‹ Correspondance diplomatique de talleyrand (volume 2)Chapitre 22 sur 74 · TALLEYRAND A L'AMBASSADEUR D'ESPAGNE · texte numérisé non relu

TALLEYRAND A L'AMBASSADEUR D'ESPAGNE

23 thermidor an V (10 août 1797).

MoxsiEUR l'Ambassadeuh,

Vous demandez, par votre lettre du 1" août, que le Directoire lève la contradiction que vous trouvez entre

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sa décision du 25 messidor et son arrêté du 11 thermidor' ; cette contradiction vous paraît consister en ce que, le 25 messidor, le Directoire a décidé que les plénipotentiaires français se réserveraient de s'expliquer sur le surplus de la négociation après que l'article des restitututions serait arrangé, et que, le 11 thermidor, il a arrêté que la paix serait signée à l'instant ou l'Angleterre

' Voici cet arrêté :

« Extrait des registres des dé liber alions du Directoire exécutif.

« Paris, le 11 thermidor an V (29 juillet 1797).

" Le Directoire exécutif arrête de notifier à ses alliés la détermination qu'il a prise cejourd'huy, portant qu'il sera donné pour instruction aux négociateurs français à Lille, de déclarer au lord Malmesbury que la dernière proposition qui lui a été faite en vertu de l'arrêté du 25 messidor, relativement à la restitution de tout ce qui appartient à la République française et à ses alliés, est l'ultimatum du Directoire exécutif, et que si le Gouvernement anglais veut accepter ces propositions, la paix sera signée à l'instant; que, dans le cas contraire, il n'y a pas lieu à continuer les négociations. Le Directoire exécutif arrête de plus qu2 l'arrêté du 25 messidor, la note des plénipotentiaires à Lille, en date du 27 messidor, la réponse du lord Malmesbury en date du 6 thermidor, ainsi que la détermination de ce jour, 11 thermidor, seront communiqués aux ministres plénipotentiaires d'Espagne et de Hollande, nommés pour assister aux conférences tenues à Lille, qui seront invités à faire sur celte détermination les observations qu'ils jugeront convenables. Ces observations reçues, le Directoire exécutif fera connaître son arrêté aux plénipotentiaires de la République française à Lille.

« Le ministre des relations extérieures est chargé de l'exécution du présent arrêté, qui ne sera point imprimé.

« Pour expédition conforme, le président du Directoire exécutif

« Signé : Carxot.

« Par le Directoire exécutif le secrétaire général, « Signé : La Garde.

« Pour copie conforme, le ministre des relations extérieures,

« Ch. M. Talleyrand. «

aurait accordé Varticle des restitutions. Vous craignez, Monsieur Fambassadeur, que, par suite de ce dernier arrêté, la cession de Gibraltar à l'Espagne et celle des établissements de Nootka-Sound ne soient pas mises en négociation, et vous demandez qu'au lieu de signer la paix à l'instant, le Directoire se borne à promettre que dans le cas que les restitutions seront accordées, la négociation sera continuée. Je crois. Monsieur l'ambassadeur, avoir posé la question avec la plus grande exactitude et toute la bonne foi possible. Veuillez me suivre dans ma réponse.

La crainte que vous manifestez provient d'une erreur, et cette erreur consiste en ce que vous avez pris dans un sens trop littéral l'arrêté du 11 thermidor. 11 vous a paru que dès que l'Angleterre aurait accordé les restitutions, la porte serait fermée à toute négociation ultérieure, et qu'il ne pourrait plus être question d'aucun autre objet. La nature des choses indique que cette expression ne doit pas être prise dans un sens aussi littéral; car, en négociant de si nombreux intérêts pour lui et pour ses alliés, il est clair que le traité que le Directoire signera avec l'Angleterre ne pourra pas se borner à un seul article et à un seul objet. Indépendamment de cette raison, la confiance que Sa Majesté Catholique a tant de raisons d'avoir dans la loyauté du Directoire exécutif aurait dû écarter le soupçon qu'il puisse jamais songer à abandonner les intérêts de ses alliés.

Il doit donc de toute manière être compris que.

