AMBASSADE
DE
TALLEYRAND AU COMTE MOLE
Londres, le 25 septembre 1830.
Monsieur le Comte,
J'arrive à l'instant à Londres, et je n'ai encore à vous parler que de la manière dont l'ambassadeur du Roi a été reçu en mettant le pied sur terre anglaise. Après une traversée que sept heures de vent contraire ont rendue fort pénible, j'ai débarqué hier au soir à Douvres. Une foule considérable couvrait le rivage, et j'ai dû remarquer l'accueil que l'on faisait, par des démonstrations de tous genres, au représentant du Roi. Ce matin à six heures, le canon de la place a annoncé son arrivée, et le même salut a été répété à neuf heures, moment de son départ.
MM. le lieutenant-colonel Gosset, le capitaine lord Charles Wellesley, fils du duc de Wellington, le lieutenant W. S. ToUemache et le sous-lieutenant R. H. Fitz- Herbert sont venus me dire qu'ils avaient ordre de me donner une garde d'honneur. J'ai voulu d'abord la refuser ; mais j'ai dû céder aux ordres positifs qu'ils me disaient leur avoir été donnés.
L'ambassadeur du Roi a aussi reçu la visite des autorites de la ville.
Au moment où j'entre à Londres j'apprends que les ministres en sont encore absents, ce qui rend cette dépêche fort courte et fort peu intéressante.
Recevez, Monsieur le Comte, l'assurance de ma haute considération.
TALLEYRAND AU COMTE MOLE
Londres, le 27 septembre 1830.
Monsieur le Comte,
Lord Aberdeen étant rentré aujourd'hui en ville, j'ai chargé M. de Vaudreuil de le prévenir de mon arrivée et de lui demander l'heure à laquelle je pourrais le voir. Il a répondu avec empressement qu'il m'attendrait et
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qu'il ne sortirait pas. J'ai eu tout lieu d'être satisfait de cette première entrevue. Il m'a dit avec obligeance qu'à la nouvelle de mon arrivée à Londres, il avait abrégé son séjour à la campagne et hâté son retour. Quoique ma visite se soit assez longtemps prolongée, nous sommes, comme je le désirais, restés dans des généralités dans lesquelles j'ai pu placer naturellement les principes qui dirigent la politique de la France. Je n'ai eu pour cela besoin que de me rappeler les instructions que le Roi m'avait données. Il m'a été facile de juger que le ministre de Sa Majesté Britannique était plus disposé à y applaudir qu'à les combattre. Je n'ai pu qu'être très content de ce qu'il m'a dit à cet égard. En sortant de chez lord Aberdeen, j'ai été chez le duc de Wellington, qui est aussi revenu ce matin. J'ai eu fort à me louer de l'accueil que le ministre du Roi a reçu de lui. Tous les sentiments qu'il a exprimés sont favorables à l'ordre de choses qui règne aujourd'hui en France. Cependant, comme dans le cours de la conversation il s'est servi du mot de malheureuse, en parlant de la révolution amenée par les folles entreprises du dernier gouvernement, j'ai cru devoir relever cette expression et dire que sans doute elle lui était inspirée par un sentiment de commisération bien naturel pour ceux que cette révolution avait précipités du trône, mais qu'il devait être bien convaincu qu'elle n'était un malheur, ni pour la France, retirée par elle de la funeste position où le système de gouvernement précédemment suivi l'avait placée, ni pour les autres Etats
avec lesquels nous désirons rester dans de bons rapports dont nous ne nous écarterons jamais, si, comme nous avons le droit de l'exiger, la dignité de la France est constamment respectée. Sur cette observation faite un peu vivement, le duc a en quelque sorte rétracté l'expression dont il s'était servi, en s'empressant de la renfermer dans le sens que je lui donnais.
En tout. Monsieur le Comte, je crois pouvoir, en toute assurance, augurer de ces premiers entretiens que les dispositions personnelles des ministres anglais ne compliqueront pas les difficultés qui pourront sortir de la nature même des affaires que j'aurai à traiter avec eux.
Lord Aberdeen n'a pu me dire encore quel jour le Roi me donnerait audience, ni si ce serait à Londres ou à Brighton.
Je dois parler à Votre Excellence d'une réunion populaire qui avait été fort annoncée et qui a eu lieu aujourd'hui sur la place de Kennington Common, à deux milles de Londres. M. Hunt et plusieurs autres orateurs de la même opinion, montés dans une voiture découverte que l'on avait ornée, pour cette occasion, de tentures et drapeaux tricolores, s'avancèrent au milieu des assistants. M. Hunt prit le premier la parole et se plaignit d'un article inséré dans le Morning Herald, où il se trouvait attaqué comme perturbateur de l'ordre, et dans lequel on cherchait à insinuer que cette réunion se faisait dans des vues illégales. Les assistants se récrièrent vivement et répondirent néga-
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tivement à ses questions réitérées : Etes-vous ici pour troubler l'ordre public? Il exposa ensuite que le but de cette réunion était de voter une adresse au peuple parisien pour sa conduite héroïque dans les trois mémorables journées de la révolution, et ses éloges multipliés, exprimés d'ailleurs d'une manière vive et généreuse, reçurent l'assentiment général, qui se manifesta par des bravos répétés. Plusieurs orateurs eurent la parole pour appuyer cette adresse, et leurs discours, quoique animés de sentiments exaltés contre l'aristocratie, respiraient cependant l'amour de l'ordre, le respect des lois et une confiance entière dans les vues sages du nouveau Roi.
On procéda ensuite de la même manière à la discussion d'une adresse au Roi d'Angleterre, qui fut également adoptée; cette adresse a pour but d'appeler l'attention du Roi sur la réforme parlementaire, sur des droits excessifs qui portent particulièrement sur les habitudes de la vie, et enfin sur l'oppression affreuse, disent-ils, qu'une aristocratie corrompue fait peser sur le peuple.
Les orateurs qui eurent la parole dans cette partie de la discussion s'élevèrent violemment contre les hautes positions sociales. Un d'eux, brillant et surtout énergique, a rapproché les derniers événements politiques de la tyrannie qui opprime aujourd'hui l'Angleterre.
Après ce discours qui a été fort court, l'assemblée s'est séparée sans désordre. Les assistants, au nombre
d'environ deux mille, dont plus de la moitié n'étaient là que par curiosité, semblaient attacher peu d'importance k cette réunion, qui n'a, du reste, fait aucune sensation dans la ville.
Recevez, etc.
ni
TALLEYRAND AU COMTE MOLÉ
Londres, le 28 septembre 1830.
Le Roi avait ûxé à demain jeudi mon audience de réception, mais j'ai été prévenu ce matin par un billet de lord Aberdeen que Sa Majesté, ayant éprouvé une attaque de goutte, se trouvait dans la nécessité de la remettre à la semaine prochaine. Cela ne retarde en aucune manière les communications que je puis avoir avec les ministres, de quelque nature qu'elles puissent être. Hier, le duc de Wellington et lord Aberdeen sont venus chez moi l'un et l'autre, et j'ai eu avec eux d'assez longues conversations dans le même sens que celles dont je vous ai fait connaître l'esprit par ma précédente dépêche, et qui ne font que confirmer les espérances que j'en avais conçues.
Les événements qui se passent en Belgique ont été,
comme vous pouvez croire, l'un des principaux objets de ces entretiens; car c'est là l'importante affaire du moment. Mais ici nous ne savons rien de plus que ce que disent les journaux, dont les nouvelles ne vont pas au delà du 24 et nous laissent toujours dans une grande perplexité. Les vents contraires ont empêché d'en recevoir de directes, et aucune dépêche récente de sir Charles Bagot n'est parvenue à lord Aberdeen. Vous concevez. Monsieur le Comte, combien ce manque d'information est fâcheux dans les circonstances actuelles. D'après les derniers journaux français arrivés ici, et où l'on trouve sur les événements des relations contradictoires, je vois qu'à leur date on n'était pas mieux informé à Paris. Mais la courte distance qui sépare Paris et Bruxelles me fait regarder comme fort vraisemblable que vous ne serez pas resté longtemps dans l'incertitude où nous sommes toujours ici.
Le regret que j'éprouve d'être réduit à des conjectures sur des circonstances qui sont en elles-mêmes, et qui, surtout, sont pour nous d'un si grand intérêt, me fournit l'occasion de vous exprimer le vœu que vous vouliez bien faire usage avec moi d'un moyen d'information qui a été toujours employé dans les relations du ministère avec les dernières ambassades.
Toutes les nouvelles de quelque importance étaient transmises par le télégraphe à Calais, d'où le directeur des postes les faisait parvenir aussitôt à l'ambassade. Elle connaissait par là tout ce qui se passait d'intéressant sur le continent, au moins aussitôt que les ministres
anglais, et quelquefois douze ou quinze heures avant eux, tandis que par les moyens ordinaires de correspondance, elle éprouve l'inconvénient d'être habituellement informée très tard. Je vous demande donc avec instance, dans l'intérêt des affaires qui sont confiées à mes soins, de donner des ordres pour qu'un arrangement si facile et dont on a éprouvé les avantages soit remis en usage.
J'ai l'honneur de vous informer que M. le duc des Cars, qui en revenant d'Alger a passé ici, s'est présenté à l'ambassade, ainsi que MM. le comte de Lorge et de Tourzel, ses aides de camp, et qu'ils ont demandé des passeports pour rentrer en France. Ces passeports leur ont été délivrés.
Recevez, etc.
P, S, — Au moment où j'allais fermer cette dépêche, j'apprends qu'on vient de recevoir des Pays-Bas quelques nouvelles, mais qui n'ont encore rien de décisif. Un rapport arrivé à Ostende au moment du départ du paquebot portait que le Prince royal, voyant qu'il ne pouvait réduire la population de Bruxelles sans détruire une grande partie de la ville, l'a fait évacuer et s'est retiré au delà de Vilvorde, en attendant des renforts. Il résulte aussi des nouvelles reçues que les soulèvements se propagent, et que notamment à Bruges et à Ostende il y a eu des troubles sérieux.
Ces nouvelles ont fait ici assez d'impression ; les
fonds, à ce que Ton vient de me dire, ont immédiatement baissé de 1 pour 100.
TALLEYRAND AU COMTE MOLE
Londres, l*"" octobre 1830.
Monsieur le Comte,
Hier matin, avant l'arrivée à Londres d'aucun journal français du 28, lord Aberdeen me fit demander où nous en étions en France pour les clubs, et si le Gouvernement avait pris ou non le parti de les fermer. Il supposait que naturellement j'avais dû être instruit par le télégraphe de l'état des choses. Il a été désagréable pour moi, et certainement d'un mauvais effet, de me voir réduit à lui répondre que j'étais sans nouvelles. Permettez-moi donc d'insister encore sur le besoin que j'éprouve d'être tenu par la voie télégraphique au courant de tout ce qui se passe d'important.
Les événements de la Belgique préoccupent au plus haut point tous les esprits et donnent de vives inquiétudes. J'exprime ici le regret que le Gouvernement anglais n'ait pas usé assez tôt de son influence auprès du Roi des Pays-Bas, pour le déterminer à faire les concessions que la situation des esprits et des choses rendait nécessaires et aujourd'hui rend très difficiles.
iO AMBASSADE DE TALLEYRAND
Ses efforts pour arriver à ce but sont actuellement très sincères. Produiront-ils leur effet? Cela est encore incertain dans l'esprit du ministre.
Evitant d'entrer dans trop de détails et dans trop d'hypothèses, je reste toujours dans le même principe de la non-intervention qu'en toute occasion je fais reparaître.
TALLEYRAND AU COMTE MOLE
Londres, le 3 octobre 1830.
Monsieur le Comte,
Ce matin, lord Aberdeen est venu chez moi; il avait à me parler des affaires de la Belgique, dont un courrier venait de lui apporter des nouvelles. Aucune ne m'ayant été transmise, je ne savais encore que ce que les journaux ont appris à tout le monde. Après m'avoir instruit de tout ce dont il venait d'être informé, il m'a annoncé qu'il chargeait lord Stuart d'en conférer avec vous. Le courrier par lequel il lui écrit partant cette nuit, il me paraît essentiel de vous rendre compte immédiatement de ce qu'il m'a dit, afin que vous soyez préparé à la communication qui doit vous être faite, et
je VOUS envoie à cet effet en courrier extraordinaire M. Chodron, l'une des personnes attachées à l'ambassade française.
Lord Aberdeen, après avoir déploré les résultats de la marche des affaires dans les Pays-Bas, me dit qu'il était à présent démontré que le Roi était dans l'impossibilité d'y rétablir l'ordre, et cependant qu'il était du plus grand intérêt pour l'Europe que les choses ne restassent pas dans l'état où elles étaient aujourd'hui.
« Nous ne pouvons pas, me dit-il, et vous ne pouvez « assurément pas plus que nous, rester insensibles à " ce qui se passe. — Vous avez raison, Mylord, c'est ce un sujet de grande sollicitude pour mon Gouverne- « ment, et ce qui complique vos embarras aussi bien « que les nôtres, c'est que la doctrine de l'intervention « a été répudiée par vous dans plusieurs circonstances, « comme elie l'est irrévocablement par le nouveau « gouvernement que s'est donné là France, — Cela t' est vrai, me dit-il ; mais il faut que nous trouvions « ensemble le moyen d'empêcher les Etats qui crai- « gnent de voir se propager chez eux l'esprit d'in- « surrection, de prendre des mesures violentes qui « rendraient la guerre inévitable. En repoussant toute « idée d'intervention, ne pourrait-on pas essayer par « d'utiles conseils de ménager un rapprochement « avantageux aux deux pays, et tel que chacun, en fai- « sant quelques sacrifices, obtiendrait la partie essence tielle de ce qu'il a le droit d'exiger? Donner des con- « seils n'est pas intervenir, lorsque celui qui les donne
« n'élève pas la prétention de contraindre à les suivre, a En se bornant à ce rôle amical, on ne blesse point « rindépendance de FEtat à qui ces conseils s'adressent, « et aucun autre gouvernement ne saurait en prendre « d'ombrage, j?
