La baron Pascfaier à M. de Serre
Paris, le 7 avril 1^0.
Je réponds, mon cher collègue, à votre lettre du 29 mars qui m'est arrivée hier; depuis celle-là écrite, vous en avez dû recevoir une de moi en réponse à celle où vous me parliez du jeune de X. Ainsi sur ce sujet je n'ai rien à vous mander. Mais nos affaires générales donneraient bien lieu, si Ton en avait le temps, à écrire des volumes. Vous avea été frappé de la violence des discours de nos adversaires dans le commencement de la discussion sur la loi des journaux ; que sera-ce donc quand vous aurez été jusqu'au bout! Jamais une faction, et une faction révolutionnaire, n'a pu parler avec une audace plus impudente. Le résultat de cette violence a bien été de resserrer un peu notre majorité et de la rendre plus compacte ; mais malheureusement elle n'y a pas fait entrer ceux qui, en de pareilles circonstances, auraient dû s'y jeter à corps perdu. Fasse le Ciel qu'ils n'en versent pas un jour des larmes de sang ! En résultat nous avons gagné jusqu'ici tous nos procès dans la Chambre, et je
crois que nous avons fait des progrès dans l'opinion des hommes sages du dehors ; mais nous ne pouvons nous dissimuler que Taudace de la faction du dedans augmente beaucoup celle des factieux du dehors et leur fournit ainsi de nouvelles forces. Cette audace agit non-seulement sur les factieux décidés, mais encore sur les hommes faibles que la peur gagne et qui songent à ne pas se compromettre. C'est là le sentiment qui a engendré, peutêtre, les plus grands malheurs de la Révolution. Aujourd'hui tous ces malheureux peureux n'ont plus qu'ua cri : Mais pourquoi vouloir touc/ierà la Charte? pourquoi donner à ses ennemis un prèteccte aussi favorable ^ aussi légitime de plainte et même de résistance ?YoHà ce dont nous sommes assourdis du matin au soir.
Malheureusement tout le monde ne s'en tient pas aux paroles, et nous ne pouvons, mon cher collègue, nous dissimuler que l'on conspire; ce que vous saviez déjà avant votre départ a bien pris d'autres développements depuis.
L'exemple de l'Espagne n'est perdu d'aucune manière, et nos révolutionnaires de toutes couleurs, car nous en avons de toutes sortes, depuis les purs jacobins de 1793 jusqu'aux bonapartistes de 1815, tous, dis-je, s'agitent également et dans un but commun, celui de renverser ce qui existe, sauf à se détruire ensuite entre eux sur le champ de bataille même où ils auront combattu en commun. C'est suilout vers l'armée qu'ils tournent tous leurs efforts. Déjà à Rennes les n'^aiments ont été assaillis des cris de
I ii'e la Cliarlc ! Vive V armée nationale ! en opposition aux cris de Vive le JRoi I hes régiments ont été impassibles ; mais au moins l'intention est bien manifeste, et il est toujours à craindre que l'ennemi ne rencontre quelque endroit faible où il pénétrerait avec avantage.
Dans une telle position vous voyez tout ce que notre conduite a de difficile et de délicat; nous nous efforçons autant qu'il dépend de nous de bien planter notre pavillon et aussi de montrer que nous ne sommes pas d'humeur à nous laisser marcher sur le ventre. Ainsi l'association en faveur des hommes qui pourraient être atteints par la dernière loi de sûreté est poursuivie judiciairement. M. de Girardin, qui a fait contre nous à la Chambre le discours le plus impertinent, est remplacé à Dijon ; le grand pon- Hfe du parti, M. Laffitte, est aussi remplacé ; et nous avons eu le bonheur de faire accepter cette place à M. le duc de Gaëte, dont le nom et la position répondent à toutes les objections.
Demain le Moniteur contiendra une circulaire signée Richelieu, adressée à tous les préfets, procureurs généraux, lieutenants généraux commanilant les divisions militaires, laquelle trace bien nettement ce que nous voulons faire et ce que nous attendons de la conduite des fonctionnaires publics.
