‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 159 sur 241 · Le baron Pasquier à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le baron Pasquier à M. de Serre

Le S/i avril 18^).

Mon cher collègue,

Peut-être cette lettre ne vous arrivera- t-elle pa^;, peut-être vous trouvera-t-elle en route ; en tous cas, j'espère qu'elle est la dernière que je vous écrirai, car je suis décidé à croire à votre prochaine arrivée ; elle nous sera plus que nécessaire et d'un genre de nécessité auquel vous pouvez seul poun^oir. Il ne s'agit pas, en eflFet, de la faculté matérielle de faire passer notre loi : elle passera malgré les violences de l'opposition libérale et les dédains insultants et colériques de nos anciens amis ; il s'agit de montrer qu'un homme d'un esprit supérieur et sincèrement ami de son pays, de la liberté, de la royauté, absent depuis trois mois et, par conséquent, placé un peu en dehors de la tourmente qui bouleverse ici les esprits , juge notre position ce qu'elle est, voit où l'on veut nous précipiter, comprend et montre par son exemple que, dans de telles circonstances, il ne s'agit plus de chercher ni de faire ce qui serait le mieux, rationnellement par-

ANNÉE 18S0. Wl

iant, mais de s'attacher à une branche de salut et A laquelle on puisse se tenir assez longtemps pour laisser passer Forage.

Voilà en effet notre position en deux mots. Après cela, que nos habiles disent du matin au soir» comme sans doute ils vous l'écrivent, que les deux degrés sont une honte, une insulte faite à la nation, que c'est l'exclusion des supériorités , que c'est le triomphe des ultras, etc., etc., je leur répondrai: Pourquoi nous avez-vous i^éduits à la nécessité de ne pouvoir faire autre chose? Pourquoi, depuis trois mois, vous êtes-vous réunis à tous nos ennemis, à tous ceux de la monarchie, pour décréditer toutes nos idées, pour nous ôter toutes nos ressources? Pourquoi les avez- vous constamment appuyés dans la dernière commission et hors de la commission en soutenant qu'on ne pouvait, sans crime et sans folie^ toucher à la Charte? Pourquoi avez -vous remis cette arme terrible aux mains de la faction la plus évidemment subversive ? Pourquoi avez-vous applaudi à ses déblatérations les plus factieuses ? Pourquoi avez-vous souri à toutes les injures qu'elle nous a prodiguées? Pourquoi nous avezvous ôté tous moyens d'avoir une majorité sans ces ultras dont vous nous faites un crime de nous servir, de compter les voix pour avoir le nombre qui nous est indispensable? Maintenant que voulezvous? Que nous restions conune nous sommes? C'est la ruine assurée. Avez-vous un projet raisonnable? Jamais vous n'avez pu en mettre un au jour. Dans la dernière commission où vous étiez trois , chacun III. m

MB CORRESPONDANCE.

de vous avait sod plan dont Tautre ne voulait pas ^ et, en supposant que vous puissiez tomber d'accord entre douze que vous êtes au plus, quels moyensavez-vous de faire adopter vos idées dans une Chambre composée comme celle qui existe? Aveo notre loi des deux degrés, toutes lès supérÛM-ités, dites-vous, sont écartées. Eh! bon Dieu! coomieoçons par vivre, nous verrons ensuite si nous avons les moyens d^être supérieurs. Vous nous accusez d'être livrés aux ultras , et vous savez parfaitement le contraire ; vous affectez de voir toujours les ultras de 1815, comme si la position avait la moindre similitude. Vous oubliez apparemment et les quatre cent mille étrangers qui étaient derrière eux, et les Cent- Jours ; dont la mémoire récente leur donnait tant de force. Non, ces ultras, dont vous parlez^ sans cesse comme d'un épouvantail, ces ultras sont vaincus à tout jamais, et c'est nous, que vous accusez, qui les avons soumis; il n'en reste que le nom dont vous abusez contre nous, nom qui fait en effet tout notre embarras.

Je me suis laissé aller avec vous, mon cher collègue, au mouvement de verve qui échappe à mon indignation, à mon désespoir de voir de telles aberrations d'esprit, et des hommes qui étaient appelés à faire tant de bien faire tant de mal.

La commission pour la nouvelle loi s'est déjà- assemblée deux fois ; probablement le rapporteur sera nommé cette semaine. Au reste, pour les détails, je m'en rapporte à Froc la Boulaye, qui ne vous laisse certainement rien ignorer.

Mille et mille amitiés à vous et hommages res*

pectueux à M^ de Serre.

Pasquier.

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