‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 3)Chapitre 173 sur 247 · Le baron Pasqoier à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le baron Pasqoier à M. de Serre

Paris, le S9 avril 18S0.

J'ai reçu hier, mon cher collègue, votre lettre de Grasse du 19. C'est une triste chose que ces distances qui font que les réponses qu'on se fait arrivent presque toujours lorsque les circonstances qui les motivaient sont changées ; et, au temps où nous vivons, il faut si peu de jours pour changer les circonstances! Vous connaissez les nôtres maintenant, car Froc la Boulaye ne vous les a pas plus laissé ignorer que moi. Elles ne nous ont pas laissé, croyez-le bien, le choix du parti à prendre; quoi qu'on puisse dire sur ce parti, quelque inconvénient qu'il puisse présenter, on ne pouvait l'éviter. Je connais à merveille et dans toute leur force les objections faites et à faire contre notre projet de loi ; j'y ai résisté le plus longtemps possible, mais il m'a fallu céder à l'évidence de la nécessité. Ce projet ne fonde pas un système électoral ni social^ cela est vrai ; il nous laisse dans la mauvaise route où nous sommes entrés depuis trente années, rien de plus

UtO CORRESPONDANCE.

vrai encore; mais en pouvait-on faire adopter un autre? pouvait-on seulement mettre l'autre en discussion à la Chambre sans le plus grand danger? Enfin, si celui-ci passe, ne donne-t-il pas une Chambre avec laquelle il sera possil^le de marcher et de vivre assez longtemps pour faire les améliorations que notre situation politique réclame? Telles sont les véritables questions à examiner, et leur solutionn'est pas douteuse pour quiconque y veut regarder de sang-froid. Ce qu'il y a de déplorable, ce qui brise l'âme et le cœur, c'est de voir des hoifimes qui ont tout fait pour tout empêcher depuis trois mois venir vous dire aujourd'hui que ceci est le pire de tout, que mieux cent fois valait persister dans ce qu'ils avaient rendu impossible. En dernière aur lyse, ce que ceci a de pire à leurs y^ix, c'est d'êtie possible , attendu leur ferme désir que rien ne k fût ou bien qu'on dût tomber dans une insignifiance de mesures qui aurait équivalu à rien.

Maintenant le but auquel tendent tous les efforte des partis combinés ennemis est celui--ci : empêcher que le rappoi*t de la loi sur les élections ne soit ùit avant celui de la loi sur les dépenses, faire traioer la discussion de celle-ci pendant deux mois, s'il le faut, et en faire un texte de déclamatiiMis assez violentes pour enflammer tous les esprits, amener une division, que sais-je, peut-être la nécessité de la dissolution de la Chambre si l'on panTait y arriver« car c'est ce qu'on désirerait le plus. Nous espérons cependant qu'il nous sera possible de déjouer cette manoeuvre.

ANNÉE 18S0. liU

. On avait beaucoup compté sur la pétition Madier ; le scandale a été grand sans doute, mais pas autant qu'on l'aurait désiré ^ ; hier on, Ta renouvelé au sujet de trois pétitions contre M. Decazes; il m'a servi d'occasion pour faire, pour le compte de celui-ci, une déclaration qu'il ne désavouera sans doute pas, et qui a été de toutes manières, je crois, d'un trèsbon effet*.

En résumé, nous avons encore deux mois d'orage à traverser ; mais il est permis de voir un port au bout de ces deux mois, d'où l'on pourra sortir pour naviguer avec plus de sécurité et dans l'espoir d'un meilleur avenir : tout est dans ces deux mots. Le

* Dans la sëance du 27, après une vive discussion, la Chambre avait repousse la lecture de la pëtition que demandaient MM. Devaux et Benjamin Constant ; puis elle avait voté, à Tunanimité, le renvoi au président du Conseil ; enfin la gauche, appuyée par une partie da centre, avait obtena que le rapport serait imprimé et la pétition déposée au bureau des renseignements. — Voyez V Histoire de la Restauration y par M. de Viel-Castel, t. VIII, p. A81-/i87.

Cité devant la Cour de cassation, M. Madier de Montjau y comparut dans les séances des 38 et 30 novembre, présidées par le garde des Sceaux. Après le rapport de M. Zangiacomi et Tinterrogatoire de raccusé, le procureur général, M. Mourre, conclut â ce que M. Madier fât suspendu de ses fonctions de magistrat parce qu'il avait troublé son pays en faisant une dénonciation dont il refusait de donner la preuve. L'accusé, assisté de son père, se défendît lui-même. La Cour le censura avec réprimande et le condamna aux frais de la citation, li continua de siéger comme conseiller, «r- Vojea l'Annacùre hisioriqae universel pour ISSO^ par C.-L. Lesur, p. 776.

* Voyex les Discours de M. Pasquier, t. II, p. 219-238, et VHistoire de la Restauration, par M. de Yiel-Castel, t. VIII, pJitKreiM&

AÏS CORRESPONDANCE.

courage ne nous manquera pas ; mais puissent nos forces n'être pas au-dessous de l'entreprise ! S'il ne s'agissait que d'y périr, ce serait peu de chose, mais c'est que bien d'autres pertes suivraient la nôtre.

Adieu, mon cher collègue. Vous connaissez parfaitement notre situation ; consultez bien vos forces. Si vous êtes en état de nous arriver, il est certain que vous porterez un poids dans la balance qui doublera nos chances de succès i

Mille et mille amitiés, et hommages respectueux

à M*"^ de Serre.

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