Tout cela est bien, à ce que je crois, mais tout cela n'atteint pas encore le mal dans sa racine.
La loi d'élection^ tout est là. Je vous en ai déjà parlé assez longuement dans ma dernière lettre, et
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ce que vous m'en dites dans celle que j'ai reçue hier s'accorde parfaitement avec ce que je Vous avais écrit moi-même. Tant qu'on n'aura pas de sécurité de ce côté, il n'y aura rien de fait. Mais, pour faire, il faut réunir les volontés éparses et toutes les opinions bien intentionnées quoique souvent assez opposées entre elles. Avant d'entamer la discussion il faut, comme vous le dites, avoir une majorité assurée ; c'est à cela que nous travaillons de toutes nos forces. Et d'abord il nous est actuellement démontré que nous ne réunirons pas cette majorité indispensable pour la loi proposée : elle échouerait dès le premier article. Cette idée d'augmentation du nombre, à laquelle sont cependant attachés tant d'avantages réels, étonne nos esprits médiocres à un point qu'on ne saurait exprimer, et elle en atteint même d'une manière fâcheuse un certain nombre de plus distingués, qui devraient être de force à se mettre au-dessus des idées du vulgaire. La violation de la Charte arrive ensuite à l'aide de toutes les objections faites contre cette augmentation, et alors il n'est plus possible de se faire entendre. Au reste, cette violation de la Charte, mon cher collègue, qui, rationnellement, constitutionnellement parlant, est une objection absurde, acquiert pour le moment une importance relative que le gouvernement ne peut se dissimuler. C'est l'arme de tous les factieux, et cette arme est d'autant plus redoutable qu'elle porte des coups sur tous les endroits les plus sensibles de notre organisation sociale. Vous touclwz à la Charte, ainsi tout ce qu'elle a garanti est
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un péril; propriétés^ hommes, tout ce qui a été organisé depuis trente ans est également menacé. Il y a là une idée simple, quoique fausse, qui est susceptible d'agir avec une grande efficacité ;. elle est si simple qu'elle peut être entendue des soldats mêmes j et c'est là notre plus grand danger. Avec la Charte dans son intégrité prise pour étendard, on se flatte, nous en avons la certitude, de faire jouer à l'armée le rôle que l'on a fait jouer à celle d'Espagne à l'aide des mots Constitution de 1813. Dans une telle situation , il est évident qu'il faut sacrifier ce qui serait le mieux à ce qui peut se faire sans trop de péril en atteignant cependant, quoique moins parfaitement sans doute, le but qu'on doit se proposer d'atteindre. Mais, quand on ne peut toucher à la Charte, qu'on ne peut augmenter le nombre, les combinaisons deviennent fort restreintes et, il faut en convenir, on ne voit plus de possibles que les deux degrés malgré tous leurs inconvénients, dont le plus grand peut-être est d'avoir été toujoui-s la pensée connue du parti dit ultra. Cet inconvénient est si évident que Villèle et Corbière en convenaient hier avec moi et disaient : « Il n'y a aucun doute que , si l'on peut trouver autre chose d'à peu près équivalent, il faut le préférer. » Je leur dois même la justice qu'ils ont travaillé à trouver eux-mêmes des combinaisons au moyen descpielles on pût échapper à ces deux degrés ; mais sans augmentation du nombre, je le répète, je ne vois rien de possible, et il faut rentrer dans l'ornière de ces deux degrés. Reste alors de combiner le mieux possible. Comme je n'ai
