novembre
« Prince,
« Au moment où la Conférence de Londres, appelée à traiter à fond la question si grave et si compliquée des Pays-Bas, va l'examiner sous ses différents aspects, il serait intéressant pour nous de connaître les idées et les vues qu'a pu se former le cabinet anglais sur les arrangements à proposer aux Belges pour l'organisation politique de leur nouvel l]tat, et surtout sur ceux dont il serait possible d'obtenir la ratification par les puissances. Ce problème déjà si difficile en soi se complique encore de la nécessité dont il est pour nous que ces arrangements, quels qu'ils soient, ne blessent en rien nos intérêts actuels et futurs.
« Afin de vous mettre à portée d'aborder ce sujet dans vos entretiens avec le duc de Wellington et lord Aberdeen, je crois devoir jeter ici quelques aperçus sur l'état actuel des choses en Belgique; je parlerai d'abord de deux questions principales: celles de \dL séparation et de la souveraineté.
« Nous avons établi comme base de la négociation la séparation, déjà presque entièrement effectuée, de la Belgique et de la Hollande; mais ici se rencontre déjà une grave difficulté. Le Roi des Pays-Bas ne veut point de cetle séparation, et pour le déterminer à y consentir, il n'y a que l'emploi de la force ou la voie des négociations. Le premier moyen serait contraire au principe que nous-mêmes avons posé et dont nous ne pourrions nous départir; il le serait sans doute aussi aux intentions des puissances ; il ne doit pas être employé. D'un autre côté, si on en vient à des négociations, le meilleur moyen d'en assurer le succès serait de trouver quelques compensations à offrir au Roi des Pays-Bas pour la perte des provinces belges; mais je n'en vois nulle part les éléments. Il faudrait au moins, à défaut de ce
des affaires de ce pays, tous les ministres qui composent la Conférence ont été d'avis qu'il fallait ne s'occuper
moyen, rendre les cabinets unanimes dans leurs exigences envers le Roi des Pays-Bas, et ce résultat paraît fort douteux.
« On ne pourrait guère se flatter de l'obtenir facilement qu'en décidant les Belges à accepter le prince d'Orange pour Roi. Celte élection paralyserait, dans l'intérieur des cabinets étrangers, le parti qui pousse imprudemment à la guerre, et particulièrement en Russie où le choix du prince d'Orange est, dit-on, le seul qui puisse obtenir le suffrage de l'Empereur Nicolas. Le Roi des Pays-Bas y serait, à la vérité, d'autant plus opposé, qu'outre son peu d'affection pour le prince, il paraît persuadé que si les efforts qu'il fait pour rendre impossible la conservation de la paix venaient à réussir, le résultat de la guerre serait pour lui, d'abord le recouvrement de la Belgique, et en outre une nouvelle acquisition de territoire aux dépens de la France. Je n'examine point ce qu'il y a d'illusoire dans un semblable calcul, c'est un fait que je me borne à signaler. Mais je suis loin de le legarder comme l'obstacle le plus grave dans la question qu'il s'agit de résoudre. Assurément si le prince d'Orange était élu par les Belges, il serait aisé d'amener les puissances à exiger d'un commun accord la ratification du Roi son père. Malheureusement, et bien que le prince eût conservé quelques espérances quant au Congrès qui devait s'ouvrir à Bruxelles, la composition de cette assemblée semble lui laisser peu de chances d'élection. La statistique du Congrès national belge offre plus d'un trait de ressemblance avec celle du Congrès de 1790, sous Vandernoot et van Eupen; aujourd'hui comme à cette époque, il se compose en grande partie de l'aristocratie et du clergé du pays. On dit même que le clergé forme plus d'un quart du nombre de ses membres ; ce qui paraîtrait de nature à rendre fort difficile le choix d'un prince protestant. On prétend même que les ecclésiastiques, repoussant la Maison de Nassau tout entière, ne veulent ni du prince d'Orange, ni même de son fils, que quelques personnes s'étaient flattées de pouvoir faire proclamer sous la régence d'un Belge marquant, tel que le comte Félix de Mérode, membre du Gouvernement provisoire, et auquel on suppose assez d'influence pour être élu grand-duc héréditaire de Belgique, peut-être même Roi.
« Cet état de choses qui, s'il écarte réellement le prince d'Orange
90 AAIBASSADE DE TALLEYRAND
encore que de l'acceptation définitive de l'armistice. A présent, tout l'avenir est trop vague dans leur esprit
et même son fils, rend Taccord des puissances déjà si difficile, semble y créer de nouveaux obstacles parles limites étroites dans lesquelles il circonscrit le choix de tout autre prince, car il ne serait guère moins impossible d'obtenir celui d'un prince protestant quelconque; et dès lors il faudrait se renfermer dans le cercle peu nombreux des princes catholiques. Je n'ai pas besoin de dire que, d'avance, le Roi serait fermement et sincèrement décidé à n'accueillir l'expression d'aucun vœu ni d'aucune demande en faveur d'un des princes, ses fils. C'est une idée à laquelle il ne faut pas même s'arrêter, et il en doit être de même pour les archiducs d'Autriche ou tout autre prince des familles souveraines des grandes puissances. Il ne reste donc que les familles de Naples, de Saxe et de Bavière où un choix pourrait être fait. La France n'y verrait pas d'objection, et il ne semble pas qu'aucun autre Gouvernement eût à en élever. Mais la famille de Naples n'est point assez populaire pour qu'on doive espérer de voir les Belges porter leurs suffrages sur le prince Charles-Ferdinand, qui est âgé de dix-neuf ans et dont on parle avec éloge. Il n'y aurait donc qu'à choisir entre le prince Jean de Saxe, neveu du Roi Antoine, le prince Othon de Bavière, qui a quinze ans, et le comte Félix de Mérode, soit comme régent, soit comme grand-duc héréditaire.
« Cet aperçu n'est point satisfaisant, et néanmoins, en supposant la question de la souveraineté résolue à li satisfaction commune des grandes puissances, il en resterait encore une assez délicate à aplanir; je veux parler de l'arrangement de limites qu'il y aurait à combiner entre la Belgique et la Hollande. Ici s'offrent naturellement des difficultés dans l'examen desquelles je crois devoir entrer. La démarcation que la Conférence de Londres a tracée dans sa proposition d'armistice aux Belges, a pour eux le précieux avantage de les mettre en possession de la citadelle d'Anvers, mais en même temps le Roi des Pays-Bas doit conserver Maëstricht, Stephenswerdt et Venloo, c'est-à-dire la ligne de la basse Meuse, qui couvre la Belgique contre une attaque du côté de l'Allemagne, et dont la population se rattache à la Belgique par ses mœurs, ses habitudes et ses opinions, quoiqu'elle fit autrefois partie de la Hollande. Il paraîtrait même que les villes de Breda, de Bois-le-Duc et du Brabant hollandais éprouvent les mêmes sympathies pour les Belges, et que c'est
pour qu'ils s'en occupent, et ce n'est qu'après avoir reçu de nos commissaires des renseignements positifs
avec ces derniers plutôt qu'avec la Hollande qu'ils sont disposés à s'unir.
« Quant à la portion de la Belgique qui se trouve sur la rive droite de la Meuse et qui faisait autrefois partie des Pays-Bas autrichiens ou de la province de Liège, c'est-à-dire Rivemonde, Verviers, Luxembourg, etc., les habitants y sont entièrement Belges, et l'on a même lieu de croire qu'ils ont déjà envoyé leurs députés au Congrès de Bruxelles.
« Enfin la population de la partie la plus méridionale de la rive droite de la Meuse est encore plus belge que partout ailleurs. Ces contrées sont les duchés de Bouillon, de Luxembourg, les anciennes abbayes de Saint-Hubert, de Stavelot, de Malmedy, etc., et il ne faut pas perdre de vue que parmi ces contrées le grand-duché de Luxembourg a été incorporé à la Confédération germanique, et que la forteresse de Luxembourg est, à titre de place fédérale, occupée depuis quinze ans par une garnison prussienne. Or, il est aisé de concevoir les difficultés qui se présenteront soit pour réunir ces pays au nouvel Etat belge, soit pour les maintenir sous la domination du souverain de la Hollande, et y rétablir son autorité, partout annulée, excepté à Luxembourg où elle est nominalement conservée par la garnison prussienne. Il est d'ailleurs utile pour nous d'aviser d'avance à ces difficultés et à leur solution. Car une fois que le prince d'Orange ou tout autre prince à notre convenance serait reconnu souverain de la Belgique, nous devrions contribuer autant qu'il serait en nous à les aplanir dans l'intérêt de la paix, et nous aurions seulement à veiller, dans notre intérêt particulier, à ce que l'occupation prussienne fût restreinte, commeelle l'est déjà, à la seule forteresse de Luxembourg.
« La question la plus essentielle pour le moment est au surplus, comme je l'ai dit précédemment, celle du choix du souverain de la Belgique, et surtout de savoir si cette souveraineté pourra être déférée au prince d'Orange.
« Les considérations de diverse nature dans lesquelles je viens d'entrer sont, comme vous le voyez, purement hypothétiques. Mais j'ai cru devoir, Prince, vous présenter quelques données d'où vous pourriez partir pour sonder avec précaution, en évitant de trop
sur les différents partis qui se sont formés dans le Congrès national, que nous aborderons les grandes questions que vous traitez dans votre dépêche du 16. Je trouverais au moins inutile de dire, dans les conférences, mon opinion avant que les autres ministres soient disposés à me dire la leur. Dans les conversations, chacun se tâte et en reste là.
Nous attendons, mercredi 24, des lettres de nos commissaires. Le commissaire français vous écrira directement, et lorsque nous aurons de ses nouvelles, je presserai ici pour qu'on reprenne les conférences. Nous y entrerons plus avant dans les affaires de la Belgique; c'est alors que je pourrai me servir utilement des excellents documents que vous m'avez envoyés.
Recevez, etc.
appuyer sur des sujets dont la discussion ne serait pas sans inconvénient, quelles peuvent être les idées et les vues du cabinet de Londres sur les points les plus importants de la question belge et sur les arrangements à faire pour en obtenir la solution. Toutes les combinaisons auront certainement leurs difficultés; l'essentiel, s'il n'est pas possible d'arriver à ce qu'il y aurait de mieux, est de parvenir à des arrangements qui, praticables en eux-mêmes, seront les moins incompatibles avec le grand objet qu'on se propose, savoir le maintien de la paix générale. Le Roi met beaucoup de prix à connaître ce que vous aurez appris de la manière dont on envisage à Londres le moyen de parvenir à ce but important par la solution des différents points qui se rattachent à la question principale des Pays-Bas; et je vous prie de vouloir bien m'en informer le plus tôt que vous pourrez. «
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 23 novembre 1830.
Monsieur le Comte,
Je n'entrerai pas dans des détails sur la séance du Parlement d'hier ; le Times du 23 la rapporte en entier. Il est bon de lire avec attention le discours de lord Grey, qui indique la ligne que le nouveau ministère se propose de suivre; il donne des assurances de paix et principalement d'accord avec la France ; il se plaît à regarder le Gouvernement des deux pays comme fondé sur le même principe. Ce discours a fait impression.
Les nouveaux ministres n'ont point encore reçu le corps diplomatique ; il paraît que demain, après le lever du Roi, nous devons tous nous y rendre. Cette visite, quoiqu'elle entre dans le cérémonial, puisque nous nous y rendons tous ensemble en uniforme, peut avoir quelque importance, si nous avons reçu, comme c'est probable, des lettres de Belgique qui nous indiquent l'impression produite par l'arrivée des commissaires des cinq puissances.
J'ai aujourd'hui la possibilité de répondre à la lettre du 13 que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire relativement à l'île de Samos ^
* Les îles de Candie et de Samos avaient été laissées par la Confé-
Un des protocoles de la Conférence de Londres en date du 20 février 1830, communiqué à la Porte et accepté par elle, a statué que l'île de Samos serait replacée sous la souveraineté du Grand Seigneur, mais que, néanmoins, les trois Cours s'interposeraient auprès du Grand Turc, à titre d'obtenir dans l'intérêt des Samiotes une protection contre les actes oppressifs et arbitraires, et une sécurité complète. Une instruction jointe à ce protocole, qui en précise l'objet, recommande spécialement l'île de Samos à la sollicitude des représentants des trois Cours ; elle leur prescrit d'engager la Porte à faire jouir cette île d'une administralion équitable et douce.
