‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 3)Chapitre 174 sur 247 · Le baron de Bsurante à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le baron de Bsurante à M. de Serre

30 avril 1890.

Si VOUS lisez les journaux, mon cher ami, vous devez en savoir à peu près autant que moi. Je suis posé de manière à ne connaître rien de plus que le public ; je n'ai pas la moindre idée de ce qui peut être fait, projeté ou pensé dans l'intérieur du ministèi'e; je ne juge que de sa position extérieure. En ce moment, je crois qu'il a une option à faire.

Je vous ai mandé quel était le projet de loi des élections mis en avant par les ultras. Les relations qu'on a avec eux leur permettent d'être exigeants

sur ce sujet; dans Falliance contractée avec eux, c'est à eux à avoir une volonté sur ce chapitre fondamental. Il est hautement avoué par tous les intimes du ministère que, le parti central et modéré ayant disparu, l'élection ne peut appartenir qu'à un des extrêmes ; qu'ainsi il faut la concéder aux ultras, sous peine de la laisser aux autres; que tout est vain et illusoire si l'on n'a pas la certitude d'un tel résultat, parce qu'alors on aura la certitude de l'autre résultat. Ainsi, tout le jeu actuel de ce parti est de ne point compromettre l'espoir de la majorité par des manifestations trop vives ; il conçoit à merveille, grâce à la nécessité, que, avant de mettre la main sur le pouvoir, il faut avoir une Chambre qui en soit l'appui. Ce dessein avoué, cet avenir d'une nouvelle Chambre de 1815, la discussion franche et complète de ce plan, promettent-ils une majorité? Ne peut-on pas perdre par le combat les sept ou huit voix sur lesquelles tout repose? Telle est sans doute l'anxiété des ministres.

- D'autre part la gauche et nos amis sont, à ce qu'ils disent, d'assez bonne composition sur toute modification à la loi qui laissera subsister l'élection directe par des électeurs égaux. A ce prix il n'est pas impossible de s'entendre.

' Quant aux seuls remèdes efficaces, aux seuls qu'il fût important de tenter, il n'en est pas question. Le renouvellement intégral et tout le mode de gouvernement qui en dérive n'entrent dans les combinaisons ni dans les concessions de personne. Il est entendu que chacun cherche seulement un

hVè CORRESPONDANCE.

expédient pour se tirer de la situation actudle, et pour faire transition avec une Chambre nouvelle; alors ceux à qui elle sera pourront penser à se constituer d'une façon raisonnable et durable. ' Je crois qu'au fond Royer n'est point content de lui-même, ni de Fétat de dissolution où il a mis ce petit groupe central d'une majorité dissoute et licenciée ; je crois qu'en ce moment il convient de la nécessité de ce que nous voulions tenter, que Tidée d'y revenir dès que cela se pourra lui est à cette heure asse^ familière. Mais on est obligé de convenir avec lui que, si la position ne change pas, il est impossible de faire autre chose que de la. médecine palliative et calmante, du moins jusqu'à la Chambre nouvelle.

Au lieu de répondre à votre lettre et de vous diie en quoi mes impressions difiPèrent des vôtres, il vant mieux vous décrire l'état des esprits ; tout abstrait qu'il est, c'est cependant, non pas un jugement, mais un récit.

Comment allez-vous, mon cher ami? quelles sont vos forces? Si rien ne changeait d'ici à un mois, je crois que vous les prodigueriez en pure perte ; tout est si dissous que vous ne trouveriez rien de grand ni de complet à défendre. La marche du ministère ne peut guère lui être imputée ; elle est commandée; mais je doute que vous puissiez, malgré votre talent et votre caractère, lui imprimer un caractère et un esprit qui ne fussent pas essentiellement transitoires. A vous, courageux et habile, il faut moins de terrain qu'à tout autre pour combattre, mais en-

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core faut^il avoir de la terre sous ses pieds. Lisez les discussions et jugez-en.

