Le baron de Barante à M. de Serre
91 f^?rier 18!i0.
Peut-être, mon cher ami, tout ce qui s'est passé de triste et d'important depuis votre départ vous aura-
* Le baron de Laitre, né en 1770. Sous l'Empire, il fut préfet d'Eure-et-Loir, puis de Seine-et-Oise. Sous la Restauration, il futdëputë du premier, puis du second de ces départements : il àé-^ £fBa au centre gauche. Quelque temps après la révolution de juillet il devint administrateur de la Liste civile et garda cette fonction jusqu'à ce qu'elle fût reprise par M. de Montalivet, qui l'avait quit* tëe pour le œinisiàre de l'intërieur. Il moarat à Paris en I83h^
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t-il, malgré votre santé, irrésistiblement poussé à venir; alors cette lettre vous trouvera en route. Mon beau -frère S qui s^en charge, s'enquerra avec soin si TOUS ne le croisez pas.
On a dû vous écrire beaucoup, et peut-être d'autres récits auront-ils une autre couleur que le mien. Vous jugerez de chacun selon la confiance que vous accordez aux personnes, selon -ce que vous savez de leur position et de leurs lumières.
Vous parti , tout espoir de rapprochement et de concert avec le centre gauche s'est évanoui. Certes il y avait peu de chances ; plusieurs de mes amis s'étaient écartés de vous d'une manière décourageante; mais enfin il n'y avait pas encore eu de tentatives faites vers la droite; rien n'avait encore commencé à être combiné avec ce côté-là. Des démarches de ce genre une fois entamées, on s'y enfonça chaque jour davantage. Les Conseils du cabinet, les conférences, tout montrait que l'on cherchait ce genre d'appui et qu'on y comptait. Dès les premiers symptômes de ce concordat, je me tins complètement à l'écart : il me semblait clair qu'on était dupe. Les ultras même se cachaient peu d'une ruse qui résultait plus encore de la position de leur parti que des
^ Alexandre- Jacques-Laarent Anîsson-Dupëron , ne en 1776. Après avoir ^te prëfet de TOme» il' devint, en 1809, directeur de ^'imprimerie impériale, et conserva ces fonctions sous Louis XVllI jaac[a'en 18â3 ; plusieurs personnes de sa famille les avaient d^jà eiereëes avant 1789. Dëput^ du Puy-de-Dôme de 1830 à 1831, de la Seine-lnfërieure de 1833 à 18^^, il obtint la pairie en ISU4, et mourut à Dieppe en 185S. Il avait ëpousë en 1816 la sœur de M. de Barante.
projets de leurs chefs. En même temps Decazes était malade; son influence se faisait peu sentir; il ne s'engageait guère avec personne et conséquemment ne recrutait personne. Il était aussi fort visible ipi'il voulait se servir de la droite, puis la laisser là. Elle ne s'y méprenait pas.
On en était là quand arriva cet horrible assassinat : la consternation fut profonde et universelle. Peut-être était-ce le moment de se recomposer surle-champ une majorité vers la gauche. Son ardeur d'opposition était abattue par la tristesse de l'événement, et elle avait peur du furieux élan qu'allaient prendre les opinions opposées. Cependant cette combinaison était audacieuse et difficile : il eût fallu braver de bien affreuses et bien bruyantes clameurs pour aller à ce moment même contracter de telles alliances. Aussi au plus vite, sans nul concert préalable, on agit dans la supposition que ce déplorable crime devait rendre plus complète et plus prompte l'union commencée auparavant avec la droite : les lois d'exception furent portées dans cette idée. Je vous répète qu'il eût été facile de les obtenir ou à peu près par la gauche. A peine eurent-elles para, que les ultras proclamèrent qu'ils voteraient contre tant qu'elles devraient être confiées à un tel ministère. Il y eut là mensonge et tromperie patente ; cela était facile à prévoir : jamais piège n'avait été moins caché. En même temps hors des Chambres rien ne peut vous donner l'idée du degré d'exaltation et de férocité où étaient parvenus les ultras : il n'était question que de massacres, d'assassinats, de v^n-
geance : on a pu craindre un instant de voir la guerre civile commencer dans les rues de Paris. Ils adoptèrent pour cri d'alarme que Decazes était l'assassin du duc de Berry , et l'on eut de cette bêtise tout ce qu'on put souhaiter d'efifet révolutionnaire. On s'échauffa sur cette parole, on la crut après l'avoir dite ; les femmes ne savaient rien répéter de plus ; c'était une réalité pour les gardes du corps. En trois jours de temps la faction fut aux ordres de Chateaubriand, de Martainville et de tous les . coupe-jarrets des cafés de Paris. Cela monta plus haut, et le pouvoir de la phrase donna aux ultras un instrument actif et sans relâche sur l'esprit du Roi. Cependant il n'y avait pas moyen de réussir avec un tel degré d'absurdité et d'atrocité ; quel que fût le désordre du moment, la France ne pouvait être livrée à ce tas de fols et de furieux. On s'est donc résigné à un but moins élevé, à un succès moins complet. Tout s'est dirigé exclusivement contre notre pauvre ami, et pour un ministère pareil à celui que vous avez remplacé l'an dernier. On a réussi hier. Aujourd'hui où en sommes-nous? Je l'ignore. Ce ministère-ci peut-il compter sur les ultras? Pour les avoir en sa faveur, leur cédera- t-il comme on fit en 1815? S'il résiste à leurs déraisonnables exigences, se résigneront-ils, ou le laisseront-ils sans majorité? C'est là ce que chacun se demande. Les hommes les moins clairvoyants n'aperçoivent là aucun moyen d'aller. Cette impossibilité se manifestera- t-elle tout de suite, ou tardera- t-elle un peu?
Pendant qu'on travaillait à renverser M. Decazes,
la gauche effrayée se rapprochait de lui et s'apprêtait à le soutenir. S'il servait à quelque chose de faire des reproches, on eût pu s*en faire de part et d'autre; cependant il y avait possibilité de s'entendre.
Que ferez- voQS, mon cher ami? Vous êtes important dans tout ceci. Je n'ai point de résolution à indiquer à un homme tel que vous. Si vous restez, vous pourrez soutenir ce ministère, l'empêcher de verser à droite, le réconcilier avec le centre gauche; vous ferez du bien. Mais vous serez dans une position incomplète; vous aurez, comme on a eu jusqu'ici, à ramasser de côté et d'autre une majorité mobile, qui, bon gré, mal gré, vous entraînera aussi à quelque mobilité. Si vous quittez, c'est à vous qu'on recourra tout d'abord lorsque ceci ne pourra plus marcher. Mais c'est une carrière plus hasardeuse, et où l'on procédera plus par crises ; si elle vous mène à bien, ce qui est possible, vous vous trouverez dans toute votre force et complet comme vous aimez à l'être. Choisissez poiir vous et pour nous.
Adieu. Il n'y a dans cette gazette que la substance des faits. Faites causer Anisson; bien qu'éloigné du théâtre de ces événements-là, il pourra vous donner des détails.
Je vous embrasse tendrement. Tout à vous.