‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 34 sur 241 · M. Qermeau à M. de Serre · texte numérisé non relu

M. Qermeau à M. de Serre

Paris, le 22 février 1830.

Le Moniteur vous apprendra les nominations faîtes hier par le Roi ; il ne m'appartient pas de juger de leur plus ou moins de convenance ; mais je puis dire qu'elles auront au moins cet avantage que, si elles ne satisfont absolument aucun parti, elles ne peuvent au moins donner de prétexte raisonnable aux plaintes d'aucun. M. Siméon regrette vivement le ministère de la Justice, qui convenait si parfaitement à ses goûts et à ses habitudes ; c'est par pur dévouement qu'il a accepté le portefeuille de l'Intérieur, dont le poids l'effraye. M. Villemain a donné la démission de sa place.

Les rentes ont monté hier de 30 sols. Ce mouveçient favorable est attribué à plusieurs causes : d'abord à ce que, le cours des rentes françaises cotées à la Bourse de Londres n'ayant baissé que de 30 sols à la nouvelle de l'assassinat du duc de Berry, la Bourse de Paris n'a plus craint de voir les Anglais jeter leurs rentes sur la place; ensuite parce que le mouvement fait dans le ministère, en en donnant la présidence à M. de Richelieu, l'enlevait à M. de Talleyrand, qu'on redoutait autant pour luimême que pour le cortège qu'il traîne à sa suite.

Les journaux d'aujourd'hui n'ont pas encore pris de couleur : ils attendent.

Le Drapeau blanc continue à jeter de la boue à M. Decazes

M. Portalis était un peu incommodé hier soir; la matinée s'avance et je n'en entends point parler : Serait-il malade?

M. Portai reste, m'assure-t-on, à la Marine ^

T'ai l'honneur d'être avec respect, monseigneur. Votre très-humble et très-obéissant sen'iteui%

Germe AU .

6b4. — Le duc de Broglie à M. de Serre.

S2 février 1830.

Mon cher monsieur,

Depuis ma dernière lettre les événements se sont succédé avec une telle rapidité que je n'ai pu tix)uver une occasion favorable pour vous exposer l'état

* « M. de Richelieu tenait à conserver dans le cabinet tous ceux qui en avaient fait partie sous M. Decazes, et ses idées à cet égard étaient tellement arrétdes que le ministre de la Marine, M. Portai, ayant parlé de donner sa démission, il crut devoir lui dire, |pour l'en empêcher, que, si cela avait lieu, il ne resterait pas lui-même aux affaires. » (Histoire de la Restauration, par M. de Viel- Castel, t. VIII, p. 327.)

des affaires. M. Decazes vous aura fait savoir la conduite du côté droit ; il vous aura expliqué comment, après l'avoir engagé dans la sottise de ses lois d'exception, il Ta abandonné sur-le-champ et s'est déchaîné contre lui avec un degré de fureur qui n'avait point eu d'exemple depuis 1793.

Nous nous sommes conduits, je crois, avec toute la prudence convenable. La réunion Maison \ dans la Chambre des pairs, a offert à M. Decazes une retraite honorable. Nous lui avons proposé, soit une

* Xicolas-Joseph Maison, né à Épinay-sur-Seine le IQddcembre 1771} étaài le fils de paysans aises qui le destinaient au commerce. Volontaire en 1792 et capitaine dés sa première campagne, il devint général de brigade après la bataille d'Austerlitz, gëndral de division après celle de Polotsk, comte de l'Empire après celle de Leipsig, puis général en chef de Tarmëe du Nord. En 18I/«, Louis XVTJI le nomma pair, grand-croix de la Légion d'honneur, clievalier de Saint-Louis et gouverneur de Paris : u Comme vous avez été fidèle à l'Empereur, lui dit-il, vous serez fidèle au roi de France. » Le gënèral passa les Cent-Jours dans une terre qu'il possédait sur les bords du Rhin. A la seconde Restauration, il reprit ses fonctions, qu'il échangea, en 1816, contre celles de gouverneur de la S® division militaire (Marseille). Au mois de mars 1819, il fut appelé pour la troisième fois au commandement de la V^ division et il le conserva jusqu'au 29 août 1821.