Il est à observer en outre que les protocoles qui ont établi l'indépendance de la Grèce renferment des clauses générales dont le bénéfice doit appartenir, de plein droit, aux habitants des territoires ou îles qui ont pris part à l'insurrection grecque, mais qui ne se trouvent pas dans les limites assignées à la Grèce indépendante. Ces clauses générales, dont l'observation
rence de Londres en dehors de la circonscription du nouvel Etat grec. L'île de Candie venait d'être cédée au vice-roi d'Egypte.
Le Gouvernement français, dans sa dépêche du 13 novembre, exprimait le regret de voir l'Ile de Samos replacée sous la domination de la Porte, les trois Cours s'étant bornées à stipuler une amnistie en faveur des habitants de cette île, sans leur assurer pour l'avenir d'autre garantie.
Il demandait à M. de Talleyrand de rouvrir une négociation pour que l'existence de Samos fût fixée sur les bases mêmes que le traité de Londres avait arrêtées pour celle de la Grèce, savoir : l'indépendance religieuse, civile et commerciale, moyennant tribut.
est placée sous la garantie de la France, de la Russie et de l'Angleterre, stipulent la liberté du culte, le droit d'émigration et la sûreté des biens ainsi que des personnes.
Il est évident que les clauses en question sont applicables à l'île de Samos, puisque cette île a pris part à l'insurrection grecque, et qu'elle est détachée maintenant du territoire de la Grèce. Tel est l'état des conventions relativement à Samos. 11 en résulte que Samos ne saurait sous le rapport c?w JroïY être assimilée à la Grèce, ni même être placée dans la condition que le traité de Londres devait originairement accorder aux Grecs, puisque ce traité avait pour but de n'établir à leur égard que des relations de suzeraineté avec l'Empire ottoman; tandis que la souveraineté du Grand Seigneur est formellement établie pour l'île de Samos par les protocoles dont il a été fait mention plus haut. Mais sous le rapport du fait , il ne paraîtrait pas très difficile de procurer aux Samiotes un mode d'existence analogue à celui dont les Grecs devaient jouir en vertu du traité de Londres.
Il est à remarquer, d'abord, qu'avant la révolution grecque les Samiotes ont constamment exercé le droit de s'administrer librement eux-mêmes, sans que le Gouvernement pût s'ingérer directement ou indirectement, civilement ou militairement dans leur régime intérieur. Les Samiotes se bornaient à lui payer un tribut annuel qu'un officier de la Porte venait prélever.
Ainsi il ne s'agirait au fond, si l'on ne peut faire
entrer dans la Grèce indépendante Samos, que d'y rétablir l'ancien état de choses; car les Samiotes ne sauraient dans aucune hypothèse, ni désirer, ni obtenir plus de liberté pour tout ce qui concerne l'administration de leur île.
Les améliorations qui sembleraient nécessaires, et qui sont entrées dans les vues de la Russie, à la suite des protocoles du 20 février 1830, consistaient :
P Dans la fixation d'un tribut annuel, équitable, une fois pour toutes ;
2" Dans l'adoption du principe que dorénavant ce tribut serait acquitté par les Samiotes eux-mêmes à Constantinople ;
3° Dans la liberté commerciale dont jouiraient les Samiotes, et dans le droit qui leur serait accordé de traverser le Bosphore sous un pavillon que leur donnerait le Gouvernement turc, ou en empruntant, comme cela s'est souvent pratiqué en Turquie, le pavillon d'une des grandes puissances. Peut-être pourrait-on les autoriser à prendre le pavillon ragusais.
Il me semble que, dans les renseignements que j'ai tirés des anciennes correspondances, vous trouverez de quoi donner des instructions à M. le général Guilleminot sur l'affaire des Samiotes, et qu'il lui est aisé, en faisant les mêmes demandes que le Gouvernement russe, d'obtenir pour le sort des Samiotes une grande amélioration. Il y a cependant lieu de croire que l'article du pavillon sera celui qui pourrait offrir quelques difiicultés. Cependant, s'il était demandé, ainsi que les
A LONDRES. 9r
autres améliorations, au Gouvernement turc en vertu d'un nouveau protocole, ou bien s'il devenait Tobjet d'une négociation amicale, dans laquelle les trois Cours réuniraient leurs efforts, on a lieu de croire que la Porte ferait les concessions demandées et leur donnerait le caractère de la déférence qu'elle a constamment témoignée aux trois puissances depuis la paix d'Andrinople.
M. le maréchal Bourmont s'est fait inscrire à l'hôtel de l'ambassade de France; son projet, à ce que l'on m'a dit, était d'aller en Allemagne. Il n'a dit à personne vers quelle partie de l'Allemagne il se dirigeait.
M. de Bacourt n'est point encore arrivé, et la légation est bien incomplète depuis le départ de M. Bresson pour la Belgique, où il peut être retenu encore plusieurs jours.
Recevez, etc.
P. S, — Lord Palmerston est parti pour se faire réélire; ce qui fait qu'il ne pourra recevoir le corps diplomatique que vendredi 26.
Londres, le 27 novembre 1830,
Monsieur le Comte,
Je vous remercie d'avoir engagé M. de Flahaut à venir à Londres ; il y est en relations habituelles avec le nouveau ministère, et sa présence ici m*a été fort utile à cet égard : son très bon esprit lui a fait tenir le langage qui pouvait le mieux nous servir.
Je vais répondre de suite aux questions générales qui m'ont été faites sur la politique extérieure que la France peut être amenée à suivre dans les circonstances actuelles. La France ne doit point songer à faire ce qu'on appelle des alliances; elle doit être bien avec tout le monde et seulement mieux avec quelques puissances, c'est-à-dire entretenir avec elles des rapports d'amitié qui s'expriment lorsque des événements politiques se présentent.
Ce genre de lien doit avoir aujourd'hui un principe différent de celui qu'il avait autrefois. Ce sont les progrès de la civilisation qui formeront désormais nos liens de parenté : nous devons donc chercher à nous rapprocher davantage des gouvernements où la civilisation est plus avancée ; c*est là que sont nos vraies
ambassades de famille. Ceci conduit naturellement à regarder TAngleterre comme la puissance avec laquelle il nous convient d'entretenir le plus de relations; je dois faire observer qu'il y a entre elle et nous des principes communs, et que c'est la seule puissance avec laquelle nous en ayons d'essentiels. Si dans quelques points nous avons des avantages surTAngleterre, dans d'autres aussi elle l'emporte sur nous; il y a ainsi quelque profit de part et d'autre à une union plus étroite. Tous les motifs de rivalité sont, d'ailleurs, fort diminués par les pertes coloniales que nous avons faites.
L'Europe est certainement, en ce moment, dans un état de crise. Eh bien , l'Angleterre est la seule puissance qui, comme nous, veuille franchement la paix; les autres puissances reconnaissent un droit divin quelconque, la France et l'Angleterre seules n'attachent plus là leur origine. Le principe de la non-intervention est adopté également par les deux pays ; j'ajouterai, et je le compte pour quelque chose, qu'il y a aujourd'hui une sorte de sympathie entre les deux peuples.
Mon opinion est que nous devons nous servir de tous ces points de rapprochement pour donner à l'Europe la tranquillité dont elle a besoin. Que quelques Etats soient ou ne soient pas disposés à la paix, il faut que la France et l'Angleterre déclarent qu'elles la veulent, et que cette volonté, émanée des deux pays les plus forts et les plus civilisés de l'Europe, s'y fasse entendre avec l'autorité que leur puissance leur donne.
BJBLiOTHECA
Quelques-uns des cabinets qui marchent encore sous la bannière du droit divin ont, en ce moment, des velléités de coalition; ils peuvent s'entendre parce qu'ils ont un principe commun ; ce principe s'affaiblit à la vérité dans quelques endroits, mais il existe toujours ; aussi, lorsque ces cabinets-là se parlent, ils s'entendent bientôt. Ils soutiennent leur droit divin avec du canon; l'Angleterre et nous, nous soutiendrons Topinion publique avec des principes ; les principes se propagent partout, et le canon n'a qu'une portée dont la mesure est connue.
L'Europe se trouve donc partagée entre ces deux manières de gouverner : ce sont, aujourd'hui, celles qui la régissent. Les forces sont à peu près égales entre le principe qui fait mouvoir les armées russes et autrichiennes et le principe qui, agissant par l'opinion, est sûr de faire mouvoir des forces au moins égales. Ce dernier rencontrera de nombreux alliés dans les pays qui lui sont opposés, et son antagoniste ne compte guère parmi les siens que le faubourg Saint-Germain. S'il y a balance, il faut la faire pencher de notre côté, et le moyen d'y arriver, c'est d'attirer la Prusse vers des idées qui sont moins éloignées d'elle que des autres pays du Nord. C'est là, ce me semble, quelles doivent être les vues du cabinet de Londres et de celui de Paris.
J'ai développé cette pensée très longuement, hier, avec lord Grey, et, aujourd'hui, avec lord Palmerston; ils entrent, l'un et l'autre, dans cette manière de voir
et donneront des instructions en conséquence au ministre qu'ils ont à Berlin. Il est très important pour nous d'avoir là des agents observateurs et entraînants.
Vous m'avez demandé, Monsieur le Comte, quel pouvait être, dans l'état actuel de la France, le système politique auquel elle devait s'attacher. J'ai essayé d'indiquer une réponse à cette question, sur laquelle il y aurait plutôt un livre à faire qu'une lettre; le livre pourrait être mauvais, et la lettre n'est probablement pas trop bonne.
Je veux suivre maintenant mon idée et appliquer les principes que je viens d'émettre aux négociations dans lesquelles nous sommes engagés en ce moment. Je suis convaincu que c'est avec l'Angleterre que la France doit chercher à agir, et je crois que la disposition du nouveau cabinet anglais nous donnera beaucoup de facilités à cet égard. J'ai vu ce matin, avec un grand plaisir, à quel point le ministère anglais était satisfait de la nouvelle démarche qui avait été faite en envoyant à Bruxelles M. de Langsdorff. L'esprit de cette mission a été très bien développé dans une lettre écrite par M. Pozzo à M. Matuchewitz ; il y rend compte avec beaucoup d'éloges d'une conversation qu'il avait eue et qui avait précédé cet envoi.
Nos conférences sur les affaires de la Belgique ont été interrompues par le changement de ministère. Lord Palmerston a été obligé de se rendre à Cambridge pour son élection; il n'en est revenu que ce matin, et c'est immédiatement après son arrivée que je l'ai vu.
102 AMBASSADE DE TALLEYRAMD
Mon entretien avec lui a été assez long, parce que j'aî cru devoir reprendre ce qui s'était passé sous l'ancien ministère, et lui faire connaître l'esprit qui avait présidé aux précédents protocoles. Il a retardé le moment de notre première conférence jusqu'à dimanche ; il veut se donner ce temps pour lire toutes les pièces qui concernent cette grande affaire.
Je suis fondé à croire que si les Belges ne sont pas absolument fous, nous arriverons à ce que nous désirons : il est fort difficile d'employer la véritable influence sur les personnes qui dirigent le mouvement en Belgique, car il paraît démontré ici que ce sont les prêtres qui animent le peuple, et qui dominent sourdement les délibérations du Congrès. Dans mes conversations séparées avec lord Grey et lord Palmerston, j'ai cru voir que si on ne réussissait pas pour le prince d'Orange, on pourrait penser à l'archiduc Charles ; j'ai rejeté cette idée en leur disant qu'un prince de la Maison d'Autriche en Belgique aurait trop l'air d'une restauration, et qu'ils devaient se souvenir d'une chose que j'avais oubliée, il y a quinze ans : c'est que M. Fox avait dit et imprimé que la pire des révolutions était une restauration.
