M. Germeau à M. de Berre
Paris, le 5» février 1830.
Monseigneur,
J'attends en ce moment le retour de M. Siméon, fjtiî est allé à la messe du château pour savoir ce qui se passe. Je vais, en attendant son arrivée, avoir l'honneur de vous entretenir d'un fait particulier qui se rattache de la manière la plus directe aux circonstances présentes , et qui est d'ailleurs tout à fait dans les attributions du ministère de la Justice.
M. le procureur du Roi à Troyes^ adressa, il y a trois jours, au ministère de la Justice, sous l'adresse du ministre, une lettre destinée au procureur général de Paris et accompagnée de différents interrogatoires. De toutes ces pièces résultait ce qui suit :
Un commissaire de police de Trôyes, M. X., est accusé d'avoir dit dans un lieu public le lundi 9oir lU février : « Il y a eu hier un grand coup porté à Paris. » Or personne ne savait et ne pouvait savoir à Troyes, le lundi lA, ce qui s'était passé dans la nuit du 13, puisque le préfet lui-même n^en reçut la nouvelle que le mardi 15, à huit heures du matin, par estafette. Le commissaire, interrogé sur
^ M. Hemelot.
ce propos, déclara d'abord qu'il tenait la nouvelle d'un comédien de la troupe nommé Lambert, et, vérification faite, aucun comédien n'avait tenu de semblables discours et aucun comédien de la troupe de Troyes ne se nomme Lambert. Le commissaire, pris par ce côté, déclara ensuite qu'il avait appris <îe qu'il avait dit d'un individu qu'il avait rencontré siLT la grande route, et qui l'avait accosté pour lui dire cette nouvelle. Rien ne paraît moins probable, • il. faut en convenir, qu'une circonstance semblable, €t, sans parler de la distance (quarante lieues), il n'est guère croyable qu'un homme aille en arrêter un autre sur la grande route pour lui conter des nouvelles; mais, quand ensuite on voit qu'une pa* reille explication est donnée par un homme qui a menti aussi évidemment une première fois, l'affaire prend une gravité réelle.
La lettre du procureur du Roi de Troyes a été transmise avec toutes les pièces qui l'accompargnaient à M. le procureur général de Paris; c'est très-probablement pai* une erreur de suscription qu'elle était venue au ministère ; mais cela ne démontrerait-il pas la nécessité d'astreindre les pro- <îureurs du Roi à prévenir simultanément le ministre de la Justice et les procureurs généraux, au moins pour les choses d'un grand intérêt et pour celles surtout qui se rattachent à la sûreté de l'Etat? Je soumets cette réflexion à Votre Excellence.
La Minerve a paru hier, et, par sa modération inaccoutumée, contraste d'une manière bien remarquable avec l'horrible violence du Conservateur et
des feuilles royalistes en général. M. Benjamin Constant dit, entre autres choses, qu'il est temps encore de revenir sur ses pas, et paraît même offrir à assez bon compte Tappui de la gauche. M. Etienne fait sur la mort du duc de Berry un article presque plus fort et montrant plus de regrets que ceux des journaux de la droite ; le reste de sa lettre est à peu de chose près une discussion théorique des lois proposées.
M. Siméon rentre à l'instant : on a de fortes raisons d'espérer qu'on vaincra la résistance de M. de Richelieu et qu'il acceptera. La journée d'aujourd'hui doit décider l'importante question du ministère. Parmi les personnes qui ont en tout ceci témoigné, pour ce qui vous concerne, l'intérêt le plus dévoué et la sollicitude la plus vraie , je dois citer M. de la Boulaye et M. Pasquier.
Il y a ce soir réunion chez Temaux ; tout porte à croire qu'elle sera meilleure que la dernière et offrira son appui au ministère.
Je suis avec respect, monseigneur, Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Germeau.
. —M. de la Boolaye à M. de Serre.
Paris, dimanclio SO février 18âO.
En attendant notre malheureux ami ^ , qui cause avec le ministre de la Guerre*, je commence cette lettre, qui, je l'espère, pourra partir par une estafette. En cas contraire, elle sera livrée demain à la voie ordinaire. Je vous ai adressé ce matin ma Quotidienne de la chancellerie.
Puisque l'on commence à concevoir l'espérance de détemiiner M. le duc de Richelieu à se charger de la présidence du Conseil, je vais vous communiquer une lettre que je lui ai écrite : c'était ma goutte d'eau.
« Monsieur le duc,
« Il y a longtemps que je prévois la déplorable situation où nous sommes ; elle empirera si vous refusez à nos malheurs la consolation et la protection de votre noble caractère. Il me convient peu de faire entendre ma voix dans de telles circonstances, et je me tairais si cette voix vous était inconnue; mais, aux chagrins que me causent les affaires publiques se mêlent les inquiétudes de ma vive amitié pour M. de Serre, dont l'àme pure et généreuse sera navrée de la plus profonde douleur. Je me plaisais à
* M. Decazes.
* M. de Latour-Maubourg.
entrevoir des moyens de salut dans la force que vous pouviez vous prêter l'un à l'autre et dans votre iîommun dévouement aux Bourbons et à la France. »
Il me paraît que M. Decazes persiste à vouloir se sacrifier généreusement aux probabilités de succès qu'aurait le gouvernement du Roi s'il cessait d'en faire partie. Il est l'objet des haines les plus atroces et les plus envenimées. Je répugne à vous donner les détails de toutes les noires calomnies, de toutes les violentes intrigues qui ont été mises en jeu pour déchirer le cœur du Roi et arracher à sa confiance un homme qui a rendu de grands services, et qui jamais n'a su faire que du bien même à ses plus cruels ennemis, Sa sincère amitié pour vous s'est constamment manifestée au milieu de tous cqs orages. Il est pour moi de la plus grande importance que le pouvoir ne soit point envahi par les furieux qui le poursuivent, le menacent, brisent sans raison tous les engagements pris et violent scandaleusement la foi donnée. Voilà pourquoi je regarde la présidence du Conseil donnée au duc de Richelieu comme une digue opposée momentanément au torrent : le nom du duc est européen ; ce noble personnage est im traité de paix vivant entre la France et les étrangers , entre les illustrations de toutes les dates et les intérêts anciens et nouveaux.
A quatre heures du soir.
Je viens de causer avec M. Decazes, qui va vqus écrire.
ANNÉE 18S0. ÔO
M. le duc de Richelieu a accepté la présidence ce matin. Nous perdrons très-probablement notre ami, mais nous veillerons sur lui, nous le défendrons. Vous serez son bouclier si nous vous conservons, comme je Tespère.
M. Decazes vient de me dire que son intention était de me faire nommer conseiller d'État avant de quitter, ou de me faire nommer par le duc de Richelieu. J'ai refusé. Je serai plus utile en n étant rien. Dans d'autres temps nous verrons. Le Roi ayant eu la bonté d'accueillir la proposition , j'ai prié que l'on mît ma reconnaissance et mes raisons à ses pieds.
L'estafette partira ce soir
Aimons-nous, mes chers amis.