M. de la Boulaye à M. et à M™* de Serre
Paris, mardi 22 février 1820.
Vos enfants vont très-bien, mes chers amis; notre Marie a encore un peu de rhume, mais ce n'est rien
La lettre que je vous ai adressée hier par la poste est partie par une estafette expédiée de la chancellerie; une de mes lettres d'avant-hier (car avanthier je vous en ai écrit deux) est en route par la même voie. M. le duc de Richelieu, M. Pasquier, etc. vous ont écrit en même temps. Mais ce matin, à une heure après minuit, lorsque j'ai quitté M. Decazes, sa lettre pour vous, et par conséquent celle que j'ai écrite chez lui avant-hier n'étaient pas encore parties. Je dînerai aujourd'hui avec M. Decazes à l'hôtel Sainte-Aulaire et je saurai s'il vous a été expédié ce matin une seconde estafette. Vous devez recevoir deux lettres de moi du 20. Dans celle de ces lettres écrites chez M. Decazes, je vous envoyais copie de ma lettre à M. le duc de Richelieu, et je vous disais que, notre ami m'ayant dit formellement que l'intention du Roi était de me faire conseillei'
d'Etat soit le jour même sous son contre-seing, soit le lendemain sous celui du duc de Richelieu, j'avais supplié que ma reconnaissance fût mise aux pieds du Roi ainsi que mon humble prière qu'il ne fût question de cette nomination ni d'une manière ni de l'autre. J'ai trouvé plus honorable et plus utile de refuser. Cependant je suis profondément touché de l'amitié de M. Decazes, et je me rappelle les inspirations de la vôtre. Nous verrons plus tard.
Vous savez le ministère : M. Siméon à l'Intérieur, M. Mounier directeur général au même ministère, M. Portalis sous-secrétaire d'État à la Justice.
Vous êtes en situation d'observer les événements, honorablement traité et plein de dévouement pour le Roi. Je n'ai rien à ajouter à ce que je vous ai dit hier.
Mille tendresses, mes chers amis. Toute votre famille se porte bien.
M. Decazes part samedi pour Libourne, et va demain passer un jour à la campagne, à quelques lieues de Paris. Sa santé est déplorable.
6B2. — M. de Mézy à M. de Serre.
Paris, mardi 29 février 1820.
Monsieur,
J'ai eu rhonneur de répondre hier un mot à Tablîgeant billet par lequel vous avez bien voulu me donner de vos nouvelles. Ma lettre est partie par le courrier ordinaire, et, à cinq heures, il est venu du ministère la demande d'une estafette pour vous envoyer plusieurs lettres. M. Decazes, n'ayant pas été averti, vous écrira probablement aujourd'hui par la même voie, et j'en profite pour vous donner aussi quelques nouvelles. Vous en recevrez de beaucoup d'espèces diverses, et les miennes ne valent peutêtre pas mieux que d'autres; mais le seul moyen que vous ayez d'être parfaitement au courant est de savoir ce que chacun dit et de juger d'après les diverses lignes et les différents caractères ce que vous devez croire de chaque écrivain.
Les faits vous auront été exi^liqués. Voici maintenant, selon moi, la position des Chambres. Celle des pairs adoptera, je crois, la loi sur la presse, non telle qu'elle est proposée, mais avec des modifications sur le temps et sur la commission de censure ; elle préférera, je crois, remettre la censure au ministère. Les autres lois ne viendront aux pairs qu'après nous, et ils adopteront ce que nous aurons adopté. Dans celle de la liberté individuelle, il y a
partage à la commission entre quatre libéraux et quatre ministériels et Cardonnel pour départager. Il a d'abord été pour, ensuite contre, quand les ultras ont pris le parti de tout refuser pour renverser M. Decazes ; il paraît être revenu pour, et alors Rivière^ sera nommé rapporteur et conclura à l'adoption. Qu'en arrivera-t~il à la Chambre? Rien de bon si l'on en croit la situation actuelle des partis. Les libéraux ne veulent aucune des trois lois ; les Ternaux veulent bien qu'on touche à la presse et qu'on modifie la loi d'élection sans enfreindre la Charte, mais ils ne veulent pas de la loi sur la liberté individuelle; les doctrinaires ont une humeur infernale et ne savent ce qu'ils veulent ; le centre ministériel et même le centre droit sont au dernier degré de mécontentement de l'horrible conduite des ultraroyalistes ; ces derniers, qui devaient voter toutes les lois dès que M. Decazes n'y serait plus, sont aujourd'hui fort peu satisfaits du résultat, et ne se sont pas encore prononcés sur les lois. Cependant Villèle et Corbière ont donné des paroles et l'on doit croire que, passé le premier moment de frénésie, ils reprendront leur ascendant sur le parti et le dirigeront sagement. Le centre, malgré son humeur, votera aussi dans le sens raisonnable, et la majorité dépendra du plus ou moins de voix qu'on gagnera dans le centre gauche. Malgré le résultat fâcheux
^ M. Rivière ëtait ayocat gënëral prés la Cour royale d'Agen, lorsqu'en 1816 les électeurs de Lot-et-Garonne le nommèrent dëpaië : il prit place au centre droit. Il ne fut pas rëëlu en 18^3, et devînt, peu après, procureur gène'ral prés la même Cour.
que présente le premier aperçu, je croîs qu'on regagnera du terrain par la réflexion qui se présentera à tout le monde, que le ministère actuel est le dernier ministère modéré que nous puissions avoir, qu'après celui-là on tomberait dans les ultras, qui ne pourraient gouverner que par violence et nous remettre dans le grand chemin des révolutions. Je suis donc loin de perdre l'espérance, mais ce qui contribuera le plus à donner de la consistance à ce ministère, c'est qu'on sache bien que vous ne vous en séparez pas malgré la retraite forcée de M. Decazes. Votre caractère et votre valeur lui sont nécessaires, et vous ne pouvez les lui refuser. Beaucoup de vos amis vous écriront, saps doute, dans un sens différent, mais soyez sûr qu'ils sont très-mécontents de n'avoir pas été consultés, qu'ils ont beaucoup d'humeur et que leur amour-propre blessé les mène un peu trop loin. Voilà ce q'ue je voulais vous dire dans toute la sincérité de mon âme, voilà ce que M. Decazes vous dira sûrement aussi. Il est impossible d'avoir été plus noble et plus franc que lui dans cette nouvelle circonstance. Les gens honnêtes et sans passion le regrettent vivement, le Roi est au désespoir ; sa santé seule se trouvera bien dU repos dont il avait un si grand besoin.
Recevez mes félicitations bien sincères sur le mieux que vous éprouvez et que le séjour de Nice consolidera. Agréez aussi la nouvelle assurance de tous mes sentiments de dévouement et de haute considération, DUPLEIX DE Mézy.