Revenant ensuite à l'intérêt pressant qu'a toute l'Europe à la pacification des provinces belgiques : ic Vous vous rappellerez sûrement, me dit-il, que « l'existence du royaume des Pays-Bas date des pre- « mières conférences tenues en 1814 et du traité u conclu à Vienne en 1815 en exécution de ce qui « avait été arrêté l'année précédente. Toute l'Europe tt a concouru à la formation de ce royaume ; il est bien ce difficile d'espérer que si le déchirement est complet, « la paix de l'Europe ne soit pas troublée. Ce serait « s'abuser étrangement. Le Roi votre maître connaît « trop bien l'Europe pour ne pas partager cette opi- « nion. »
De toutes ces considérations, lord Aberdeen a tiré la conséquence que c'est un devoir pour les puissances qui peuvent exercer quelque influence auprès du Roi des Pays-Bas d'en faire aujourd'hui usage, mais seulement par la voie de la persuasion et en évitant toute démarche qui pourrait présenter un autre caractère, pour engager les deux parties à faire franchement, sans tergiversations, sans arrière-pensées, des concessions à la faveur desquelles un rapprochement puisse être opéré, et comme la France et l'Angleterre sont les seules qui soient à portée d'agir, et de le faire immé-
diatement, comme l'urgence des circonstances l'exige, il pense que c'est à elles à faire entendre leurs conseils. Il va, en conséquence, vous faire faire par lord Stuart la proposition que les deux Gouvernements se concertent à cet effet sans retard.
Les considérations que, dans cet entretien, a fait valoir lord Aberdeen ne sont pas sans force, et ce qui leur en donne davantage, c'est que les intentions du Gouvernement anglais sont droites. Ce qu'il propose est dans son intérêt. Il désire, il a besoin de se concerter avec nous sur le terrible événement qui occupe aujourd'hui toute l'Europe.
Comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire dans mes précédentes dépêches, je n'ai pas cessé un moment de mettre en avant le principe de la non-intervention, et j'ai épuisé tous les lieux communs qu'il fournit. Mais à présent il ne conviendrait plus peut-être de se retrancher dans la généralité de ce principe pour éviter de répondre à la proposition qui vous sera faite, et vous jugerez par les détails dans lesquels je viens d'entrer, et mieux encore par la connaissance que vous avez de la situation des choses, qu'une attitude purement passive ne saurait être prolongée sans danger et ferait perdre au Gouvernement une partie de l'influence que l'on désire ici lui voir.
Recevez, etc.
14 AMBASSADE DE TALLEYRAIVD
TALLEYRAND AU COMTE MOLE
Londres, le 4 octobre 1830.
Je reçois votre lettre du 1" de ce mois, que vient de me remettre M. Bresson. J y réponds à la hâte, pour que le courrier d'aujourd'hui puisse vous porter ma réponse.
Vous vous êtes étonné que, dans ma dépêche du 27, il n'ait pas été du tout question de la Belgique. La raison pourtant en est simple. Lorsque j'ai eu avec les ministres anglais les conversations dont je vous rendais compte, j'étais sans aucune information sur les affaires de ce pays. Cette ignorance dans laquelle vous savez que je regrettais beaucoup d'être laissé , me donnait trop de désavantage pour que je dusse chercher à les amener sur ce terrain. J'étais obligé d'attendre qu'ils m'en parlassent eux-mêmes, et dans ce premier moment, ils se bornaient à parler des nouvelles qu'ils avaient reçues, sans les accompagner d'aucunes réflexions, et comme attendant les événements pour en exprimer une opinion. Mais ma dépêche d'hier vous aura appris que j'étais parvenu à faire faire au Gouvernement anglais la proposition de s'entendre avec nous
sur tout ce qui se rapporte à ce grand intérêt; et mes lettres, que vous avez actuellement sous les yeux, se trouvent tellement d'accord avec le vœu exprimé dans la vôtre, que je vois avec plaisir qu'à Paris et à Londres on avait, au même moment, la même opinion sur la marche à suivre. Vous m'annoncez que tout en voulant rester neutres, tout décidés que nous sommes à ne pas souffrir qu'un gouvernement quelconque soit imposé à la Belgique à main armée, nous nous prêterons à chercher avec les autres cabinets une solution qui, en respectant les droits des Belges, puisse ménager tous les intérêts. Or, c'est là précisément ce à quoi le Gouvernement anglais a été disposé par les considérations que j'ai, à diverses reprises, présentées aux ministres, et c'est ce que lord Stuart doit vous avoir proposé.
J'avais jugé par les journaux, et j'en trouve avec beaucoup de satisfaction la confirmation dans votre lettre, que notre situation intérieure va de plus en plus s'améliorant. On le pense ici, notre considération s'en accroît , et toutes nos légations trouveront plus de facilités pour toutes les affaires dont elles auront à s'occuper.
J'ai reçu la lettre que le Roi a écrite au Roi d'Angleterre pour lui faire part de la mort de M. le duc de Bourbon ; j'en ferai la remise dans la forme accoutumée.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE MOLE
Londres, le 6 octobre 1830.
Monsieur le Comte,
J'ai été ce matin reçu en audience particulière par le Roi. Sa Majesté était venue hier au soir de Brighton et y retourne aujourd'hui. Elle a vu également, ce matin, M. le duc de Brunswick, qu'elle traite avec une grande froideur. Sa Majesté a reçu l'ambassadeur du Roi avec les formes les plus gracieuses et les plus bienveillantes. Elle a demandé avec empressement des nouvelles du Roi. Elle a parlé de son amitié pour lui, des circonstances difficiles au milieu desquelles il se trouvait, et du désir qu'elle lui connaissait que Vordre établi ne fût troublé nulle part. Ces paroles avaient plus les formes d'une conversation que celles d'une réponse à un discours. Elle a mêlé à d'autres sujets indifférents quelques réflexions sur la dissolution des sociétés populaires, qui indiquaient qu'elle avait vu cette mesure avec plaisir. Je lui ai adressé le discours que je vous envoie avec cette dépêche. Je ne le livrerai point ici à l'impression. Je crois plus convenable qu'il paraisse d'abord dans le journal français. Sa publication serait
A LOMDRES. IT
peut-être d'un bon effet. Il est tel que le Roi l'a lu et approuvé ' .
Je ne dois pas reprocher à lord Aberdeen de ne m'avoirpas fait de communication sur une demande de secours qui lui avait été adressée par le Gouvernement
* Le comte Mole écrivait de Paris à Talleyrand le 9 octobre : « Le discours que vous avez adressé au Roi d'Angleterre ne m'est parvenu qu'hier. Je me suis empressé de l'envoyer au Roi en lui proposant de l'insérer au Moniteur. Sa Majesté vient de m'ordonner de vous écrire que, tout en approuvant pleinement votre discours, Elle ne juge pas qu'il soit utile de le publier, et que vous aviez agi de la manière la plus conforme à ses intentions en vous abstenant d'en donner connaissance tant aux journaux qu'au public anglais. »
Voici ce discours qui fut inséré dans le National d'abord et que le Moniteur reproduisit quelques jours après : « Sire,
« Sa Majesté le Roi des Français m'a choisi pour être l'interprète des sentiments qui l'animent pour Votre Majesté.
« J'ai accepté avec joie une mission qui donnait un si noble but aux derniers pas de ma longue carrière.
« Sire, de toutes les vicissitudes que mon grand âge a traversées; de toutes les diverses fortunes auxquelles quarante années, si fécondes en événements, ont mêlé ma vie, rien peut-être n'avait aussi pleinement satisfait mes vœux qu'un choix qui me ramène dans cette heureuse contrée. Mais quelle différence entre les époques ! Les jalousies, les préjugés qui divisèrent si longtemps la France et l'Angleterre ont fait place aux sentiments d'une estime et d'une affection éclairés. Des principes communs resserrent encore plus étroitement les liens des deux pays. L'Angleterre, au dehors, répudie comme la France le principe de l'intervention dans les affaires extérieures de ses voisins, et l'ambassadeur d'une royauté votée unanimement par un grand peuple se sent à l'aise sur une terre de liberté, et près d'un descendant de l'illustre maison de Brunswick.
« J'appelle avec confiance, Sire, votre bienveillance sur les relations que je suis chargé d'entretenir avec Votre Majesté, et je la^prie d^agréer l'hommage de mon profond respect, »
du Roi des Pays-Bas. Je puis vous donner l'assurance qu'il n y a pas eu telle chose qu'une démarche de cette nature. Il y a eu des craintes exprimées, des besoins montrés; on a parlé des peines et des embarras de la circonstance, mais aucune demande positive n'a été faite. La vraie demande d'appui et d'assistance n'est arrivée que cette nuit, à minuit. Lord Aberdeen vient de me confirmer tout ce que je vous écris à ce sujet. Le Gouvernement anglais n'y répondra qu'après s'être entendu avec nous. Ce concert est aujourd'hui désiré vivement par le cabinet de Londres, et il me semble que pour avoir obtenu un pareil résultat, du 27 septembre au 3 octobre, il n'y a pas eu de temps de perdu. J'avais cru préférable que la proposition en vînt du Gouvernement anglais; je suis encore de cet avis, mais sans y tenir beaucoup, puisque je vois par la lettre que vous avez écrite (soit dit en passant) sans m'en avoir prévenu, au duc de Wellington, qu'il y a des ouvertures faites de notre côté. Ce n'est pas là, au reste, le point important. L'affaire est en bonne direction, et les dispositions favorables ne font ici que se fortifier. L'on cherche avec bonne foi les moyens d'arriver à une solution. Vous rencontrerez le moins de difficultés possible de la part du Gouvernement anglais. Celles qu'il ferait tiendraient à des engagements pris par des traités particuliers ; et les objections de cette nature, quand un gouvernement puissant veut tout à fait, ne sont point insurmontables. Les interprétations se présentent à tous les gouvernements forts.
Lord Aberdeen m'a annoncé, il y a plusieurs jours, que nous aurions une conférence sur les affaires de Portugal, mais en ajoutant qu'il n'y avait point d'urgence. Je vous écrirai donc plus tard sur cette question. Il nous sera difficile d'établir près du Gouvernement anglais, comme le portent mes instructions, que le Gouvernement de Terceira est un gouvernement de fait; car ce qui est de fait, c'est qu'il émane de don Pedro, qu'il est payé par lui, et qu'il en nomme les membres. Quand vous voudrez traiter cette question, c'est probablement là l'objection qui vous sera opposée par l'Angleterre.
Recevez, etc.
P. S, — Le Roi m'a dit, en me quittant, un à revoir à Brighton, qui m'y fera aller lorsque je jugerai que ma présence n'est point ici nécessaire aux affaires.
TALLEYRAND AU COMTE MOLÉ
Londres, le 8 octobre 1830.
Monsieur le Comte,
Je puis vous mander aujourd'hui, comme chose positive, que la Prusse ne répondra rien aux demandes
du Gouvernement du Roi des Pays-Bas. Elle n'agira que de concert avec l'Angleterre. La détermination de l'Autriche ne peut être connue encore ; mais, suivant toute probabilité, elle sera d une nature semblable.
Ici Ton voit avec intérêt la mission du prince d'Orange à Anvers. On croit que sa présence est bonne pour arrêter tous les petits mouvements républicains qui pourraient avoir lieu de ce côté; et par là, laisser les puissances bienveillantes en situation de donner plus facilement et avec plus de fruit de bons conseils. L'on assure que le parti républicain n'est point aussi fort en Belgique qu'on l'avait cru d'abord. Il n'est véritablement puissant qu'à Bruxelles; il est très faible à Anvers et nul àGand. A Bruxelles même son influence eût été bien diminuée, si les gens considérables ne se fussent éloignés. M. de Mérode est le seul qui soit resté. La maison d'Arenberg, suivant son usage, s'est tenue à l'écart. Si, dans la soirée, il y a quelque chose de nouveau, le duc de Wellington et lord Aberdeen dînent chez moi, je vous en informerai par un post^ scriptum à cette lettre.
Le ministère anglais et moi nous attendons, dimanche ou lundi, la nouvelle de la communication que lord Stuartvous aura faite, et les détails de votre conférence avec lui. Mes rapports continuent à être faciles avec le cabinet britannique. J'ai tout accès à ses informations, et ses communications portent un caractère de franchise. L'on m'a demandé quelques explications sur la levée d'hommes décrétée par le Roi. Celles que j'ai
données ont paru satisfaire ; nous n'avons à craindre à ce sujet aucune représentation gênante pour nous.
Agréez, Monsieur le Comte, lassurance de ma plus haute considération.
P, S, — Il n'y a de nouveau ici que la proclamation du prince d'Orange, du 5 du courant. On aurait bien aimé qu'elle parût avant l'entrée du prince Frederick à Bruxelles ; mais on espère qu'elle produira quelque effet. Ce qu'il y a de sûr, c'est que par les nouvelles reçues aujourd'hui au Département des affaires étrangères, les propriétaires commencent à reparaître; s'ils sont en nombre, ils peuvent, dit-on, avoir une influence.
Le Gouvernement anglais a reçu aujourd'hui l'assurance, depuis ma lettre écrite, que l'Autriche marcherait sur la même ligne que lui, et il ne doute pas, mais sans en avoir la certitude, parce que le temps ne le permet pas, que la Russie ne fasse de même. Ce que j'ai l'honneur de vous dire est exactement l'état actuel des choses ici.
Le ministre d'Espagne disait ce matin que la reconnaissance de son Gouvernement devait partir de Madrid le 25 de ce mois-ci. On ignore le motif de cette date.
Du. reste, la résolution du Gouvernement anglais ne variera point. Il veut marcher avec la France, et croit que c'est dans le concours de ces deux puissances
qu est la paix, et il y contribuera par tous les moyens compatibles avec la dignité.
TALLEYRAND AU COMTE MOLÉ
Londres, le 11 octobre 1830.
Monsieur le Comte,
J'ai présenté, hier, M. Bresson à lord Aberdeen. J'ai profité de cette occasion pour ramener la conversation sur les affaires de Portugal. Lord Aberdeen m'a nettement expliqué la position de l'Angleterre. Des intérêts commerciaux d'une importance majeure pour le pays commandent de grands ménagements, et l'existence du Gouvernement de Terceira est jugée ici trop incomplète et trop précaire pour devoir gêner le cabinet dans ses combinaisons. La reconnaissance de don Miguel paraît donc être arrêtée dans l'esprit de ses membres, et par quelques autres cabinets européens, qui se sont entendus à ce sujet avec lui. L'on y attache seulement des conditions qui doivent atténuer l'effet de la mesure dans tout ce qu'elle a d'odieux.
La première serait une amnistie pleine et entière dont les dispositions s'étendraient à tous les délits politiques, couvriraient les personnes et les propriétés de
tous les accusés ou fugitifs, et leur laisseraient toute liberté de rentrer dans le pays ou de résider au dehors, de vendre ou de conserver leurs biens, le tout sous la garantie des puissances qui accorderaient leur reconnaissance. Vous voyez que l'on sent ici de même l'inconvénient de sanctionner en quelque sorte tous les actes d'un aussi mauvais homme, et qu'on cherche à le racheter.
