M. Royer*GoUard à M. de Serre
[18 juillet 1820.]
Je ne dois de réponse qu^aa dernier paragraphe de votre lettre. J'adresse cette réponse, non au ministre, non à l'ancien ami dont je détourne ma pensée, mais à l'homme sincère et vrai qui, ayant connu mes sentiments les plus intimes, saura peut-être mieux que moi mettre ma conduite dans son véritable jour.
Je sais quel respect est dû au nom du Roi ; ses bienfaits obligent presque comme ses ordres. Je ne voudrais pas lui désobéir, et cependant je ne puis pas accepter une pension sur le Sceau, e/i considération de mes services.
J'ai été, pendant six années, au péril continuel de msL vie, le serviteur principal du Roi en France et 6on conseiller assidu^ Depuis la Restauration, j'ai exercé jusqu'à ces derniers temps de hautes fonc-tîons, peut-être les plus délicates et les plus difficiles de l'administration.
■ Le traitement public de conseiller d'État était dans une analogie parfaite avec des services de cette
. ^ Il avait été membre du Conseil secret de Louis XVIII à partir 'de 17V&; il avait pour collègises M. Becquey, Tabb^ de Montesqpiiou et le marquis de Clermont-GaUerande. — Voyez la Vie po- Wigne de M» EpiferrCoUard, par M. de Barante, > l^, p* A5-G9»
nature. C'était la récompense qui m'avait été assignée par la bonté du Roî ; elle comblait toutes mesambitions. Il se rencontre aujourd'hui des mînistres^ qui me la reprennent ; je n'ai rien à dire. Mais je ne crois pas que je sois obligé d'accepter en échange d'un traitement public, et comme une juste indemnité, un traitement secret sur des fonds secrets. J'abaisserais mon caractère de député, je dégraderais de ma propre main les services que vous rappelez ; j'aime mieux qu'ils soient oubliés.
Il n'y a point de faste dans ce refus ; il m'est dicté par une répugnance invincible et pour ma seule défense. Personne n'est plus en état que vous de le faire agréer au Roi par une interprétation équitable; je vous demande ce bon office.
Vous me dites que Sa Majesté compte sur moi; elle rend justice à mes sentiments. Une disgrâce honorable, encourue pour son service, est un attrait de plus pour ma fidélité*.
* Depuis cette ëpoque, M. Royer-CoUard n'eut plus aucunes relations avec M. de Serre. Quelques annëes plus tard, le jour où il fut reçu à TAcadëmie française (13 novembre 18^), il prononça les paroles suivantes : « Sans doute, messieurs, j'ai reçu avec une vive reconnaissance la faveur que vous m'avez accordée, cette faveur que Bossuet et Montesquieu ont recherchée, glorieux surtout de la répandre en quelque manière sur les Camille Jordan, les de Serre, les Foy, nobles compagnons, illustres amis, qu'une mort prëmaturëe a ravis à la fois à la patrie et à vos suffrages. Mais, j'ai besoin de le dire devant vous, et je suis sûr d'exprimer votre propre sentiment, si je ne suis pas tout à fait indigne d'un tel honneur, c'est parce que; je n'y ai point aspird comme à un prix qiiî se remporterait. dans les combats de la tribune; c'est parce qu'il ne m'a pas distrait un instant de la seule ambition qui doive animer
B40. — M. Guizot à M. de Serre.
Paris, ISjuillet 18S0.
J'attendais votre lettre; j'aurais dû la prévoir et je l'avais prévue quand j'ai manifesté hautement ma désapprobation des actes et des discours du ministère ^ Je me félicite de n'avoir rien à changer à ma conduite. Demain comme hier je n'appartien-
le loyal dëputë, celle de servir le Roi et la France. Ce témoignage que j'ose me rendre est en ce moment le soulagement de ma faiblesse, et il il relève aussi, messieurs, la dignité de vos suffrages : il ne s'agît plus de moi ; quelque imparfaits que soient mes titres, il vous a plu d'y voir, par une indulgente fiction, ceux de la tribune française ; et, en m'adoptant, c'est avec elle que vous contractezy au nom des lettres, une solennelle alliance, n — Voyez la Vie politique de M. Royer-Collard, par M. de Barante, t. II, p. 396. Comparez, p. /«69.
* u N'appartenant ni à l'une ni à l'autre Chambre, en dehors de toute action obligëe, j'aurais pu, si j'avais voulu, dit M. Guizot, me renfermer dans mon rôle de conseiller d'État, la réserve et le silence, après avoir donne au gouvernement mon avis ; mais, en entrant dans la vie publique, je m'ëtais promis de la prendre au sérieux, c'est*à-dire de manifester toujours hautement ce que je pensais et de ne jamais me séparer de mes amis. M. de Serre me comprît, avec raison, dans la mesure qui les élimina du Conseil
d'État Les meilleurs hommes prennent bien aisément les
mœurs et les allures du pouvoir absolu : M. de Serre ne manquait assurément ni de dignité personnelle, ni de dévouement à ses convictions ; il s'étonna que j'eusse, dans cette circonstance, obéi aux miennes sans autre nécessité, et il me le témoigna, en m*an* Tionçant ma révocation, avec une rudesse naïve.» {Mémoires t. P^p. aâ9.)
901% CORRESPONDAMCE.
draî qu'à moi-même, et je m^appartiendrai tout entier.
Je n'ai point et je n'ai jamais eu aucune pension ni traitement d'aucune sorte sur les Affaires étrangères; je n'ai donc pas besoin d'en refuser la conservation. Je ne comprends pas d'où peut venir votre erreur. Je vous prie de vouloir bien l'éclaircir p<Mir vous et les autnes ministres, car je ne souffrirais pas que perscmne vînt à la partager.
Agréez, je vous prie, l'assurance de ma respectueuse considération.