Je n'ai jusqu'à présent prononcé aucun nom, quoique celui du prince Charles de Bavière me soit venu souvent à la bouche; car il est catholique, il a quarante ans et il est homme d'esprit et de courage. Cette idée, du reste, n'est venue ici à personne, et si le Gouvernement français l'adoptait, il pourrait s'en faire tout le mérite vis-à-vis de la Maison de Bavière.
Pour VOUS rendre un compte complet de tout ce dont j*ai été chargé durant ma mission, je dois vous parler de la Grèce. Rien n'a été proposé à ce sujet par aucune des puissances; l'affaire de la Belgique a absorbé l'attention et l'intérêt de tout le monde : je ne crois pas qu'aucun ministre y ait pensé; pas un seul des beaux noms de la Grèce n'a été prononcé dans une de nos conférences.
Quant à Alger, j'ai évité d'en parler; j'aimerais bien que nos journaux en fissent autant; il est bon qu'on s'accoutume à notre occupation, et le silence en est le meilleur moyen. Je crois que l'opinion a changé sur cette question en Angleterre, et que nous n'éprouverons pas d'insurmontables difficultés lorsqu'il s'agira de la traiter.
On a connu ce matin ici le jugement rendu par la Cour de Paris dans l'affaire de M. de Kergorlay; il est généralement blâmé, et l'on s'étonne de la légèreté des peines qui ont été appliquées.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 28 novembre 1830.
Monsieur le Comte,
Au moment où le Gouvernement s'occupe de l'importante question du grand-duché de Luxembourg, j*ai pensé qu il devait lui être utile de s'entourer de tous les renseignements propres à éclaircir cette affaire. Je vous adresse en conséquence ceux que ma mémoire m'a fournis et ceux qu'il est possible de se procurer à Londres.
Les articles 53, 54, 56, 62, 63, 67, 68, 69, 70, 71 de l'acte du Congrès de Vienne du 9 juin 1815 conclu entre l'Autriche, l'Espagne, la France, la Grande-Bretagne, le Portugal, la Prusse, la Russie et la Suède ^ ainsi que les articles 1, 2 et 11 de l'acte sur la constitution fédérative de l'Allemagne du 8 juin 1815, acte qui sous le n° 9 se trouve annexé au traité principal de Vienne, dont ci-après copie, forment la base de l'existence politique du grand-duché de Luxembourg dans ses rapports avec la Confédération germanique, avec
' Voir l'acte final du Congrès de Vienne, Collection de Clercq^ t. II, p. 567.
le royaume des Pays-Bas et avec le reste de l'Europe*.
I/acte du Congrès de Vienne du 9 juin 1815, ainsi que l'acte sur la constitution fédérative de l'Allemagne du 8 juin 1815, ayant été garantis par toute l'Europe, aucune puissance ne saurait se refuser à contribuer à leur maintien.
D'après les articles cités, le grand-duché de Luxem^ bourg sous la souveraineté de S. M. le Roi des Pays- Bas, comme grand-duc de Luxembourg ^ forme partie intégrante de la Confédération germanique. Cette réunion est perpétuelle et indissoluble; il existe une garantie mutuelle entre les membres de la Confédération^ d'après laquelle il y a droit et obligation entre eux de s' entresecourir, tant pour le cas où la sûreté et l'indépendance de leurs possessions seraient menacées par des attaques pro^ venant du dehors, que pour celui ou ces attaques auraient lieu par suite de soulèvements dans r intérieur.
Dans les articles 25 et 26 de l'acte final des Conférences ministérielles tenues à Vienne pour compléter et consolider l'organisation de la Confédération germanique, signé à Vienne le 16 mai 1820, et déclaré loi fondamentale de la Confédération par la résolution de la Diète germanique du 8 juin 1820, le mode dans lequel ce secours sera accordé a été déterminé plus spécialement. Copie de ces deux articles se trouve ci-jointe ; il ne peut donc pas y avoir de doutes ni sur le droit, ni même sur l'obligation de la Confédé-
^ Voir l'acte pour la constitution fédérative de l'Allemagne (Vienne), Collection de Clercq^ t. II, p. 556.
ration germanique de secourir le grand-duc de Luxembourg, un de ses membres, qui réclame ce secours dans l'intérêt de la sûreté intérieure et extérieure du grand-duché, dont l'indépendance est menacée par des attaques du dehors et où l'autorité du souverain est méconnue dans l'intérieur.
Mais il y a plus ; même abstraction faite et des droits et des intérêts du grand-duc et du grand-duché de Luxembourg, la Confédération aurait le droit d'intervenir dans les affaires du grand-duché, i^uisqu il s'agit de la sûreté extérieure et intérieure de r Allemagne, de l'indépendance et de t inviolabilité des États confédérés dont le maintien est le but de la Confédération ' .
Une intervention de la part de la Confédération dans les affaires du grand-duché ne saurait, par ces raisons, nullement être envisagée comme une intervention dans les affaires de la Belgique, pas plus qu'une intervention éventuelle de la Confédération dans les affaires du Hanovre pourrait être envisagée comme telle dans les affaires de l'Angleterre. Mais tout au contraire les Belges, en s'immisçant dans les affaires du grandduché, interviennent par là même dans celles de la Confédération germanique et provoquent par conséquent de légitimes représailles de la part de toute la Confédération.
* On écrivait du Département à Talleyrand, le 25 novembre 1830 : « La Confédération germanique aussi semble se disposer à prendre une attitude militaire. La Diète a ordonné que les contingents
A LONDRES. lOT
Le grand-duché de Luxembourg n'a, sous le rapport du droit public et du droit des gens, rien de commun avec la Belgique que le souverain ; une connexité très précaire et accidentelle qui, d'après l'article 67, pourrait cesser d'un moment à l'autre. Sa réunion avec la Confédération germanique, par contre, est perpétuelle et indissoluble. La souveraineté du grand-duché est garantie par l'article 69 au Roi des Pays-Bas et à ses successeurs et ne saurait passer en d'autres mains, ni sans ni avec le consentement de Sa Majesté, puisque la succession éventuelle dans le grand-duché est garantie à la Maison de Nassau, après l'extinction de la Maison d'Orange-Nassau, par les articles 70 et 71 de Facte du Congrès de Vienne.
Rien n'a pu être changé dans tous ces rapports par aucune mesure d'administration intérieure que S. M. le Roi des Pays-Bas aura pu prendre de son propre chef ou de concert avec les Etats-Généraux. Le grandduché pourra avoir été assimilé sous les rapports de l'administration financière , judiciaire et autres aux provinces belges, toujours son existence politique restait-elle très distincte de celle des provinces belges et du royaume des Pays-Bas, et rien ne pouvait être changé par là dans la nature des droits et obligations
fédéraux fussent mis sur le pied de disponibilité, et nous apprenons que les villes hanséatiques s'occupent de compléter le leur. Il est vrai que la décision de la Diète a pour objet avoué la répression des troubles qui viendraient à éclater de nouveau en Allemagne ; mais cette mesure ne tend pas moins à la réunion d'une armée fédérale. »
de la Confédération germanique relativement à ce pays.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 29 novembre 1830.
J'apprends dans le moment, par un courrier qui arrive de La Haye, que la levée du blocus du port d'Anvers, sur laquelle le Roi des Pays-Bas avait d'abord fait des difficultés, vient d'être ordonnée, et qu'elle durera tout le temps de la cessation des hostilités. Il faut croire que cela sera utile aux commissaires chargés de négocier l'armistice.
Recevez, etc.
P, S. — Lord Granville a été nommé hier soir ambassadeur à Paris, et a reçu l'ordre de se rendre dans quinze jours à son nouveau poste. Il est venu ce matin m'en faire part.
Je dois vous dire ici que cinquante membres de l'opposition nouvelle se sont réunis, il y a quelques
jours, chez M. Peel, pour rengager à être leur chef, et que M. Peel leur a répondu que les circonstances étaient trop fortes pour entraver le Gouvernement dans sa marche; qu'ainsi il n'acceptait point la proposition qu'ils venaient de lui faire. Je vous engage à lire le Courrier anglais du lundi soir 29, vous y trouverez les mesures prises par le Gouvernement pour arrêter les émeutes qui ont eu lieu dans quelques comtés.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 30 novembre 1830.
Monsieur le Comte,
Je partage les regrets que vous m'exprimiez dans votre dernière dépêche sur la résolution adoptée par le Congrès belge, qui exclut à jamais la Maison de Nassau du trône delà Belgique ^ Nous avons néanmoins lieu de nous féliciter que la démarche faite par le Gouverne-
> Dans la séance du 24 novembre, le Congrès belge avait déclaré la Maison de Nassau à jamais exclue du trône de la Belgique. Cette résolution avait été prise à une majorité de 161 voix contre 28. La révolution belge avait été surtout l'œuvre du parti catholique ; c'est le catholicisme qui faisait exclure des princes protestants.
C'est ce qui s'était passé, dans un sens opposé, en Angleterre, lors de la révolution de 1688, où la réforme avait fait exclure des princes catholiques.
ment ait précédé la déclaration du Congrès. Cette démarche produira sans doute le meilleur effet sur les différents cabinets de TEurope; ils devront y reconnaître la preuve de notre ferme désir de maintenir la paix et de repousser toutes les insinuations qui nous ont été faites par le Gouvernement belge.
C'est sous ce point de vue que j'ai toujours considéré la mission de M. de Langsdorff ; l'intérêt de la Maison de Nassau, qui en semblait le but, ne ma paru que secondaire. Aussi je ne pense pas que nous devions trop nous effrayer de l'exclusion prononcée contre cette famille. L'essentiel pour nous est de convaincre l'Angleterre et les autres puissances de notre bonne foi dans toute cette question. Je suis porté à croire que le cabinet anglais lui-même, malgré la présence du prince d'Orange ici, consentirait à abandonner ses intérêts en Belgique ; la grande affaire est d'obtenir des garanties sûres de l'exécution des traités et du maintien des frontières, et de s'entendre complètement avec nous pour conserver la paix.
Le Gouvernement anglais croit avoir besoin dans ce moment-ci de quelqu'un à Francfort pour l'instruire de tout ce qui se passe en Allemagne. M. Cartwright, avant de se rendre en Belgique, avait été nommé pour cette mission ; il vient de recevoir l'ordre d'y aller immédiatement. Il sera remplacé à Bruxelles par lord Ponsonby, beau-frère de lord Grey, et ancien ministre d'Angleterre à Rio-Janeiro : il y va et part ce soir pour agir conjointement avec M. Bresson, dont on est
ici fort content. Lord Ponsonby sera porteur des instructions ci -jointes. Comme M. Bresson vous a sûrement envoyé la note verbale du Gouvernement provisoire, je ne la joins pas ici ; vous voudrez bien vous la faire représenter en lisant cette lettre; la note verbale vous donnera Texplication des instructions que porte lord Ponsonby. Il est probable que cette note finira la question de l'armistice, et le caractère du commissaire anglais qui y va donnera une force très utile aux observations qui seront faites par M. Bresson et par lui. L'objet de l'envoi de lord Ponsonby pour une mission de cette espèce est uniquement de prouver aux Belges que le ministère actuel adopte sur les affaires de la Belgique la même manière de voir que ses prédécesseurs.
Le prince Lieven est arrivé hier au soir ; il a assisté à la conférence que nous avons eue aujourd'hui, et il a été du même avis que nous ; il a signé les instructions envoyées aux commissaires.
Avant la conférence il avait vu en particulier lord Palmerston, qui lui a parlé des armements de la Russie et demandé quel pouvait en être l'objet ^ Il a répondu
' Un ukase venait d^ordonner la réunion de plusieurs corps d'armée sur les frontières occidentales de la Russie.
Le 29 octobre, M. de Nesselrode avait transmis aux agents du Gouvernement russe à l'extérieur la circulaire que nous donnons ici :
« Saint-Pétersbourg, le 29 octobre 1830.