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lorsque l'article des restitutions sera convenu, la négociation continuera sur les objets qui restent à discuter, et il en reste un grand nombre. Mais vous ne doutez pas. Monsieur l'ambassadeur, que l'article des restitutions ne soit le principal, et que, si nous l'obtenons, I nous aurons fait, dans les circonstances présentes, une paix très honorable. C'était donc cet article principal qu'il fallait régler avant tout, et l'on peut dire que dans cet article seul est renfermé le traité de paix. Tous les autres sont des objets de négociation accessoires, et tels qu'ils pourraient se traiter même dans des temps pacifiques; le Directoire a dû avec raison les éloigner, et non les rejeter, pour être discutés après les bases convenues.

La restitution de Gibraltar et celle des établissements de Nootka-Sound ne peuvent pas être présentées comme des conditions sine qua non de la paix. Ont-elles jamais été regardées comme telles dans aucun traité patent ou secret qui ait reçu le sceau des deux puissances?

Il est plus que probable que si, dans la situation actuelle des choses , le Directoire eût fait dépendre la paix de la concession de ces deux articles, il l'aurait éloignée à l'infini, et aurait exposé ses alliés à ce que l'Angleterre envahît ou, du moins, menaçât quelquesunes de leurs possessions, et que la paix ne devînt plus difficile et les conditions plus désavantageuses à mesure que la guerre maritime se prolongerait. Vous parlez, Monsieur l'ambassadeur, de grandes entreprises com-

binées pour forcer l'Angleterre à déposer le sceptre de la mer. C'est notre vœu comme le vôtre ; mais les efforts de nos alliés n'ont pas été couronnés du succès que la cause commune en attendait. Dans cette situation, le Directoire profite pour ses alliés du fruit des victoires d'Italie et d'Allemagne, et se flatte d'obtenir pour eux des conditions telles, que la prolongation de la guerre ne saurait, dans ce moment, leur en assurer de plus avantageuses.

Cette conduite, dans les circonstances actuelles, n'est pas seulement d'accord avec les véritables intérêts des alliés, mais encore avec les traités qui subsistent entre le Directoire et eux.

Vous dites, Monsieur l'ambassadeur, que si la restitution de Gibraltar n'était pas insérée dans les articles préliminaires , V Espagne se verrait dans la nécessité de renoncer à l'espoir que les traités lui donnent d'avoir cette place. Nous ne connaissons aucun traité ni aucune clause qui nous lie à cet égard. Il n'est dit nulle part que le Directoire s'engage à ne jamais faire la paix avec l'Angleterre sans obtenir ce point; il n'est donc nullement obligé à faire de la restitution de Gibraltar un des articles préliminaires et conditionnels du traité avec l'Angleterre.

Le Directoire a dû principalement songer aux objets pour lesquels il a pris un engagement positif; il négocie en conséquence conformément à ses traités avec ses alliés, indépendamment de ce que lui imposent la constitution et les lois de la République; il exige la

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restitution de toutes leurs possessions, et si les alliés croient devoir faire le sacrifice de quelques-unes d'entre elles au besoin pressant de la paix, le Directoire ne prendra jamais sur lui de leur en faire la proposition. Il attendra qu'ils la fassent eux-mêmes comme seuls juges de la position où ils se trouvent et de la situation présente des choses en ce qui les concerne. Jusque-là, il persistera à exiger la restitution de la totalité des conquêtes qui ont été faites sur eux, et il n'a pas dû croire que tandis qu'il agissait ainsi et qu'il accomplissait aussi religieusement les traités, ses alliés pourraient se plaindre et demander, indépendamment de ce qui est engagement positif, des choses sur lesquelles il n'a jamais fait aucune promesse ni positive ni même conditionnelle et subordonnée aux circonstances. Il avait droit de s'attendre au contraire qu'ils verraient dans sa conduite, non seulement une preuve de sa loyauté, mais encore un éclatant témoignage de la générosité de la République qui, après avoir conquis la paix pour elle, la donne à ses alliés aussi honorable et aussi glorieuse que s'ils eussent remporté des victoires sur l'ennemi commun, et qui se sacrifie à leurs intérêts, même après cinq années d'une guerre vigoureuse qu'elle a faite toute seule.

Tels sont, Monsieur l'ambassadeur, les sentiments du Directoire, et la réponse qu'il me charge de faire à la lettre de Votre Excellence, du 1" août. Je la prie d'agréer, etc.

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