M. Becqaey^ à M. de Serre
Paris, 7 «Fril 18)0.
Mon cher ministre,
On me dit tous les jours (car je demande tous les jours de vos nouvelles) que le ciel de Nice seconde nos vœux, que vous êtes plus content de votre santé et même que vous ne tarderez pas à nous revenir. Je crois à ce que me disent et Wendel et la Boulaye, mais j'en serais bien plus sûr si vous me le disiez vous-même. J'ai eu la discrétion de ne pas vous écrire plus tôt pour vous épargner et la peine de me lire et celle de me répondre; mais j'entends
dire à tant de personnes qu'elles ont de vos nouvelles, qu'en vérité je me crois autorisé à vous en demander.
Vous nous manquez plus que vous ne pouvez le croire. M. Pasquier a soutenu avec honneur et courage la lutte dans la Chambre sur les deux lois d'exception ; mais vous aurez lu à quels excès s'est portée la licence de la tribune, et j'ai la conviction que, si vous aviez été au banc des ministres, les assaillants eussent été moins osés, et que d'ailleurs vos répliques vigoureuses auraient cicatrisé les plaies que l'ennemi essaye chaque jour de faire à l'autorité.
« Voyez t. II, p. 110,
Vous savez que la loi siur les élections est le véritable champ de bataille. Là eommission n'a« pas encore terminé son travail, et tout annonce que vous serez à Paris avant le commencement de la discussion. L'inégalité des collèges continue d'épouvanter beaucoup d'esprits, ce qui fait dire que le gouvernement substituera peut-être un autre projet à celui qui a été proposé.
Mais, à la manière dont les libéraux procèdent, c'est à des idées plus sérieuses encore qu'il faut s'élever dans ce moment. On ne peut pas se le dissimuler, un parti, mêlé de jacobins et de bonapartistes, prend le manteau de la Charte pour recruter le plus possible de partisans dans la nation, et s'applique à inspirer le mépris de l'autorité légitime, à affaiblir les motifs de l'obéissance, à répandre l'inquiétude et la méfiance, à diviser et le peuple et l'armée, et tout cela se dirige contre la maison régnante.
C'est donc aux Bourbons que l'on en veut ; ceux de nos anciens amis qui ne votent pas avec nous le reconnaissent et même ils supposent, à mon avis, le mal plus grand qu'il n'est. Vous savez quelle route ils auraient désiré que l'on suivît pour s'en préserver. Moi, je croîs que de semblables moyens auraient fortifié l'ennemi ; voilà pourquoi nous ne nous entendons pas, et je crains que ce ne soit pour longtemps : c'est une de mes afflictions, à cause de Royer-Collard , avec lequel j'ai passé vingt-cinq ans dans une communion parfaite de principes et de conduite et qui porterait au trône un si puissant
30h CORRESPONDANCE.
appui, dans ces circonstances difficiles, s'il jugeait la chose comme je le fais. Mais il les voit sous un tout autre jour, et des gens qui nourrissent des sentiments bien opposés aux siens, qui préparent de leur mieux le pays pour une révolution à l'espagnole, se prévalent de son opposition pour honorer leurs hostilités^.
Toutefois le sol français est réfractaire : il ne féconde pas les semences empestées que Ton veut lui faire produire. On se bat à la surface, mais la nation veut conserver. Elle ne veut point de l'aristocratie ; mais elle voit l'apparition de l'anarchie, et rien n'est plus véritablement populaire aujourd'hui que de s'en garantir.
Venez, le plus tôt que vous le poun-ez, concourir à ce grand ouvrage. Venez sauver le Roi, sauver la France ; car je ne veux pas croire ce que quelques personnes répandent, c'est que vous voudriez, moitié à cause de votre santé, moitié à cause de la difficulté de nos circonstances, abandonner les affaires. Vous y êtes nécessaire, cela suffit pour me rassurer.
Soignez-la bien, cette santé si chère. Le jour où je vous verrai redevenir mon voisin sera un bien beau jour pour moi.
Offrez, je vous prie, à M"**^ de Serre mon respectueux hommage. Quelqu'un qui l'a vue à' Nice m'a
^ Ce dissentiment politique n'altëra point l'amitië qui existait entre M. Becquey et M. Royer-CoUard. — Voyez la Vie politique de M. Royer-CoUardt par M. de Barante, t. P*", p. CJ!*, et t. II, p. 53G.
dit qu'elle était aussi belle et aussi bonne qu'à la place Vendôme.
Vous savez bien que je vous aime comme je vous honore.
BfiCQUEY.