« Monsieur, « Dans un moment où les événements survenus aux Pays-Bas et sur plusieurs points de l'Allemagne semblent plus que jamais mena-
que l'on exagérait les armements de la Russie ; que ceux qui avaient été faits n'avaient été ordonnés que
cer le repos du reste de l'Europe et compromettre l'ordre de choses que les transactions des années 1814, 15 et 19 ont consacré, il est du devoir de tous les gouvernements, et plus particulièrement de ceux qui ont créé et garanti cet ordre de choses, d'aviser aux moyens de le maintenir inviolable et de le préserver de toute atteinte. A cet égard, un parfait accord de vues et d'intentions s'est établi entre les Cours alliées. Elles se sont en commun et chacune pour sa part pénétrées des obligations qu'elles ont à remplir au milieu des graves circonstances du moment.
« Dans les mesures qu'elles réclament, Sa Majesté l'Empereur a cru devoir mettre d'autant plus d'activité que les distances qui nous séparent du théâtre des événements, et que nos troupes auraient à franchir en cas de besoin, nous font doublement un devoir de prévoir les chances que l'avenir peut amener. Mais pour prévenir les fausses interprétations que ces mesures pouvaient occasionner, Sa Majesté Impériale a jugé qu'il serait utile de leur donner une entière publicité. Tel est le but de l'article qui a paru dans la feuille ci-jointe du Journal de Saint-Pétersbourg. Il annonce qu'une partie de l'armée russe et celle du royaume de Pologne vont être mises sur le pied de guerre, et que les corps les plus éloignés de la frontière ont reçu ordre de s'en rapprocher.
« Si ces mesures, que les circonstances du moment semblent devoir pleinement justifier, avaient encore besoin de quelques explications, il sera aisé aux missions impériales de les puiser dans la présente circulaire. Les préparatifs qui viennent d'être ordonnés n'ont d'autre but que le maintien de la paix générale et celui de l'ordre de choses que les transactions européennes ont consacré. Nous espérons encore que l'annonce seule de ces dispositions suffira pour atteindre ce but conservateur, auquel l'Empereur et ses augustes alliés ont voué une si vive sollicitude. Dans tous les cas, et si nos troupes devaient s'ébranler pour se porter au delà des frontières de l'Empire, ce ne serait que par suite d'un concert avec les souverains qui partagent avec Sa Majesté Impériale les soins et les obligations que lesdites transactions leur ont imposés.
a Recevez, etc.
a NeSSELRODE. »
pour être prêts dans le cas où la guerre pourrait s'allumer, mais que la Russie n'agirait jamais et ne ferait aucune espèce de mouvement hostile que d'accord avec les cinq puissances, la France comprise. Cette assurance a été donnée à lord Palmerston de la manière la plus nette, et lui a paru sincère.
L'armistice une fois signé, je crois que nous pouvons nous regarder comme sûrs que la paix ne sera pas troublée.
Recevez, etc. '
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 1^*^ décembre 1830.
Monsieur le Comte,
Je me suis rendu ce matin au lever du Roi, pour remettre la lettre de S. M. la Reine des Français, qui m'avait été envoyée. Sa Majesté Britannique m'a parlé du Roi dans des termes qui exprimaient une franche amitié, et m'a témoigné son profond respect pour la Reine, qu'il connaît moins.
J'ai rencontré tous les ministres au lever du Roi; le marquis de Lansdowne m'a dit qu'au conseil du matin lord Palmerston avait rapporté la conversation qu'il
avait eue avec le prince Lieven, et que le conseil s'était montré fort satisfait des assurances qui avaient été données par l'ambassadeur de Russie. J'ai pu juger par la manière dont le marquis de Lansdowne s'est exprimé, de la fidélité du compte que je vous ai rendu de cette conversation dans ma lettre d'hier.
J'ai entretenu ensuite lord Grey, qui m'a annoncé avoir eu de son côté une entrevue avec le prince de Lieven, dans laquelle lord Grey a fait part à cet ambassadeur des inquiétudes qu'inspiraient les développements de forces de la Russie, qu'ils donnaient lieu de croire à des intentions hostiles, au moment ou on devait au contraire chercher à tranquilliser les esprits. Le prince de Lieven a répondu que la Russie se trouvait engagée par les traités à soutenir le Roi des Pays- Bas, dans le cas où il réclamerait ses secours ; que les événements de la Belgique avaient paru pouvoir amener ce cas, et que telle était la cause des armements de la Russie, mais qu'il pouvait assurer en même temps que son Gouvernement se prêterait, d'accord avec les cinq puissances, à tout ce qui tendrait au maintien de la paix.
Lord Grey m*a dit que ces assurances lui avaient paru sincères, et qu'il avait, en outre, l'espoir que ses observations seraient connues du Gouvernement russe, quoique le prince Lieven ne le lui ait pas dit formellement.
Lord Palmerston désirerait vivement qu'on s'occupât le plus promptement possible de la question du
grand-duché de Luxembourg. Il pense, et à cet égard je partage son opinion, qu'il serait très utile de dégager les affaires de la Belgique de tous les embarras qui s*y rattachent, et qu'en déterminant tout de suite ce qui concerne le grand-duché de Luxembourg, on satisferait la Prusse qu'il est si nécessaire d'appeler à nous.
Si vous avez l'intention, Monsieur le Comte, de traiter à Paris l'affaire du grand-duché de Luxembourg, je vous engage à l'entamer immédiatement. Si le Roi jugeait plus convenable de m'en confier la direction, il faudrait que Sa Majesté ne tardât pas à m'envoyer ses instructions. Vous ne négligerez pas non plus d'y joindre une carte explicative, sur laquelle seraient fixés les points des frontières qu'on aurait arrêtés.
Le prince de Metternich vient d'envoyer à Londres, pour y prendre part à nos conférences, le baron de Wessenberg, dernièrement nommé ministre d'Autriche en Hollande ^ Il a sans doute jugé que ce diplomate aura acquis, pendant son séjour à La Haye, des notions qui le rendront un utile collègue pour le prince Esterhazy*.
• Talleyrand disait du baron de Wessenberg, qui avait représenté TAutriche au Congrès de Vienne :
a II croit tout savoir parce que pendant quarante ans il a écouté et retenu tous les commérages de l'Europe. »
* Sébasiiani écrivait à Londres le 25 novembre :
« L'Autriche se rapproche de plus en plus de la Prusse, et principalement de la Russie, et n'est vraisemblablement pas sans influence sur les dispositions personnelles de l'Empereur Nicolas. Les tenta-
Madame la duchesse de Berry a quitté Londres
aujourd'hui pour se rendre en Ecosse.
Recevez, etc.
P, S, — Au moment où je finissais cette lettre, je viens de voir le prince I.ieven ; voici la substance de la conversation que j'ai eue avec lui : — « Permettezmoi, mon prince, de vous demander quel est Tobjet des armements que vous faites et qui inquiètent toute l'Europe. — Les armements, m'a-t-il dit, que nous avons faits, ont été occasionnés par la première demande de notre allié le Roi des Pays-Bas, et ils n'ont eu pour objet que de montrer des forces qui seraient réunies, si les circonstances l'exigeaient. Mais je puis vous dire avec autorité, parce que f en ai le pouvoir, que nos troupes n'agiront et ne pourraient agir que d'accord avec les cinq puissances ; sans leur aveu elles ne passeront pas les frontières; je vous le déclare, et vous pouvez le déclarer à votre Gouvernement. J'ai dit la même chose, m'a-t-il ajouté, à lord Grey et à lord Palmerston. » — J'ai pu lui répondre que je savais que lord Grey lui avait indiqué que des forces aussi considérables devaient donner des inquiétudes et en donnaient à la France ; que ces inquiétudes, le Gouverne-
tives pour s'assurer de la Bavière et du Wurtemberg ont d'ailleurs complètement échoué, et son crédit dans le sein de la Diète paraît s'affaiblir de jour en jour. Son influence en Allemagne a passé presque tout entière à la Prusse. »
ment russe devait chercher à les faire cesser, tandis que le retard des lettres de créance de l'ambassadeur de Russie à Paris ne pouvait que les augmenter. J'ai ajouté qu'il connaissait trop bien l'Europe pour n'avoir pas remarqué qu'il y avait aujourd'hui dans les peuples une susceptibilité qui avait besoin d'être ménagée, et que la manière la plus sûre d'y parvenir était de détruire tous les motifs d'inquiétude. — «Je suis certain, m'a-t-il dit, que l'ambassadeur de Russie à Paris recevra incessamment les lettres de créance dont vous me parlez, si déjà elles ne sont pas arrivées ; mais du reste, mon prince, je suis bien aise d'avoir trouvé cette occasion de vous faire personnellement la déclaration tranquillisante que je viens de vous donner. "
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 2 décembre 1830.
Monsieur le Comte,
Vous avez dû remarquer dans les deux dernières dépêches que j'ai eu l'honneur de vous adresser et qui étaient principalement relatives aux explications données par le prince de Lieven, qu'il n'a pas été question
de la position particulière de la France. Nous devons désormais éviter de traiter ce sujet ; la France a repris sa place parmi les grandes puissances, et elle ne peut pas tolérer qu'on élève le moindre doute à cet égard. En conservant le caractère politique que nous ont imprimé les événements du mois de juillet, nous n'en restons pas moins libres de prendre une part égale à celle des autres puissances dans les négociations de la Belgique, Il est de notre devoir de maintenir le principe de la non-intervention, mais ce principe peut se concilier avec celui du maintien des traités et des frontières. J'étais bien aise de vous soumettre cette observation, parce que si, comme je n'en doute pas, vous l'adoptez, elle contribuera puissamment à fortifier notre position politique envers les autres Etats.
Nos difficultés ne peuvent venir aujourd'hui que de la Belgique ; les Belges, après être convenus des limites, élèvent des prétentions qui ne sont point soutenables; ils ont tort sur le droit comme sur le fait dans leurs assertions relativement à la ligne qui séparait, avant l'époque du traité du 30 mai 1814, les possessions du prince souverain des Provinces-Unies de celles qui ont été jointes à son territoire pour former le royaume des Pays-Bas. Les instructions données à lord Ponsonby sont d'accord avec ce que j'ai l'honneur de vous dire sur ce sujet : il soutiendra comme nous que les Belges faussent la ligne par la manière dont ils la présentent.
Je dois vous dire ici que l'Angleterre est décidée sur
l'indépendance delà Belgique ', que lord Ponsonby, qui est parti ce matin, ne doit élever aucune difficulté à cet égard. Il est chargé de renouveler les assurances de la non-intervention, mais comme nous cependant son Gouvernement n'applique pas ce principe à des difficultés de limites qui seraient violées ou d'un côté ou de l'autre.
Lord Palmerston a reçu de M, Cartwright une dépêche qui ne diffère en rien de celle de M. Bresson dont j'ai l'honneur de vous envoyer une copie.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 3 décembre 1830.
Monsieur le Comte,
Le maréchal Maison m'a transmis le 10 novembre dernier les extraits de deux traités qui ont été conclus le 8 et le 11 août de cette année entre la France et les
^ Le 19 novembre, le général Sébastiani, rappelant à Talleyrand les dépêches antérieures, écrivait :
« Nous continuons à regarder comme un fait irrévocable la séparation de la Belgique et de la Hollande, et nous désirons sincèrement que la souveraineté du nouvel Etat belge puisse être déférée
régences de Tunis et de Tripoli ; il m'invitait à en donner connaissance au Gouvernement anglais. J'ai écrit à ce sujet à lord Palmerston la lettre dont j ai l'honneur de vous envoyer une copie.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 5 décembre 1830.
J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser sous la date du 2 de ce mois ^ Vous savez
soit au prince d'Orange, soit à son fils, soit enfin à tout autre membre de la Maison de Nassau.
« Le Roi, comme vous le savez déjà, et Sa Majesté m'a ordonné de vous le répéter expressément, n'accueillerait l'expression d'aucun vœu, d'aucune demande en faveur d'un de ses fils; et cette exclusion doit être commune aux archiducs d'Autriche comme à tout autre prince des grandes Maisons souveraines. »
' Dans cette dépêche, le comte Sébastiani donnait des explications sur la demande faite par le ministère, à la Chambre des députés, dans la séance du l*"" décembre, d'une levée de quatre-vingt mille hommes et des fonds nécessaires pour organiser cette levée. Les armements effectués dans toute l'Europe faisaient une loi à la France de s'armer elle-même. « Si l'on pouvait, si l'on devait même voir dans les armements de l'Autriche, de la Prusse, de la Confédération germanique, de la Sardaigne, de tous les pays enfin
déjà que j'avais prévenu vos intentions en provoquant une réunion de la Conférence. Vous aurez vu, par le protocole qui vous a été envoyé, que les mesures les plus convenables ont été prises. Vous pouvez être assuré que rien ne sera négligé pour donner à nos conférences toute l'activité possible ; je sens comme vous l'importance de leurs résolutions.
