Le baron Pasqtder à M. de Serre
21 février 1^0.
Mon cher ami et collègue,
Que vous êtes heureux de ne pas vous être trouvé ici depuis dix jours ! Quel horrible attentat ! Quelles suites, quel spectacle il a mis sous nos yeux! Si les journaux parviennent jusqu'à vous, vous avez vu jusqu'où peuvent aller la fureur et
* Joseph-Marie Portails, nd à Aix en Provence le 19 février 1778, avait émlgréy au 18 fructidor, en même temps que son père, membre du Conseil des Anciens. Conseiller d'État en 1808, comte de l'Empire et directeur gënëral de la librairie en 1810, il fut disgracie en 1811 pour n'avoir pas fait connaître à l'Empereur un bref du Saint-Pére, mais fut nomme, en 1813, premier président de la Cour d'Angers, poste qu'il conserva pendant la première Restauration et les Cent -Jours. Conseiller à la Cour de cassation le 98 août 1815, pair de France le 5 mars 1819, sous-secrëtaire d'État au ministère de la Justice du 21 février 1820 au l/i décembre ISâl, il devint garde des Sceaux le h janvier 1828, ministre des Affaires étrangères le Ih mai 1829 et premier président de la Cour de cassation le 8 août suivant. Il garda cette charge jusqu'au 18 décembra 1852 ; il était sénateur depuis le 26 janvier. Il mourut à Passy le k août 1858. Membre de l'Académie des sciences morales et politiques, une notice sur sa vie a été lue par M. Mignet dans la séance du 20 mai 1800.
le délire de l'esprit humain. Notre excellent ami Decazes a été obligé de céder à l'orage ; mais on peut dire au moins que, pour ceux qui le poursuivaient, cette journée-là a été la Journée des dupes. La décision que le duc de Richelieu a enfin prise de reprendre la présidence du Conseil a donné le moyen de conserver tout le ministère actuel, et, par conséquent, de rester dans sa ligne de conduite. Sans cette résolution du duc, on ne peut savoir ce qui serait arrivé et en quelles mains notre pauvre patrie, le trône, la maison de Bourbon allaient tomber.
Je ne vous écris pas de détails : il me serait impossible d'en trouver le temps; mais je sais que Froc la Boulaye ne vous laisse rien ignorer.
Aujourd'hui on va arranger le ministère de l'Intérieur; ce sera probablement Siméon avec Mounier, celui-ci soit comme ministre pour une partie, s'il le veut, soit comme directeur de l'administration départementale et de la police sous Siméon. Portalis alors aurait la sous-secrétairerie d'État de la Jus*tioe. Vous voyez qu'il n'y a rien là pour réjouir ceux qui ont si indignement attaqué notre ami. Au reste, voici la conséquence de leurs faits et gestes : il sort après avoir attaché son nom à la présentation de trois lois monarchiques que les circonstances réclament impérieusement, et en même temps la persécution qu'il a éprouvée l'a rendu plus populaire que jamais.
Maintenant, nous malheureux qui restons dans la barque, nous allons faire tous nos efforts pour sauver tout ce qui nous est cher et à tous les hon-
nêtes gens, c'est-à-dire le Roi, la royauté, la dvnastie et la liberté constitutionnelle. Levez les mains au Ciel pour nous et revenez à notre secours le plus tôt que vous pourrez ; cependant avant tout soignez votre santé, car le Roi et l'Etat en ont plus besoin que jamais.
Mes hommages respectueux à M""® de Serre. Mille et mille amitiés.
Pasquier.