M. de la Boulaye à M. de Serre
Paris, mardi 18 avril 1820.
Je reçois, cher ami, votre lettre du 10. Nos jDetîtes sont très-bien, les grands parents en bonne santé, le temps superbe et la Chambre déplorable. La faction marche tête levée ; l'épée de Royer est sortie hier du fourreau. MM. de Villèle et Laine ont été accusés par lui d'avoir introduit, à propos des élections, l'anarchie dans la Chambre. Corbière a répondu. Vous verrez les journaux. On ne voulait pas qu'il fût donné acte de la présentation de la nouvelle loi ; on contestait au Roi le droit de retirer Fancienne. Après quatre heures de discussions scandaleuses, tout cela s'est terminé par une pantalomiade de M. de Girardin.
Vos lettres à MM. Pasquier et Siméon vont être remises.
Jugez notre situation, mon très-cher, par les esquisses des journaux. Voyez la Chambre effrayée de^ la violence des factieux; la Charte servant de texte aux uns, de prétexte aux autres, devenue in-
• M. de Richelieu demeurait place Vendôme, n® 9.
violable quant au nombre, à l'âge, au renouvellement par les terreurs dont les anarchistes, les bonapartistes et la doctrine ont tourmenté les esprits. Songez à ces discussions, devenues interminables; à ces cris du côté gauche contre l'oppression, la tyrannie , lorsqu'il se joue audacieusement de la majorité, qui laisse tout dire; à ces appels publics au peuple et aux soldats ; à toutes les conspirations sourdes pour agiter les masses ; à l'impossibilité de finir et au terrible inconvénient de perdre du temps, et vous serez convaincu qu'il n'y a rien de faisable que ce qui est court, rien de faisable que du transitoire. En lisant l'exposé des motifs, vous reconnaîtrez qu'on cède à là nécessité, qu'on n'abandonne que parce qu'il est impossible d'obtenir. Toutes les voies sont ménagées pour revenir plus tard à vos projets. Votre langue aujourd'hui ne serait point entendue. Vous vous consumeriez en vains efforts à faire entrer la raison dans les oreilles de l'intrigue et du crime. Je crois que ce petit bout de loi vous donnera une Chambre malléable et monarchique. Avec elle vous ferez ce qu'aujourd'hui vous ne pouvez pas faire. Quïmporte que le terrain soit étroit, s'il est bon et si, de ce poste, vous pouvez vaincre l'an prochain? Au surplus, ne vous abusez pas, il faut en finir avec cette Chambre ; le plus tôt sera le mieux. Le mal, sans cela, deviendrait irréparable, et les meilleures discussions ne seraient que de Thuile sur le feu. A ceux qui vous accusent perfidement d'avoir tout ébranlé, tout enflammé , gardez-vous de fournir des armes. Le
temps des palliatifs est passé. Oui; mais le temps de discuter n'est pas venu. C'est un combat : il faut vaincre.
Je baise Jes mains de ma chère et belle Excellence, je serre les vôtres. Un baiser à Gaston.