J'ai lu avec une grande satisfaction les explications que vous avez cru devoir me donner au sujet des communications faites par le Gouvernement à la Chambre des députés. Ces explications me seront utiles, et j'en avais déjà donné une partie à lord Palmerston, à qui j'avais dit que la non-intervention que nous deman-
qui sont limitrophes de la France, de simples précautions inspirées par de fausses idées sur l'esprit de notre Révolution, il n'en était pas de même des armements de la Russie; il était impossible de comprendre de pareilles précautions de la part d'une puissance placée à huit cents lieues de nous. »
M. de Nesselrode venait de déclarer à M. de Bourgoing que la Russie ne pourrait se trouver dans le cas d'entreprendre une guerre contre la France qu'autant que nos armées sortiraient de notre territoire; le général Sébastiani venait de charger M. de Bourgoing de déclarer à M. de Nesselrode que la France se regarderait comme en paix avec la Russie tant que les armées de l'Empereur Nicolas n'entreraient sur le territoire de la Prusse ni d'aucun autre Etat allemand.
C'est dans cette même dépêche du 2 décembre qu'il est fait mention du prince Léopold comme candidat au trône de Belgique : « Le choix du nouveau souverain qui devra régner sur les Belges sera évidemment le point le plus délicat de cette affaire; nous avons pensé qu'il pourrait être question du prince Léopold, qui naguère avait réuni l'assentiment des grandes puissances pour monter sur le trône de la Grèce; nous serions encore prêts à nous associer aux suffrages qui pourraient se porter sur lui. »
(lions ne devait pas être comprise dans toute sa généralité, et que les circonstances fournissaient à beaucoup d'exceptions '.
J*ai été porté à faire cette observation parce qu'il m'est démontré que le cabinet anglais, quoiqu'il partage notre opinion sur le principe de la non-intervention et quoiqu'il soit décidé à ne pas prêter un écu à des gouvernements intervenants, ne se laisserait néanmoins pas entraîner à la guerre dans le cas où quelque puissance ferait passer ses frontières à ses troupes. Les ministres anglais comprennent la non-intervention dans un sens plus limité que nous. Cela n'empêche pas que dans le public anglais le discours de M. Laffitte n'ait eu beaucoup de succès.
Vous aurez été informé comme je viens de l'être moi-même par M. Bresson, des lenteurs que le Roi
* Le cabinet de Paris comprenait de la même manière le principe de non-inlervenlion.
« Le principe de non-intervention ne saurait être compris que dans le sens de la raison et expliqué par la bonne foi. Nous avons surtout voulu l'opposer au principe contraire consacré par la Sainte- Alliance. Mais comme tout autre principe il a ses bornes, et certes nous n'avons pas voulu par là encourager les peuples à renverser leurs gouvernements, assurés qu'ils seraient de la protection de nos armes. Son application doit être inséparable des intérêts directs et essentiels de la nation qui le professe. Ainsi nous ne saurions vouloir empêcher un souverain de réduire par la force des armes la portion de ses Etats qui aurait secoué son autorité. Notre principe ne s'étend nullement à un cas semblable. Nous ne prétendons même pas en soutenir rigoureusement l'application à des pays éloignés de la France. Mais dans les affaires de la Belgique, il s'agit de notre propre sûreté, et nous ne pouvons pas souffrir que les troupes d'une puissance étrangère quelconque y pénètrent. »
des Pays-Bas apporte dans lexéeution des conditions de l'armistice. 11 serait convenable de voir le général Fagel et de lui faire comprendre que son souverain agirait sagement en se montrant conciliant; qu'il devrait réfléchir aux conséquences funestes que la guerre aurait pour lui et pour le reste de l'Europe. Je pense que cette démarche près du général Fagel pourrait produire quelque effet sur l'esprit du Roi des Pays- Bas. De mon côté, j'ai fait valoir ce matin les mêmes arguments près de lord Palmerston et de M. Falck. Je ne veux pas trop appuyer sur ce point dans la Conférence, je craindrais de rencontrer parmi quelques-uns de ses membres des dispositions plus favorables pour le Roi des Pays-Bas que pour notre opinion.
Je n'aurai à vous parler du choix qui peut être fait pour la souveraineté de la Belgique qu'après que l'envoyé du Gouvernement provisoire vers vous, vous aura vu et que vous m'aurez fait connaître les idées auxquelles vous vous attachez davantage. Ici le nom de l'archiduc Charles est celui qui est le plus souvent répété. Je crois être sûr qu'un émissaire expédié de Belgique, en traversant Francfort, a fait viser par la légation autrichienne dans cette ville son passeport pour Vienne, où il se rendait, dit-on, afin d'y sonder les dispositions de l'archiduc.
TALLEYRAIVD AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 7 décembre 1830.
Monsieur le Comte,
Je réponds à votre lettre du 3 de ce mois dans laquelle VOUS me proposez d'envoyer quelqu'un à Bruxelles pour y remplacer M. Bresson dans le cas où sa présence me serait absolument nécessaire ici. Je pense qu'il est plus convenable que M. Bresson reste à Bruxelles jusqu'au moment où les bases de l'armistice auront été définitivement arrêtées et jusqu'à ce qu'on connaisse le vœu du Congrès national relativement au choix d'un souverain. J'ai vu avec plaisir que vous aviez été satisfait de la manière dont M. Bresson a conduit la négociation qui lui était confiée ; les membres de la Conférence partagent tous votre satisfaction à ce sujet; ils me l'ont exprimée à diverses reprises, et particulièrement à l'occasion de la réponse qu'il a faite aux deux notes du Gouvernement provisoire. Je m'arrangerai pour n*avoir pas besoin de lui pendant le court séjour qu'il a encore à faire à Bruxelles, et où, je le répète, personne ne pourrait mieux faire que lui. Il faudrait beaucoup de temps pour qu'un autre commissaire acquît
au même degré la confiance des membres qui composent la Conférence.
Je viens de lire la lettre de M. Falck au Roi des Pays-Bas ; elle est bien dans Fesprit qui a guidé cette démarche à la Conférence. Il exprime l'impression qu'ont produite sur la Conférence les difficultés faites par le Roi des Pays-Bas au sujet de la levée du blocus. Cette lettre sera jeudi à La Haye, il croit en avoir réponse le 12.
L e Roi d'Angleterre a donné hier un dîner pour célébrer le jour de naissance du prince d'Orange, qui est toujours ici et qui continue à se bercer de quelques espérances.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 10 décembre 1830.
Monsieur le Comte, '
Nous avons eu aujourd'hui une conférence dont j'ai rhonneur de vous envoyer le protocole : je me borne à vous en recommander la lecture qui vous mettra au courant du point où nous en sommes dans notre négociation. Nous n'aurons aucun parti à prendre jusqu'à
ce qu'on ait connu Teffet que ce dernier protocole produira sur l'esprit du Roi des Pays-Bas. Vous remarquerez que tout en conservant beaucoup d'égards dans la rédaction, on n'en est pas moins très positif.
J'avais parlé à lord Palmerston de votre proposition d'envoyer une autre personne pour remplacer M. Bresson à Bruxelles. Il pense que sa présence y est absolument nécessaire, et qu'il n'y a aucun inconvénient à ce qu'il s'y trouve avec lord Ponsonby, malgré le caractère plus élevé de ce dernier. Il a du reste consulté la Conférence à ce sujet, et tous les membres sont tombés d'accord sur l'utilité de la prolongation du séjour de M. Bresson en Belgique jusqu'à la conclusion définitive de l'armistice. Ils seraient fâchés que vous prissiez une autre disposition à cet égard. C'est donc seulement alors que je presserai son retour ici, pour qu'il vienne y rendre compte de sa mission à la Conférence.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 12 décembre 1830.
Monsieur le Comte, Je ne vous ai pas encore entretenu de l'agitation qui existe depuis quelque temps dans l'intérieur de
A LONDRES. 12r
l'Angleterre : j'ai voulu rassembler tous les matériaux nécessaires pour m'en faire à moi-même une opinion que je crois être exacte. Ce qui ajoute de l'importance pour nous à cette agitation, c'est qu'on a voulu la rattacher aux incendies qui ont désolé dernièrement quelques provinces de la France, et je crois utile de démentir une pareille assertion.
Une espèce de système d'incendies qui avait commencé dans le comté de Kent s'est étendu depuis aux comtés du Midi et jusqu'au centre du royaume. Le feu a été dirigé presque exclusivement sur le produit des fermes, sur les meules de blé et de foin. Les propriétaires semblèrent d'abord disposés à attribuer ces attataques criminelles à des individus étrangers aux localités et même au pays : cette opinion singulière n'existe plus, ou du moins est fort affaiblie. On a remarqué dans les discours de quelques pairs des insinuations indiquant que leur esprit en était frappé. Les gens craintifs voient bien aisément sous la forme d'un incendie une révolution qui se passe dans un pays voisin.
Actuellement on parle moins d'étrangers depuis qu'il s'est mêlé aux incendies un esprit de désordre et de violence ouverte parmi les paysans laboureurs. Cette violence s'est dirigée d'abord sur les machines aratoires, particulièrement sur celles qui épargnent le travail de la main des hommes ; ils les ont brûlées partout où ils les ont trouvées ; plusieurs fermiers, dans l'espoir d'échapper aux incendies, se sont eux-mêmes empressés
d'en faire le sacrifice. Mais les paysans soulevés ne se sont pas arrêtés là ; ils ont essayé d'attaquer quelques châteaux. Des rencontres ont eu lieu entre eux et les propriétaires soutenus par la force civile et militaire ; ils ont été repoussés, il est vrai, jusqu'à présent, mais il y a eu du sang répandu, et en ce moment un nombre considérable de ces gens se trouve enfermé dans les prisons des comtés.
Ce qu'on reproche ici généralement aux fermiers, c'est d'avoir cédé aux menaces des paysans sur plusieurs poinis et d'avoir accordé dans ce moment une augmentation de salaire : en cédant, à la vérité, ils ont fait une espèce de protestation dans laquelle ils disaient qu'il leur était impossible d'acquitter ces salaires à un tel prix, en payant les impôts qui pèsent sur eux et de plus la dîme au clergé. Les paysans ont compris leurs plaintes et y ont répondu en intimidant dans quelques endroits le clergé et en le forçant à une réduction sur la dîme. En supposant que cette réduction soit confirmée par une loi, elle ne suffirait pas aux besoins des paysans. On va même jusqu'à dire que la totalité de la dîme distribuée sur tous les salaires ne tirerait pas cette classe de la misère.
Cette affaire a un côté plus sérieux, c'est le refus positif et même motivé d'un grand nombre de fermiers et bourgeois des villes de devenir constables, officiers de paix dans les causes que ces tumultes amènent. Il y en a qui avouent leurs craintes, d'autres établissent leur refus sur ce qu'ils regardent les demandes du peuple
A LOXDRKS. 129
comme justes et disent qu'il faut se hâter d'y satisfaire.
On n'a pas déployé beaucoup de fermeté contre ces violences dans le premier moment; mais comment espérer de la fermeté de la part de fermiers dont les propriétés et même la vie étaient à la discrétion d'une multitude d'hommes violemment agités? Les propriétaires n'étaient pas encore directement attaqués, beaucoup d'entre eux étaient absents.
