M. de la Boulaye à H. de Serre
Paris, vendredi 7 avril 1820.
J'ai dîné hier chez M. Pasquier, qui nî'a communiqué une lettre de vous, celle que je lui avais envoyée le matin.
On a de prime abord tant et si violemment contredit vos projets qu'on a créé des difficultés maintenant insurmontables. Sur le renouvellement intégral vous convenez qu'il faut attendre la prochaine Chambre, mais pour le nombre la Chambre actuelle est intraitable. Beaucoup de bons esprits redoutent cette masse de quatre cents et quelques députés ; la doctrine défendra • l'autorité du Roi contre l'usurpation du Pai'lement, les libéraux la Charte : il y a impossibilité d'en sortir.
D'un autre côté, soyez en garde contre tous ces propos d'abdication de soi-même, de protection demandée au repentir, d'influence acquise par M. Pasquier, de désertion, d'apostasie, d'affiliation A un gouvernement de garde-robe, etc., expressions violentes qu'on amoncelait en me parlant avant-hier
<le ce qu'on vous avait écrit et en se courrouçant •contre la situation actuelle des choses. Soyez en garde encore contre des propos qui se répandent : ■que vous ne prendrez jamais place sur un banc ministériel, que vous ne reviendrez à la Chambre que pour y faire sortir de ses ruines cette majorité royaliste et populaire. Je neutralise tous ces bruits avec la mesure convenable. Mais vous avez bien jugé le terrain : c'est contre les révolutionnaires qu'il ftiut désormais combattre. Il n'v a rien à faire avec une poignée d'hommes d'esprit qui se font, qui se sont fait des intérêts indépendants de ceux des masses. iSIalgré eux, les principes révolutionnaires les entraînent. Sans force, isolés comme ils le sont, au-dessus des autres, si vous voulez, il faut bien qu'ils invoquent, à côté ou au-dessous d'eux, des auxiliaires. Les nobles, les vieilles prétentions leur sont insupportables; c'est donc ailleurs qu'on cherche appui. A quel prix l'obtient-on? à quel prix transige-t-on avec les généraux et les trompettes du parti? Vous êtes, mon très-cher, sur les bords du Rubicon. Du reste, notre côté droit est abattu, muet, il sent son mal, il se résigne. Le moment bien saisi, on peut beaucoup. D'autres circonstances ne le trouveront pas si sage, mais, mais*.. Da mihi puncium^ et movebo terram. La nation, d'ailleurs, est toujours là, l'intérêt de la couronne toujours là, pour contenir. Qui contiendra la nation?
Notre pauvre Royer est atterré : sa physionomie fait peine; il vous aime. Il m'a dit qu'il vous parlait beaucoup de vous. Quel dommage !
»/i CORRESPONDANCE.
Je vous embrasse, mes très-chers.
Les libéraux se nuisent par leurs violences.