‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 3)Chapitre 25 sur 247 · M. de la Boulaye à M. et à M,^^ de Serre · texte numérisé non relu

M. de la Boulaye à M. et à M,^^ de Serre

Paris, lundi, 21 février 1820.

Je vous ai écrit hier deux lettres, mes chers amis, Tune par la poste, l'autre par estafette ; mais celle de la poste n'est pas partie : ce n'était pas jour de courrier; celle par estafette attendait encore la dépêche de M. Decazes, que je n'ai quitté qu'à une heure du matin. Le Moniteur d'aujourd'hui vous dira ce qui venait d'être fait.

Après n'avoir rien négligé pour perdre M. Decazes et le ministère, nos bons amis de la doctrine sont accourus au secours du malade lorsqu'il n 'était plus temps. Hier dans la réunion Ternaux, tout en déplorant les fautes, les erreurs, les écarts de M. Decazes, on a prodigué les éloges à son caractère, et il a ^té arrêté que l'on forcerait M. Clausel de Coussergues à développer sa proposition ou à la rétracter. Cette discussion doit fournir un texte pour s'engager contre le côté droit et pour passer en revue le gouvernement depuis la Restauration. Des commissaires ont été nommés pour se concerter avec la réunion Laffitte, et, comme les déterminations du troupeau de moutons sont prévues, les émissaires de Laffitte, Benjamin Constant et Sébastîani, qui écoutaient à la porte, sont entrés. Les voix des hommes modérés sont éteintes, celle de votre ami se perd dans le tu-

mul te. Toutes ces combinaisons ne changeraient rien à la petite majorité que Ton peut espérer, si le manque de foi et la violence des ultras n'avaient pas exercé ces jours derniers une grande influence sur beaucoup d'esprits.

J'ai dîné hier chez Royer, où j'ai retrouvé liOuise. Toute la doctrine, Royer, Guizot, Barante pensent que vous ne pouvez pas accepter de faire partie d'un ministère ou ultra ou têtes à perruque; je me sers des mômes expressions. On vous en donne le conseil, disent les. uns; on vous le donnerait, disent les autres, si les mêmes intimités existaient encore. Je n'ai pas vu le duc de Broglie.

M. Decazes a dû vous écrire qu'il attachait personnellement la plus grande importance à ce que vous n'abandonniez pas les affaires du Roi, qui compte essentiellement sur vous.

Voici ce que m'écrit M. le duc de Richelieu : «Vous savez que j'ai consommé mon sacrifice : puisse-t-il n'être pas inutile au Roi et à la France ! J'ai besoin de tous les hommes d'honneur, et je compte sur vous. Dites cela à ceux qui pensent comme vous et moi. Que pouvons-nous vouloir, si ce n'est empêcher notre pays de se détruire, de devenir la proie d'une poignée de factieux d'abord et de l'étranger après? J'écrirai à M. de Serre dès que je serai un peu mieux. Vous voyez à mon écriture que je suis encore malade ; mais je n'ai pas voulu me priver du plaisir de vous remercier et de vous assurer de mon estime et de mon attachement bien vrais. »

Il me paraît évident que les doctrinaires vous

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veulent pour chef de file. Ou je m'abuse étrangement, mon bon ami, ou ils perdraient mille royaumes les uns après les autres. Je n'ai jamais vu la folie mieux affublée d'esprit et de raison. Ils ne s'entendent point ensemble, et il suffît, pour les diviser, du plus léger incident. Ils savent beaucoup, et de là un profond mépris pour tout ce qui n'est pas académique; mais ce qu'ils ne savent pas, c'est gouverner, c'est mener les hommes, c'est observer les choses, c'est réussir. Habiles à détruire, incapables d'édifier, leur monde intellectuel n'a rien d'humain que leurs ambitions particulières. Mon cœur se montre à vous à découvert. Je rends grâce au Ciel de ce que, n'écoutant que ma raison et nonobstant toutes leurs insinuations, jai contribué autant que je l'ai pu à maintenir M. Decazes sur le terrain où vous vous étiez placés tous deux. Où en serait notre ami si l'horrible attentat contre notre prince l'eût surpris appuyé sur le côté gauche ?

Ce que je vous ai dit hier vous montre que les fumées de l'ambition ne troublent point ma vue. Je suis impartial en jugeant votre position : vous vous devez au Roi et à la France. Loin du théâtre .des grandes agitations, il ne s'agit que de manifester votre dévouement et votre bonne volonté. Si des circonstances imprévues changeaient la position, vous le sauriez et vous auriez le temps d'y réfléchir. Tout ce qui peut être fait avec honneur, vous devez le faire. La lettre de M. Decazes et celle du duc de Richelieu vous fourniront probablement sujet d'écrire au Roi.

A demain. Mille tendresses.

On parle de Cuvier et de Meunier pour Tlntérieur et de Portails^ pour les Cultes

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