Je vous rappellerai. Monsieur le Comte, que les premières paroles sur cette reconnaissance datent de l'époque où M. de Polignac était ambassadeur à Londres. Un changement de système chez nous est suffisant pour nous permettre de faire ce que nous voudrons; et nous sommes souvent obligés d'user de cette latitude, car nous trouvons sans cesse sur notre chemin des paroles ou des engagements de l'ancien ministère. Ce que nous voudrons sûrement, ce sera ne pas reconnaître un gouvernement qui, quoique gouvernement de fait, a pour chef un prince qui, par sa férocité, s'est placé hors de l'état social actuel.
Le cabinet anglais comprend la différence de notre position, et il ne nous regarde pas comme astreints à suivre, sur cette question, une même marche que la sienne. Il établira ses relations à sa manière, et les nôtres continueront comme vous l'entendrez. Au reste, les conséquences commerciales de ce rapprochement seront pour nous peu sensibles. Depuis la diminution des droits sur nos vins, le pays a pris du goût pour eux, et ce goût augmente. Cette première diminution
en a doublé la consommation; de 750,000 bouteilles, elle s'est élevée à 1,500,000 environ. La diminution a cependant porté, dans une proportion égale, sur les vins de Portugal, les traités antérieurs y obligeaient le Gouvernement anglais. Les droits sont aujourd'hui de 7 shillings 3 pence par gallon pour nous et de 4 shillings 10 pence pour les Portugais. Nous devons penser à nous mettre sur un même niveau, et je vous soumets cette idée avec d'autant plus de confiance que, le Gouvernement anglais ne se considérant plus comme lié par les traités avec le Portugal, vous êtes placé de manière à pouvoir proposer une égalité de droits qui doublerait de nouveau notre importation. 11 faudrait s'attendre seulement à une demande d'équivalent. Je me suis étendu un peu sur cet article parce que je crois qu'il est dans notre intérêt de faire à cet égard quelque proposition dont le succès plairait à tous les pays vignobles, qui dans ce moment-ci sont ou se croient fort en souffrance, et contribuerait à diminuer leurs plaintes.
Lord Aberdeen m'a parlé de deux bâtiments de guerre français qui se sont présentés dernièrement dans le Tage. L'on trouve que deux bâtiments pour protéger le peu de Français qui résident à Lisbonne, c'est beaucoup. Je dois faire, toutefois, observer que cette réflexion n'avait pas une forme désobligeante. Il paraîtrait que les officiers, sans faire précisément un appel aux mécontents du pays, se sont montrés à eux comme une sorte de point d'appui. Dans une circon-
stance antérieure des pamphlets ont même été imprimés à bord d'une frégate française, selon ce que m'a dit lord Aberdeen. L'effet de pareilles choses a été mauvais puisqu'il a été inutile. L'on n'a rien trouvé dans le pays qui fût en mesure de répondre à ces provocations. Mais lorsqu'on sort soi-même d'une révolution, l'on est porté à la supposer chez les autres plus prochaine qu'elle ne l'est souvent en réalité.
Ce qui n'était que probabilité relativement à la détermination de l'Autriche dans la question belge est devenu certitude. Elle agira comme je vous ai mandé et comme je vous confirme qu'agira la Prusse, et la Prusse agira comme l'Angleterre. Nous apprendrons probablement bientôt que la Russie s'est arrêtée à une même résolution. Les puissances de l'Europe viennent ainsi, l'une après l'autre, se placer derrière la Grande- Bretagne. Les choses ont bien changé à cet égard depuis dix-huit mois.
Lord Aberdeen n'avait pas d'autres nouvelles de la Belgique que celles que je vous ai transmises par le dernier courrier. On apprenait qu'il se formait plusieurs partis à Bruxelles et à Gand. Si cela se confirme, vous aurez plus de facilité à suivre le plan quelconque que vous voudrez adopter.
M. Challaye, dont je n'ai eu qu'à me louer ici, est un peu malade; cela ne l'empêchera pas dans quelques jours de partir pour Paris et d'y prendre vos ordres pour se rendre à son consulat de Smyrne, où je crois que son bon esprit vous sera utile.
Lord Aberdeen enverra par les premiers paquebots les dépêches que vous m'avez adressées pour les consuls de Mexico, Bogota, Montevideo et Buenos-Ayres.
Cette dépêche sera transmise par M. le comte de Vaudreuil que je recommande à votre intérêt et à votre bienveillance.
Agréez, je vous prie, etc.
TALLEYRAND AU COMTE MOLE
Londres, le 12 octobre 1830.
Monsieur le Comte,
J'ai vu hier lord Aberdeen au moment où il venait de communiquer au duc de Wellington la dépêche de lord Stuart sur le résultat de sa conférence avec vous. Tous deux sont très satisfaits de la direction que prend cette affaire, et nous aurons toute facilité dans les communications qu'elle amènera avec le cabinet anglais. Je voudrais pouvoir entrer avec vous dans de plus grands détails; mais n'ayant reçu de vous aucune information sur cette entrevue avec l'ambassadeur d'Angleterre, je devais me laisser dire et craindre de porter plus avant la conversation. Mon rôle était d'aider à ce que des communications amicales vous
fussent faites, et ensuite j'ai dû attendre de vos nouvelles. J'aurais pu dire ou plus ou moins, et je ne veux pas gêner, je ne veux qu'aider ce que vous avez en vue.
Agréez, je vous prie, etc.
P, S. — Je vous ai déjà écrit hier et je vous répète aujourd'hui qu'il serait utile d'empêcher la controverse sur la question belge entre le Journal des Débats et le Courrier anglais.
TALLEYRAND AU COMTE MOLÉ
Londres, le 15 octobre 1830.
MoxsiEUR LE Comte,
Hier au soir, à mon retour de la campagne, où j'ai passé deux jours chez le comte de Jersey avec le duc de Wellington, j'ai trouvé la dépêche que m'a apportée M. Chodron. Je me suis rendu ce matin chez lord Aberdeen pour lui faire part du désir qu'éprouve le Gouvernement de Sa Majesté que les conférences proposées sur la question belge se tiennent à Paris. Lord Aberdeen m'a opposé peu d'objections ; il est même convenu qu'il n'apercevait aucun inconvénient très grave à la préfé-
rence que nous réclamions. Il n*a pas voulu, néanmoins, prendre entièrement sur lui la responsabilité de cette réponse, il croit devoir consulter ses collègues; et il m'a annoncé que ce soir il me ferait connaître par écrit l'opinion du conseil. M. le comte Hippolyte de La Rochefoucauld, que je vous envoie en courrier et qui mérite à tous égards votre bienveillance, ne partira que quand je connaîtrai exactement la pensée du cabinet.
En sortant de la Secrétairerie des Affaires étrangères, je me suis arrêté chez le duc de Wellington, qui m'avait permis la veille de lui présenter M. Bresson. Je lui ai renouvelé la proposition que je venais de soumettre à lord Aberdeen ; mais je l'ai trouvé avec une opinion faite et arrêtée que l'indécision du ministre des Affaires étrangères ne devait pas me faire présager * . Le duc pense que, dans cette circonstance, la question de temps est toute chose; qu'il est immense de pouvoir délibérer et conclure vite, et que tout est prêt à Londres pour une solution prompte et définitive. Il y voit pour nous un grand intérêt; notre position, malgré la reconnaissance, ne lui paraît devoir être complète qu'après la pacification de la Belgique, et il dit qu'il importe aujourd'hui à l'Angleterre non seulement qu'elle soit complète, mais qu'elle soit grande et forte. Il se croit sûr des ministres étrangers qui seraient appelés ici à participer à la Conférence. Plusieurs ont leurs pouvoirs,
* M. Mole insistait pour que les conférences se tinssent à Paris.
ceux qui ne les ont pas prendraient sur eux; selon lui, ils signeront ce que voudront la France et l'Angleterre. Il doute qu'il en soit de même à Paris. Les ministres n'oseraient y agir peut-être sans avoir expédié des courriers, consulté leurs Cours. Quelques jours perdus peuvent compliquer les choses à tel point qu'il devienne extrêmement difficile d'y porter remède et de s'entendre. J'ai en vain appuyé sur le mot invinciblement qui se trouve dans votre dépêche, je lui ai dit même quil s'y trouvait; lord Stuart sera chargé de faire valoir près de vous les raisons que m'a données le duc de Wellington. Je me hâte de vous en prévenir pour que vous soyez préparé à lui répondre. Je ne vous exprime moi-même aucune opinion personnelle. Je comprends dans votre proposition les avantages que i^ous me faites apercevoir; quelques-uns des arguments du duc de Wellington ne me paraissent pas non plus entièrement dénués de fondement. J'ajouterai seulement, pour vous rassurer, que, de quelque côté que vienne la concession sur ce point, de vous ou de l'Angleterre, vous ne trouverez pas moins le cabinet anglais disposé à agir avec vous de bon accord. Lord Aberdeen m'a dit qu'au moment de notre entrevue vous deviez avoir entre les mains une lettre du prince d'Orange au Roi. Il n'en connaissait pas le contenu ^
* « Anvers, le 9 octobre 1830.
« Sire, « Me rappelant avec plaisir les relations dans lesquelles je me suis trouvé, dans d'autres temps, avec Votre Majesté, je saisis avec
Je regrette que Sa Majesté n'ait pas cru utile de faire publier dans le Moniteur le discours que j ai adressé au Roi d'Angleterre. Ce discours a réussi ici ; plusieurs personnes m'ont parlé du bon efl'et que produirait sa publication dans le journal anglais; j'avais voulu qu'elle vînt de celui de Paris, et je l'avais dit. Je crois aussi
empressement la circonstance du moment pour renouer des rapports directs avec Elle. Vous connaissez, Sire, les événements et les malheurs dont ma patrie est le théâtre et qui m'affligent au plus haut degré. Ces mêmes événements sont de nature à pouvoir compromettre les intérêts et la tranquillité des États les plus voisins, et pourraient rompre la paix dont jouit TEurope, Étant appelé par le Roi, mon père, à gouverner, en son nom, les provinces belges, je m'adresse donc avec toute confiance à Votre Majesté pour la prier de vouloir seconder mes efforts pour maintenir la paix générale que la situation de ces provinces pourrait troubler. L'un des moyens les plus puissants serait un diCie public e{ patent de la part de la France, par lequel elle donnerait à connaître sa désapprobation et son désaveu quant à tout ce que la perfidie des meneurs a suggéré pour faire paraître la France sous un aspect d'hostilité cachée à la cause que je dois défendre. Je crois savoir aussi que c'est la supposition, erronée sans doute, de la participation de la France aux troubles qui agitent ces provinces, qui doit avoir puissamment contribué à la décision que l'Empereur Nicolas vient de prendre par rapport à la non-reconnaissance du Gouvernement de Votre Majesté. Ceci étant le cas, je crois que l'acte public et patent que je réclame de votre part. Sire, écarterait en entier les soupçons de l'Empereur et me mettrait à même de faire tous mes efforts, comme beau-frère, pour engager Sa Majesté Impériale à revenir sur une première résolution, en prouvant par les actes du Gouvernement de Votre Majesté l'erreur qui Ta motivée. C'est le comte Albéric Duchâtel, un de mes anciens aides de camp, qui aura l'honneur de remettre à Votre Majesté cette lettre ; la confiance que j'ai en lui le met à même de répondre aux questions qu'il pourrait plaire à Votre Majesté de lui adresser. « J'ai l'honneur d'être, etc.
« Guillaume, prince d'Orange. »
qu'elle servirait le Gouvernement du Roi, et mes paroles ont été calculées dans ce but. Il y a plus, et je ne crains pas de l'avouer, j'y attachais quelque intérêt personnel ; c'est la seule manière dont je pouvais répondre aux diatribes misérables que quelques feuilles ont dirigées contre moi, et il me semble qu'il n'y a aucun inconvénient à cette publication, et qu'elle est aussi bonne à faire aujourd'hui qu'il y a huit jours.
Agréez, je vous prie, etc.
TALLEYRAND AU COMTE MOLÉ
Londres, le 15 octobre 1830.
Monsieur le Comte,
Le cabinet anglais s'est plaint à moi que les réfugiés espagnols se dirigeaient ostensiblement à travers la France vers la frontière d'Espagne, qu'ils s'y rendaient par étapes, et qu'ils étaient partout hébergés et secourus sur la route. On a mandé qu'à Bordeaux un certain nombre d'entre eux avaient été passés en revue par l'aide de camp du général qui y commande pour le Roi. Quoique je n'aie pas hésité à nier de pareils faits et à repousser toute participation que l'on pourrait y avoir attribuée au Gouvernement, je désirerais que
VOUS me missiez à même de donner à lord Aberdeen des explications plus positives sur les mesures que le Gouvernement a sans doute prises pour prévenir ces manifestations hostiles et alarmantes pour quelques puissances.
Ce n'est plus seulement, m*assure-t-on, deux bâtiments français qui se trouvent dans le Tage, il y en a trois maintenant, une frégate et deux corvettes, et Ton s'en étonne. L'on attend de nous un concours sincère au maintien de la paix ; il ne faut pas que des doutes s'élèvent à cet égard; ils compliqueraient beaucoup notre position et nos affaires.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE MOLÉ
Londres, 19 octobre 1830.
Monsieur le Comte,
Les nouvelles que nous avons de Portugal nous représentent ce malheureux pays comme livré à un redoublement de méfiances et de] fureurs de don Miguel. L'effet n'en sera pas cependant de retarder la reconnaissance de son Gouvernement par les puis-
sances; c'est toujours un parti à peu près pris, et l'intérêt l'emporte sur toutes les autres considérations. Il y a même lieu de croire aujourd'hui que l'amnistie, exigée de don Miguel comme condition première, ne serait plus que pour ainsi dire promise et n'aurait son exécution qu'à une époque éloignée, que le Gouvernement anglais et don Miguel détermineraient de commun accord. Les convenances ne seraient donc même plus observées; ce matin, j'ai laissé entrevoir à lord Aberdeen le scandale véritable qui en serait la conséquence. Il m'a bien assuré que l'amnistie accompagnerait obligatoirement la reconnaissance, mais je suis peu porté à y ajouter foi.
Puisque vous vous occupez du Portugal et que j'ai moi-même appelé votre attention sur l'avantage que nous pourrions retirer pour l'introduction de nos vins de l'extinction des traités qui le liaient à l'Angleterre, je dois vous présenter quelques considérations que m'a suggérées un examen plus approfondi de la question.
