M. Oenneau à M. de Serre
Parig, le 91 îérrier 1890.
Monseigneur,
Ce que nos lettres d'hier avaient pu vous faire pressentir, le Moniteur Fannonce aujourd'hui : M. Decazes n'est plus ministre et M. de Richelieu a accepté la présidence du Conseil.
Cette acceptation est sans doute un événement heureux si Ton devait perdre M. Decazes; mais on ne peut se dissimuler qu'un semblable mouvement ne soit le triomphe d'un parti ; et sous ce rapport il est déplorable. Ce parti n'a pas obtenu un avantage aussi complet qu'il l'espérait, puisque tout le ministère ne tombe pas à la fois ; mais il croit avoir obtenu une belle victoire en ôtant au Roi son favori , et il pense que tout lui sera désormais possible. Déjà même il a commencé à attaquer quelques-uns des ministres restants, et, selon toutes les apparences, M. Pasquier va le premier devenir l'objet de ses invectives : ce sont des portefeuilles que veulent les hommes de ce parti, et ils feront tout pour les avoir.
Pendant cpi'ils s'agitaient pour renverser M. Decazes, les libéraux pensaient à le soutenir. Ils ont fait des démarches directes et pressantes auprès de lui pour l'engagera rester; mais, en s'engageant à le soutenir sur quelques points, ils lui demandaient
le sacrifice de quelques autres : telle fraction de la gauche lui accordait la loi sur les journaux, s'il sacrifiait celle des élections; telle autre, s'il abandonnait la loi de sûreté ; telle autre enfin ne le soutenait que s'il abandonnait les trois lois à la fois. Il était facile de voir que toutes ces concessions n'étaient faites que par la peur ou par un intérêt d'ambition personnelle caché sous différents masques. Au milieu de toutes ces intrigues, M. Decazes n'a vu d'issue que dans la retraite, et, certes, elle n'a rien de fâcheux pour lui comme individu ; mais il est à craindre qu'elle n'ait un funeste effet sur les affaires publiques.
M. Portai, m'assure-t-on, veut se retirer avec M. Decazes; le Journal de Paris semble même déjà regarder le ministère de la Marine comme vacant. I^es collègues de M. Portai feront sans doute tout pour le retenir, et en effet son départ aurait, entre autres fâcheuses conséquences, celle d'être une espèce de reproche pour les ministres restants ; or, comme on ne peut guère être aujourd'hui dans les affaires que par dévouement, il faut espérer que M. Portai n'abandonnera pas ses collègues.
On paraît être disposé à partager en deux le ministère de l'Intérieur et à former un ministère des Cultes et de l'Instruction publique; on parle pour cette partie de M. Portalîs, qui, je crois, y serait fort bien placé ; on parle de MM. Cuvier et Mounier pour l'autre partie.
Je sais que des personnes mieux informées que moi et, entre autres, M. de la Boulaye, vous tiennent
ANNÉE 18Î0. 8i
au courant de tout ce qui peut vous intéresser ; je m'arrange autant que possible pour ne pas vous occuper de ce dont elles vous parlent le plus ; mais j'aimerais mieux faire un double emploi que de vous laisser ignorer quelque chose.
Je suis avec respect, monseigneur, Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Germeau.