‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 184 sur 241 · III. S · texte numérisé non relu

III. S

de l'autre ; que la voiture s'éloigna doucement, parce que le pont Louis XVI était obstrué, que même elle s'arrêta quelques instants, et que pendant ce temps cMi vît des cannes levées; qu'enfin ceux cjui criaient Vive Cliauvelin ! avaient aussi crié Vive la Charte!

Que la troupe, étant arrivée, a fait diviser lesgroupes et qu'un instant avant que cette scène se terminât, ces groupes, en se divisant, avaient crié Vive le Roi! à la sortie de plusieurs députés, entre lesquels on a remarqué M. de Corcelles. Il est à remarquer que probablement le champ était resté libre à ceux qui proféraient ce cri, attendu que lesautres reconduisaient M. de Chauvelin chez lui-

Voilà, monseigneur, ce qui résulte de ce procèsverbal. Je ne vous ai point entretenu des scènes qui avaient eu lieu la veille et l'avant-veille, lorsde la sortie de M. de Chauvelin, ces scènes, dont les détails pourront être donnés par M. le préfet de police, n'ayant donné lieu à aucune poursuite de la part de l'autorité judiciaire.

Avant-hier matin, 3 juin, après avoir pris connaissance du procès-verbal ci-dessus, je donnai commission et délégation à deux de mes substituts ^ MM. de Bameville et Champanhet, à l'efiFet de se transporter au domicile de M. de Chauvelin et d'y recevoir sa déclaration sur ce qui s'était passé la veille ; je leur remis en même temps une lettre que j'adressais à ce député, et dans laquelle je lui marquais que, ayant considéré une déclaration de lui sur ce qui s'était passé coomie le meilleur moyen de

faire connaître la vérité à la justice, je l'invitais à dicter cette déclaration à mes substituts.

M. de Chauvelin fit en effet le 3 juin, à une heure de raprès-midi, une déclaration portant en substance que lui Chauvelin ne voyait dans Tanalyso qui lui avait été donnée du procès-verbal dressé par les commissaires de police rien qu'il eût été à portée de remarquer, ni sur quoi il eût des renseignements à donner. Interpellé de déclarer si Ton s'était opposé avec violence ou autrement à sa sortie et s'il pouvait donner quelques lumières à la justice, il a l'épondu qney diaprés la connaissance qu'il avait reçue des faits portés au procès-ver- Imly il n'avait rien à ajouter.

Tel est, monseigneur, l'état de la procédure commencée relativement aux événements peu graves de la journée du 2 juin ; cette procédure va au surplus être continuée par un juge d'instruction, et je requerrai l'audition de tous les témoins qui pourront m'être indiqués comme devant déposer de tous les détails de la scène tumultueuse dont il s'agit.

Les événements du 3 juin ont été plus sérieux; vous les connaissez, monseigneur, et ce n'est point à moi à vous informer des dispositions qui ont été prises par l'autorité administrative pour prévenir le désordre auquel on s'attendait. Je vais me borner à vous entretenir : 1° de l'instruction commencée à l'égard des désordres qui ont eu lieu au devant de la Chambre des députés, à l'issue de la séance de cette Chambre ; 3"* de ce qui est relatif à la mort au sieur Lallemand, jeune élève en droit, qui a été tue

d'un coup de fusil tiré par un garde royal, le même jour, 3 juin, à six heures du soir, sur la place du Carrousel.

Les procès-verbaux qui m'ont été transmis sur ce qui s'est passé à l'issue de la séance et au devant du palais de la Chambre des députés sont relatifs à treize individus qui ont été arrêtés par ordre des commissaires de police, soit parce qu'ils avaient fait entendre des cris ou des propos ayant pour but de provoquer à la résistance, soit parce qu'ils avaient refusé de se retirer ou résisté à la force armée qui voulait les obliger à se retirer.

Ces treize individus ont été mis ce matin à ma disposition. J'ai requis immédiatement leurinten*ogatoire; dans le même jour, h courant, par conséquent dans les vingt-quatre heures de leur arrestation, ils ont été interrogés par un juge d'instruction, lequel en a mis en liberté quelques-uns à la charge par eux de se représenter, et a décerné contre les autres des mandats de dépôt. Tout est donc en règle à cet égard; l'instruction se continue; les faits i [u'elle présente ne sont pas graves et ne donneront lieu qu'à l'application de peines correctionnelles ou de police municipale contre un petit nombre des inculpés. Les autres seront probablement mis en liberté.