Une nouvelle diminution de droits amènerait sans doute une augmentation de consommation ; mais cette diminution ne peut être telle que le vin, cessant d'être une boisson de luxe, devienne une boisson d'usage, car il se présenterait aussitôt pour le fisc et l'agriculture une question que l'on peut appeler vitale. Le fisc perçoit sur la bière une taxe qui, sous ses différentes dénominations, ne s'élève annuellement à rien moins qu'à neuf millions sterling (225,000,000 francs); celle
sur les vins étrangers n'excède pas un million cinq cent mille livres sterling (37,500,000 francs). Quel changement radical dans les habitudes du pays ne faudraitil pas opérer pour rétablir une aussi énorme disproportion et couvrir les intérêts du fisc I II ne pourrait donc s'agir que de l'introduction d'une faible quantité de plus de nos vins, par suite d'une faible diminution de droits. Les intérêts agricoles du pays ne permettraient pas une législation de douanes plus large et plus facile, et les propriétaires fonciers, tout-puissants en Angleterre, ne consentiraient jamais à sacrifier les produits nationaux tels que l'orge et le houblon à des produits étrangers. La question n'est donc pas entre les vins de France et les vins de Portugal, elle est entre la bière anglaise et tout vin étranger, et c'est sous ce point de vue que vous devez l'envisager avant de former votre opinion.
Le procès des quatre ministres occupe vivement ici l'attention publique et la presse. On loue la Chambre et l'administration de l'humanité qu'elles ont manifestée ; mais l'on voit sans surprise que cet effort n'a pas d'effet. Le Courrier d'hier au soir semble, dans un assez long article, abandonner les prisonniers.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE MOLE
Londres, le 21 octobre 1830.
Monsieur le Comte,
Dans le nombre des explications que je vous ai données dans ma dernière lettre, sur la question d'une diminution de droits sur les vins français, j'ai omis une considération qu'il vous sera, je crois, utile d'avoir sous les yeux.
Il ne faudrait pas s'exagérer l'importance de l'exportation des vins de France en Angleterre.
Depuis la baisse des droits, elle s'élève à environ 2,000,000 de litres.
En supposant une nouvelle diminution assez forte pour faire doubler la consommation, ce ne serait encore que 2,000,000 de litres de plus.
Il faut convenir qu'il en résulterait un bien faible soulagement à l'encombrement des pays vignobles, et que l'effet en serait à peine sensible dans l'exportation générale des vins de France, qui approche de 100,000,000 de litres.
Je me suis appliqué à faire ces recherches, afin qu'il n'y ait point de surprise sur la valeur réelle de cette question.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE MOLE
Londres, le 23 octobre 1838.
Monsieur le Comte,
M. de Vaudreuil arrive. Privé depuis quelque temps de vos communications, j'avais dû me renfermer dans mon premier langage. Je m'y suis tenu dans toutes les occasions où j'ai vu lord Aberdeen ou le duc de Wellington, et j'ai dû, ce matin, m'expliquer dans les mêmes termes. L'arrivée de M. de Vaudreuil sera pour moi un motif de revenir sur ce sujet. Mais je ne dois pas vous laisser ignorer que toute mon insistance ne m'a, jusqu'à présent, conduit à aucun progrès. Le cabinet anglais persiste dans sa première résolution de ne pas accepter Paris pour siège des conférences. Il trouve ce terrain trop agité, et les ambassadeurs qui y sont accrédités trop peu préparés pour une solution prompte des grandes difficultés du moment. Il regrette le temps déjà écoulé, et, pressé de nouveau par le Roi des Pays-Bas, il lui en coûte d'ajourner encore sa réponse. Il désire que vous me fassiez promptement savoir quelle détermination vous opposez définitivement à cette résistance.
L'on a eu ici connaissance de la démarche d'un
M. Gendebien, qui est allé à Paris demander un prince français pour la Belgique. L'on a remarqué que, fidèle à la marche qu'il a adoptée, le Gouvernement du Roi n*avait point voulu l'écouter.
Il y a quelque agitation en Irlande. Un parti s'y prononce pour le rappel de l'acte d'union, un autre y réclame d'importantes modifications, telles que le rétablissement du Parlement irlandais. Le vice-roi a défendu par une proclamation toute réunion qui aurait pour but la discussion de ces questions. Je vous tiendrai au courant de tout ce qui se passera à cet égard.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE MOLÉ
Londres, le 25 octobre 1830.
Monsieur le Comte,
Je n'ai pas perdu un moment pour presser une décision conforme aux désirs que vous m'exprimez dans votre dépêche du 20 du courant. J'en ai conféré, hier encore, avec le duc de Wellington, qui a rendu la conversation commune avec l'ambassadeur d'Autriche et le ministre de Prusse. J'ai reproduit vos raisonnements ;
je les ai étendus et développés; je crois n'avoir négligé aucun moyen de conviction.
Tous trois m'ont néanmoins répondu par un même langage; leur résistance s'est même plutôt accrue des derniers événements de Paris. Ils voient, dans notre persistance à y attirer les conférences, une sorte de volonté de concentrer la question belge dans ce qu'ils appellent le tourbillon révolutionnaire; c'est avec les journaux français à la main qu'ils soutiennent cette opinion. En cela, assurément, ils ne séparent pas assez le Gouvernement du Roi des influences fâcheuses contre lesquelles il lutte, mais leurs inquiétudes expliquent leur erreur.
Ces inquiétudes sont grandes, et ils les justifient par des faits dont vous saurez mieux que moi apprécier l'exactitude. Ils se disent informés que quelques officiers français qui combattent dans les rangs des Belges ne sont devenus l'objet d'aucune mesure de répression de la part du Gouvernement du Roi, et que, malgré les protestations fondées (car ils en conviennent) de repousser toutes les insinuations et toutes les sollicitations des Belges, et de s'abstenir de toute coopération directe ou indirecte au succès de leur cause, ces officiers, dont je ne doute pas qu'ils n'augmentent le nombre, sont conservés dans les cadres de l'armée française. Le nom de M. de Pontécoulant leur revient souvent à ce sujet. Ils trouvent que l'expédition des réfugiés espagnols n'a pas été prévenue par des moyens assez efficaces; ils remarquent parmi eux des noms
français qui leur sont transmis d'Espagne et qui éveillent leurs soupçons. Je vous cacherais la vérité si je ne vous disais que les dispositions des cabinets et de leurs ministres envers nous ont subi quelque modification; que leurs alarmes sont bien plus vives ; que leur propre sûreté leur semble mise en question. Le duc de Wellington a particulièrement remarqué que la marche du Gouvernement du Roi devait tendre à rassurer les diverses puissances contre cet état de fermentation de la France qui préoccupe l'Europe entière. Les ministres verraient une marche commune et par conséquent tranquillisante dans la concession qui serait faite aujourd'hui, si vous accédiez à leur proposition de placer le centre des conférences à Londres, où les cinq grandes puissances ont des hommes de toute leur confiance. Ils s'accordent à dire que ces conférences devraient être à La Haye; les engagements antérieurs de l'Europe les avaient conduits à cette idée, et en l'abandonnant ils consultent surtout l'urgence des circonstances , la nécessité de faire vite, condition qui, selon eux, ne peut être remplie qu'à Londres, où, répètent-ils encore, tout le monde est prêt, tandis que personne ne l'est ailleurs. Ils prétendent qu'on s'isolerait des autres puissances en insistant dans un sens opposé, qu'on perdrait un temps précieux, et que les semaines ou plutôt les jours qui changent l'état des choses en Belgique changent aussi les dispositions des cabinets. Vous remarquerez. Monsieur le Comte, que je rapporte ce que j'ai entendu et que je m'abstiens de toute
opinion personnelle. Le duc de Wellington m*a dit vous avoir écrit une lettre dans laquelle il vous donnait ses raisons pour persister. Je les ai vainement combattues; l'état de Paris préoccupe trop son esprit et celui des ministres accrédités ici; ils n'y veulent pas voir, au milieu de pareilles agitations, un lieu favorable à des conférences diplomatiques. Mais ces conférences qui, selon eux, ne peuvent être là, ne leur semblent pas moins urgentes autre part. Quelque célérité qu'aient les événements de Belgique, quelque arrangement qui se conclue entre le prince d'Orange et les Belges, le succès soit du Gouvernement provisoire, soit du prince, ne termine selon eux en aucune manière la question.
L'union des Pays-Bas est garantie par les grandes puissances; c'est là létat de choses reconnu; il reste donc toujours à reconnaître Vétat de choses qui s*y substitue, et alors reparaît inévitablement la grande question des forteresses. Dans des délibérations aussi délicates que celles qu'amèneraient ces difficultés, et quand il s'agit de faire, de toutes parts, des concessions, de revenir sur des engagements antérieurs, ils pensent que beaucoup de choses doivent être faites de vive voix, et que des conférences valent mieux que des notes ou tout autre instrument politique. Cette observation est juste.
Il restait au duc de Wellington et aux ministres une dernière raison qu'ils m'ont donnée hier séparément comme prépondérante. Ils m'ont fait observer que le
Parlement anglais allait s'assembler; que le Roi aurait à s'exprimer sur la question belge, et que son langage serait de la plus haute importance. S'il dit qu'il y a ou qu'il n'y a pas des conférences ouvertes à Londres, cette déclaration dans un sens ou dans l'autre produira de la tranquillité ou de l'inquiétude, et cela partout. Ils vont jusqu'à avancer que ce discours peut changer la face des choses, et qu'on ne saurait trop lui préparer un texte de communications rassurantes.
Ici, Monsieur le Comte, je vous prie de nouveau de ne pas voir dans ces observations une opinion qui me soit commune avec le cabinet anglais et les ministres étrangers. Je n'ai cédé sur aucun point; j'ai cherché à modifier des opinions qui m'ont paru arrêtées; mais elles nous importent trop et indiquent une altération trop marquée dans les premières dispositions des puissances pour que je ne vous les fasse pas connaître telles que je les ai trouvées. Je vous expédie cette dépêche par M. de Chenoise, auquel je recommande une grande diligence; vous jugerez sans doute important de me le renvoyer avec une prompte et décisive réponse. Le Parlement anglais s'ouvrira le 2 novembre.
Charles X a débarqué le 20 à Edimbourg. Il n'était accompagné que de M. le duc de Bordeaux. Aucun honneur ne leur a été rendu. M. le duc et madame la duchesse d'Angoulême se dirigent incognito, par terre, vers l'Ecosse. Madame la duchesse de Berry est à Londres avec Mademoiselle; elle habite une maison
contiguë à celle de l'ambassadeur de Naples, qui lui a donné avant-hier un dîner où assistait le duc de Wellington.
Sa présence dans la capitale n*a provoqué aucune démonstration publique d'aucun genre. Elle part demain pour Holyrood. Les rapports de Charles X et de sa famille avec la France sont moins actifs depuis quelque temps. Charles X ne paraît pas être dans des embarras d'argent, car à Edimbourg il a trois tables, une de six couverts, une de dix et une de seize. Ce sont là de bien petits détails pour une dépêche que je regarde comme si importante; mais je veux vous éviter l'emnii d'une seconde lettre.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE MOLE
Londres, le 29 octobre 1830.
Monsieur le Comte,
Le Roi est revenu, mardi 26, de Brighton. Le lendemain il y a eu à la Cour grande réception; j'y ai assisté et j'ai présenté à Sa Majesté les personnes attachées à l'ambassade. En sortant de chez le Roi, j'ai été conduit
chez la Reine par le maître des cérémonies, sir Robert Chester, et j'ai eu l'honneur de remettre à Sa Majesté mes lettres de créance et la lettre dont la Reine m'avait chargé pour elle. Sa Majesté m'a très gracieusement accueilli; elle m'a dit : « Je n'ai pas l'honneur de conte naître la Reine ; tout ce que je sais d'elle me le fait « beaucoup regretter. Nous avons vu le Roi l'année « dernière, et il a laissé parmi nous une impression « qui ne s'effacera pas. » Sa Majesté m'a demandé ensuite comment les choses allaient en France. Je lui ai répondu : « Madame, le Roi est aimé, et quand on « est aimé, tout devient simple et facile, et personne « ne peut en juger mieux que Votre Majesté et son « auguste époux. » Je n'ai dit là qu'une vérité. Hier soir encore, au théâtre de Drury-Lane, où Leurs Majestés se sont rendues avec la famille royale, elles ont été l'objet des témoignages les plus marqués du respect et de Taffection de leurs sujets. God save the King et Rule, Britannia ont été chantés et répétés.
Je vous mandais dans ma dernière dépêche que les rapports de l'ancienne famille royale avec la France avaient en apparence perdu de leur activité. Depuis quelques jours il en est autrement ; l'on rencontre sur les trottoirs de Londres un grand nombre de gens à figure française, entre autres M. Dudon, qui, ne se réclamant pas de l'ambassade, doivent faire supposer à leur séjour ici quelque motif secret. L'argent ne paraît pas leur manquer. La police ne peut surveiller avec trop de soin les allures et les démarches des per-
sonnes qui reviennent de Londres à Paris. L'on m*a assuré, et de lieux bien informés, qu'il s'était formé à Paris une régence occulte qui communiquait par émissaires avec madame la duchesse de Berry et avec la Vendée. Il est certain qu'il a été ouvert à Charles X, chez le premier banquier d'Edimbourg, dont le nom est, je crois, Forbes, un crédit illimité. Cette étrange générosité occupe et étonne beaucoup les Anglais. On l'attribue à l'Empereur Nicolas, et je serais d'autant moins éloigné d'y croire que je sais que ses dispositions nous sont peu favorables. Il se passionné sur les affaires du dehors qui se mêlent dans son esprit à celles de l'intérieur de son Empire. Dans plusieurs circonstances il s'est exprimé sur Tépoque actuelle en des termes très peu pacifiques. Il ne voit que l'emploi de la force pour arrêter l'envahissement des doctrines de désordre. Ces préventions pourront bien ébranler M. Pozzo, qui a cherché à donner aux idées de l'Empereur sur les événements de Paris une autre direction. M. de Matuchevi^itz, qui a parlé comme lui et agi d'accord avec lui, n'est pas lui-même rassuré sur son sort. Ce qu'il y a d'étrange à dire et qui est vrai néanmoins, c'est que M. de Metternich ne partage pas, à présent, cette manière de voir de l'Empereur Nicolas ; mais il y serait ramené facilement. Le cabinet prussien est divisé : le Prince royal et M. Ancillon poussent à la guerre; M. Guillaume de Humboldt, le frère du savant que vous avez à Paris, et M. de Bernstorff voudraient qu'on l'évitât. C'est une époque critique que
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les événements de Belgique ont bien compliquée. Ceux d'Espagne viennent encore ajouter aux embarras. M. de Zea-Bermudez n'a aucune nouvelle de son Gouvernement depuis plusieurs jours. Ses inquiétudes sont grandes.
J'attends pour demain ou dimanche la réponse à la dépêche que vous a portée M. de Chenoise.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE MOLÉ
Londres, le l®"" novembre 1830.