C'est sous le dernier ministère que ces troubles ont commencé, et on ne peut le soupçonner d'être resté indiflerent aux rapports qui lui sont parvenus immédiatement sur l'état du pays ; comme on s'accorde à dire que l'état général de la population n'était pas en somme plus inquiétant qu'il ne l'a été depuis quelques années, il n'est pas étonnant que le Gouvernement n'ait pas prévu toute l'étendue du mal qui s'est montré ensuite. D'ailleurs, le ministère devait nécessairement agir d'après des rapports transmis des localités par les magistrats et les principaux propriétaires, qui d'abord n'avaient pas paru très effrayés ; ce n'est que quand les incendies se sont multipliés et étendus en plusieurs comtés que la masse des propriétaires a senti le danger qu'elle courait et s'est réunie.
On enrôle maintenant une espèce de milice ou de garde urbaine qu'on doit mobiliser, la police est en grand mouvement pour rechercher les incendiaires, trois ont été récemment arrêtés. On a donné des ordres pour transporter le peu de troupes régulières dispo-
nibles partout où le besoin s'en fait le plus sentir. Les seigneurs et les propriétaires entourent leurs campagnes de tous les moyens de défense possibles. Le Gouvernement a nommé des commissions spéciales pour se rendre sur les lieux et pour faire connaître paternellement au peuple Ténormité du délit qu'il commet et la peine qu'il s'expose à encourir.
Ce qui rend cette mesure indispensable, c'est qu'on assure que beaucoup de ces hommes turbulents ne savent pas le danger qu'ils courent. Les commissions n'ont d'autre pouvoir que celui de hâter le jugement des accusés; elles ne peuvent d'ailleurs dispenser d'aucune des formes de la justice ordinaire. Le Gouvernement n'a point demandé au Parlement un pouvoir extraordinaire, autant peut-être pour ne pas augmenter l'alarme que par conviction de son inutilité.
On est porté à croire que les incendies qui ont eu lieu dans quelques provinces de l'ouest de la France et ceux qui se sont déclarés ici ont une origine commune, mais rien, jusqu'à ce jour, ne donne à cette conjeclure aucun fondement réel. Il paraît qu'elle appartient uniquement à l'imagination de quelques personnes pressées de trouver une cause à ce grand désordre. D'autres personnes, et il y en a un assez grand nombre parmi les légistes philosophes, disent qu'il y a dans le crime quelque chose d'épidémique, et qu'on s'y porte quelquefois par esprit même d'imitation. Je suis porté à croire que ces incendies tiennent tout simplement au système suivi par le peuple pour intimider les fermiers et
arriver plus promptement à son but, qui est une augmentation de salaire.
Mon opinion est que c'est la misère de la population rurale qui l'a portée à la violence, surtout dans les provinces du Midi et de l'Ouest. Dans ces endroits, on attribue généralement cette misère à la direction vicieuse (^u'on a donnée à la loi des pauvres. L'abus qu'on a fait de cette loi est trop remarquable pour que je n'en parle pas ici.
Avant la Réforme, une partie des revenus du clergé étaient employés en Angleterre, comme dans les autres pays catholiques, en aumônes aux pauvres; c'était même là la principale ressource des indigents. Lorsque l'on a confisqué les biens du clergé, une forte partie est tombée entre les mains des grands seigneurs, et l'on a suppléé aux aumônes par une taxe sur les terres et sur les maisons à laquelle on a donné le nom de loi des pauvres. Cette loi, qui date du règne d'Elisabeth et qui est l'œuvre de Bacon et de Cecil, porte l'empreinte de la sage prévoyance qui marqua les actes de ce règne : ces grands hommes ne sont certainement pas responsables de l'étrange abus qu'on en a fait après eux.
On a imposé plus tard aux paroisses l'obligation absurde de pourvoir à l'existence de tous leurs pauvres; on transforma ainsi ce qui devait rester précaire en quelque chose de certain; et que devient la charité quand elle cesse d'être précaire? Elle devient un encouragement à la mendicité. La morale publique est surtout dans la prévoyance. Quelle peut être la tendance
d'une mesure qui dispense le peuple de son propre avenir?
L*abus dont je parle a conduit à un autre, auquel raisonnablement on peut attribuer en très grande partie la misère qui se montre sous une forme si menaçante aujourd'hui.
Le nombre des bras excédant presque partout le besoin, les fermiers dans beaucoup d'endroits en avaient profité pour réduire le salaire de leurs ouvriers au-dessous de ce qu'il leur fallait indispensablement pour vivre, et ils rejetaient sur les paroisses le soin de leur fournir comme pauvres le surplus qui leur était nécessaire. Le complément des salaires sortait donc du fonds des pauvres, de manière que tous les ouvriers qui recevaient une part sur ce fonds contribuaient au payement d'un travail fait dans l'intérêt des fermiers seuls, ce qui était fort injuste, car ceux qui emploient des hommes à leur service sont obligés de leur payer de quoi exister : quelquefois cette manière d'exister est misérable parce qu'elle dépend des proportions qui s'établissent entre l'offre et la demande, mais il faut toujours que l'ouvrier ait de quoi exister et, lorsqu'il est marié, de quoi entretenir sa famille, qui est destinée un jour à le remplacer dans son travail. Le salaire des hommes qui ont une famille règle celui de ceux qui n'en ont pas, et il sort de là un encouragement à la prudence et à cet empire que l'on doit exercer sur soimême pour éviter des mariages prématurés et la création d'une famille qui rend l'existence toujours difficile.
On profita de l'arrangement dont nous avons parlé plus haut pour faire deux catégories d'ouvriers, dont Tune de gens mariés et l'autre de ceux qui ne le sont pas, et le maximum du salaire fut fixé à ce qu'il faut strictement à un homme seul pour exister. Ajoutons que le secours paroissial se mesure sur le nombre d'enfants dans chaque famille, ce qui est donner une véritable prime pour en provoquer la multiplication au milieu de la misère.
C'est par là qu'on est parvenu, à ce que je crois, à bouleverser dans toutes les têtes les rapports qui doivent exister entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas.
Si je puis aller à la campagne pendant les fêtes de Noël, comme c'est l'usage dans ce pays, je profiterai de ce loisir pour vous donner de nouveaux détails, que les affaires de la Belgique ne me laissent pas le temps d'écrire aujourd'hui.
Recevez, etc.
134 AMBASSADE DE TALLEYRA\D
TALLEYRAIVD AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 13 décembre 1830.
Monsieur le Comte,
Je vous renvoie le courrier qui m'a apporté votre dépêche du 8 de ce mois '. Je vous écris aujourd'hui seulement dans la crainte qu'au milieu des circonstances actuelles mon silence ne vous cause quelque inquiétude, car l'absence des ministres anglais qui sont
* Dans celte dépêche du 8 décembre, le général Sébastian! renouvelait l'expression du refus déjà opposé à tout projet tendant à réunir la Belgique à la France. « Notre réponse h l'envoyé belge sera nette et précise; nous déclarerons que notre intention est de ne point nous séparer des grandes puissances dont les représentants s'occupent à Londres, avec nous, de terminer par les voies de la conciliation les affaires de la Belgique, et nous refuserons la réunion de ce pays à la France aussi bien que la couronne offerte à M. le duc de Nemours.
« Il est sag?, d'un autre côté, comme vous l'observez fort bien, mon prince, que la France ne prenne point l'initiative sur la proposition d'un souverain pour la Belgique, Le Roi verrait avec assez de plaisir que le choix tombât sur le fils de l'archiduc Charles. Telles sont les dispositions personnelles de Sa Majesté; mais celles de son conseil y sont entièrement opposées, et il est unanime sur cette importante question : il pense qu'il ne convient pas de ramener, même par ses branches cadettes, la maison d'Autriche dans les Pays-Bas, et on ne saurait se le dissimuler, nous rencontrerions à cet égard dans les Chambres et dans la nation française une opposition insurmontable. Aucune des cinq grandes puissances ne doit être appelée à régner par un de ses princes dans cette partie de l'Europe. »
à la campagne a suspendu nos confcrences et ne me laisse par conséquent rien d'intéressant à vous dire sur la marche de nos affaires.
Dans ma dépêche du 28 septembre (n** 5), j'avais demandé à M. le comte Mole de faire rétablir un moyen d'informations qui avait toujours été employé dans les relations du ministère avec l'ambassade de France à Londres. Je veux parler de la voie télégraphique par laquelle on avait l'habitude de transmettre les nouvelles importantes qui pouvaient se réduire a quelques lignes. Si vous voulez vous faire représenter ma dépêche, Monsieur le Comte, vous y trouverez les raisons qui m'ont fait adresser cette demande. Je dois ajouter à leur appui que les événements qui se passent dans le Nord et le grand procès qui va se juger à Paris rendent plus que jamais nécessaires de promptes communications entre le Gouvernement et moi, et réciproquement. Vous sentirez combien il me sera utile de pouvoir rectifier les bruits mensongers que la malveillance et la cupidité chercheront à accréditer au sujet du procès des ministres, et d'autre part l'importance pour moi d'être informé promptement de tout ce qui pourrait avoir de Tinfluence sur les négociations que je suis appelé à suivre ici.
Il suffira de rappeler les ordres donnés antérieurement, et j'espère avoir bientôt une réponse satisfaisante de vous sur ce point.
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 14 décembre 1830.
Monsieur le Comte,
J'ai vu lord Palmerston qui est revenu de la campagne, et j'ai eu avec lui une longue conversation sur la politique générale de l'Europe. Il connaissait comme moi le succès de la négociation de lord Ponsonby et de M. Bresson, ainsi que les entraves que le Roi des Pays- Bas apporte à l'exécution des conditions de l'armistice. Il sent la nécessité de mettre un terme à cet état de choses, et je l'ai engagé à employer avec le Roi de Hollande un langage sévère, tel que l'Angleterre est en position de le faire, et qui nous tire enfin de notre embarrassante incertitude.
Lord Palmerston m'a dans cette conférence parlé de l'état inquiétant du Piémont, et j'en ai profité pour lui expliquer ce que la plus ancienne politique delà France l'autoriserait à faire dans le cas où des troubles se manifesteraient dans ce pays et où l'Autriche voudrait essayer de les réprimer par la force des armes. Je lui ai dit que la position géographique de ce pays était telle qu'il était probable que la France ne pourrait jamais consentir à le voir occupé par les armées
autrichiennes sous quelque prétexte que ce fût; que depuis plus d'un siècle et demi il avait été reconnu que le Piémont, placé entre nous et l'Autriche, devait se maintenir dans une neutralité parfaite, et que la France ne voudrait certainement pas s'écarter aujourd'hui d'un principe admis à toutes les époques, et récemment encore au Congrès de Vienne. Je lui ai rappelé les discussions qui s'élaient élevées à ce Congrès au sujet de la souveraineté du Piémont, que l'Autriche aurait voulu faire passer au duc de Modène à l'extinction de la famille régnante actuelle, et qu'il avait été au contraire positivement décidé que la branche de Carignan serait appelée au trône.
Lord Palmerston m'a promis qu'il chargerait l'ambassadeur d'Angleterre à Vienne de faire valoir ces observations près du Gouvernement autrichien, et je pense qu'il serait utile de donner des instructions dans ce sens au maréchal Maison. Je vous engage. Monsieur le Comte, à vous faire représenter la correspondance des plénipotentiaires français au Congrès de Vienne à ce sujet et les instructions qui leur avaient été données; elles doivent être, ce me semble, en tout point d'accord avec ce que j'ai dit plus haut.
Nous venons d'avoir une conférence dans laquelle nous avons peu avancé les affaires de la Belgique, parce que l'instrument signé que nous attendions de Bruxelles n'est point encore arrivé aujourd'hui 14, à six heures du soir. Nous avons profité cependant de cette réunion pour presser le Roi des Pays-Bas d'envoyer deux com
missaires pour la démarcation des limites derrière lesquelles les deux armées doivent se retirer, aux termes de notre protocole du 17 novembre. M. Falck a été chargé d'écrire la lettre qui exprime au Gouvernement hollandais le désir de la Conférence. Vous voyez qu'on a supposé, et c'est notre opinion à tous, que le Roi se rendra au vœu formel qui lui a été exprimé par le dernier protocole. Nous nous réunirons au moment où arrivera le courrier que nous attendons de Bruxelles. Ce que j'ai pu remarquer de la part de la Conférence, c'est un grand désir de terminer l'affaire de la Belgique.
