XII INTRODUCTION
rait comparer que le labeur extraordinaire de M. Thiers entre le 4 septembre 1870 et le 24 mai 1873.
Les protocoles de cette Conférence de Londres, — il y en a plus de 60, — qui a duré si longtemps qu'on a comparé ses travaux aux conférences interminables qui précédèrent les traités de Westphalie, sont souvent de sa main ^ ; il était si bien arrivé à mener la Conférence qu'au cours de Tannée 1831, le cabinet de lord Grey était violemment pris à partie au Parlement et accusé de se laisser diriger par un ambassadeur étranger. Dans la séance du 9 août, lord Londonderry s'écriait : « Je vois la France nous dominant tous, grâce à l'habile et actif politique qui la représente ici, et je crains qu'elle n'ait dans ses mains le pouvoir de décision et qu'elle n'exerce ce que j'appellerai une influence dominante sur les affaires européennes qui jusqu'alors avaient toujours été dirigées par la sagesse et le génie de l'Angleterre » ; et dans la séance du 29 septembre 1831, revenant à la charge, lord Londonderry ajoutait : « Le caractère public de ce personnage appartient à l'histoire. Ce diplomate éminent a été ministre de Napoléon, de Louis XVIII,
vembre 1830, seconde à merveille la disposition du nouveau cabinet anglais à se rapprocher du Gouvernement français et à s*entendre avec lui; il étonne par son activité, par la présence et la clarté de son esprit à un âge si avancé. » Voir Histoire de la monarchie de Juillet, t. I, p. 168, par Thureau-Dangin. — Librairie Pion.
* Voir Archives Affaires étrangères, vol. 735, Protocoles de la Conférence de Londres. Ce volume renferme plusieurs protocoles et diverses pièces qui s'y rattachent, de la main de Talleyrand.
INTRODUCTION. xiii
de Charles X ; aujourd'hui il est au service de Louis- Philippe ; oïl ne pourrait donc parler de ce ministre comme s'il débutait dans la vie publique
« Ce personnage, à ce que l'on assure, est toujours auprès du cabinet du Roi. On lui montre les dépêches avant que ces dépêches soient communiquées au public * ; les ministres de Sa Majesté vont chez lui l'un après l'autre, semblant le consulter, provoquer et attendre sa décision. Voilà ce que l'orateur, en bon Anglais, n'a pu apprendre qu'avec un certain dégoût^. L'orateur a donc le droit de signaler le caractère public de ce personnage... et de penser que M. de Talleyrand agit un peu trop dans l'intérêt de son Gouvernement et ne cherche en rien ce qui pourrait favoriser les intérêts de notre pays. »
Tandis que la politique extérieure que Talleyrand suivait et faisait suivre à la France et à l'Europe était attaquée avec acharnement par l'opposition en Angleterre et surtout en France, elle rencontrait en M. Thiers, déjà dans tout l'éclat de son talent, un avocat de premier ordre dont Talleyrand appréciait le concours à sa haute valeur ^
' Déjà sous le ministère Wellington, chef du parti des torys auquel appartenait lord Londonderry, Talleyrand écrivait à Paris, le 8 octobre 1830 :
« Mes rapports continuent à être faciles avec le cabinet britannique ; j'ai tout accès à ses informations. »
* Sous le ministère Palmerston, une caricature très répandue représentait Talleyrand et Palmerstou avec celte suscription : Le boiteux dirigeant l'aveugle.
' Nous devons à l'obligeante communication de mademoiselle
ti INTRODUCTIOiV.
Le 20 septembre 1831, jugeant cette politique par ses résultats, M. Thiers disait à la Chambre des députés : « La Belgique formait un Etat ennemi, puissant, hérissé de forteresses, gardé par la Sainte-Alliance, armé, en un mot, comme une tête de pont à Tusage de l'Angleterre, de la Hollande, de la Prusse et de l'Ailemagne. Aujourd'hui, c'est un Etat neutre, un Etat dans
Dosne de pouvoir citer ici quelques extraits de la correspondance active qui fut, pendant plusieurs années, échangée entre ces deux hommes d'Etat.
« J'ai été très fâché de ne pas vous trouver ici, mon cher ami ; votre absence rend Paris incomplet pour moi. »
(Talleyrandà Thiers, 1833.)
a Comme je m'intéresse de cœur et d'esprit à tout ce que vous failes, mon cher Thiers, je donne une lettre d'introduction auprès de vous à un homme d'une grande capacité, assez modeste pour que vous n'ayez jamais entendu prononcer son nom : il s'appelle Colomb. Je ne sais personne qui connaisse aussi bien que lui l'Angleterre dans son organisation générale et dans tous les détails; il est un homme d'affaires, et un homme d'affaires très positif : la nature de son esprit l'exige. Encouragez-le, et vous trouverez qu'il sait tout à fait ce dont il parle; sur ce qu'il croit ne pas savoir assez, il se tait, n
{Talleyrandà Thiers, 1834.)
« Dear Thiers, autrefois on demandait sa retraite après une bataille gagnée ; vous vous êtes chargé de gagner la bataille, et moi, je me retire à Valençay, où je dois croire que vous viendrez bientôt vous reposer. Mille amitiés. » [Talleyrand à Thiers, 1836.)
« Dear Thiers, ma jambe est à peu près guérie, et si la chaleur ne la menace pas trop, je crois que je satisferai le désir très vif que j'ai de voir le Roi avec mes yeux, et de vous parler de votre belle fin
de session. Nous l'admirions ici l'autre jour Vous
avez été merveilleux
« Madame de Dino vous fera demander par moi quand vous viendrez la voir; elle trouve un peu ridicule que vous ne connaissiez pas Valençay, où habitent certainement vos meilleurs amis. J'irai très
IMTftODUGTiOiY. xv
nos intérêts, et qui, dans le péril, serait à nous au lieu d'être contre nous... j»
« Tout pays qui entend bien la liberté doit proclamer ce principe que l'on n'a jamais le droit d'intervenir dans un autre pays, pas plus pour y apporter la liberté que pour y apporter le despotisme; car la liberté n'est un bon fruit que quand il est naturel, quand il a été mûri par le soleil du lieu \ ?>
Dès cette époque, M. Thiers, soit aux affaires, soit en dehors des affaires, avait eu communication des dépêches de l'ambassade de Talleyrand à Londres ; car on retrouve dans ses discours à la Chambre des députés les mêmes idées, exprimées parfois dans les mêmes termes.
C'est cette correspondance diplomatique que nous publions, après l'avoir recueillie dans les Archives du Département des affaires étrangères, il y a bientôt dix ans, sous le ministère et avec l'autorisation de Gam-
probablement vous demander à dîner à Neuilly à la fin de la semaine, c'est-à-dire vers dimanche ou lundi; vous serez hors de voire procès et hors de la session, ce qui me plaît beaucoup, parce que dans mon caractère provincial j'aurai beaucoup à vous questionner sur ce que dans mon amitié pour vous et dans mon dévouement pour le Roi je désire savoir. » [Talleyratid à Thiers, 1836.)
« Votre lettre, mon cher Thiers, est empreinte de cet esprit de douceur et de modération qui sied si bien à la supériorité, et qui lui assure toujours le succès. » (Talleyrand à Thiers, 1836.)
* Voir Discours parlementaires de M. Thiers, publiés par M. Calmon, t. I, p. 97 et 113.