‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 17 sur 241 · M. de Serre au comte Decaaes · texte numérisé non relu

M. de Serre au comte Decaaes

Nice, 19 février 183»^

Nous sommes dans la douleur et la consternation, mon cher ami. Le préfet de Marseille me communique le fragment d'une nouvelle télégraphique arrivée le lA à Lyon, Le mauvais temps a intercepté le commencement et la fin de la dépêche. On ne sait pas le nom du grand personnage qui a péri victime d'un assassin ; seulement, d'après ce qui a été recueilli, on croit qu'il s'agit du duc de Berry. Horrible événement ! horrible incertitude ! Si cet attentat se rattache à un complot politique, vous demanderez, sans doute aux Cliambres la suspension de la liberté individuelle. Si nous sommes assez malheureux pour que le sang d'un Bourbon ait encore une fois été criminellement versé parmi nous, que ce sang sacré ait au moins été répandu utilement pour le salut de la France, qu'il rallie enfin tous les amis de la monarchie. J'interroge tous les mots du fragment de dépêche. Je n'ose penser qu'il peut être question du Roi!... Bon Dieu! bon Dieu! non, cela n'est pas possible. Quelle doit être au moins la douleur de ce vénérable monarque et du reste de cette infortunée famille ! Mandez-moi tout de suite s'il est utile que je revienne; je le puis à la rigueur, tout accablé que je suis, en ce moment, d'un coup aussi funeste. Je

sens que le voyage m'a rendu des forees ; et, si seulement la saison était un peu plus avancée, je partirais tout de suite.

Je ne sais conunent je vous parlerai d'autre chose. J'ai reçu votre projet; c'était justement le lA, le jour du crime, que vous le deviez présenter. La dépêche est de midi. Vous ne l'aviez pas encore apporté; quand l'apporterez-vous? Je suis content du projet, sauf les cinq ans. Je voudrais que, par amendement et d'accord avec la commission, vous y pussiez substituer sept ans. Royer devrait le vouloir; c'est complètement dans ses dernières idées. Plus grand est le nombre des députés, plus, dans le système du renouvellement partiel, les parties doivent être multipliées pour rendre moins sensible chaque renouvellement.

Si cette dernière catastrophe ne pousse pas à la précipitation, il faut huit jours pour l'impression, la distribution, la discussion des bureaux, la nomination et la réunion de la commission; trois semaines pour examen, discussion des principes, des dispositions principales et transitoires, des tableaux, des réclamations de chaque département sur le nombre des députés, les conférences avec les ministres pour arrêter et rédiger les amendements; autres huit jours pour la rédaction du rapport ; autres huit jours, intervalle entre le rapport et la discussion ; autres huit jours pour les discours écrits. Voilà six à sept semaines. Pour peu que vous y aidiez et le jugiez utile, vous voyez que cela va aux premiers jours d'avril et que je puis être avec vous. Par ma note

sur l'Espagne, que vous a portée le dernier courrier, vous aurez vu comme je pense que nous devons nous immiscer dans les affaires d'Espagne, et conmae il serait préférable pour le caractère du Roi, pour sa dignité, pour l'autorité et la réputation de son gouvernement de devoir tout à soi-même au lieu de rien demander à l'Europe. Le projet d'emprunt est une nouvelle occasion qu'il faut saisir et que vous pourrez, je pense, rattacher très-utilement au plan développé dans ma note. Un gouvernement ne trouve du crédit au dehors qu'autant qu'il en a les éléments chez lui, et les étrangers qui semblent lui prêter ne sont réellement que des intermédiaires entre ses sujets et lui pour fonder entre eux des relations de crédit qui n'existent pas encore. C'est le service que, lors du premier emprunt, les étrangers nous ont rendu à nous-mêmes, c'est celui que nous pourrions rendre à l'Espagne. Mais il est clair que cette^ puissance trouvera chez nous des conditions d'autant plus favorables à son emprunt que nos capitalistes auront l'espoir de rétrocéder en plus grande quantité et à meilleur compte l'emprunt consenti par la France aux capitalistes espagnols. Pour cela, et dans l'intérêt de l'Espagne, il faudrait que les trois ou quatre maisons que vous initieriez à cette affaire pussent envoyer des hommes.de confiance sur les principales places d'Espagne, et ces hommes, correspondant avec votre envoyé extraordinaire en Espagne, exploreraient parfaitement le pays et vous mettraient en situation de prendre et de proposer, en parfaite connaissance de cause, toutes les

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mesures utiles aux deux pays. Un point essentiel, dans toute votre conduite avec l'Espagne, est de no pas offusquer l'Angleterre, qui pourrait craindre que tout ce que nous gagnerions de ce côté, soit en colonies, soit en relations commerciales, ne fût à son détriment. Ce point est délicat et demande beaucoup de mesure, d'autant qu'il ne nous convient pas do donner de mauvaises raisons, et que le gouvernement anglais est trop éclairé pour s'en payer.

