Le comte Sixnéon à M. de Serre
21 février 1820.
Le sacrifice est consommé : on a arraché M. Decazes au Roi. Tout a été employé : intervention de Monsieur auprès du Roi, messages de la part de ce prince auprès de M. Decazes, promesses, flatteries, menaces, débordement des journaux. M. Decazes est duc ; il sera ambassadeur en Angleterre ; mais il ne s'y rendra que dans deux ou trois mois qu'il va passer dans sa terre près Libourne. Il part sous deux jours.
M. le duc de Richelieu accepte la présidence du Conseil des ministres, mais ne veut pas les Affaires étrangères. M. Pasquier les garde. On divise le ministère de l'Intérieur par la séparation des Cultes et de rinstrution publique. On veut que je m'en
charge. Je proposais de les confier à M. Portails, qui s'est déjà initié à Rome aux mystères ou aux affaires des cultes. J'aimais mieux le poste moins périlleux de sous-secrétaire d'État ; je trouvais de l'avantage à être votre second et à combattre sous vos ailes. On a répondu que M. Portails est moins connu que moi dans les Chambres; mais j'y suis, moi, dans le déclin de l'âge et sans improvisation, et il y arriverait dans toute la force de l'âge mûr et avec du talent. On a dit qu'il ne fallait pas le faire renoncer à la place inamovible de conseiller en la Cour de cassation pour un poste ministériel tout nouveau et dans lequel on sera vraisemblablement aussi peu longtemps qu'on l'est dans les autres. C'est à lui que l'on donnerait le portefeuille de la Justice par intérim. Je laisse faire puisque je me suis dévoué.
Je crains que la retraite de M. Decazes ne satisfasse pas encore les deux partis extrêmes toujours avides de pouvoir et voulant un ministère à eux. Royer-CoUard sera mécontent de n'avoir pas l'Instruction publique. Courvoisier ambitionne les Sceaux et voulait en attendant l'intérim. Je l'avais su avant de l'accepter, et j'avais dit à M. Decazes que je le lui cédais volontiers. Il me répondit que Courvoisier ne lui avait rien fait dire et qu'il accepterait l'abandon que j'en voulais faire si l'on pouvait compter sur Courvoisier.
Hier les Ternaux et les Laffttte ont nommé cinq commissaires de chaque réunion pour se concilier sur les moyens d'opposition. Ce sont pour les Ter-
7b CORRESPONDANCE.
naux: Ganilh^ Delessert, Courvoisiery de Laitre^ et Temaux; pour les Laffitte : B^amin Ckmstaut, Manuel, Foy, Sébastiani et Laffitte. A moins que le centre, très-réduit par la défection des Temaux ^ et la droite ne se réunissent, nous n'aurons pas la majorité. Ils renient tout refuser, même le budget.
Voilà notre position d'aujourd'hui. M. Pasquier, que les libéraux haïssent encore plus que M. Decazes, va être attaqué aussi violemment que lui.
J'espère que votre santé est moins chancelante que celle de l'État. Jouissez du beau climat où vous êtes et du repos qui y règne.
Mes respects à M"** de Serrre ; veuillez les recevoir aussi pour Votre Excellence.
SiMÉON.