Le comte de Montlosier à M. de Serre
Clermont (Puy-de-Dùme)i ce SI mars 1890.
Monseigneur,
Je suis fort peu complimenteur en général , mais -cependant si j'avais la pensée que le témoignage de mes sentiments pour vous pût vous être de quelque aide au milieu des difficultés épouvantables dont vous êtes entouré, il me serait bien difficile, malgré votre reconunandation, de me contenir et de ne pas m'eflForcer de tout mon pouvoir d'adoucir le dégoût et le découragement dont je crains que vous ne soyez quelquefois accablé. Je ne puis être sûr que, dans mes aperçus sur la situation présente, il n'y ait pas <juelque erreur provenant de la faiblesse de ma vue, ou peut-être de quelques préjugés antérieurs; ce qu'il y a de certain, c'est que cet ensemble est à tout moment dans ma pensée et qu'il y est à tout moment pesé, balancé, discuté. Et d'abord, je ne puis m'empêcher de vous dire, relativement à votre loi d'élection , que, tout en approuvant et en admirant sa contexture matérielle, elle me paraîtrait cependant, si elle était seule, tout à fait insuffisante, c'estii-dire que, si le vent continuait à souffler du côté de la démocratie comme il a fait pendant longtemps, une loi, un règlement, une disposition quelconque, •quelque parfaite qu'on la supposât, ne pourrait em -
pêcher dans le mouvement électoral des résultats démocratiques. J'ai parlé de votre loi à des députés de la Somme et de l'Oise, notamment à M. Cornet d'Incourt. J'en ai parlé de même à de bons propriétaires de la Flandre et de l'Artois. Je ne dissimule pas qu'ils l'ont trouvée excellente. Mais j'en ai parlé à divers députés de l'Est; ils regardent comme certain que cette loi, composée dans une intention aristocratique, ne nous enverra que de la démocratie. M. Becquey m'a dit: « Avec l'ancienne loi, toute mauvaise quelle était, Etienne^ n'a pu être nommé; avec celle-ci, il serait nommé au premier bond. » J'ai essayé de même, avec quelques personnes de ce pays très au fait de notre état moral et matériel, d'appliquer les dispositions de la loi nouvelle. Nous avons reconnu que la démocratie ressortirait sans partaf^e des premières assemblées électorales, et nous sommes demeurés encore dans la crainte d'une portion de ce résultat dans la grande assemblée du département.
D'après cela, monseigneur, encore que votre loi soit
* Charles-Guillaiime Etienne, ne' à Charaouilley (Haute-Marnej le 6 janvier 1778, devint, en 1810, censeur du Journal de VEm^ pircy puis chef de la division littéraire et censeur général de la police des journaux. 11 perdit ses fonctions au retour des Bourbons. En 1816, une ordonnance l'exclut de rAcadémie française, oii il ëtait entre en 181 1 et où il rentra en 1839 par nouvelle dlection. La Restauration trouva en lui un adversaire aussi habile ({u'opiniâtre, soit dans le Constitutionnel et la Minerve, dont il était l'iin des fondateurs, soit à la Chambre, où les électeurs de la Meuse l'envoyèrent en 18S0. Il obtint la dignité de pair le 7 novembre 1839. Il mourut â Paris le 13 mars 18/*5. 11 est l'auteur de plusieurs comédies qui eurent un grand succès. .