A l'égard de Nicolas Lallemand ^ , d'après la déclaration que ce malheureux jeune homme aurait dictée au commissaire de police Palluy avant d'expirer,

1 H etail fils d'un marchand grénetier.

il serait allé prendre à cinq heures le sieur Petit, étudiant en droit et son ami, pour aller se promener du côté des Tuileries. Arrivés à la place Louis XV, ils auraient rencontré des groupes nombreux de personnes qui criaient Vive le Roi! Vive la Charte! et se seraient réunis à plusieurs jeunes gens de leur connaissance qui se seraient trouvés dans ces groupes, et tous, n'ayant pu entrer au palais des Tuileries dont la grille avait été fermée, se seraient dirigés le long de la rue de Rivoli.

Arrivés près de la rue de l'Échelle et sur le point de se séparer, ils se seraient décidés à aller plus loin et à gagner la place du Carrousel. Parvenus près de l'hôtel de Nantes, ils auraient entendu de nouveau, près du groupe qu'ils venaient de quitter, des cris de Vive le Roi! Vive la Charte! et, au moment où ils se séparaient pour retourner chacun chez lui, un soldat d'une patrouille qui passait aurait tiré le coup de fusil dont Lallemanda été blessé mortellement.

Ce récit paraît s'accorder sur les points principaux avec ceux de quelques-uns des témoins entendus par le commissaire de police et qui sont : le sieur Petit, dont j'ai parlé ci-dessus; le sieur Isidore Rouen, jeune avocat, aussi ami de Lallemand; le sieur Ozat, aussi avocat, et le sieur Triozon , étudiant en droit, tous amis du sieur Lallemand. Ces trois derniers faisaient partie des groupes du pont Louis XVI et avaient été rencontrés à la place Louis XV par Lallemand et Petit; ils déclarent positivement avoir crié Vive le RoiJ et Vive la

Ii51i CORRESPONDANCE.

Charte! et n'avoir pas proféré d'autre cri. Triozon dépose d'une circonstance qui parait certaine : c'est que Lallemand avait été saisi par un soldat de la patrouille, qu'il était parvenu à s'échapper, et que c'est à ce moment que le coup de fusil a été tiré par ce soldat. Et cette version est confirmée par l'état de la blessure, dont la direction est celle d'une balle entrée par le dos et ressortie par le ventre.

Un sieur Tendron, autre témoin, déclare que la patrouille de la garde royale, composée de sept hommes commandés par un caporal, s'était approchée du rassemblement ; qu'elle lui avait paru employer la voie de la douceur et de la persuasion pour engager les individus qui le composaient à se dissiper; que ces instances avaient été inutiles; cpi'il avait vu les fusils agités et les cannes levées sur les militaires et entendu au même moment un redoublement de cris que le témoin a distingué être ceux de Vive la Charte ! et dans lesquels il a cru même entendre celui de Vive V Empereur ! (fn'alors aussi il vit au milieu de la foule un soldat dont le fusil paraissait arrêté et qui avait l'air de lutter pour le dégager ; que l'un d'eux repoussa même un individu qui revenait sur lui; qu'alors il vit la patrouille se réunir et mettre en joue, qu'un coup de fusil fut tiré et qu'il vit tomber un jeune homme qui se releva bientôt après et s'enfuit pour retomber ensuite.

J'ai rapporté avec quelque détail cette déposition, parce qu'elle n'est celle ni de l'un des jeunes gens formant les groupes, ni de l'un des militaii^es.

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Bu reste, les quatre témoins, amis du défunt, déposent que le militaire, après avoir tiré son coup de fusil, a rechargé son arme en riant ^ que des personnes qui étaient présentes félicitèrent le grenadier qui avait fait le coup^ que ces personnes paraissaient être des militaires vêtus en bourgeois, et qu'enfin un homme portant un uniforme d'officier sans numéro de régiment aurait dit : Si [avais été aujourd'hui commandant de Paris^ il n'en serait resté guère.

Les militaires composant la patrouille déposent d'une manière absolument opposée.

Le nommé Charles Imbert, soldat âgé de vingt-six ans, qui a tiré le coup de fusil, déclare que le rassemblement était d'environ deux cents personnes ; que la patrouille les a invitées à se retirer, ce qu'elles ont fait sur-le-champ ; qu'un peu plus loin et près de l'hôtel de Nant^ quatre jeunes gens se tenant sous le bras criaient Vii^e V Empereur ! que le caporal et les hommes de la patrouille les avaient invités à se taire, mais que, les mêmes cris ayant continué, lui Imbert et son camarade en avaient arrêté cliacun un; que celui qu'il tenait, s'étant débarrassé en lui donnant un coup de coude dans l'estomac, l'avait fait reculer de trois ou quatre pas et avait pris la fuite ; que lui Imbert avait fait quel* ques pas pour le poursuivre ; qu'alors, le jeune homme s'étant retourné et ayant crié do nouveau Vive r Empereur ! il lui avait tiré un coup de fusil qui l'avait renversé. Ce soldat reconnaît qu'il n'avait pas reçu l'ordre exprès de faire feu.

