M. de Serre au comte Decazes
Nice, 98 février 1830.
Je vous ai écrit à Paris, mon cher ami, aussitôt que l'estafette de M. de Richelieu m'eut annoncé votre éloignement des affaires. Je vous ai exprimé les premiers sentiments que j'éprouvais. La réflexion n'a fait que les confirmer. Mon âme est profondément triste. Votre lettre est arrivée plus tard. Ma femme et moi avons été touchés aux larmes du
uoblc caractère que, dans des moments aussi cruels, vous avez montré. Ce sont nos amis, c'est leur indomptable orgueil qui vous a fait le plus de mal et qui vous a précipité en vous mettant à la discrétion (les ultras ^ c'est dans cette position aussi fausse (jue dangereuse que vous laissez le nouveau ministère. Vous y manquerez d'ailleurs près du Roi, au Conseil, à la tribune, dans le salon, comme lien le plus général entre les hommes les plus divers, comme homme de tête et de cœur dans les jours de crise. Votre absence m'oblige d'autant plus, et à tous égards, de retourner pour la discussion de la loi des élections. Je ne vois personne pour la diriger. J'aurai cette occasion de vous revoir. Je donnemi un coup de collier le mieux que je pourrai, et, plus tard, j'irai aux eaux.
Vous avez bien pensé que je n'hésiterais pas à rester tant qu'on voudra de moi et que je le pourrai avec honneur. Quitter le Roi actuellement serait une lâcheté. Je ne sais si personne a eu la pensée de me la conseiller, mais on m'a rendu la justice de ne pas le faire. J'ai écrit au Roi par M. de Richelieu
* u La famiUe royale, les courtisans et tout le parti ultra-royaliste, dit M. deBarante> n'avaient pu obtenir du Roi la retraite de M. Dec-azes. Elle devint nécessaire par le refus de concours» du centre gauche. Pour qu'il restât ministre, il lui fallait avoir la majoritë. M. Decazes s'en expliqua avec M. Royer-Collard, qui consentait à ne se point opposer aux deux lois d'exception ; mais il se refusait à toute modification de la loi électorale. Le Roi avait sur ce point une idëe trés-arrêtée. H croyait que le sort de la monarchie en dépendait. 11 consentit avec douleur à la retraite de M Decazes y» (La Vie politique de M, Roycr-Collard, t. II, p. h.) •
pour le remercier de me conserver sa confiance, bien •que je dusse ajourner Tinstant de le servir. J'aî conseillé à M. de Richelieu de temporiser, de tâcher de gagner du temps pour la discussion de la loi des élections jusqu'à ce que les esprits soient un peu calmés.
.— M. de Serre à sa mère.
Nice, 88 février 1830.
Eh bien ! chère maman , voilà encore une crise ministérielle qui me laisse debout, mais fort ébranlé. Dans le succès que vient d'obtenir la calomnie, je lis mon sort futur et m'y résigne d'avance sans peine, pourvu que notre pauvre pays soit sauvé.
Toutes ces douleurs, toutes ces inquiétudes ne sont pas ce qu'il me faudrait pour ma santé. D'ailleurs, pour quelques journées magnifiques, nous avons beaucoup de journées de vent ou de pluie. Quand je puis sortir et monter à cheval , cela va bien . Je resterai ici le plus que je pourrai pour retrouver à Paris la saison aussi douce que possible; mais j'y arriverai infailliblement pour la discussion de la loi des élections ; la retraite de M. Decazes m'en impose plus que jamais le devoir. Après la session j'irai probablement aux eaux. Cela fera bien des voyages ; mais
en eux-mêmes Ds me font du bien , et puis ils m'éloî- £nent des affaires, qui me tuent.
Je suis charmé d'avoir des nouvelles d'Hyacinthe et qu'il soit content de sa situation. Lorsque M. Decazes sera en Angleterre, il sera heureux de s'employer à l'améliorer. Avant son départ il a fait nommer M. Duterrier commissaire de police V
Au revoir, chère maman ; embrassez poinr moi mes bonnes petites filles. Mes tendresses à mon père. Je vous embrasse du meilleur de mon cœur. Votre bon fils et tendre ami.
J'ai écrit à Hyacinthe d'ici.