M. Guizot à M. de Serre
Paris, U avrU 1890.
Mon cher ami,
Je ne vous ai pas écrit dans toutes nos misères. Je savais qu'il vous viendrait d'ici cent avis différents, cent tableaux divers de la situation ; et, quoique je n'eusse, dans aucun de ceux qui vous les adressaieat, une entière confiance, comme il n'y avait pour vous» selon moi, poirtt de détermination importante à prendre, je me suis abstenu de paroles inutiles. Aujourd'hui tout est plus clair, plus mûr ; la situation prend extérieurement ' le caractère qu'elle recelait dans son sein; j'ai besoin de vous dire ce que j'en pense, dans l'intérêt de notre avenir général et du vôtre en particulier.
Les lois d'exception ont passé. Vous avez vu comment : fatales à ceux qui les ont obtenues, d'un profit immense pour ceux qui les ont attaquées. Leur discussion a eu, dans la Chambre, ce résultat que le cote droit s'est effacé pour se mettre à la suite du centre droit ; tandis que le centre gauche, en se
ant ou à peu près , a consenti à marcher à la e du côté gauche, dont cependant il recommence ois quatre jours à se séparer. Voilà pour Tinté- T de la Chambre.
ji dehors soyez sûr que l'effet de ces deux disdons sur les masses nationales a été de faire ddérer le coté droit comme moins fier et moins ;eant, le côté gauche comme plus ferme et plus uré qu'on ne le pensait. De sorte que maintenant, s l'esprit de beaucoup de bons citoyens, la peur a droite et la méfiance de la gauche ont égaleit diminué. Il y à dans ce double fait un grand . Nous faisions Tan dernier, au dehors comme s la Chambre, des conquêtes sur la gauche; aurd'hui c'est elle qui en fait sur nous. Nous étions, L dernier, comme depuis 1815, un rempart néces- •e et estimé assez sûr contre les ultras dont on it grand'peur et dont la domination semblait sible; aujourd'hui on craint moins les ultras ce qu'on ne croit guère à leur domination. Conâion : on a moins besoin de nous, /^oyons l'avenir. On va retirer la loi d'élection ^ Decazes avait présentée huit jours avant sa Lte. Cela est indubitable ; on sait qu'elle ne pasait pas, que la discussion de ses quarante-huit îcles serait sans terme : les ultras se méfient tucoup de ses résultats probables ; elle est décriée ; en fera, on en fait une autre. Que sera-t-elle? je sais ; ce qui me paraît certain, c'est que, si rien change dans la situation actuelle, elle aura pour ^ée, non de perfectionner nos institutions, non de
corriger les vices de la loi du 5 février 1817, nuâ ^ d'amener des élections d'exception, de ravoir, comm.^ on le dit tout haut, quelque chose d'analogue à L^ Chambre de 1815. C'est le but avoué et, qui plus est, le but naturel et nécessaire. Ce but, on le pouï*suivra sans l'atteindre ; une telle loi échouera, ou dans la discussion ou dans l'application. Si elle passe, et passe après le débat qu'elle ne peut manquer d'amener, la question fondamentale, la question de l'avenir sortira de la Chambre et ira chercher sa solution au dehors, dans l'intervention des masses. Si la loi est rejetée, la question pourra rester dans, la Chambre, mais ce ne sera plus le ministère actuel qui aura mission et pouvoir de la résoudre. Si un choix nous reste, ce dont je suis loin de désespérer, il est entre une révolution extérieure déplorable et une révolution ministérielle très-profonde. Et cette dernière chance, qui est pour nous la seule, s'évanouira si nous ne nous conduisons pw de façon à offrir au pays, pour l'avenir, un ministère hardiment constitutionnel.