Monsieur le Comte,
Ma position devient des plus embarrassantes, et je ne dois pas vous le cacher. J'ai vainement compté hier et aujourd'hui sur le retour de M. de Chenoise. Nous sommes à la veille du discours du Roi d'Angleterre, et je n'ai aucune nouvelle officielle du parti pris en France relativement aux conférences. Ce que je sais, je le tiens uniquement de la confiance des principaux membres du corps diplomatique. J'avais cependant insisté dans mes dépêches précédentes sur l'importance qu'attachait le cabinet anglais à connaître les intentions définitives du Gouvernement du Roi avant l'ouverture solen-
nelle du nouveau Parlement par Sa Majesté Britannique. Le rôle de Fambassadeur de France eût été de donner plutôt que de recevoir des informations en pareille conjoncture. Il est résulté de l'incertitude forcée de mes paroles et de mes démarches un déplacement de position ; il m'est devenu difficile de retenir la direction de cette grande afl'aire qui nous était à peu près dévolue dans le principe. Ces inconvénients m'ont paru trop graves pour ne pas vous les faire connaître. Les événements récents en Europe, l'attitude prise par rirlande et l'agitation qui se manifeste sur quelques points de l'Angleterre, ont réagi ici sur les esprits conservateurs. Les rangs des hommes intéressés au maintien de l'ordre actuel se resserrent. Le duc de Wellington vient de se fortifier d'un rapprochement qui s'est opéré entre lui et les chefs du parti tory. Le duc de Newcastle, le marquis d'Hertford lui apportent leurs voix. Plusieurs autres noms moins marquants suivent leur exemple. Le parti whig lui-même montre beaucoup moins d'exigence dans ses prétentions. L'on dit que quelques concessions de principes et de personnes l'uniraient à l'administration actuelle qu'il ne faudrait pas croire ébranlée. Il était naturel qu'un nouveau règne et la convocation d'un nouveau Parlement missent du mouvement dans les esprits ; quelques réunions populaires ont eu lieu ; les doctrines de réforme y ont été reproduites, mais tout finit ici par des pétitions. L'exercice de ce droit salutaire est la limite que l'opposition n'a pas encore osé franchir. En
Irlande, les partisans du rappel de l'acte d'Union se sont récemment montrés plus à découvert ; mais leur chef, M. O'Connell, dans une altercation personnelle avec sir Henry Hardinge, vient de se déconsidérer, et son influence doit en souffrir.
Je vois, par les journaux français du 29, que vous avez su avant nous l'évacuation d'Anvers et le départ du prince d'Orange. Des bruits contradictoires l'envoient tour à tour à La Haye et l'amènent à Londres. S'il nous arrivait ici, le cabinet anglais s'en accommoderait peu.
Je vous adresse un extrait du Times qui contient quelques réflexions anticipées sur le discours que le Roi prononcera demain et que je vous expédierai immédiatement. Il eût été beaucoup plus positif, si l'on n'avait pas laissé le cabinet anglais dans l'incertitude. N'en concluez pas que sa disposition pour la paix soit changée. Elle ne l'est pas.
k$ AMIiASSADK DK TALLKYIlAXD
TALLi:yilA.\I) AU COMTE MOLf^:
Lon(Jrc«, le 2 novcmhrc 18.'i0.
MONSIKCII LK COVITK,
Je VOUS r;nvoio on courrier M. Noukornrn. II vous porto le; discours prononce; aiijouni'hui par S. M. le Roi (]'Anol(îl(;rrrî. JV;tais [)iY;s(;nl à la s/;anc(3 royale; les paroles du Hoi ont /;l/î accueillies avec un profond respect et un vil inl/;rAt.
Au sortir de U/esIrninster-Hall , j'ai suivi la voiture du Koi jus(|u'au palais. Sur rnon passa^je j'ai /ît/i l'objet de; d/'monslrations aniical(\s (;t hifîMveillantes que je rapporte tout (entières au lloi (jue j'ai l'honneur de repr/;sent(;r ici. I)(;s cris d(î Vive Louis- Philippe! se sont lait ent(;ndn; à plusicîurs reprises, et notre cocarde nalionah; attirail l'attfîntion ;{/;n/Tale.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Londres, 5 novembre 1830.
Monsieur le Ministre,
Conformément à l'autorisation qui m'a été donnée par le Roi et que m'a transmise M. le comte Mole SOUS la date du 31 octobre dernier, d'assister et de participer à toutes les conférences qui pourraient avoir lieu sur les affaires de la Belgique, je me suis rendu hier matin chez lord Aberdeen, où j'avais été convoqué en même temps que l'ambassadeur d'Autriche et les ministres de Prusse et de Russie. Nous avons eu une première conférence; le duc de Wellington, qui s'y trouvait, a pris la parole le premier et a exprimé les sentiments de tous les membres qui composaient la Conférence, en exposant que les puissances devaient s'occuper de chercher les moyens de conciliation et de persuasion les plus propres à arrêter l'effusion du sang dans la Belgique, à calmer l'extrême irritation des esprits et à y ramener l'ordre intérieur. Il lui a paru que l'humanité autant que la politique commandait de
' M. Mole avait donné sa démission le 2 novembre 1830 ; il était remplacé par le maréchal Maison.
50 AMBASSADE DE TALLEYRAIVD
premières mesures dirigées dans ce but, et qu on l'atteindrait plus sûrement si Ton parvenait d'abord à obtenir des deux parties un armistice provisoire jusqu'à la conclusion des délibérations des puissances. Il y a eu accord unanime sur cette proposition, et il a été convenu que nous nous réunirions de nouveau dans la soirée pour aviser aux moyens de faire connaître à La Haye et à Bruxelles les vues des cinq grandes puissances représentées dans la Conférence.
M. de Falck, ambassadeur des Pays-Bas, assistait à la conférence du soir. Il a dû y être appelé conformément à l'article 4 du protocole adopté le 15 novembre 1818 à Aix-la-Chapelle et qui porte que, « dans le cas où des réunions particulières soit entre les augustes souverains eux-mêmes, soit entre leurs ministres et plénipotentiaires respectifs, auraient pour objet les affaires spécialement liées aux intérêts des autres c Etats de l'Europe, elles n'auront lieu qu'à la suite d'une invitation formelle de la part de ceux de ces Etats que lesdites affaires concerneraient, et sous la réserve expresse de leur droit d'y participer directement ou par leurs plénipotentiaires « .
M. de Falck a accédé à la proposition de l'armistice que les cinq ministres ont signée ce matin même, et qu'il se charge de transmettre au Roi des Pays-Bas. Elle sera envoyée ce soir à Bruxelles par deux commissaires; et comme j'ai voulu que la France parût dans ce grand acte d'humanité, j'ai trouvé qu'il était convenable et utile que l'un de ces deux commissaires fût
Français, et j'ai fait désigner M. Bresson par les cinq plénipotentiaires. M.Cartwright, ministre d'Angleterre à Francfort, est l'autre commissaire choisi. Je m'empresse de vous adresser une expédition du protocole.
Cette proposition est utile sous tous les rapports, et l'on rendra justice aux intentions qui ont engagé à la faire, même quand elle n'aurait pas son entier effet.
Le discours du Roi d'Angleterre à l'ouverture du Parlement a donné lieu à d'intéressants débats.
L'opposition s'est plainte que le principe de la nonintervention dans les affaires de la Belgique n'y était pas assez explicitement établi. L'intervention active n'est pas assurément dans les intentions actuelles du cabinet anglais ; l'intervention de conseils et d'avis est ' d'une nature qui n'a rien d'alarmant, et la garantie donnée par les cinq puissances à l'union de la Belgique et de la Hollande la rendait nécessaire au milieu des événements qui l'ont dissoute. L'opposition a également soulevé de nouveau la question de la réforme parlementaire à laquelle le discours du Roi n'avait point touché. Le duc de Wellington, contre l'attente générale, au lieu de chercher à l'éluder ou à l'ajourner, a déclaré qu'aussi longtemps qu'il resterait à la tête de l'administration, il ne consentirait jamais ni à une réforme radicale ni à une réforme partielle.
Ses amis n'avaient point prévu qu'il dût s'exprimer en des termes si explicites, et M. Peel, au moment même où le duc s'adressait à la Chambre des lords, répondait à des observations semblables dans la
Chambre des communes, avec plus de mesure et de réserve. Cette déclaration fait de la peine à ceux qui aiment l'administration actuelle.
Je n'ai rien à vous mander du château de Holyrood.
Le consul de France à Edimbourg est mieux placé que moi pour vous tenir au courant de ce qui s'y passe. Je lui ai écrit de correspondre avec vous à ce sujet. Ici, madame la duchesse de Berry s'est trop montrée dans les promenades et dans les lieux de réunions publiques. On a trouvé que c'était mal comprendre sa position, et l'on y a vu quelque inconvenance. On annonce son départ pour Edimbourg pour la semaine prochaine. Le comte de Ludolf, ambassadeur de Naples, ne s'est peut-être pas assez rappelé que si madame la duchesse de Berry était fille de son souverain, la Reine des Français était sa sœur.
M. Dudon a laissé sa carte à l'ambassade de France. Je suppose que cet acte de présence a pour objet de se conserver le droit d'obtenir mon visa à son passeport, quand il jugera convenable de retourner en France.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Londres, le 7 novembre 1830.
Monsieur le Ministre,
Depuis ma dernière lettre il ne s*est rien passé ici de nouveau.
Le prince d'Orange est arrivé dans cette ville; je ne Tai point vu et j'ai évité de le voir; mais je crois savoir et je suis sûr qu'avant tout autre motif, c'est surtout pour n'être ni en Hollande ni en Belgique qu'il se trouve à Londres. Il a vu l'ambassadeur des Pays-Bas et quelques personnes marquantes de la ville. Sa contenance est embarrassée.
Une espèce d'envoyé du Gouvernement provisoire de la Belgique est ici depuis deux jours. Il est venu sonder le terrain et tâcher de connaître quel accueil la nomination d'un fils d'Eugène Beauharnais pourrait attendre des cabinets étrangers. Personne n'a voulu entendre de pareilles insinuations, et elles seront comme de raison sans résultat. Je n'en parle même que pour dire tout ce que je sais.
Recevez, etc.
P. S, — Vous trouverez ci-joint une lettre pour
la Reine et une pour M. Laffitte, président du conseil.
TALLEYRAND AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Londres, le 7 novembre 1830.
MoNSiKUR LE Ministre,
Mardi doit avoir lieu à la Cité un grand dîner donné au Roi par le lord-maire et la grande municipalité de Londres, Tous les ambassadeurs sont invités à ce dîner et s'y trouveront. Le nombre des convives sera d'environ cinq cents personnes. La foule énorme que ce grand spectacle appelle donnera essor à toutes les passions qui agitent le peuple dans un sens ou dans l'autre.
Le Roi sera incontestablement très applaudi; mais on dit beaucoup que le peuple veut montrer ouvertement au duc de Wellington le mécontentement que lui a causé son discours contre toute idée de réformes mises en avant par l'opposition.
J'assisterai à ce dîner qui commence à quatre heures et finit à dix, et je vous manderai immédiatement tout ce qui s'y sera passé ^
Recevez, etc.
^ Talleyrand mettait en pratique les instructions qu'il avait données
TALLEYRAND AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Londres, le 8 novembre 1830.
Monsieur le Ministre,
Je vous ai annoncé dans ma dépêche du 6 qu'un grand dîner, auquel le Roi devait assister, aurait lieu à la Cité, mardi 9 du courant. L'immense foule que cette fête devait réunir et les dispositions qu'on lui supposait ont donné de l'inquiétude aux ministres. Aujourd'hui M. Peel a écrit au lord-maire que le Roi et la Reine n'y assisteraient point, afin, dit-il, qu'on ne mette pas à profit la réunion d'un aussi grand nombre de personnes pour exciter au trouble et au désordre et mettre en danger les propriétés et la vie des sujets de
le 28 vendémiaire an XI (20 octobre 1802) au général Andréossy, nommé ambassadeur à Londres :
a Rendez-vous aussi populaire que possible, ne refusez jamais une invitation du chef de la Cité ou des riches négociants. Conformez-vous, autant que possible, aux usages de leur société et à leur manière de converser, car il est probable qu'il y aura toujours dans leurs fêles ou assemblées où ils vous inviteront quelques membres du Gouvernement.
« En qualité de Français, vous pouvez, sans offenser personne, mettre de l'eau dans votre vin, tandis que les autres boiront le leur pur, et à ce moyen vous pourrez connaître leurs secrets sans exposer les vôtres... »
56 AMBASSADE DE TALLEYRAIVD
Sa Majesté. Le mécontentement se manifeste ouvertement contre le duc de Wellington, et cette désapprobation se rattache à la phrase qu'il a prononcée à la Chambre des pairs, où il a été si positif contre toute espèce de réforme parlementaire.
Le corps diplomatique est par suite de cette mesure dans l'incertitude s'il doit assister à ce dîner; nous nous réunissons ce soir pour prendre une décision. Mon avis sera que nous devons y assister.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Londres, le 10 novembre 1830.
Monsieur le Ministre,
Le supplément d'instructions que vous avez la bonté de me donner dans votre lettre du 6 novembre me sera très utile, et je m'y conformerai exactement ' . J'au-
' « J'ignore ce qui a pu retarder l'arrivée de M. de Chenoise. Mais comme je sais qu'il vous portait l'autorisation d'ouvrir les conférences et d'y prendre part, je n'ai rien de plus à vous mander à ce sujet, si ce n'est que le Roi attend avec impatience les détails que vous me transmettrez sur la marche des conférences. Je m'em-
rais pour faciliter les affaires préféré que le prince d'Orange vînt d'Anvers à Londres au lieu de passer
presse d'ailleurs de vous adresser les instructions que vous désirez, mais seulement en prenant les choses où elles sont et sans m'arrêter à ce qui aurait été possible antérieurement et qui ne Test plus aujourd'hui.
« La nécessité de la séparation de la Belgique et de sa reconnaissance comme État indépendant résulte avec une telle évidence des événements qui ont eu lieu, qu'elle n'est vraiment susceptible d'aucune objection sérieuse. Elle nous apparaît et doit apparaître à tous comme un fait accompli sur lequel on ne saurait raisonnablement tenter de revenir. Les voies de la conciliation à cet égard seraient certainement impraticables, et toute autre voie deviendrait dans l'état actuel des esprits en Belgique non moins contraire au vœu de l'humanité qu'elle le serait dans tous les cas à nos principes.
