‹ Correspondance diplomatique de talleyrand (volume 2)Chapitre 17 sur 74 · LU INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LU INTRODUCTION

suppléments de journaux payés par ces ministres, s'étaient attachés à décrier tout ce qui pouvait tendre à faire paraître l'Angleterre d'une manière imposante et décidée en faveur de la France. On n'a point oublié le ton d'assurance avec lequel ils nous répétaient cet adage de l'ancienne ineptie diplomatique, « qu'Une doit point y avoir d'alliance entre des ennemis naturels » , concluant de là à leur manière que nous devions regarder et traiter comme nos ennemis naturels la nation anglaise qui aimait et pouvait défendre notre liberté naissante, et que nous devions chérir comme nos amis naturels les princes des Maisons d'Autriche et de Bourbon qui s'armaient pour la détruire.

On n'a point oublié toutes les plates et folles calomnies répandues î^lors sur ce sujet et dans le public, et jusque dans la tribune de l'Assemblée législative ^ calomnies auxquelles le gouvernement attachait un si haut degré d'utilité personnelle que la liste civile les faisait imprimer et distribuer par milliers dans tout le royaume. On se rappelle le désespoir qu'inspira la déclaration de neutralité du Gouvernement anglais à ces comités directeurs et à leurs agents, qui voyaient dans cette neutralité une chance de moins en faveur des projets d'arbitrage suprême de la Maison d'Autriche.

On se rappelle enfin que si quelque chose a contribué à éloigner alors l'Angleterre de tout projet d'union avec la France, c'est l'espèce de démenti que donnaient chaque jour aux propositions des négociateurs français à Londres les articles de gazette française qu'on savait être aux ordres des ministres français et où les Anglais cherchaient la vraie opinion du Gouvernement français dont les négociateurs n'avaient l'air de leur offrir que l'opinion apparente et forcée.

que parce que j'aime à me rappeler la manière dont M. Guadetm'a défendu. » (Note de Talleyrand.)

^ « Opinion de M. Ribes, dans laquelle il me dénonce comme agent principal du nouveau système politique. •» (Note de Talleyrand.)

INTRODUCTION. lui

Les événements ont tout changé. La royauté est détruite en France, et avec elle se sont évanouis tous les intérêts de familles royales opposés à l'intérêt public. L'alliance de l'Angleterre, si nécessaire à la France sous le dernier régime , comme un contrepoids nécessaire aux influences domestiques et étrangères de son gouvernement, cette alliance serait, dans les circonstances actuelles, sans une grande utilité et ne vaudrait peut-être ni les frais ni les embarras d'une négociation chargée de lutter contre les obstacles que, par des motifs faciles à saisir, le Gouvernement anglais ne cessera d'opposer à tout projet d'alliance de la République française avec les royaumes de la Grande-Bretagne et d'Irlande, quelque populaire que cette alliance pût être aux yeux de la nation anglaise.

Les seuls rapports que la France puisse donc chercher en ce moment à entretenir et à étendre avec l'Angleterre, sont des rapports d'industrie et de commerce '.

* Le traité d'Utrecht était suivi d'un traité de commerce aux termes duquel la France et l'Angleterre appliquaient réciproquement les mêmes droits aux produits fabriqués.

Le traité de commerce annexé au traité d'Utrecht fut repoussé par le Parlement anglais, qui considérait alors l'industrie anglaise comme hors d'état de lutter avec celle de la France. La Grande-Bretagne avait encore les mêmes craintes, après la guerre d'Amérique, et elle s'était refusée à mettre en application l'art. 18 du traité de Paris de 1783, d'après lequel les principes déjà admis au traité d'Utrecht devaient recevoir leur application. Le traité de 1786 n'a été que l'application de l'art. 18 du traité de 1783.

C'est la France qui avait insisté pour la rédaction de ce nouveau traité, qui devint rapidement impopulaire, particulièrement en Normandie, à raison des avantages excessifs qu'il procurait au commerce britannique.

Il est juste d'ajouter que la négociation et la rédaction de ce traité furent exclusivement confiées à des diplomates et à des philosophes, à M. de Vergennes et à Dupont de Nemours, et que les députés du commerce et les services compétents ne furent même pas appelés à donner leur avis. Une des lacunes les plus regrettables du traité de 1786 a consisté dans l'omission de la faculté de restreindre les importations aux bureaux de douane fortement constitués.

