M. do la Boulaye à M. de Serre
Paris, mercredi 96 juillet 1890.
Les fillettes, mes chers amis, acmt joyeuses et ien portantes : l'une reprend son appétit, l'autre
n'en a point encore manqué ; elle voyage du sein droit au sein gauche de sa bonne nourrice : c'est là son excursion, ce sont ses monts Dore. Les grandsparents sont en bonne santé, le frère Victor idem, et idem le baron.
Il est assez difficile de joindre M. Mounier et, lorsqu'on l'a joint, de le tenir : c'est le vif-argent du ministère. Nous avons ébauché quelques conversations toujours coupées par des accidents. Nous devons nous accrocher ce soir. à neuf heures. Je veux qu'il prenne note de vos idées sur les points de la carte électorale par vous relevés.
Quant à l'affaire Lallemand, à laquelle je ne songeais pas plus qu'à celles de la guerre de Trente Ans, il y faut penser, puisque vous y pensez vousmême, et je conçois qu'on doit se préparer. M. Portails a votre mémento, il en sera sans doute question au Conseil. J'ignore ce que l'état-major de la justice peut savoir sur ce point ; mais il me pai'ait bien délicat de revenir sur cette douloureuse affaire. Que le soldat ait tiré sans ordre, cela paraît constant. L'est-il également qu'il ait été assailli, mis dans le cas de légitime défense, et peut-on le prouver par d'autres témoignages que ceux des parties intéressées? Il ne peut pas, ce me semble, y avoir lieu à punir. On évoquerait toute la. malheureuse affaire des gardes du corps, on dirait qu'on a voulu faire un exemple in anima vili; on découragerait la troupe dont il importe de soutenir l'esprit. Est-ce qu'en pareille occurrence, un pareil événement n'est pas du ressort de la justice mîli-
taire? S'il en était autrement, je voudrais n'engager raffaire qu'avec certitude de plein succès pour le soldat, comme on a fait de l'autre côté de l'eau pour la Yeomanry de Manchester. Cette queue de sédition pourra être effectivement difficile à écorcher à la prochaine session. Il faudra donc, et de bonne heure, y préparer les esprits.
Vous trouverez, me dit-on, une société bien mêlée autour de vos baignoires d'Auvergne. C'est un avant-goût de la vallée de Josaphat, où tous les chemins conduisent.
Il faudra que je quitte Paris le 2 ou le 3 août^ et, lorsque je n'aurai plus la Louise sur les genoux, la Marie sur les bras, je me trouverai tout déshabillé. J'en aurai aussi des nouvelles quotidiennes, et ce ne sera pas long.
A demain, mes Excellences.
Bellart est bien touché de sa croix d'officier. Germeau vous envoie sa lettre.