Dans une nouvelle conversation que j'ai eue avec lord Palmerston, j'ai pu lui parler des vues ultérieures de l'Angleterre sur le choix qu'il fallait inspirer aux Belges lorsqu'ils en seront à nommer leur souverain. Il n'a été question entre nous que d'exclusions, c'est-àdire de notre part, celles de l'archiduc Charles, du duc de Leuchtenberg et du prince Charles de Bavière. L'An gleterre croit que les puissances seraient un peu effrayées de M. le duc de Nemours, mais je pense qu'on arriverait fort aisément au prince Léopold épousant une princesse de la Maison de France. Je vous écrirai bientôt plus pertinemment sur cette question.
Recevez, etc.
A LOMDRES. 139
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 17 décembre 1830.
Monsieur le Comte,
L'ambassadeur des Pays-Bas a annoncé quil était malade. Je pensais qu'il voulait faire servir cette indisposition à retarder les travaux de la Conférence, et je viens d'apprendre une détermination de son souverain qui me confirme dans l'opinion que ce prince cherche tous les moyens d'entraver nos résolutions. M. Falck a reçu l'avis qu'après la réception du protocole de notre cinquième conférence, le Roi de Hollande avait désigné pour se rendre à Londres M. Zuylen de Nyeveldt en qualité de second plénipotentiaire, afin d'y porter de nouvelles instructions. Il est évident que cette nomination n'est qu'une mesure dilatoire, car personne n'est plus capable que M. Falck de suivre les affaires du Roi ici.
D'ailleurs, toutes les réticences de M. Falck dans ces derniers temps et surtout aujourd'hui ne prouvent que trop qu'il est embarrassé et que son Gouvernement n'est pas de bonne foi.
Après avoir mûrement réfléchi sur cet incident, j'ai pensé qu'il n'y avait qu'un moyen de mettre un terme
à nos incertitudes, c'était de demander la prompte déclaration de Tindépendance de la Belgique. Je me crois fondé à faire cette demande, parce que dès le principe de nos négociations il a été convenu que pendant que la France emploierait son influence pour décider les Belges à signer un armistice, TAngleterre emploierait la sienne pour amener le Roi de Hollande à prendre le même parti. Nous avons pleinement réussi; les Belges consentent à tout, et nous leur devons le prix de la condescendance qu'ils nous ont témoignée. ^^ ^'''
Le cabinet anglais, malgré tous ses efforts, qui ont été très sincères, n'a pu obtenir à la Cour de La Haye la déclaration positive que nous devions naturellement attendre. Le caractère du Roi de Hollande est un obstacle à tout; mais cet obstacle, il faut le surmonter, et je ne connais pas d'autre moyen d'y parvenir que de faire déclarer demain par la Conférence l'indépendance de la Belgique.
Mon projet est donc d'en parler avant la conférence à lord Palmerston et d'en faire ensuite la proposition formelle aux commissaires des cinq puissances. Si j'obtiens cela demain, et je l'espère, nous aurons fait un grand pas.
Il est possible qu'après ma conférence avec lord Palmerston, je l'engage à faire la proposition luimême. Il serait préférable qu'elle vînt de lui, parce qu'elle aurait plus d'influence sur le Roi des Pays-Bas. Du reste, je jugerai ce qui conviendra le mieux et.
A LONDRES. lU
après la conférence, je vous expédierai le courrier que vous m'avez envoyé.
Recevez, etc.
P, S. — Je joins ici une lettre du prince Léopold que vous voudrez bien remettre à la Reine.
TALLEYRAJVD AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 20 décembre 1830.
Monsieur le Comte,
Je vous annonçais dans ma dernière dépêche le renvoi pour le lendemain de votre courrier, mais la marche et la longueur de nos conférences ne m'ont pas permis de remplir cette intention, et c'est aujourd'hui seulement que je suis en état de vous faire connaître un important résultat de nos délibérations.
La Conférence s'est réunie chaque jour, et l'une de nos séances s'est prolongée pendant plus de sept heures. Vous ne vous étonnerez pas d'aussi longues discussions, quand vous saurez que le plénipotentiaire anglais et moi étions seuls décidés sur la question de l'indépendance de la Belgique, et qu'il fallait amener les quatre autres plénipotentiaires à partager notre opi-
nion. Mais j'attachais trop de prix à remplir les intentions du Roi pour ne pas presser autant que je le pouvais une résolution qu'il nous était si utile de faire prendre.
Je vous envoie le protocole de notre conférence qui vient d'être signé dans le moment ; vous remarquerez qu il renferme tout ce que raisonnablement nous pouvions désirer. J'espère que le Roi en sera satisfait. La signature de l'ambassadeur de Russie m'était bien précieuse à avoir, et vous l'y verrez \
Recevez, etc.
TALLEYRAND AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 21 décembre 1830.
Monsieur le Comte,
J'étais pressé hier par le désir de faire partir le courrier qui vous portait le protocole de notre conférence; aujourd'hui je puis mieux apprécier l'importance de la résolution qui a été adoptée, et il m'est déjà possible de vous annoncer qu'elle a produit un grand effet parmi les personnages influents de ce pays qui
^ Voir protocole de la conférence tenue au Foreign Office le 20 décembre 1830, Collection de Clercq, t. III, p. 589.
A LONDRES. i\3
en ont eu connaissance. On la regarde sinon comme une garantie du maintien de la paix, du moins comme enlevant aux partisans de la guerre un puissant moyen d'agiter les esprits. Je partage assez cette opinion, et je persiste à croire que, même dans les circonstances actuelles de l'Europe, la reconnaissance par les cinq grandes puissances, de la Belgique comme Etat indépendant, doit avoir pour nous un utile résultat.
Les événements survenus en Pologne ^ m'ont rappelé ce que bien jeune encore j'avais éprouvé avec toute la France, lors du premier partage de ce pays. Il est impossible d'oublier l'impression qu'il produisit dans le siècle dernier : la politique de la France en fut flétrie, etjamaisleduc d'Aiguillon, ministre des affaires étrangères, et le cardinal de Rohan, ambassadeur à Vienne, ne se sont relevés de la honte d'avoir ignoré les négociations qui précédèrent ce grand acte d'injustice et de spoliation.
Plus tard, l'occasion la plus favorable se présenta pour rétablir le royaume de Pologne : l'Empereur Napoléon pouvait rendre à ce pays son indépendance, si importante pour l'équilibre européen. Il ne le voulut pas, et ce n'est pas à vous, Monsieur le Comte, que
^ u Je reçois à l'instant et par estafette une lettre de Berlin. M. Mortier m'annonce dans le post-scriptum de cette lettre que le Roi de Prusse a reçu la nouvelle d'une insurrection qui a éclaté à Varsovie le 29 du mois dernier.
« Quatre généraux ont élé massacrés, parmi lesquels se trouvait le ministre de la guerre. »
(Séhastiani à Talleyrand. — 8 décembre 1830.)
j'aurai besoin de rappeler la grande faute qui fut commise alors.
En 1814, les chances de la guerre nous avaient amenés au point de ne plus pourvoir qu*à notre propre existence, et nous dûmes garder le silence lorsque se consomma l'asservissement de la Pologne '.
Aujourd'hui que notre voix a repris son importance dans les conseils de l'Europe, il ne peut plus en être de même. Je crois que sans troubler la paix, il vous serait possible, avec l'appui de l'Angleterre, de faire, en choisissant bien le moment d'offrir notre médiation, tourner les derniers événements de Pologne à l'avantage de l'Europe. 11 n'est personne maintenant qui ne comprenne que le royaume de Pologne, fortement constitué, formerait la meilleure barrière contre les envahissements menaçants de la Russie; il se présente bien des moyens qui tendraient à faire obtenir ce résultat, et si l'Angleterre voulait entrer franchement dans nos vues, je pense qu'on trouverait dans le grand-duché de Posen, en Galicie, dans les provinces polonaises de la Russie, en Finlande, peut-être même en Suède et en Turquie, des moyens puissants d'action contre la Russie. Il me semble qu'il serait possible d'atteindre le but dont je parle sans faire la guerre; le cabinet de Saint- Pétersbourg, bien conseillé, céderait peut-être avec le temps à des démarches habilement combinées.
' Voir la lettre de Talleyrand à lord Casllereagh , 28 septembre 1815, sur la question polonaise. — La mission de Talleyrand à Londres en 1792. Librairie Pion, 1889.
Tout ceci exigerait beaucoup de développements, Monsieur le Comte, et j'ai voulu seulement présenter quelques réflexions auxquelles je donnerais plus de suite, si vos idées à cet égard se trouvaient d'accord avec les miennes.
J'attends avec impatience le résultat de vos conférences avec M. Van de Weyer.
Les nouvelles qui arrivent dans ce moment de l'Irlande paraissent donner quelque inquiétude au Gouvernement anglais; on craint que les troubles de ce pays ne prennent un caractère plus sérieux. Je me tiendrai au courant de ce qui s'y passe.
Recevez, etc.
TALLEYRAiVD AU COMTE SEBASTIANI
Londres, le 26 décembre 1830.
Monsieur le Comte,
Je dois vous offrir l'expression de ma vive reconnaissance pour la lettre que vous m'avez écrite le 22 au soir et qui est arrivée fort à propos pour calmer mes inquiétudes. L'état de Paris, tel qu'il était décrit par les journaux, avait répandu l'alarme à Londres, et je puis ajouter que cela m'a fourni l'occasion de reconnaître
146 AMBASSADE DE TALLEYRAXD
l'intérêt sympathique que nous porte la grande majorité des habitants de l'Angleterre. Aussi a-t-on accueilli généralement avec satisfaction la nouvelle que la tranquillité était rétablie dans notre capitale. En vous priant, Monsieur le Comte, de vouloir bien continuer à me tenir au courant de ce qui intéresse le service du Roi et le succès de mes négociations ici, je ne saurais assez vous remercier de l'exactitude et du soin que vous avez mis à remplir jusqu'ici mes désirs sur ce point.
J'ai l'honneur de vous envoyer la copie d'un nouveau protocole relatif au duché de Luxembourg; il a été arrêté dans la séance d'aujourd'hui. Nos commissaires à Bruxelles avaient écrit qu'ils n'espéraient pas pouvoir traiter avec succès simultanément les limites de la Belgique et la fixation de la souveraineté du duché de Luxembourg. La Conférence leur a donné le pouvoir nécessaire de ne s'occuper du duché de Luxembourg que dans un temps opportun, sans le mêler à la question des limites de la Belgique. Nous devons nous réunir encore demain pour la rédaction d'une lettre adressée au Roi des Pays-Bas, dont il faut absolument rompre toutes les résistances à la levée du blocus; cela est senti par tous les plénipotentiaires, et la lettre sera pleine d'égards, mais surtout pleine de force.
Avant notre conférence sur les affaires de la Belgique, l'ambassadeur de Russie, lord Palmerston et moi, avions eu une conférence sur les affaires de la Grèce. J'y ai, comme j'étais autorisé par mes instructions, proposé une augmentation de territoire pour le royaume
A LONDKKS. I4r
de la Grèce. Après quelques débats fondés sur les limites acceptées aux anciennes Conférences par notre ancien ministère et même par la Turquie, cette augmentation a été convenue ; demain, à une seconde conférence, nous verrons jusqu'où nous pourrons porter les limites de ce nouveau royaume.
J'aurai l'honneur de vous écrire après les deux conférences que nous devons avoir.
Acceptez, etc.
TALLEYRAX^D AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 28 décembre 1830.
Monsieur le Comte,
Le courrier Lombardi, chargé de votre dépêche du 25 de ce mois, est arrivé ici seulement ce matin à huit heures. Je désirerais qu'il fût vérifié si c'est dans votre secrétariat qu'a été surchargée la feuille de départ dont ce courrier était porteur.