Les droits ayant été presque tous fixés à la valeur, les Anglais ont introduit leurs marchandises par les bureaux où la douane n'était pas en mesure de les vérifier utilement.

Liv INTRODUGTIOM.

Parmi les conventions de ce genre qui doivent avoir lieu entre les deux empires, il en est une que le sentiment de la liberté, l'esprit public et les lumières actuelles de la France sur les vrais principes de la richesse publique, ou peut-être le bonheur qu'elle a d'être exempte en ce moment de tous les anciens préjugés de commerce et de trafic, peuvent lui offrir l'honneur de proposer la première : cette convention entre la France et l'Angleterre doit avoir pour objet l'indépendance de leurs colonies respectives. C'est de la France, où l'opinion est moins égarée qu'en Angleterre par l'appareil d'un grand mouvement de commerce et d'industrie, par la crainte chimérique d'un déplacement subit d'hommes et de travaux, et par beaucoup d'autres petites vues de la routine mercantile, c'est de la France que doit partir le premier appel à la nation anglaise sur cette grande mesure politique que réclament les vrais intérêts du commerce, et qu'il faut se hâter d'opérer pour l'utilité commune avant d'être obligé, par les circonstances, de s'y soumettre avec honte et péril. Une négociation sur cet objet entre les deux États, ouverte sous les yeux de l'Europe entière, d'une manière franche et libérale, suivie avec zèle et lumières, doit nécessairement avoir un résultat favorable pour l'intérêt des deux mondes. Les préjugés commerciaux de l'Angleterre opposeront d'abord, sans doute, des obstacles assez grands au succès de cette mesure ; mais il est impossible que ces préjugés puissent résister à l'action continue d'une discussion libre et générale, et surtout à une forme de raisonnement aussi puissante pour le vulgaire, que l'exemple du commerce de l'Angleterre avec les Etats-Unis d'Amérique, commerce qui, depuis leur indépendance, n'a fait qu'acquérir plus de force et d'étendue.

En même temps que cette négociation sera suivie entre les deux empires, un autre objet de la plus grande importance, non seulement pour la France et l'Angleterre, mais pour

INTRODUCTION. lv

Tintérêt des deux mondes, doit fixer leur attention et réunir leurs efibrts communs. Cet objet est Tindépendance des colonies espagnoles dans le Pérou, le Mexique, etc., indépendance qui, étant pour ces parties du monde la revendication de leurs propres droits et le retour aux principes de justice et de liberté naturelle, ne peut pas être regardée comme une violation du droit ou plutôt de l'usurpation du Gouvernement espagnol dans le cas où sa conduite hostile à l'égard de la France (particulièrement lors des troubles de Saint-Domingue) n'autoriserait pas celle-ci à l'en punir. Les vaisseaux de la France et de l'Angleterre réunis iront ouvrir dans la mer Pacifique, dans la mer du Sud et dans l'Océan méridional le commerce libre .de cette immense partie des Indes occidentales. Les moyens d'opérer cette grande révolution commerciale, qui doit avoir une si puissante influence sur le sort de l'Europe et de l'Améî rique, et sur celui de la France en particulier, ces moyens sont ^beaucoup plus faciles et moins dispendieux qu'on ne pourrait le croire, si l'on ne voulait les juger que par l'étendue de l'objet. Cette expédition avait été conçue par le Gouvernement anglais, il y a quelques années, et les dépenses en hommes et en argent qui devaient en assurer le résultat étonnent par leur extrême modicité, lorsqu'on le compare à la grandeur de l'entreprise. Cette expédition fut arrêtée, quelque temps après avoir été conçue et préparée, par l'effet d'une négociation particulière entre le ministère anglais et l'ambassadeur d'Espagne. Mais le plan existe, et avec lui tout l'ensemble des moyens nécessaires pour le mettre en exécution et le suivre avec succès. L'exposé de ce plan et le développement des moyens de toute espèce qui doivent servir à commencer, continuer et achever cette expédition, seront l'objet d'un mé- ,iïioire particulier dont j'ai réuni tous les matériaux et que je rédigerai si le Conseil croit devoir donner de la suite à l'idée que je viens de présenter. Après une révolution, il faut ouvrir

Page 1