Adieu, mcm cher ami ; croyez à mon immuable amitié. Présentez, je vous prie, mes hommages à M"^ de Serre.

7M. — Le comte Siméon à M. de Serre*

Paris, l»' mai 1820.

Monsieur et cher collègue,

Je vous ai peu écrit parce que je savais que M. Pasquîer et M. de la Boulaye surtout vous tenaient au courant de tout. Cependant, à mesure que le moment de la grande bataille approche, je dois vous dire, pour ma part, combien votre présence me paraît nécessaire pour appuyer le gouvernement, si affaibli par la défection de vos amis, Royer-Collard, Jordan, Courvoisier, par la tactique, Taudace et les talents du parti libéral, par Tindifférence du côté droit, qui ne nous soutient tout juste que pour ne pas nous laisser tomber trop tôt, et qui voit jouer le jeu sans y prendre une part active.

Vous n'aviez pu rédiger la loi que vous avez conçue. M. Decazes, à qui elle fut remise, ne put, aussi pour cause de maladie, s'en occuper assez tôt. 11 négocia avec tous les partis, la mania et la recomposa à leur gré, non pour la faire aussi bonne qu'il

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serait possible, mais pour la faire de maaière à lui concilier la maiorité.

il la présenta sous les malheureux auspices de l'assassinat de M^' le duc de Berry et accompa^ée de deux lois, dont la première fut suggérée plutôt par un sentiment prompt et indélibéré que par nécessité.

La discussion de ces deux lois plaça nos adversaires sur un terrain avantageux et rendit d'autant plus difficile la discussion du nouveau projet sur les élections. Cette discussion était même matériellement impossible depuis l'expérience qu'on a faite de la tactique du côté gauche, qui prolonge les discussions et multiplie les amendements de manière à passer toutes les bornes. On a donc été forcé i faire une loi plus courte.

Ils avaient sur les lois précédentes crié à la violation de la Charte. La loi des élections leur présentait des griefs plus réels à cet égard ; beaucoup de gens s'effrayaient de ce prétendu viol. Il a fallu rassurer les esprits timorés, renoncer pour le moment à des améliorations pour lesquelles la Chambre n'était pas mûre, rétrécir le terrain sur lequel nous combattons et proposer une loi qui offrît moins d'articles et de difficultés.

La gauche et les transfuges de l'appui desquels elle s'enorgueillit n'en veulent aucune. C'est pour cela qu'ils trouvent le second projet pire que le premier. Depuis deux mois ils mettaient le premier eu pièces; la commission chargée de l'examiner le rejetait à une majorité de 7 voix contre 2; la loi

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que nous avons proposée, bonne ou non, était donc forcée. Ou il n'en faut point et il faut subir celle qui a produit de si mauvais fruits, ou il faut que le projet soit adopté à peine de périr.

Quel que soit Févénement, le gouvernement sera sans reproche. Ce qui était bon, quoique non dénué de difficultés avant votre maladie et votre absence, avant celle de M. Decazes, avant la discussion des deux lois sur la liberté individuelle et la censure, est devenu inpraticable; les circonstances ont changé notre position. Si elle peut être améliorée, accourez pour faire cette amélioration ; s'il n'y a plus qu'à [X^mbattre, vous nous aiderez de vos forces. Votre présence seule serait déjà un appui.

Si Tamour-propre, si de vaines théories n'aveuglent pas vos anciens amis, ils apercevront le précipice où ils poussent la France avec le parti qui a des intentions aussi criminelles que les leurs sont Innocentes. C'est le danger où nous a jetés ce parti qui rend nécessaire à tout prix une nouvelle loi l'élection, qui prouve que tout changement sera bon, dût-il n'être pas efficace. Il serait au moins un palliatif, et il sauverait au gouvernement un échec qui le compromettrait gravement.

Agréez, monsieur et cher collègue, l'assurance renouvelée de ma haute considération et de mon sincère attachement.

SiMÉON.

hlB CORRESPONDANCE.

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