Dans cette situation, ce qu'il est indispensable que vous sachiez, ce que vous verriez en cinq nunutes si vous passiez cinq minutes ici, c'est que vous n'êtes plus ministre, que vous ne faites plus partie du ministère actuel. On pourrait vous défier de parler avec lui, comme lui, comme il est contraint de parler. La situation où il est, il y est par nécessité, il n'y pourrait échapper qu'en changeant complètement de terrain et d'amis, en ressaisissant 80 voix sur les 115 voix de l'opposition actuelle. C'est Uc^
■.'il ne fera point. Et à côté de l'impuissance du J)inet actuel vient se placer l'impossibilité de sorr de là par la droite ; un ministère ultra est im- ^ssible. Les événements d'Espagne, quel que soit ar avepir, ont frappé à mort le gouvernement des tips d'État et des ordonnances.
J'y ai bien regardé, mon cher ami, j'y ai bien ïDsé, à moi seul, encore plus que je n'en ai causé "ec d'autres. Vous ne pouvez demeurer indéfinient dans une situation à la fois si violente et si ible, si dépourvue de puissance gouvernementale . d'avenir. Je ne sais aujourd'hui qu'une chose à ure, c'est de se réserver et de préparer des sau- Burs à la monarchie. Je ne vois, dans la direction îtuelle des affaires, aucune possibilité de travailler ficacement à son salut; on n'y peut que se traîner midement sur la pente qui la mène à sa ruine. On >urra n'y pas perdre sa renommée de bonne intenon et de bonne foi; mais c'est là le maximum espérance que le cabinet actuel puisse raisonnaement conserver. Ne vous y trompez pas : de tous s plans de réforme monarchique et libérale à la îs que vous aviez médités l'an dernier, rien ne ste plus; ce n'est plus un remède hardi que l'on lerche contre le vieil esprit révolutionnaire, c'est 1 misérable expédient qu'on poursuit en y croyant peine. Ce n'est pas à vous, mon cher ami, qu'il Hvient de demeurer garrotté dans ce système. ï*âce à Dieu, vous n'avez été pour rien dans les ts d'exception. Quant aux projets constitutionnels le vous aviez conçus, il en est plusieurs, le renou- IIL 21
vellement intégral de la Chambre entre autres, quL^ ont plutôt gagné que perdu du terrain, et qui sontrr: devenus possibles dans une autre direction et •d'autres hommes . Je sais que rien ne se passe d' manière aussi décisive ni aussi cc»nplète qu'on ravaLnt imaginé, et que tout est, avec le temps, afiEaire d'ar* — rangement et de transaction. Mais, sur le terrain c^ix le pouvoir est placé aujourd'hui, vous ne pouvez rien, vous n'êtes rien ; ou plutôt vous n^avez aujourd'hui point de terrain sur lequel vous poissies vous tenir debout, ou tomber avec honneur. SiTOO? étiez ici, ou vous sortiriez en huit joiurs de cette impuissante situation, ou vous vous y effaceriez comme les autres, ce qu'à Dieu ne plaise!
Vous voyez, mon cher ami, que je vous porte cavec la plus brutale franchise. C'est que j'ai un saH timent profond du mal présent et de la possibilité du salut à venir. Cette possibilité, vous en êtes on. instrument nécessaire. Forcément inactif comm^ vous l'êtes en ce moment, ne vous laissez pas enga — ger de loin dans ce qui n'est ni votre opinion nivotre vœu. Réglez vous-même votre destinée, ou àvM moins votre place dans la destinée commune; et — s'il faut périr, ne périssez du moins que pour votr^ <3ause et selon votre avis * .
* Les lignes qui procèdent ont dëjà été publiées par M. Gvdttpt avec la remarque suivante : « Je suis frappa aujourd'hui, conmo^ le seront sans doute les lecteurs qui y feront quelque atteatMO» <du mélange de vëritë et 4'erreur, de prévoyance et d'iliiprëwftfiC <{ue contient cette lettre, à laquelle les évënements posiërieurs 00^ •donne tour à tour raison et tort. » {Mémoires, t. I®*", p. ^.)