BI. de la Boulaye à M. de Serre
Paris, samedi 8 avril 1890.
Un incident relatif au général Donnadieu, incident sur lequel on comptait pour faire quelque bruit, n'a rien produit hier dans la Chambre.
La dépossession de Laffitte n'a pas encore produit ses fruits; ils mûrissent dans le fruitier de M. Bignon.
M. Pasquier m'a communiqué hier une longue lettre qui va partir de chez lui pour vous a^ujourd'hui. C'est un fidèle tableau de la situation.
Vous verrez dans le Moniteur la circulaire du duc de Richelieu. Elle est bien, elle pourrait être mieux; je l'aurais voulue plus courte*.
Le duc de Broglie et toute la doctrine, maintenant réunie par l'adversité, voudraient bien que
^ Cette circulaire, datëe du h avril et publiée dans le Moniteur du 8, e'tait adressée aux commandants des divisions militaires, aux procureurs généraux et aux préfets, m Ces deux lois, disait
VOUS ne revinssiez pas. Mais ce n'est pas dans de telles circonstances qu'on peut ne s'occuper que de soi^ et ne s'en occuper encore que sous Tinfluence d'incertains et misérables calculs d'ambition. Vo* collègues sont franchement à vous. Les trois quarts
M. de Richelieu, sont temporaires, et leur action doit se terminer avec la fin de la prochaine session des Chambres.
« L'une d'elles est destinée à mettre un terme à la licence des ëcrits périodiques.
« Préparer, dans le silence des passions ennemies, tous les moyens de fonder la liberté de la presse sur des lois justement répressives, imprimer à ces lois nécessaires un caractère d'efficacitë, seule garantie de cette liberté, tels sont les véritables motifs dos restrictions imposées aux écrits périodiques
(c L'égalito devant la loi existe dans le sens le plus absolu; toussupportent les charges de la société, tous participent à ses avantages ; toutes les carrières sont ouvertes, et nul n'y trouve de bornesque celles posées par ses facultés mêmes.
« La liberté des cultes n'est plus un vain mot : tous jouissent d'une égale protection.
« La justice est commune et assurée à tous les Français. Toutes les propriétés sont garanties , défendues et protégées par les mêmes lois. Quelle que soit l'origine de la fortune d'un citoyen, que la terre qu'il cultive lui vienne de ses pères ou qu'il l'ait acquise en vertu des lois, il doit en jouir avec la même sécurité. Cette sécurité lui est garantie par la Charte et par la constante volonté du Roi de défendre les droits acquis, de maintenir toutes les garanties qu'il leur a données.
u La seconde loi ne peut atteindre que les individus sur qui de
graves indices appelleraient de graves appréhensions Ce que
le gouvernement a demandé, ce qu'il a obtenu, se borne à lafaçultë de retenir pendant trois mois, sans les livrer aux tribunaux, les individus qu'il avait déjà le droit de faire arrêter
u Sa Majesté a voulu gouverner un peuple libre; elle le veut, elle Le voudra toujours. Ses aïeux ont, d'époque en époque, fayorisé l£S progrés de notre liberté ; le Roi a suivi leur exemple; il main-tiendra, il affermira les institutions qu'il a fondées. »
de' la Chambre vous honorent. Vous ne seriez le héros de l'autre quart qu'en devenant dupe ou coupable. Avec votre esprit et votre cœur on ne peut être ni l'un ni Tautre. Royer me parle souvent, de son rêve de gouvernement; oui, c'est un rêve. S'il faut faire aux royalistes quelques concessions, il en faut faire bien d'autres aux libéraux. Il y a sottise et vérité d'un côté, habileté et mauvaise foi de l'autre. Du moment que l'on disputait le pouvoir au côté gauche, il fallait s'attendre à ses excès. Ce n'est pas la liberté qu'ils veulent , c'est l'autorité exploitée pai* les révolutionnaires et les bonapartistes. La France ne leur est pas si dévouée qu'ils le disent; mais la France peut être encore leur victime. Il faut la leur arracher. Tout est là. Que vous parliez ou non, votre présence imposera. J'espère donc que nous vous reverrons, au plus tard, dans les premiers jours du mois prochain. M. Pasquier vous y invite. Si vous n'avez pas toutes vos forces, il faudra vivre retiré et ne pas vous exposer aux assauts de l'argumentation hibernoise. Nous vous ménagerons pour notre salut et votre gloire.
Je vous aime bien tous trois.