/i56 CORRESPONDANCE.

Les déclarations du nommé Fleury, caporal, celles des cinq autres soldats de la patrouille varient sur plusieurs faits accessoires, mais sont d'accord sur ce point que Lallemand, après avoir été arrêté, se serait débarrassé en donnant un coup de coude au soldat Imbert, et aurait crié en fuvant M(/e r Empereur! ayant de recevoir le coup de fusil.

Le caporal assure que dans le rassemblement d'environ deux cents hommes, dont Lallemand et SCS amis faisaient partie, on criait Vive le Roi! Vive la nation! Vive la Charte! A bas les Suisses! et enfin Vive V Empereur! Cette déclaration est confirmée par le nommé Diot, l'un des soldats de la patrouille.

Je ne dois pas laisser ignorer à Votre Grandeur que le nommé Delthet, l'un des soldats de la patrouille, dépose qu'un instant après le coup des officiers étant arrivés dirent : C'est bien, grenadiers, criez avec moi Vive le Roi! et que les soldats ont répondu à ce cri.

J'ai cru devoir, monseigneur, vous donner ces détails sur les résultats de l'information commencée, afin que vous puissiez apprécier vous-même quel est le caractère et quelles seront les suites probables de cette information. Votre Grandeur décidera aussi s'il convient que la justice ordinaire la continue, tandis qu'il est prouvé aujourd'hui que l'auteur de la mort du jeune Lallemand est un soldat en activité de service, et ayant même agi dans son service ; ce soldat étant évidemment justiciable des tribunaux militaires, je ne puis que requérir le

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renvoi de la procédure commencée à M. le général commandant la première division militaire. Il serait possible cependant, avant d'opérer ce renvoi, d'entendre encore quelques témoins de visu qui n'auraient pas fait partie des groupes, et qui mériteraient d'autant plus de confiance. D'après les premières informations que j'ai prises, il ne sera pas impossible d'en découvrir.

Tel est l'état actuel de l'information. Ce matin, pour achever de constater le corps du délit, un procès-verbal d'ouverture du cadavre déterminera la direction de la blessure et les effets de la balle. Les pièces de conviction seront aussi déposées au greffe.

Pour remplir, monseigneur, les intentions de Votre Grandeur, j'avais hier soir pris des mesures pour que tous les militaires composant la patrouille fussent entendus par M. Gossîn, mon substitut. Ce magistrat s'est transporté à la caserne du Mont- Blanc à neuf heures du soir et au moment où le commissaire de police Palluy venait d'en sortir et de terminer son enquête.

M. Gos^in n'en a pas moins jugé nécessaire d'exécuter lui-même vos ordres; et, en effet, il a entendu le soldat Imbert, le caporal Fleury et les autres soldats de la patrouille.il a recueilli séparément leurs déclarations et en a dressé procès-verbal.

Ce procès-verbal, fait avec. autant de soin que de sagesse, présente les plus minutieux détails. Il est en tous points conforme à celui qu'avait dressé le commissaire de police. Tous les militaires entendus se sont accordés à déclarer que les cris de Vive VErYi"

pereur! avaient été proférés, sinon par les quatre jeunes gens, Liailemand, Rouen, Ozat et Triozon, au moins par deux d'entre eux, et que Lallemand était Tun de ces deux individus; que, saisi une première fois, il s'était débarrassé du soldat Imbert en le repoussant d'un coup de coude et qu'il avait proféré le cri de Vive V Empereur! en s'en fuyant et immédiatement avant de recevoir le coup de fusil.

Je dois ajouter que M. Gossin, qui sort de chez moi et qui n'avait pu se défendre (lorsqu'il s'est rendu à la caserne) de quelque prévention contre l'assertion des militaires, m'a déclaré que, après les avoir entendus, il n'avait plus de doute sur leur bonne foi.

Votre Grandeur remarquera sans doute cpie, s'il était vrai que le cri de Vive V Empereur! ait été proféré à plusieurs reprises par les quatre jeunes gens, ou plutôt par deux d'entre eux, on ne devrait pas s'étonner de ce que tous les quatre se fussent accordés à déclarer n'avoir crié que Vive la Clwrte! ou même Vive le Roi! Vive la Charte! Au surplus, les informations ultérieures qui pourront être prises ne manqueront pas d'éclairer la justice sur le dissentiment qui s'élève sur ce point important entre la déclaration de ces jeunes gens et celle des militaires.

Je prie Votre Grandeur d'agréer l'hommage du profond respect avec lequel je suis, monseigneur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Le procureur du Roi à Paris,

Jacquinot-Pampelune .

ANNÉB 1820. JM

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