On peut réussir, je pense, en voyant les choses de haut. Un grand intérêt de l'Angleterre, et qu'elle sent bien, est d'éviter, sur le continent de l'Europe, toute nouvelle explosion révolutionnaire, dont elle ressentirait infailliblement le contre-coup. Il lui a fallu le génie de Pitt^ et la vigueur d'une Constitution aristocratique consacrée par un siècle de prospérité et de gloire pour résister aux secousses qu'a produites chez elle la révolution française. Elle doit éviter, par-dessus toutes choses, le retour de pareille» crises, et applaudir par conséquent à toutes mesures de la France et de l'Espagne qui le préviendront. Elle saisira la liaison qui existe entre la destinée future de ces deux pays quant à leur ti-anquillité intérieure. Or cette tranquillité ne peut être obtenue sans un accroissement de bien-être chez ces deux peuples; et la France particulièrement, sa population si active et si industrieuse, a indispensablement besoin de l'occupation et des ressources d'un développement colonial et commercial. Voilà

* WiUiani Pilt, né le 98 mai 1759, mort le 33 janvier 1806.

pour rintérêt politique. Quant à Tiatérét de commerce, qui se lie si étroitement au premier, T Angleterre a pu reconnaître que le commerce presque exclusif qu'elle fait aujourd'hui est un état forcé sur la continuation duquel elle ne peut compter; que la stagnation presque générale des affaires dans le reste <iu monde qui en est le résultat, réduit infiniment ^ur tous les points les consommations et partant les bénéfices ; qu'elle a trop d'avances en machines manufacturières, en navires, en capitaux, en confiance, pour ne pas trouver plus d'avantages dans l'état naturel d'une libre concurrence que dans le monopole ; que cette concurrence, résultat du rétal>lissement de la paix et de la sécurité dans l'ancien «t le nouveau monde, ranimerait et doublerait toutes les consommations, auxquelles elle seule peut fournir plus et à meilleur compte que toutes les autres nations réunies. Mais en voilà bien long sur cet •article; tout en l'écrivant, j'ai le cœur plein d'in- «quiétude et de tristesse.

Au revoir, cher ami, Dieu sait sous quels auspices.

Ma femme et moi vous faisons nos tendres amitiés.

H. DE Serre.

ANNÉE I8»a »

€35. — M. de la Boulaye à M. et à M™^ de Serre.

Paris, samedi 19 fëvrier IKK).

Mes chers amis,

M. Siméon vous a écrit hier et vous a expliqué les embarras presque inextricables de notre position. Il y a démence et fureur dans tous les extrêmes. Je n'ai pas voulu troubler hier au soir le Conseil des ministres pour dire quelques mots à M. Decazes. Rien n'est décidé. Le Roi jusqu'ici n'a pas accepté sa démission. M. le duc de Richelieu refuse; il est malade. M. Laine paraît déterminé à ne rentrer au Conseil qu'avec M. de Richelieu; on m'a dît cependant que M. Laine avait fait une visite à M. de Chateaubriand. M. deTalleyrandS qui est aussi indiqué par une certaine opinion , parle d'un changement de système. Au milieu de toutes ces combinaisons,

^ Oiarles-Maurioe de Talleyrand-Périgoid, n^ Â Paris le 13 îé^ Trier ITSJSi. Évoque d'Autun en 1788; ddpat^ par le clergé 4e son diocèse aux États-Génëraux en 1789 ; ministre des Relations extérieures du 15 juillet 1797 au90juilletI799et du !^ novembre 1799 au S août 1807; grand chambellan de 18QA à 1809; prince de Bé- ■èmt le 5 juin 1806; vice-grand électeur le 9 août 1807; prësident du {puvemement provisoire le l^** avril 18H ; ministre des Affaires ëtrangères du 13 mai 181/» au SUi septembre 1815; grandchambellan ce même jour ; pair de France depuis le h juin ISlh ; ambassadeor à Londres de septembre 1690 à novembre 183^. Mort APtoislel7suai838.

votre sort est incertain ; c'est ma principale affaire. Je vous écrirai demain les résultats de la journée.

Vos enfants se portent fort bien .

Dans tous les cas comptez sur moi. Je vous embrasse tous deux.

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