« Le prince d'Orange, placé à la tête du nouvel Etat belge, offre, de toutes les combinaisons, celle qui est la plus conforme aux droits de la maison de Nassau, au vœu des traités qui forment la base du droit public européen, et enfin au maintien de la paix générale. Aussi est-ce notre plus ardent désir de voir cette combinaison se réaliser. Les obstacles que des circonstances récentes ont pu y mettre sont loin, à ce que nous pensons, d'être insurmontables. Le prince, en quittant la Hollande pour se rendre en Angleterre, et en recevant du ministre du Roi l'expression de nos vœux en sa faveur, a luimême paru compter sur la majorité du Congrès belge ; et M. Bertin de Vaux considère cette espérance comme assez fondée.
« Tels sont, Prince, les deux points sur lesquels vous pouvez vous prononcer avec toute netteté, dès que vous le croirez convenable.
« Si, d'ailleurs, des obstacles que nous ne voulons pas prévoir s'opposaient absolument à ce que le prince d'Orange régnât en Belgique, nous pensons que les Belges devraient être appelés à émettre leurs vœux sur le choix du prince destiné à les gouverner.
u Mais sur ce nouveau point, vous voudrez bien, Prince, ne pas prendre l'initiative, et attendre que la question qu'il soulève soit entamée pour la traiter nous-mêmes. L'intention de Sa Majesté est, en outre, que, sur la même question, vous ne preniez aucun engagement, même individuel, et que vous receviez ad référendum les
par La Haye. Ce voyage à La Haye, après ses déclarations aux Belges et l'espèce d'opposition qu'il avait
propositions qui vous seraient faites pour me les communiquer, et que je puisse ensuite dema der les ordres du Roi et vous les transmettre.
« Enfin vous devez écarter péremptoirement toutes les demandes qui pourraient vous être faites de copfier, même momentanément, aucune des forteresses de la Belgique à des garnisons étrangères quelconques. La forteresse de Luxembourg est seule sous ce rapport dans un cas d'exception. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'à cet égard encore vous n'aurez aucune initiative à prendre.
« Au surplus, tout ce que je viens de vous mander. Prince, est entièrement confidentiel et secret, en ce sens du moins que personne ne devra savoir à Londres que je vous l'ai mandé. Telle est l'intention de Sa Majesté. Ces instructions, à la brièveté desquelles votre expérience saura suppléer, n'ont d'autre objet que de vous indiquer la direction à suivre dans vos communications avec le Gouvernement anglais. Ce but est d'arriver à un arrangement compatible avec l'équilibre de l'Europe, tel qu'il a été établi par les traités subsistants, de montrer en même temps la fidélité de la France à ses engagements et son entier désintéressement, malgré l'étendue des sacrifices qui lui sont imposés, de ne donner ainsi ni motif ni prétexte de guerre, et d'assurer la continuation de la paix générale.
« Sa Majesté désire que vous témoigniez, de sa part, au duc de Wellington qu'Elle a vu avec plaisir les explications qu'il a données sur ce sujet à la Chambre des pairs.
« Agréez, etc.
« P. S. — D'après une conversation que le Roi a eue avec lord Stuart, il paraîtrait que l'Angleterre ne serait pas éloignée de reconnaître un autre prince que le prince d'Orange pour chef de la nation belge. Le Roi désire d'autant plus que les conférences commencent promptement, qu'il est question, à Bruxelles, comme nous venons de l'apprendre, d'élire M. de Mérode, ce qui pourrait rendre plus embarrassantes les négociations avec les Belges.
« Vous sentez. Prince, que ce dernier renseignement est pour vous seul. »
{Maréchal Maison à Talleyrand, — 6 novembre 1830.)
montrée à son père, fera croire aux esprits ombrageux qu'il n'a pas été de bonne foi dans la manifestation des sentiments qu'il avait dernièrement exprimés en Belgique.
Je ne prendrai l'initiative sur rien, et lorsque, sur les questions décisives, il faudra avoir une opinion, je ne ferai connaître la mienne qu'après avoir demandé les ordres du Roi.
Je vous ai mandé dans ma dépêche du 5 novembre le discours que tint le duc de Wellington à la Chambre des pairs, dans lequel il se déclare opposé à toute espèce de réforme. Cette déclaration déplut généralement, d'abord à son parti qu'elle entraînait, sans aucune préparation, dans une discussion ouverte au moment où il semblait si nécessaire d'ôter aux esprits tout sujet d'irritation ou de mécontentement, puis au parti modéré que la gravité des circonstances portait à se rallier à son administration. Cette manifestation si positive du duc de Wellington vint dans un moment d'autant plus inopportun, que quatre jours après devait avoir lieu à la Cité une fête où le Roi avait promis de se rendre, et qui par la foule qu'elle devait réunir donnait au peuple un point de ralliement et l'occasion de faire connaître son opinion sur le ministère.
Les ministres sentirent alors la position difficile dans laquelle ils étaient placés et dans laquelle se serait trouvé le Roi. Ils lui conseillèrent de ne point se rendre à la fête de la Cité, et pour ôter tout motif de troubles, ils suspendirent, chose inouïe dans les annales de la
Cité, l'installation du lord-maire et la cérémonie où il a l'habitude chaque année d'entrer en possession de ses pouvoirs.
Le mécontentement augmenta, l'inquiétude fut générale, et les fonds tombèrent d'une manière marquée. Le jour même il s'éleva dans les deux Chambres de vives discussions. L'opposition attaqua violemment le ministère; elle insista sur ce qu'il avait compromis par cette mesure la popularité du Roi pour couvrir sa propre impopularité. Le duc de Wellington ne put éviter ce reproche, et dit que c'était en effet pour éviter au Roi le spectacle du désordre et de la confusion qu'un complot contre les ministres pourrait motiver, qu'il l'avait engagé à y renoncer.
Cette réponse fut loin de diminuer l'irritation. On pensait déjà à un changement de ministère, mais tous les efforts de l'opposition s'ajournèrent à la discussion qui doit avoir lieu le 16 sur la proposition de M. Brougham, dont l'objet est de traiter de la question de la réforme parlementaire.
Dans la soirée du même jour, le prince d'Orange fut invité par le Roi à un grand dîner, auquel assistaient les personnes les plus considérables. On remarqua que le duc de Wellington fut l'objet des attentions particulières du Roi; tandis qu'au contraire, dans une autre partie du salon, les princes manifestaient leur mécontentement.
Le duc de Wellington, de son côté, déclara de nouveau qu'il était résolu à ne pas être le premier à battre
en brèche la constitution du pays, et qu'il ne voulait pas que son nom fût attaché à des concessions qui, dans son opinion, en seraient la ruine.
On attend maintenant la discussion du 16. La Cité est tranquille; les esprits mécontents, mais nullement agités; les fonds remontent, parce que l'inquiétude cesse ou du moins qu'elle se reporte à une époque fixe, et les esprits travaillent seulement à s'expliquer le motif qui a pu déterminer le duc de Wellington à produire dans ce moment-ci une opinion aussi décisive.
En général on pense qu'il a prévu que s'il adoptait les idées de réforme, il s'aliénerait tout son parti et serait obligé pour se reconstituer une majorité de se jeter en entier dans le parti libéral. Il a préféré se rallier, par une opposition marquée à toute idée de réforme, les torys qui, lors de l'émancipation catholique, s'étaient séparés de lui ; et se fondant sur la gravité des circonstances qui fait désirer à chacun de soutenir le pouvoir, il se croit assuré de la majorité. Son nom et la confiance qu'il inspire à la haute aristocratie du pays peuvent lui donner beaucoup de chances.
Telle est l'opinion générale. La discussion du 16 sera décisive, je vous tiendrai au courant de tout ce qu'elle aura d'intéressant, et des résultats qu'elle pourra amener.
Recevez, etc.
P, S. — D'après les ordres du Roi, j'ai pressé lord Aberdeen de faire continuer les conférences ; elles reprennent demain.
Il est positif, quoi qu'en disent les gazettes, que M. de Bourmont est en Angleterre.
TALLEYRAND AU MARÉCHAL MAISON
Londres, le 13 novembre 1830.
Monsieur le Maréchal,
Nous avons eu, ce matin, une conférence dans laquelle lord Aberdeen nous a dit que lord Stuart lui mandait que dans une conversation qu'il a eu l'honneur d'avoir avec le Roi, il lui avait laissé voir que son opinion était que le prince d'Orange à la tête de la Belgique simplifierait beaucoup de difficultés. Interrogé sur cela par ces Messieurs, je leur ai dit que toute discussion sur le fond des affaires de la Belgique était prématurée, et qu'il fallait avant tout savoir comment la proposition de l'armistice qui avait été faite * serait
* Voir protocole n» 1 de la Conférence de Londres du 4 novembre 1830 sur les affaires de Belgique. — Armistice.
Ce protocole est tout entier de la main de Talleyrand .
Le Gouvernement provisoire de Belgique venait d'adhérer à la proposition des cinq Cours le 10 novembre.
L'adhésion des Pays-Bas est du 17 novembre.
A LOMDRES. 63
reçue, sans quoi, l'on bâtirait sur du sable. Ces Messieurs ont trouvé raisonnable l'assurance que je demandais, et la discussion a été remise au lendemain.
Cette conférence indiquée a eu lieu aujourd'hui à deux heures. J'ai pu y communiquer les deux premières lettres de M. Bresson, dont j'ai l'honneur de vous envoyer la copie, quoique je suppose qu'il vous les ait envoyées directement de Bruxelles. Il est probable que demain nous aurons quelque chose de positif de la part du Gouvernement provisoire. Lord Aberdeen n'avait encore rien reçu de M. Cartwright; il a avec lui un courrier qu'il suppose devoir lui être expédié dans la journée. Les communications de Londres à Bruxelles sont très promptes, car nos deux envoyés n'ont été que quarante-deux heures à s'y rendre.
La conférence d'aujourd'hui s'est passée presque tout entière en conversation générale. Les formes à employer pour faire marcher cette grande affaire en ont été le sujet dans l'hypothèse de l'acceptation ou de la non-acceptation de l'armistice.
A la fin de la conférence, tous les ministres m'ont fait l'éloge du discours de M. le général Sébastiani, dans lequel il a parlé de celui qu'a prononcé le Roi d'Angleterre à l'ouverture des Chambres.
Le Gouvernement s'occupe ici de présenter au Parlement des réformes considérables. Depuis deux jours sa situation paraît s'améliorer dans les Chambres. D'après tout ce qui me revient, la minorité dans la discussion de la proposition de M. Brougham sera moins forte
qu'on ne pouvait le supposer. Du reste, rien n'est positif à cet égard, parce que la Chambre nouvelle est composée de beaucoup de membres dont on ne connaît pas encore Topinion.
Dans les différentes communications que j'ai eues ces jours derniers avec les ministres étrangers, j'ai appris confidentiellement quelques nouvelles du continent que très probablement vous savez et que je crois à tout hasard bien faire de vous répéter.
Les efforts de M. de Metternich contre le système français se renouvellent dans toute l'Allemagne. A Munich, à Dresde, il a fait des tentatives qui ont eu peu de succès. A Dresde, le Prince royal leur a donné de la publicité. M. de Schulenburg, ministre de Saxe à Vienne, avait été envoyé par M. de Metternich comme porteur d'une lettre pour le Prince Régent ; dans cette lettre, l'Empereur exprimait son mécontentement sur la conduite et particulièrement sur la douceur que le Gouvernement saxon avait montrée lors des mouvements populaires qui avaient eu lieu à Dresde. M. de Metternich s'y plaint hautement des institutions trop libérales qu'on a données à la Saxe. Le jour même où cette lettre a été remise, le Prince Régenta ôté à M. de Schulenburg sa mission de Vienne. Outre sa lettre adressée au Prince Régent, M. de Schulenburg avait reçu une mission secrète de la Cour d'Autriche pour le vieux Roi, que l'Empereur engageait à ne plus faire de nouvelles concessions et à revenir sur celles qu'il avait déjà faites, annonçant que s'il en avait be-
soin, il était tout prêt à lui envoyer sur la frontière des troupes pour qu'il pût s'en servir et en finir avec les partisans du nouveau système. Tout cela a été complètement refusé. Il faut croire que M. de Metternich n'aura pas plus de succès en Russie, quoiqu'il tâche d'y faire arriver les mêmes idées que celles qui gouvernent le cabinet de Vienne.
Madame la duchesse de Berry est toujours à Londres.
Je ne suis pas sûr que les instructions qui ont été données à MM. Cartwright et Bresson vous aient été envoyées ; dans tous les cas, j'ai l'honneur de vous en envoyer une copie.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU MARÉCHAL MAISON
Londres, le 13 novembre 1830.
Monsieur le Maréchal,
Je reçois dans l'instant un premier document de Bruxelles. J'ai l'honneur de le faire passer à Votre Excellence par une occasion sûre. La personne qui le porte à Paris est trop près de son départ pour que j'aie le temps d'y rien ajouter. Le courrier d'après-demain
VOUS dira l'effet de ces lettres sur la Conférence, où je vais les porter. J'espère que les nouvelles qui d'ici à trente-six heures nous parviendront de Bruxelles nous montreront les affaires plus avancées. On est content ici des commissaires que nous y avons envoyés.
Les craintes qu'on pouvait avoir sur la situation parlementaire et ministérielle du duc de Wellington s'affaiblissent. Son autorité sur la Chambre paraît se raffermir et lui préparer le succès dans la lutte de la semaine prochaine.
Le blocus annoncé par un décret du Roi de Hollande en date du 7 est, comme Votre Excellence l'aura remarqué, antérieur à la connaissance qu'il a dû avoir, depuis, de l'armistice proposé par les cinq grandes puissances, et ne fait rien préjuger sur la réponse qu'il aura faite plus tard. Il prouve seulement qu'à cette époque il y avait en lui une grande exaspération.
Le Gouvernement anglais, en accédant au blocus, n'a fait autre chose que suivre le principe qui le dirige toujours en circonstance semblable. Il n'y a de notre part aucune conséquence à en tirer. Nous ne pouvons avoir encore la réponse du Roi de Hollande à la proposition de l'armistice, elle ne peut arriver au plus tôt que demain, et même qu'après-demain.
Je reçois, dans le moment, une nouvelle lettre de M. Bresson. J'ai l'honneur de vous en envoyer la copie. Cette lettre motivera probablement un supplément d'instruction dont l'objet sera de ne pas laisser de
malentendu sur les limites qui doivent être fixées par Tarmislice.
M. Van de Weyer, envoyé ici par le Gouvernement provisoire de Belgique, n*a aucune proposition formelle à faire. Il voit souvent le prince d'Orange, qui, suivant son expression, dit que, parmi les mauvais, c'est le moins mauvais.
Je prie Votre Excellence de m'envoyer le plus tôt possible M. de Bacourt. J'en ai besoin, car je suis exactement tout seul ici.
J'ai l'honneur, etc.