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reçu votre lettre qu'hier soir, je n'ai pu méditer la combinaison que vous m'offrez ; ainsi je ne vous en parlerai pas aujourd'hui, mais vous pouvez être assuré que je la tournerai et retournerai avec le plusgrand soin dans mon esprit. J'ai beaucoup éprouvé depuis deux mois que toutes les idées neuves sur cette matière avaient besoin d'être mûries dans la tête pendant deux ou trois jours pour pouvoir être ensuite envisagées dans toutes leurs conséquences. Je pense entièrement comme vous. Si l'on en vient aux deux degrés, comme actuellement je le crois indispensable, il faut que ce soit d'une manière qui n'arrive pas par les ultras et qui n'ait pas l'air de trop les 'satisfaire. Mais il y a encore ici une question de conduite fort délicate. Je m'étais d'abord tout à fait arrêté à la pensée de faire faire les modifications nécessaires à notre projet par amendements, et je disais, comme vous, que ces amendements devaient partir du centre ; mais il y a dans ce svstème une difficulté terrible. Les amendementsne peuvent venir qu'aux articles ; il faudra donc supporter toute la discussion générale, affronter les déclamations sur la violation de la Charte, braver l'effet que cette déclamation produit toujours dans le public, et tout cela pour arriver à abandonner la loi dès le premier article. Que feront les ministres pendant cette discussion générale ? garderont-ils le silence? Ils ne le pourront pas. On leur dira des choses auxquelles il ne leur sera pas possible de ne pas répondre, et alors sur quel faux terrain ne se trouveront-ils pas placés ! Ensuite ces amendements ,^
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dans le fait, constituent un projet nouveau; il ne restera plus rien de la proposition royale. Ne vautil pas mieux reprendre franchement l'initiative? Nous n'avons, au reste, à cet égard, aucun parti d'arrêté, ou pour mieux dire, nous n'en avons sur rien ; mais il est impossible que nous passions plus de huit jours dans cette incertitude et que nous y laissions nos amis ; elle nous nuirait dans tous les esprits. ^lais, en renonçant à rien changer à la Charte, il faudra donc renoncer au renouvellement intégral. C'est sur cela que je répandrai de véritables larmes ; car pour moi là est tout le salut. On me dit bien que la nouvelle Chambre assemblée le donnerait sans aucune difficulté l'année prochaine ; mais il est toujours bien fâcheux de reculer devant une chose si utile. Au reste, comme il n'en est pas de ce renouvellement intégral comme de l'augmentation du nombre, comme, s'il était rejeté, cela ne compromettrait pas le reste du projet, peut-être serait-il possible d'en faire toujours la proposition ou au moins de la faire arriver par amendements.
En voilà bien long, mon cher collègue; et cependant combien je suis loin de vous avoir dit tout ce qu'il y aurait à vous dire ! Maintenant revenons à vous. Il est évident que votre présence ici nous ferait un bien infini à tous et à moi plus qu'à personne. Il est fort triste que vous soyez tombé sur une saison rigoureuse dans le pays où le climat est ordinairement si beau ; mais, d'après ce qu'on m'a dit de ce climat, il me semble que, quand le mois d'avril est terminé, il devient d'une chaleur qui ne
serait guère moins nuisible que le froid. Je me persuade donc que vous pourrez nous arriver dans les derniers jours d'avril ou dans les premiers de mai. Mandez-moi exactement ce que vous croyez possible à cet égard, afin que nous réglions notre marche en conséquence. Sans doute on pourrait . croire, en voyant les choses de loin, que les esprits doivent se calmer avec le temps et qu'il y a par conséquent profit à reculer; mais, vue sur les lieux, la question ne se résout pas ainsi, au contraire ; chaque jour ajoute à Taigreur et donne le moyen de déverser une calomnie de plus et une occasion de plus de prêcher la révolte. Dans cet état vrai des choses, vous voyez qu'il importe de monter à la brèche; soyez des nôtres, ayez force de poumons comme vous l'avez de tête et de cœur^ et je suis bien sûr que nous emporterons la place. Comme vous le dites si bien, nous sommes destinés pour le reste de nos jours à combattre les révolutionnaires.
Adieu, mon cher collègue. Croyez à mon attachement le plus sincère et le plus dévoué, et faites agréer mes hommages à M™® de Serre.
Tous nos collègues se réunissent à moi pour vous donner les assurances de l'intérêt le plus vrai.