‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 92 sur 241 · Le baron de Barante à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le baron de Barante à M. de Serre

Paris, 20 mars 1830.

Ma lettre vous trouvera encore, mon cher ami, dans le repos de Nice; mais j'espère pourtant que vous tarderez peu à revenir. On me dit, d'après vous, que vous êtes tout à fait bien ; cela ne suffit pas encore; pour les combats que vous aurez à livrer, il faut être tout à fait fort.

Je vous ai sommairement raconté quelle était la situation, lors de la retraite de notre ami et de la formation du nouveau ministère ; depuis il n'y a pas eu de changements notables. On pouvait craindre que les circonstances où les ministres avaient pris le pouvoir, l'impulsion folle et furibonde qui les y avait poussés, la répugnance de quelques-uns d'entre eux pour les hommes et les opinions qui s'approchent de la gauche, les ménagements à garder envers un parti qui promettait la majorité ne précipitassent le gouvernement vers les ultras. Il était croyable qu'on allait être en proie à leurs exigences ;

ils voulaient des places, ils voulaient aussi quelqu'un des leurs au ministère. De tout cela, il n'en a rien été encore. Le gouvernement appartient bien évidemment à des idées toutes différentes de celles qui, Tan dernier, vous ont appelé au ministère; il est bien placé sur l'autre terrain ; mais c'est jusqu'ici sans s'être abandonné aux folies et aux sottises de ce côté-là. Cette conduite peut être en quelque sorte attribuée à la volonté des personnes ; la force des choses y est peut-être pour encore plus. L'exiguïté de la majorité, la vivacité de la discussion ont montré aux ultras de la Chambre des députés quelle était leur chance. Ils ont compris que, dans ce moment, il leur était impossible de se mettre en nom dans le ministère, qu'il leur était même dangereux d'entraîner trop celui-ci vers eux. La terrible affaire d'Espagne est venue ajouter à cette crainte sage; mais les ultras du château, des salons et même un peu de la Chambre des pairs sont moins avisés et ne se rendent pas si bien compte des impossibilités.

Voilà donc bien aujourd'hui la position des ministres : une majorité de 19 voix formée par une union assez incomplètement formée avec un parti qui se contient à grand'peine dans des bornes raisonnables ; et en face de soi une forte minorité, bien diverse aussi, mais foncièrement hostile contre la direction suivie en ce moment. Nos amis ont essayé d'abord de s'imposer le plus de bienveillance possible pour le ministère : ils évitaient soit de le combattre ouvertement, soit de l'appuyer^ Il n'était

guère possible de rester dans cette attitude ptnidente et perplexe : vous savez qu'il y a dans tout cela des antipathies personnelles. On ne s'est nullement cherché ; au contraire, avec les alliés qu'il avait, le ministère se serait compromis en se concertant avec le centre gauche : celui-là voulait qu'on vînt à lui, et non pas se ranger à une obédience semi-ultra. Je crains donc que la discussion de la presse n'amène quelque dissidence éclatante. Camille et peut-éti'e Rover parleront. On est en disposition de se blesser de ce qu'ils diront, et eux ne pourront guère parler sans blesser.

J'aui*ais voulu que cet incident ne précédât point votre arrivée; peut-être l'auriez-vous prévenu, peut-être auriez-vous pu ramener ensemble les deux centres. Maintenant la chose sera plus difficile.

Votre retour sera un événement important. Avec voti'e nom, votre caractère et votre talent, vous ne pouvez pas laisser un ministère où vous serez flotter ainsi dans l'incertitude et disparaître peu à peu entre le choc des deux partis. Ils sont bien peu raisonnal)les tous deux. Nos amis* ne le sont guère non plus : ils ne font rien et nuisent à qui veut faire. Pouvez- vous, avec toute la force de votre conviction et en donnant confiance à tous les effrayés de la Chambre, faire passer le renouvellement intégral, seule ancre de salut? Gela n'est peut-être pas impossible, mais que de difficultés ! Royer et la commission ont un projet de loi d'élection que je trouve assez bon : il consiste à faire varier le cens par département. Dans les uns il faudrait 300 francs

comme aujourd'hui, puis AOO, 500 et 600 pour la première classe ; de plus des dislocations de collèges. Villèle, de son côté, veut les deux degrés dans les électeurs à 300 francs. Le projet du ministère n'est pas même regardé, il est non avenu. Pourrez-vous, en arrivant, opter pour l'un des deux projets en y mettant pour condition le renouvellement intégral et l'augmentation du nombre? C'est peut-être ce qu'il faudra tenter. Le projet de la gauche est bien meilleur ; s'arranger avec elle serait cent fois préférable. Cela est peut-être beaucoup plus difficile, et comporte peut-être sur les personnes des transactions qui sont aussi très-épineuses.

Vous voyez, cher ami, comment je vous fais un rapport de toute impartialité. Cela m'est assez facile et conforme aux habitudes de mon esprit; en outre, que pourrais-je conseiller? Je ne sais rien de bon, rien de vraisemblable conmie succès ; aussi je m'abstiens soigneusement de tout et de tous, parce que rien ne me convient. Mais vous êtes ministre, mais vous êtes M. de Serre, et vous serez condamné à choisir et à agir.

Adieu, mon cher ami ; tout à vous pour toujours et de tout mon cœur.

SSth CORRESPONDANCE.

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