TALLEYRAND AU MARÉCHAL MAISON
Londres, le 15 novembre 1830.
Monsieur le Maréchal,
Les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sous les dates des 8 et 12 du courant me sont parvenues ce matin. Avant-hier, dans la soirée, MM. Cartwright et Bresson nous étaient revenus de Bruxelles, et ils nous ont remis la réponse du Gouvernement provisoire dont je vous envoie copie. Vous remarquerez que les expressions qui donnaient d'abord à ce document un caractère de manifeste ont successi-
vement disparu devant les observations de nos commissaires. Les stipulations du protocole sont donc acceptées par le Gouvernement belge. Quant à l'observation qui suit l'article 2 de la réponse, le rapport qui nous a été adressé par MM. Cartwright et Bresson vous en fera connaître la portée exacte ; vous verrez qu'elle n'a point été admise à titre de restriction ou de condition, mais comme simple opinion du Gouvernement provisoire sur une démarcation qu'il prétend incertaine; incertitude que les traités, les cartes et les traditions auront bientôt dissipée, quand on arrivera à la discussion des limites. Nous avons été satisfaits des démarches et du compte rendu de nos commissaires, et le duc de Wellington le leur a exprimé au nom des divers membres de la Conférence.
Aujourd'hui nous attendons la réponse du Roi des Pays-Bas. M. Bresson a expédié le 11 à notre ministre à La Haye un courrier pour lui transmettre celle du Gouvernement belge. Si cette réponse est conforme à nos désirs et à notre attente, MM. Cartwright et Bresson repartiront sur-le-champ pour Bruxelles. Mais les instructions qu'ils recevront ne porteront que sur les limites. L'armistice est l'état de choses que nous devons assurer d'abord, et le point de départ que nous prendrons. Les autres affaires de la Belgique viendront successivement. J'ai disposé les esprits de manière à les arrêter sur cette idée première. La question du Prince, provisoirement ajournée, ne sera entamée qu'après cette solution obtenue.
Les instructions de M. Bresson lui prescrivaient de repartir pour Londres aussitôt qu'il serait mis en possession de la réponse du Gouvernement belge. Les ordres que vous lui avez expédiés et que vous me faites connaître ne l'auront plus trouvé à Bruxelles.
De grandes difficultés peuvent naître de la condition mixte du grand-duché de Luxembourg, et je me conformerai aux instructions que vous me transmettez à cet égard. Il ne vous aura pas échappé que le Gouvernement provisoire, dans son premier projet de réponse, avait cherché à soulever cette question, et que tout ce qui s'y rapportait en a été écarté. Elle se représentera plus tard sans doute, et elle réclamera toute notre attention et les plus grands ménagements.
La tranquillité est aujourd'hui entièrement rétablie à Londres. Les esprits sont dans l'attente du résultat de la motion que doit faire demain M. Brougham sur la réforme parlementaire. La Chambre des communes n'a pas été essayée encore ; les opinions d'environ quatre-vingts membres nouveaux ne sont pas connues avec certitude, et les calculs varient d'une heure à l'autre. Il eût mieux valu que la déclaration trop nette du duc de Wellington qui a amené cette crise ministérielle n'eût pas été faite, ou du moins qu'elle ne l'eût pas été aujourd'hui. Il serait possible qu'il se retirât s'il n'obtenait qu'une majorité faible. Ce serait pour nos affaires, pour le Roi d'Angleterre lui-même qui s'en est remis à lui et à M. Peel de la défense des intérêts de sa liste civile, un embarras nouveau et une com-
plication inattendue qui arriverait fort mal à propos.
M. Ouvrard est Tagent principal des opérations à la baisse. Il trouve son appui à Londres dans la maison Ricardo . MM . de Rothschild n'y sont pour rien ; leur intérêt y est contraire. MM. Baring ne s'engagent point dans les spéculations hasardeuses de la Bourse. Je saurai par eux les opérations financières qui pourraient affecter notre propre crédit, et je vous les ferai connaître. On dit que M. de Vitrolles est dans les spéculations de M. Ouvrard,
Je vous offre mes remerciements de l'avis que vous me donnez sur le départ présumé du sieur Maubreuil pour Londres. J'en ai fait passer l'avis à la police.
Recevez, etc.
P. S, — Lord Aberdeen a des nouvelles de l'ambassadeur d'Angleterre à La Haye ; il avait reçu la communication de la réponse du Gouvernement belge au protocole. Le Gouvernement hollandais paraît avoir surmonté la première terreur qui l'avait porté à solliciter le secours des puissances. L'armée s'organise et se recrute. Il ne se montrera peut-être pas aussi facile qu'on pouvait s'y attendre sur la proposition de l'armistice. Il a vu dans l'observation qui suit l'article 2 de la réponse une prétention de limites qu'il n'est pas disposé à admettre ^
^ L'article 2 du protocole du 4 novembre avait tracé une première
Je VOUS engage à voir M. Fagel et à lui représenter combien il est important que nous ne rencontrions pas de difficultés du côté de la Hollande.
M. de Falck ne m'a pas fait savoir encore s'il avait reçu des dépêches de sa Cour.
TALLEYRAND AU MARÉCHAL MAISON
Londres, le 16 novembre 1830.
Monsieur le Maréchal,
Le duc de Wellington et ses collègues ont donné aujourd'hui leur démission, qui a été acceptée par le Roi. Une majorité de 29 voix sur 437 votants s'était déclarée hier soir contre eux, dans la Chambre des communes, sur une question relative à la liste civile. Il s'agissait de décider si elle serait référée à un comité spécial. L'administration s'y opposait comme contraire aux précédents établis.
Les ministres ont mieux aimé se retirer devant cette première manifestation des dispositions hostiles de la Chambre que d'attendre la discussion de la proposition de M. Brougham, leur défaite ne pouvant plus être dou-
ligne de démarcation qui mettait les Belges en possession de la citadelle d'Anvers, etc.
teuse. Le duc de Wellington, dans la Chambre des pairs, et sir Robert Peel, dans la Chambre des communes, ont annoncé que le ministère qui ne se croyait plus sûr de l'appui du Parlement donnait sa démission, mais qu'il conservait les affaires, afin de ne pas en interrompre le cours, jusqu'à ce que le Roi eût choisi son successeur. Cette communication a été reçue sans aucune manifestation de joie ou de regret. Lord Grey, lord Spencer ou le duc de Richmond seront, dit-on, chargés de former une nouvelle administration dont la couleur appartiendra au parti whig modéré.
La question de la régence a été soumise hier par le lord chancelier à la Chambre haute ; la duchesse de Kent sera seule régente, et la jeune princesse, reine à dix-huit ans. Suivant le projet, il n'y a point de conseil de régence. On est satisfait généralement de cette disposition.
La motion de M. Brougham sur la réforme parlementaire est remise au 25.
Nous avons eu aujourd'hui sur les affaires de Belgique une conférence où le duc de Wellington ne s'est point trouvé. L'ambassadeur des Pays-Bas nous a communiqué une modification aux limites du protocole de la part de son Gouvernement. Ces limites sont trop avantageuses à la Hollande et trop peu à la Belgique. Nos commissaires, qui repartent demain, seront autorisés à les mettre en avant, mais sans obligation de s'y tenir. Au reste, nous devons nous réunir avant leur départ pour convenir définitivement de leurs
instructions, et je vous en écrirai demain avec plus de certitude.
Recevez, etc.
P. S, — On me dit, dans le moment, que lord Grey était chargé positivement de former le ministère.
Je vous prie, pour les choses importantes que vous auriez à me faire savoir comme pour celles que j'aurais à vous mander, de rétablir la voie télégraphique que j'ai sollicitée en vain depuis trois mois.
L'échec éprouvé par le ministère a fait baisser aujourd'hui les fonds de 1 1/2.
Comme M. Bresson peut être retenu plusieurs jours à Bruxelles, je vous prie de faire partir immédiatement M. de Bacourt.
TALLEYRAND AU MARÉCHAL MAISON
Londres, le 18 novembre 1830.
Monsieur le Maréchal,
Les nouvelles combinaisons ministérielles ne sont pas encore arrivées à un dénouement. Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le mander dans ma dépêche précédente, lord Grey est seul chargé par le Roi de com-
poser radministration. Ses pouvoirs s'étendent jusqu'aux grandes charges de la maison du Roi, dont les titulaires actuels ont tous donné leur démission, à l'exception du duc de Buckingham. Mais les éléments qui se sont réunis pour renverser l'administration du duc de Wellington, et qui doivent conséquemment entrer dans la formation de la nouvelle, sont de nature diverse et opposée. C'est un ministère de coalition qu'il faut faire sortir de la situation du moment, et une combinaison de ce genre est, on peut à peu près le dire, nouvelle pour le pays.
Le duc de Wellington succombe sous une alliance subite et inattendue, formée entre le parti whig, une fraction du parti whig-tory, et le parti canningite. Cette dernière désignation s'applique à ceux des amis de M. Canning qui sont restés fidèles à ses principes et à sa mémoire. Lord Grey représente la première dénomination dans le cabinet. L'on suppose que le duc de Richmond exigera que la seconde y soit représentée, et lord Palmerston y sera l'expression de la troisième. Mais une administration nouvelle ne se constitue pas ici avant que les principes qui la dirigeront et les mesures principales qu'elle défendra soient convenus et bien arrêtés; de là des délais et des difficultés.
Pour n'en citer qu'une, il est évident que la chute du duc de Wellington est surtout la conséquence de sa déclaration trop explicite contre toute réforme parlementaire. L'on n'a pas cru que l'opinion publique pût être aujourd'hui aussi directement heurtée sur ce point
sans quelque danger. Il faut donc croire qu'une réforme parlementaire partielle devra devenir lune des mesures du nouveau cabinet. Or (et dans ce pays l'on capitule rarement avec les principes politiques que l'on a une fois professés, et l'on n'y pardonne guère une désertion de parti) l'un des principes de l'administration de M. Canning était une opposition prononcée, positive, à toute réforme parlementaire. Ses amis s'attacherontils à cette doctrine dans toute son exclusion? S'ils composent avec la nécessité des circonstances, ils reproduiront l'exemple du duc de Wellington et de sir Robert Peel dans la question de l'émancipation catholique. Leur conduite alors sépara d'eux leurs anciens et constants amis politiques; elle leur en amena, il est vrai, de nouveaux; mais ceux-ci viennent de prouver que leur fidélité n'était que conditionnelle.
Les fonds ont hier encore éprouvé une baisse de 1 pour 100. Ce pays, depuis la révolution de 1688, a été tellement accoutumé au gouvernement des torys; les intervalles de l'administration des whigs ont été si courts, et j'ajouterai, marqués par si peu de succès, que la confiance de la majorité des gens qui comptent par leur position et leurs intérêts ne va pas au-devant d'eux. Le Times, qui a été si longtemps l'organe de leur parti et qui se montre déjà disposé à les soutenir, contient ce matin, à l'article marqué Cityj c'est-à-dire à l'article qui rend compte des impressions du quartier de Londres où se font les opérations financières et commerciales, une réflexion remarquable que je vous
citerai tout entière : « Les sentiments ne sont pas très « favorables à un ministère whig, en tant que whig, « parce que les hommes de ce parti n'ont pas la répu- « tation d'affaires à laquelle on attache ici un si grand « prix; mais l'on ne voit pas trop quelle autre altercc native reste. Tous les gens pratiques sont d'opinion « qu'un ministère ne pouvait être appelé au gouver- « nail à une époque de plus grandes difficultés. »
Voilà où en est en ce moment la question ministérielle. Vous jugerez, Monsieur le Maréchal, que sa solution peut encore se faire attendre.
Je désire que, dans la composition du ministère, il y ait un homme dé poids, parce que l'Europe en a besoin, et le poids d'un homme d'Etat dans ce pays-ci se compose de sa situation sociale, de ses services de plusieurs genres envers son pays, de sa fortune et de sa réputation au dehors. Lord Grey a plusieurs de ces avantages. Ce que j'observe là renferme l'esprit de plusieurs journaux du matin. Les noms qui sont aujourd'hui, à quatre heures du soir, dans la bouche de tout le monde, c'est lord Grey, premier ministre; M. de Lansdowne, ministre des affaires étrangères; lord Rolland, président du Conseil; lord Palmerston remplaçant M. Peel; M. Grant, chancelier de l'Echiquier. L'on n'est pas sûr de pouvoir s'entendre pour la nomination d'un chancelier. La charge serait alors provisoirement exercée par l'un des hauts officiers judiciaires.
Je ne pense pas que nos rapports avec l'Angleterre
doivent être affectés matériellement par le changement survenu. Nous étions bien avec le ministère qui se retire; et, quand on est bien, il ne faut pas trop céder à la pensée du mieux. Je crois que dans sa politique extérieure l'administration nouvelle adoptera à peu près les principes de Fancienne. Il peut y avoir pour nous un avantage : ce que nous ferons de concert avec elle, fût-ce même exactement ce que nous aurions fait avec l'autre, sera probablement vu avec plus de prédilection en France. L'on parle, pour remplacer lord Stuart à Paris, de lord Granville ou de M. Frédéric Lamb.
Vous trouverez jointe à cette dépêche copie d'une lettre (n'' 1) adressée par les plénipotentiaires des cinq grandes puissances à nos commissaires MM. Cartwright et Bresson, de deux protocoles (n°' 2 et 3) de notre conférence du 17 novembre, l'un patent et l'autre secret, et de la réponse de Sa Majesté le Roi des Pays- Bas au protocole du 4 novembre \
J'ai eu l'honneur de vous envoyer (dépêche n" 33) ^ copie de la réponse du Gouvernement provisoire belge à ce même protocole et du rapport de nos commissaires à leur retour à Londres. L'ambassadeur des Pays-Bas leur a remis des observations confidentielles sur les limites ; je vous les adresse également, pour que
* Voir ces deux protocoles n"» 2 et 3 de la Conférence de Londres du 16 novembre 1830 sur les affaires de Belgique. [Collec~ tion de Clercq, — Recueil des traités de la France, — t. III, p. 587.)
' Voir dépêche du 15 novembre 1830.
