscrétion. Il semble que cette connaissance prématurée des résolutions de Bamberg ait décidé le cabinet de Vienne à envoyer sans retard parle comte Széchényi la sommation à Saint-Pétersbourg, afin d'empêcher toute influence de la conférence de Bamberg sur son contenu. Hier M. de Prokesch était déjà en possession du texte de cette sommation et des instructions confidentielles pour le comte Esterhazy 4, qui l'accompagnaient; il m'en a donné connaissance. Mon collègue d'Autriche paraissait enchanté du contenu de ces documents, car il croyait que la Russie ferait immédiatement droit aux demandes de l'Autriche, ou du moins qu'elle enverrait une réponse qui pourrait servir de base à des négociations et à une entente amiable entre les deux puissances.
S'il a laissé percer de vagues espérances d'une coalition finale
* Soumise au roi.
1 Cf. p. 266, note 3.
2 Le comte /Apponyi , envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire d'Autriche à la cour de Munich.
3 En réponse aux propositions de la Prusse et de l'Autriche dans la question d'Orient.
4 Représentant de l'Autriche à la cour de Saint-Pétersbourg.
contre la France et contre les éléments révolutionnaires de l'Europe, je crois qu'il a voulu plutôt flatter la sympathie qu'il me suppose à tort pour des guerres de tendance qu'exprimer sa véritable opinion. Il m'est impossible de partager sa confiance, car il ne me semble guère probable que la Russie soit disposée à accepter la position militaire qu'on lui conseille de prendre dans un aulre but que dans celui de faire la guerre à l'Autriche. Je fonde mon hypothèse non sur une politique russe froide, réfléchie et exempte de passions, car au nom de cette politique, si j'avais été chargé de la diriger, j'aurais volontairement évacué les Principautés bien avant cette sommation. Vouloir justifier cette manière de voir me paraît tout aussi oiseux que la discussion elle-même, attendu que je ne puis donner d'autres détails à Votre Excellence, ni lui soumettre un jugement fondé sur une connaissance exacte de la situation...
M. de Prokesch et moi nous sommes convenus de ne faire, sans avoir reçu de nouvelles instructions de Berlin et de Vienne, aucune démarche pour activer les négociations, parce que notre intervention n'aboutirait pas ou ne donnerait qu'un résultat fâcheux ; aussi est-il entendu entre nous que la séance régulière, qui devait avoir lieu demain, serait remise sous prétexte de la fête de la Pentecôte. D'après M. de Prokesch, Vienne doit faire des démarches pour amener, de concert avec Berlin, un désaveu des tendances de la conférence de Bamberg. Si Votre Excellence me permettait d'exprimer mon opinion, je déconseillerais formellement de s'associer à une censure éventuelle delà conduite des Etats moyens; je conseillerais plutôt de traiter les négociations de Bamberg de manière à ne leur attribuer ni une trop grande importance, ni une tendance contraire à l'esprit du traité du 20 avril, et de promettre en termes bienveillants la prise en considération des intérêts et des vœux des confédérés, en tant que le permet la phase dans laquelle les événements sont entrés. J'attends les instructions de Votre Excellence pour savoir si et quand la convention devra être soumise à la Diète en vue de l'accession des autres Etats; je vous prie de me les envoyer dès que les différentes cours se seront déclarées prêles à l'accepter, et que l'entente sera faite avec Vienne sur la façon de traiter les résultats de la conférence de Bamberg. Le délégué de Mccklembourg m'a communiqué hier un
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rescrit de son gouvernement, d'après lequel ce dernier croit ne pouvoir accéder isolément à la convention, mais seulement de concert avec les autres Etats, et au sein de rassemblée fédérale !. »
92. Rapport sur le différend survenu entre le gouvernement prussien et le gouvernement du grand-duché de Hesse.
17 Juin 1854. — « Pour faire suite à mon rapport du 16 mai dernier sur notre différend avec le gouvernement hessois2, j'ai Thonneur d'informer Votre Excellence que les relations que j'ai nouées avec le prince Adolphe de Wittgenstein sont restées jusqu'ici sans résultat. D'après plusieurs entretiens que ce dernier a eus avec le prince Emile de Hesse, ainsi qu'avec d'autres personnages influents, la contre-déclaration qu'il me faisait espérer il y a un mois et qu'il croyait recevoir dans trois ou quatre jours, après avoir demandé la décision de Son Altesse Royale le grand-duc, n'a pas été faite jusqu'à présent, et l'on ne peut plus guère y compter.
D'après une communication confidentielle, le fait s'expliquerait par l'intention qu'aurait Son Altesse Royale le grand-duc d'engager une correspondance avec Sa Majesté le Roi par l'intermédiaire de Sa Majesté la Reine. Je ne sache pas que Son Altesse Royale ait donné suite à cette idée, bien que, d'après mes calculs, Elle eût dû le faire avant l'arrivée de Sa Majesté le Roi à Eisenach.
Si, par suite, l'affaire n'a pas pris une autre tournure dans l'intervalle, ce qu'il m'est impossible d'apprécier, il sera peut-être sage de cesser définitivement toute relation d'affaires avec le gouvernement grand-ducal3. »
1 Les 8 et 9 juin 1854, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse, ainsi que leurs ministres, le baron de Manteuffel et le comte de Buol, avaient eu une entrevue au château de Tetschen en Bohême. Le 14 juin 1854, une convention fut conclue entre l'Autriche et la Porte, pour l'entrée des troupes autrichiennes dans les principautés danubiennes. Le texte de la convention se trouve imprimé dans les protocoles de la Diète, année 1854, § 257, annexe 11.
2 Cf. aussi le document n° 90.
3 Le ministre partagea l'avis de M. de Bismarck, disant que, vu les circonstances, il était nécessaire de renoncer strictement à toutes relations d'affaires avec le gouvernement grand-ducal, et que, par suite il n'y avait pas encore lieu de ménager un rapprochement au moyen de relations officieuses de M. de Bismarck avec le délégué de la Hesse à la Diète.