Il reçut, en 18S8, le commandement de Texpédition de Morèe et, i'annëe suivante, le bâton de maréchal. Après les journées de juillet, il fut l'un des trois commissaires délégués par M. le duc d'Orléans, lieutenant général du royaume, pour accompagner le roi Charles X de Rambouillet à Cherbourg, Ministre des Affaires étrangères du S au 17 novembre 1830, ambassadeur à Vienne de 1831 à 1833, à Saint-Pétersbourg de 18a3 à 1835, ministre de la Guerre du 30 avril de cette année au 19 septembre 1836, il mourut à Paris le 13 février 18^0. — Voyez le discours prononcé par le <luc de Broglie à la Chambre des pairs, le flfi mars l8hîL

loi répressive sur les journaux dont j'avais posé les bases assez largement (cette loi avait été rédigée par la commission dont nous étions maîtres), soit la censure pendant deux mois, afin qu'il eût le temps de la rédiger lui-même. Les deux réunions Laffitte et Ternaux s'étaient entendues et lui permettaient de faire passer, par amendement de la loi sur la liberté individuelle, la faculté d'arrêter, sans mise en jugement, seulement dans le cas d'attentat contre Les personnes de la famille royale et seulement dans le lieu de leur résidence. Quant à la loi des élections, il fallait renoncer sans doute à toucher à la Chai^te; mais on aurait obtenu la dislocation des collèges et une réduction assez forte de centimes. Sur cette base on pouvait attendre le quatrième cinquième, et, en choisissant un bon moment pour dissoudre, on aurait obtenu d'une Chambre nouvelle le renouvellement intégral. ^lais les ultras nous ont gagnés de vitesse ; ils ont fait mouvoir tous les ressorts, et enfin M. Decazes a été renvové.

Nous voici maintenant livrés à un ministère composé d'hommes modérés, mais sans énergie, sans esprit d'entreprise, et dont le désir ou l'illusion est de croire qu'ils vivoteront entre les deux partis, obéissant tout doucement aux ultras, en disant du mal tout haut et préparant leur règne par des mesures d'exception. Je crois, pour mon compte, que la position est entièrement désespérée ; le règne du Roi est fini, celui de son successeur va commencer, «t, avant que nous ayons essayé toutes les folies et toutes les persécutions des ultras, nous n'avons au-

cune chance de nous relever. Il n'est plus du tout question de liberté ni de gouvernement constitutionnel ; il est question de se défendre, de se rallier et d'employer, à parer les coups qui vont nous être portés, le peu d'armes qui restent entre nos maîns. Nos amis ont pris sur ce sujet des partis différents : Guizot s'est retiré et pense entièrement comme moi : Royer rallie les deux côtés gauches de la Chambre et prépare une résistance raisonnable ; Barante croît devoir retarder sa démission, mais il a la même conviction que nous; Germain va donner la sienne. Le nouveau ministère supplie instamment qu'on ait confiance en lui, qu'on lui donne des lois d'exception, qu'on ne précipite pas les choses jusqu'aux ultras, et proteste de ses bonnes intentions dont je suis bien convaincu ; mais que fait tout cela? S'il marche avec le côté droit, il aura contre lui la majorité; s'il incline vers la gauche, le côté droit va Taccabler. Après avoir déraciné M. Decazes, il est aisé de voir que M. de Richelieu, qui n'est là qu'à son corps défendant, ne peut résister, maintenant que le Roi est livré sans défense aux sollicitations de sa famille. Vous pouvez juger de ce qui va nous arriver. Dans ce sauve-qui-peut général, mon intention est de reprendre ma position parfaitement indépendante. Je n'ai nulle raison pour voir aucun des ministres actuels ; tout ce qu'ils demanderont de raisonnable, j'y consentirai avec plaisir; mais je ne concéderai aucun pouvoir arbitraire à des hommes en qui je n'ai nulle confiance et qui gardent en ce moment la place de MM. de Chateaubriand, do Vîl-

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lèle et compagnie. Quand ces grands personnages hériteront du pouvoir, il faut au moins qu'ils prennent la peine de nous opprimer eux-mêmes.

Voilà, mon cher monsieur, l'état des affaires. J'ai voulu vous parler avec un certain abandon, afin que vous n'ignoriez rien de ma manière de les envisager. Que ferez-vous? Je n'ose, là-dessus, vous donner aucun conseil. Mais faut-il cependant s'immoler sans espoir et sans prétexte? Ne devons-nous pas conserver quelque chose pour un meilleur avenir ? Faut-il que votre nom figure en tête de mille actes bizarres, serviles, ridicules qui seront un jour un objet de dérision et auxquels vous n'aurez pas même été appelé à remédier? J'avoue que j'en ai le cœur serré. Pauvre pays! pauvre temps!

Nous avons eu de vos nouvelles par M"* de Jan-

son. Il paraît que vous allez mieux. Ne négligez

rien pour vous guérir. Il vaut mieux que vous soyez

à Nice qu'ici.

Votre dévoué,

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