VOUS ayez sous les yeux Tensemble des documents qui appartiennent à cette importante négociation. Vous remarquerez que dans le protocole patent, nous prenons pour point de départ une acceptation pure et simple des deux parties, sans nous arrêter ni aux observations du Roi des Pays-Bas, qui n'aurait pas mieux demandé que de susciter des difficultés, ni à celle du Gouvernement provisoire belge, qui est contradictoire et tombe d'ellemême. L'instruction, donnée à nos commissaires par le protocole secret, de chercher à obtenir la limite demandée par le Roi de Hollande, est une satisfaction qu'on lui donne ; mais comme il y aura très certainement des objections, c'est à la base du protocole du 4 novembre qu'ils devront revenir et s'attacher. Il ne s'agit pas effectivement d'une démarcation définitive; elle n'est pas plus préjugée par l'armistice que les autres questions qui naissent des événements de la Belgique. Il s'agit de prendre de part et d'autre une position provisoire. Le but de l'armistice est d'arrêter les désordres et les malheurs, et de donner aux passions le temps de se calmer. Lorsqu'on traitera de la séparation des deux pays, l'on devra alors peser davantage les convenances des Gouvernements et les prédilections des peuples.
Nos commissaires ne sont point autorisés à laisser entrevoir, d'une manière officielle, au Gouvernement ou au Congrès belge, les désirs des puissances sur une constitution future ou le choix d'un souverain pour la Belgique. Comme individus, ils exprimeront avec
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mesure leur opinion, et, dans des conversations particulières, ils parleront dans le sens de votre dépêche du 6 novembre, qui m'a fourni les moyens de donner une instruction confidentielle à M. Bresson et dont son collègue n'a point connaissance.
Relativement à la question du grand- duché de Luxembourg, j'ai fait apercevoir à l'ambassadeur d'Autriche et au ministre de Prusse le danger qu'il y aurait à appliquer au grand-duché, trop précipitamment et sans des provocations flagrantes de la part des Belges, la résolution de la Diète du 28 octobre dernier. Ils ont compris mes raisonnements, et ils en écriront à leurs Cours. D'un autre côté, nos commissaires devront au besoin avertir les Belges du danger où ils se précipiteraient en intervenant dans l'administration intérieure d'un Etat de la Confédération germanique, sur lequel ils n'ont aucune espèce de droits à faire valoir. Ainsi, je puis vous donner l'assurance que les instructions de votre dépêche du 12 novembre^ sont, sur cet objet, remplies conformément à vos désirs.
^ Voici ces instructions :
« 12 novembre 1830.
ce Prince,
« Les événements du grand-duché de Luxembourg ont jeté dans la question belge des complications qui doivent fixer notre attention, et que vient encore d'augmenter une résolution votée par la Diète germanique dans sa séance du 28 octobre, et à laquelle ont unanimement adhéré tous les États de la Confédération.
« Cette décision est une modification de l'article 26 de l'acte final devienne, ou pour mieux dire une importante addition à cet article.
« L'article 26 a réglé que lorsque le Gouvernement d'un État
M. Bresson part ce soir. Il vous porte cette dépêche jusqu'à Calais. Je Fai autorisé à y prendre Delcuze fils,
confédéré, dans lequel des troubles ou même une révolte effective ont éclaté, demande Tassistance de la Confédération, la Diète est tenue de lui faire porter les secours les plus prompts. Cette assemblée, d'ailleurs, n'en prendrait pas moins de semblables mesures, si le Gouvernement en question se trouvait dans l'impossibilité ou de réprimer la révolte par ses propres forces ou de réclamer l'assistance de la Diète.
a Or, cette assemblée prenant en considération les empêchements que la rapidité des événements, et la distance où plusieurs Etats confédérés se trouvent du siège de la Diète, pourraient mettre à ce que les secours de la Confédération arrivassent à temps sur les points où leur emploi serait nécessaire, a décidé qu'un Etat qui aurait besoin d'assistance pourra, même sans une résolution fédérale préalable, réclamer et obtenir des secours d'un ou de plusieurs États voisins. Il suffira qu'en pareil cas le Gouvernement qui accorde et celui qui reçoit le secours fassent ensuite à la Diète les notifications nécessaires pour qu'elle puisse prendre l'attitude conforme aux constitutions fédérales.
tt II m'a paru important. Prince, que vous eussiez avis de cette résolution, afin qu'appréciant le danger d'une action immédiate des Prussiens sur le grand-duché de Luxembourg, où vous savez que les Belges ont établi des troupes et organisé un centre d'administration, vous puissiez parler et agir dans le sens le plus propre à nous préserver de la réalisation d'une pareille éventualité, qui, si elle venait à se présenter, pourrait entraver de la manière la plus fâcheuse les vues de conciliation que les grandes puissances se sont proposées dans la question belge.
« Vous jugerez, en effet, qu'au moyen de cet arrêté de la Diète, un Etat de la Confédération peut faire marcher des troupes au secours de ses co-Etats, sans attendre l'avis ou l'autorisation de la Diète, qui se contenterait en pareil cas d'être informée du mouvement après son exécution. C'est un point sur lequel vous voudrez bien appeler l'attention des ministres anglais et des envoyés de Prusse et d'Autriche, en leur faisant envisager les graves conséquences que pourrait entraîner un mouvement rapide et inattendu de ce genre dans le grand-duché de Luxembourg. Vous direz qu'en général on
courrier surnuméraire, qui lui servira pour Tenvoi de ses dépêches de Bruxelles à la frontière de France.
n'a que trop lieu de croire qu'une détermination comme celle dont il s'agit n'a pas été prise sans qu'on y ait au moins rattaché la pensée que le cas d'en faire usage pouvait se présenter d'un instant à l'autre; mais qu'une mesure de ce genre ne saurait être trop mûrement réfléchie, et que nous aimons à penser que cette grave considération ne sera pas perdue de vue.
« Vous vous efforcerez, Prince, d'obtenir que les ministres anglais parlent aussi dans ce sens aux envoyés de Prusse et d'Autriche, qu'il soit même enjoint le plus tôt possible au ministre d'Angleterre à Berlin d'appuyer les représentations confidentielles que je charge le baron Mortier de faire, sur le même sujet, au cabinet prussien. Vous jugerez, d'ailleurs, bien que la question sorte tout à fait de l'objet principal des conférences, si, d'après les dispositions d l'envoyé de Russie, vous n'auriez pas à lui faire une semblable communication et même à lui demander d'unir ses efforts aux vôtres tant auprès du ministère anglais qu'auprès des envoyés de Prusse et d'Autriche.
« Je viens également d'en entretenir M. de Werther, et j'ai vu avec plaisir qu'il portait dans l'examen de cette délicate question un louable esprit de conciliation et de prudence. J'aurais quelque lieu de croire, d'après ce qu'il m'a dit, que si le cas auquel s'applique la résolution de la Diète venait à se présenter par rapport au grandduché de Luxembourg, c'est-à-dire si le Roi des Pays-Bas réclamait l'assistance de la Prusse pour le rétablissement de son autorité dans ce pays, le cabinet de Berlin n'agirait qu'avec beaucoup de circonspection et avec assez de lenteur pour donner aux Belges le temps de réfléchir sur leurs actes au sujet du Luxembourg, et de prévenir ainsi les conséquences d'une pareille intervention. De mon côté, et vous pourrez le dire confidentiellement à lord Aberdeen, j'ai invité M. Bresson .à profiter de ses communications avec les chefs du Gouvernement établi à Bruxelles, et avec les personnages influents du nouvel ordre de choses, pour leur adresser des conseils en ce sens et leur faire sentir la gravité des complications auxquelles ils s'exposeraient si des hostilités venaient à éclater dans le grand duché de Luxembourg entre eux et des troupes prussiennes, ou toutes autres troupes de la Confédération germanique. » .
«2 AMBASSADE DE TALLEYRAIVD
M. Cartwright emmène un courrier de cabinet anglais pour les communications avec La Haye. M. Bresson sera dimanche, dans la matinée, à Bruxelles. Conformément à vos ordres, il correspondra avec vous. Il se mettra également en rapport avec la légation du Roi à La Haye. Aussitôt qu'il aura rempli sa mission, il reviendra à Londres. Les plénipotentiaires pensent qu'il ne serait pas convenable que les commissaires prolongeassent leur séjour en Belgique, dans un autre but que celui pour lequel ils y sont envoyés. Si vous désiriez donc avoir sur les lieux une personne qui pût vous transmettre des informations sur les mouvements des partis, vous ne devriez pas arrêter votre pensée sur M. Bresson; mais vous pourriez envoyer un agent secret, qui serait assez homme du monde, de voyage et de curiosité, pour que son apparition à Bruxelles n'étonnât pas trop.
Je vous redemande encore M. de Bacourt, qui me serait ici très utile.
Recevez, etc.
P, S, — Vous remarquerez que nous avons voulu laisser signer M. Falck dans le protocole secret, parce qu'il y est dit que si les observations du Roi de Hollande, qui certainement ne seraient pas acceptées, étaient de piano rejetées, cela n'arrêterait en aucune manière la négociation, parce qu'ils avaient le pouvoir de passer outre.
TALLEYRAND AU MARÉCHAL MAISON
Londres, le 19 novembre 1830.
Monsieur le Maréchal,
Jai recommandé à M. Bresson de correspondre journalièrement avec vous; de cette manière vous serez exactement informé de la marche de sa mission.
Vous aurez remarqué que dans la dépêche télégraphique de Lille, publiée à Paris, l'article concernant les limites était inexact. On y regarde comme décidée une question qui est encore indécise. Elle a été comprise par les Belges dans un sens qui leur est plus favorable que ne sont les cartes anciennes , tandis qu'elle n'a été reçue par les commissaires que comme simple observation. Le principe de l'armistice est que les troupes respectives devront se retirer derrière la ligne de frontières qui, avant la Révolution, séparait les Provinces-Unies des Pays-Bas de la Belgique. Cette base, seule fondée, est aussi la seule qui écarte toute difficulté, et nous en avons assuré l'adoption en remettant à nos commissaires des cartes antérieures à l'époque où la Belgique et la Hollande ont été réunies.
Je vous ai mandé dans ma dernière dépêche le nouveau protocole que nous avons arrêté dans la nuit
d'avant-hier et dans la conférence de la journée suivante. J'ai tâché de faire partager mon empressement aux autres ministres. Il était motivé sur le désir que j'avais que l'affaire fût assez engagée pour nous assurer que les ministres nouveaux seraient obligés d'entrer dans la voie que nous leur avions ouverte. Mon projet est de leur demander, au moment où ils prendront leurs portefeuilles, de recevoir comme bien préparé et bien fait tout ce qui a été résolu dans les conférences sur la Belgique et d'en faire eux-mêmes la déclaration dans une des premières occasions qui se présentera. Cela aura une grande influence sur les délibérations qui seront prises subséquemment par les Belges. Je les presserai beaucoup à cet égard, parce que je crois que cela est essentiel.
Une des difficultés que nous rencontrons, c'est que quelques personnes comptent trop les Belges et d'autres trop le Roi de Hollande. C'est tout en cherchant à favoriser les Belges, qu'entre ces deux intérêts nous chercherons à marcher.
Le ministère est définitivement composé :
Lord Grey, Premier Lord de la Trésorerie;
Lord Palmerston, Affaires étrangères;
Lord Melbourne, Intérieur;
Lord Goderich, Guerre et colonies;
Lord Althorp, Contrôle;
Lord Lansdowne, Président du Conseil;
Lord Durham, Sceau privé (il est gendre de lord Grey);
M. Brougham, Chancelier;
Lord Holland, Chancelier à Lancastre;
Duc de Richmond, Grand maître de l'artillerie;
Lord Auckland, Commerce, sans entrée dans le Cabinet,
Ces choix-là, et quelques autres que je ne sais pas encore , seront annoncés demain. Jamais ministère n'aura été composé plus vite; celui de M. Canning a duré vingt-quatre jours à se former; et comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, il est composé des trois éléments qui ont renversé le ministère précédent.
J'aurai l'honneur de répondre, dans ma première dépêche, aux articles qui concernent la Grèce dans celle que j'ai reçue ce matin.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU MARÉCHAL MAISON
Londres, le 20 novembre 1830.
Monsieur le Maréchal,
Les choses ici sont encore dans le même état. M. Brougham fait quelques difficultés pour accepter la chancellerie; le ministère sera, à ce que l'on dit, définitivement organisé dans la journée. Si cependant
quelque changement survenait, je vous le manderais avant de fermer ma lettre.
Vous m'avez paru désirer savoir ce qui me reviendrait ici des dispositions du cabinet de Berlin, pour comparer ce qui m'arrive indirectement avec ce qui vous est officiellement écrit. L'Autriche continue à souffler la discorde en Allemagne; elle espère par là obliger Farmée fédérale à se mettre en mouvement ou au moins au complet; elle cherche un prétexte pour porter son armée sur un point ou sur un autre.
M. de Metternich, loin de regretter de n'avoir pas fait quelques sacrifices à l'esprit du temps, est fâché de ne pas l'avoir comprimé davantage ; il n'y renonce point encore. La Russie serait bien près d'être dans la même disposition; elle fait, et c'est sûr, des armements considérables. Le général Diebitscli se flatte d'en avoir le commandement; il est toujours à Berlin, essayant, à l'aide des intrigues autrichiennes, du Prince royal et de M. Ancillon, de détruire le crédit de M. de Bernstorff et d'entraîner le Roi à l'intervention armée que désirerait vivement, quoique secrètement, le Roi de Hollande. Dans cet état de choses, on se demande si le changement arrivé ici dans le ministère rendra les cours du Nord plus souples ou plus difficiles. Se croiront-elles capables d'engager la lutte avec un ministère whig, qu'elles n'auront pas l'espoir d'entraîner; ou bien se croiront-elles obligées de se préparer davantage? Deviendront-elles plus soupçonneuses, plus irritables? Se croiront-elles enfin arrivées au point de
jouer le tout pour le tout? Je ne le crois pas; mais l'on ne sera sûr de rien avant le retour des courriers expédiés depuis vingt-quatre heures sur tous les points du globe.
Je suppose que vous vous êtes arrangé pour être instruit de la première impression qu'aura faite la nouvelle du changement du ministère anglais sur tous les cabinets.
Recevez, etc.
P, S, — M. Brougham a décidément accepté; ainsi il est Lord chancelier ; le marquis de Wellesley remplace le duc de Buckingham comme Lord High Steward de la maison du Roi. Il est probable que c'est lord Granville qui remplacera lord Stuart; mais rien n'est encore fait à cet égard. C'est demain ou au plus tard après-demain que le nouveau ministère doit être présenté au Roi.
TALLEYRAND AU MARÉCHAL MAISON
Londres, le 22 norembre 1830.
Monsieur le Maréchal,
Les anciens ministres anglais ont été appelés aujourd'hui chez le Roi pour y remettre le sceau de leurs
différentes secrétaireries d'Etat; ainsi demain les nouveaux ministres entrent en fonction.
J'ai reçu ce matin la dépêche du 16, dans laquelle vous traitez des différentes questions que doit naturellement soulever l'état actuel des choses en Belgique; je l'ai lue avec une grande attention ^
Dans les entretiens que nous avons eus ici au sujet