‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 3)Chapitre 150 sur 247 · Le duc de Richelieu à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le duc de Richelieu à M. de Serre

Paris, ce 18 amlUBD.

J'apprends avec un très-grand plaisir, monsieur, que nous pouvons espérer de vous voir bientôt arriver ici, ce qui me prouve que votre santé est meilleure. Nous avons grand besoin de votre courage et de vos talents, et nous sommes tous convaincus que votre coopération nous sera bien utile.

M . Pasquier vous avait déj à informé qu'il nous paraissait impossible de pouvoir discuter la loi d'élection présentée par M. Decazes; les quarante et quelques articles étaient déjà un obstacle presque insurmontable et les chances de succès étaient encore fort diminuées par les craintes et les répugnances que manifestaient certaines personnes, d'ailleurs bien intentionnées, à consentir à des dérogations à la Charte, surtout dans la situation actuelle des esprits. Nous avons été forcés de reconnaître que ces dérogations, quelque utiles qu'elles fussent, surtout celle du renouvellement intégral ^ devaient être remises à un temps plus opportun, et qu'il fallait se borner à présenter une loi simple, courte, et qui nous donnât une sécurité suffisante pour les prochaines élections, sans cependant effaroucher trop les esprits inquiets et ombrageux. C'est ce que nous avons cru trouver dans le projet de loi que nous

avons présenté hier, et que vous aurez vu dans le moniteur. Les deux degrés qui en font la base ont été adoucis par l'obligation où se trouve le collège d'en haut de choisir tous les députés parmi les candidats présentés par les collèges d'arrondissement, et l'arme la plus terrible dont nos ennemis comptaient se servir contre nous, la violation de la Charte, se trouve arrachée de leurs mains. Néanmoins vous aurez vu à quelle affligeante scène de scandale cette présentation a donné lieu. On a été jusqu'à refuser au Roi le droit de retirer un projet de loi. Un homme que je vois avec tant de regret dans les rangs de cette opposition, M. Royer-Collard, a dit que, puisque l'anarchie s'était introduite dans la Chambre, il fallait que chacun l'exploitât à son profit^; et toutes ces scènes de désordre si douloureuses ont fini par une pasquinade et par un rire inextinguible*. J'assistais à la séance de la Chambre pour la première fois, et je pe puis vous exprimer à quel point j'ai été vivement affecté de ce spectacle dont on n'avait pas vu le semblable depuis les beaux jours de la Convention. Malheureuse la nation qui voit ses intérêts les plus chers traités de cette manière par les hommes qui en sont chargés ! Il faut s'attendre que nos ennemis vont tout mettre en œuvre, même les moyens les plus criminels, pour retenir le pouvoir qu'ils voient près de leur échapper.

* Voyez la Vie poliiique de M, Royer-Collard^ par M. de Barante» t. n, p. 10-15.

* Voyez V Histoire du gouvernement parlementaire, par M. de Hauranne, t. V, p. h90-h9h.

Nous nous mettons en mesure de résister i ces entreprises qui, j'espère, échoueront toutes, si elles venaient à être tentées. Les nouvelles que nous avons des départements sont assez rassurantes sur l'esprit de l'immense majorité; mais partout uu petit nombre d'hommes s'agite et, s'intitulant la nation, ne craint pas de remettre au hasai*d d'une révolution le sort de notre pays. Nous les combattrons avec courage, et vous nous seconderez dans cette noble entreprise. C'est bien véritablement la cause de l'ordre social contre l'anarchie, et il est bien doux qu'elle se trouve la même que celle que nous avons défendue jadis par affection et par bon* neur.

Revenez donc, monsieur, sitôt que votre santé vous le permettra; car le principal, c'est que vous ne la compromettiez pas, dans l'intérêt même delà chose publique. Ce n'est pas malade que je vous désire, mais bien portant et en état de paraître à la tribune, c'est-à-dire à la brèche. M. Pasquiersera charmé d'en partager avec vous les honneurs et les dangers.

Tous nos collègues me chargent de vous dire mille choses; et moi, monsieur, j'aime à vous renouveler l'assurance du plaisir que j'ai à vous avoir pour collègue dans ces circonstances difficiles et à vous offrir en même temps celle de mon sincère attachement et de ma haute considération,

Richelieu.

Mes hommages à M"''' de Serre. Je vois tous les

jours de ma fenêtre vos enfants se promener clans votre jardin, dont je jouis comme s'il était à moi^

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