Je ne crois pas qu'on puisse encore publier la déclaration de la Conférence de Londres relative à l'indépendance de la Belgique. Vous savez déjà que nos commissaires à Bruxelles ont suspendu la remise de cette déclaration au Gouvernement provisoire, dans la
crainte qu'elle ne produisît un mauvais effet si elle se trouvait jointe à celle sur le grand-duché de Luxembourg. La Conférence, qui a senti la justesse de cette observation, a fait un nouveau protocole par lequel elle autorise ses commissaires à Bruxelles à ne traiter la question du Luxembourg que quand le moment leur semblerait opportun'. Vous voyez que nous avions
' Le 26 décembre, la Conférence adressait les deux lettres ciaprès à ses commissaires à Bruxelles.
• Londres, 26 décembre 1830.
{Confidentielle à lord Ponsonby et à M, Bresson.)
M Messieurs, ,
tt Nous sommes dans le cas de vous prévenir que la Diète de la Confédération germanique a fait auprès de la Conférence de Londres, par la note ci-jointe, une démarche à l'effet de demander aux plénipotentiaires des cinq Cours s'ils ont trouvé, ou s'ils s'occupent à combiner les moyens de rendre superflue en tout ou partie une intervention plus positive de la part de la Diète dans le grandduché de Luxembourg.
c Vous savez, Messieurs, que la Conférence de Londres s^est déjà prononcée par son protocole du 17 novembre sur les relations du grand-duché, que les droits de la Confédération germanique sur ce pays ont été formellement reconnus par les cinq Cours; qu'en conséquence, aucune d'elles ne pourrait envisager comme intervention étrangère l'intervention de la Diète germanique dans le grand-duché de Luxembourg, et qu'en s'occupant de ses intérêts, ce seraient, au contraire, les autorités existantes en Belgique qui s'immisceraient dans les affaires intérieures d'un autre Etat. Nous vous invitons donc à saisir la première occasion favorable pour représenter ces vérités au Gouvernement provisoire belge de la manière que vous jugerez la plus utile pour les lui faire apprécier et pour appeler son attention sur les mesures incontestablement légitimes que la Diète de la Confédération germanique serait forcée de prendre, si vos démarches ne produisaient pas l'effet que nous nous plaisons à espérer.
« Nous ne manquerons pas d'adresser les mêmes représentations
A LOMDRES. iU^J
prévu ici, où les choses se font quehiuefois à la hâte, l'embarras que la déclaration sur le duché de Luxembourg pouvait entraîner, en la mêlant, comme on l'avait fait, au protocole où se trouve l'indépendance de la Belgique. En général, il paraît ici plus dans l'ordre que l'impression des pièces relatives aux affaires de la Belgique vienne des publications faites à Bruxelles.
J'ai l'honneur de vous envoyer quatre numéros d'un
aux députés belges dont vous demanderez l'envoi. Mais nous désirons que de votre côté vous nous instruisiez du résultat des soins que votre prudence aura dirigés.
« Agréez, Messieurs, l'assurance de notre considération très distinguée.
« EsTERHAZY, Talleyrand, Palmerston, Lievkn, Bllow. «
« Londres, 26 décembre 1830.
« Messieurs,
« Le protocole du 17 novembre, n" 3, porte ce qui suit :
« Le grand-duché de Luxembourg fait partie de la Confédération « germanique, sous la souveraineté de la Maison d'Orange-Nassau, « en vertu de stipulations différentes de celles du traité de Paris et « des traités subséquents qui ont créé le royaume des Pays-Bas. Il « ne saurait, par conséquent, être compris aujourd'hui dans aucun « des arrangements qui ont ou qui auront rapport à la Belgique; et « nulle exception ne sera admise à ce principe. »
« Il nous a paru que nous ne nous étions pas suffisamment conformés à ce même principe dans la dépêche que nous vous avons adressée le 20 de ce mois, dépêche où une question qui regarde le grand-duché de Luxembourg se trouvait liée à des arrangements qui avaient la Belgique pour objet.
« En conséquence, nous annulons ladite dépêche, et nous y substituons celle que vous recevez sous la date de ce jour.
« Agréez, Messieurs, l'assurance de notre considération très distinguée.
« Esterhazy, Talleyrand, Palmerstox, Lievën, Bulow. »
journal de La Haye, qui paraît être rédigé sous l'influence du Gouvernement hollandais. Si les articles que renferment ces journaux sur la question de l'armistice sont l'expression de l'opinion du Gouvernement, la Conférence y a répondu hier dans le protocole, dont une copie ^ura été remise au Roi de Hollande '. ce protocole est conçu dans des termes qui ne peuvent laisser aucun doute à ce souverain sur l'intention de la Conférence d'ordonner la délimitation des frontières sans sa participation, s'il élève encore de nouvelles difficultés. Il serait peut-être bien de faire appuyer cette communication par le chargé d'affaires de France à La Haye.
Je vous envoie aussi une copie de la protestation que l'ambassadeur de Hollande a transmise à chacun des membres de la Conférence. J'ai pensé qu'il n'était pas convenable d'y répondre; la plupart de mes collègues agiront de même.
Vous trouverez également une copie du protocole dont je viens de vous parler plus haut et de la lettre qui y était jointe. Lord Palmerston y a ajouté une lettre pour l'ambassadeur d'Angleterre à La Haye, dans laquelle il établit que le Roi de Hollande, en se refusant à l'exécution de l'armistice par la non-levée du blocus,
s'exposerait à voir les limites de ses Etats déterminées sans sa participation.
Je croirais que le prince Léopold, à qui j'ai remis ce matin les deux lettres que vous m'avez envoyées pour lui, serait le souverain de la Belgique le plus agréable
à l'Angleterre : tout ce qui me revient nie confirme dans cette opinion, et les Anglais pensent que la Russie, une fois détachée de l'idée d'y établir le prince d'Orange, arriverait aisément au prince Léopold \
Je dois répondre à l'article de votre lettre relatif au duché de Bouillon, et vous observer à cet égard qu'il n'a jamais été question de considérer cette portion de territoire comme faisant partie du duché de Luxembourg. Quand la discussion sur ce point se présentera, c'est là ce que j'établirai.
M. Van de Weyer n'est pas encore arrivé.
Je joins ici deux lettres du prince Léopold, en réponse à celles de S. M. la Reine et de Madame ildélaïde, que vous m'aviez adressées ce matin.
Vous savez sûrement que, le jour de la fête de saint Georges, le corps diplomatique ayant été reçu par l'Empereur, celui-ci affecta de parler très gracieusement à
' La veille même, le 25 décembre, le général Sébasliani écrivait à Londres :
« La Russie montre une opposition presque insurmontable au prince Léopold de Saxe-Cobourg. Ce prince est en outre peu populaire en France, et Madame la princesse Adélaïde lui écrit par ce courrier pour le détourner du projet qu'il avait de faire en ce moment une apparition à Paris; nous ne partageons pourtant en aucune manière la répugnance de la Russie pour lui, et, loin d'être disposés à affaiblir ses chances, nous cherchons à ménager celles qu'il peut avoir. Mais si notre opinion est parfaitement arrêtée sur les candidats que nous ne saurions consentir à voir appelés au trône de Belgique, elle l'est beaucoup moins sur ceux dont nous pourrions favoriser l'élection, aussi bien que sur le degré d'appui que nous devrions leur prêter. Car, comme je vous l'ai déjà dit, mon prince, on ne saurait adopter l'idée d'imposer un souverain à la Belgique. »
152 AMBASSADE DE TALLEYRAXD
tous les ministres étrangers; arrivé à M. Bourgoing, il lui dit fort sèchement : « Quant à vous, monsieur, je « n'ai rien à vous dire; car je n'ignore pas que ce qui « vient de se passer en Pologne a eu sa source en « France. ^
J'ai pris pour demain rendez -vous avec lord Palmerston, pour lui parler de la noble médiation dont votre lettre de ce matin renferme le projet \
LU
TALLEYRAAfD AU COMTE SÉBASTIANI
Londres, le 28 décembre 1830.
Monsieur le Comte ,
Nous avons eu ce matin notre seconde conférence sur la Grèce. Le vicomte Palmerston y a fait la lecture des derniers protocoles qui avaient été arrêtés dans les conférences auxquelles mon prédécesseur avait pris part, et qui, par le refus du prince Léopold, n'avaient
' « J'ai des nouvelles de Pétersbourg du 11 de ce moîs et de Varsovie du 13. L'Empereur Nicolas a dirigé cent vingt mille hommes sur la Pologne pour y comprimer par la force l'insurrection qui ne s*est d'ailleurs étendue ni aux troupes ni aux peuples de la Lithuanie, de la Podolie et de la Volhynie; tout nous fait craindre pour les Polonais de nouveaux malheurs dont nous ne saurions
A LOxMDRES. 153
eu aucun résultat. L'agrandissement du territoire de la Grèce a été convenu entre nous; cela fait, j'ai cherché à établir que, puisqu'on voulait faire des changements aux derniers protocoles auxquels la Porte avait donné son acquiescement, il valait mieux proposer la ligne la plus convenable à la Grèce que de changer pour une amélioration trop peu importante , et que la ligne du golfe de Volo à celui d'Arta me semblait la plus convenable. Lord Palmerston a soutenu très bien cette proposition, qu'il a fait valoir par de fortes raisons tirées de toutes les correspondances. La Russie ne manifeste plus le même intérêt pour la Grèce depuis qu'elle a rétabli ses anciennes relations avec la Porte Ottomane , ce qui rend ses plénipotentiaires extrêmement circonspects et peu disposés à rien prendre sur eux-mêmes.
Dans cet état de choses, nous sommes convenus que l'Angleterre chargerait M. Dawkins de dire confidentiellement au comte Capo d'Istria que la frontière de la Grèce peut être améliorée, et le prierait de ne point divulguer l'intention des trois Cours, mais de chercher quelque prétexte plausible pour ne pas ordonner l'évacuation , comme cela était convenu , des points de l'Acarnanie et de l'Etolie qui se trouveraient occupés
prévoir ni le terme ni l'étendue. Si l'Angleterre voulait accueillir la pensée d'une médiation avec la France pour intervenir auprès de l'Empereur Nicolas et prévenir de si grands désastres, nous nous empresserions de nous réunir à elle afin d'atteindre un but aussi honorable et que conseillent également la politique et l'humanité. »
{Sébastiani à Talleyrand. — 25 décembre 1830.)
par les Grecs. Pendant que cette démarche se fera, les plénipotentiaires russes demanderont à leur Gouvernement l'autorisation de signer les actes nécessaires pour obtenir Tamélioration des limites de la Grèce par une convention faite de gré à gré, moyennant une somme d'argent quelconque. Cette somme serait prise sur l'emprunt qui doit être garanti par les trois puissances.
Vous remarquerez, en vous faisant représenter toutes les pièces de cette affaire, qu'il existe, joint au protocole du 3 février 1830, un traité tout rédigé, mais non signé, et dont tous les articles, aux termes du protocole, sont convenus. Si l'on adoptait les clauses de ce traité, il faudrait nécessairement y introduire un article sur les frontières qui serait rédigé dans les termes les plus généraux.
Si l'on parvient à obtenir ces changements de la Porte Ottomane, les commissaires démarcateurs auraient les mêmes fonctions à remplir. Il serait alors important que le commissaire français s'y rendît promptement et prît part à tout le travail qui doit être fait, pour que les Grecs sussent bien que la France défend leurs intérêts.
Je vous prie de me confirmer les ordres qui ont été donnés à mon prédécesseur, ou de m'en donner de nouveaux, si vous aviez quelque autre projet sur le choix d'un souverain de la Grèce; mais si vous persistez, comme il me paraît que les autres puissances sont portées à le faire, à nommer un des fils du Roi de Bavière, il serait important que l'administration du pays
fût laissée au comte Capo d'Istria ; il faudrait même le prier, sa santé é(ant très faible, de prcscnler un plan de régence.
Vous voudrez bien vous rappeler que le Gouvernement s'est engagé, par un acte fait le 3 mai 1830, à garantir l'emprunt de 60 millions, convenu par l'article 4 du protocole du 20 février 1830. J'ai besoin de vos ordres à cet égard.
Recevez, etc.
P, S. — Il est probable que lord Granville ne partira pas avant vendredi ; c'est la maladie de son homme d'affaires qui est cause de ce retard.