M. de la Boulaye à M. de Se;:re
Paris, jeudi 9 mars 1820.
Je réponds, cher ami, à votre lettre du l^''mars. .
11 ne m'a paru ni honorable ni convenable de prendre parti au moment où la proposition du Conseil d'État m'a été si gracieusement faite. Nousverrons plus tard.
Je vois très-souvent M. de Richelieu. Je suis x vous comme intermédiaire quand et comme vous le jugerez convenable. Sous ce rapport, je fais et je ferai pour le mieux.
Dans ma ligne, convaincu, comme je le suis, que l'association avec l'extrême gauche nuit à tout, je ne pouvais pas me trouver en relation avec MM. Manuel, Benjamin Constant, Sébastiani, etc., et sous la direction de commissaires tels que MM. de Laitre, BondyS Ganilh; j'ai vu la Révolution , et je sais où
* Pierre-Marie Taillepied de Bondy, né à Paris le 7 octobre 1766, Chambellan en 1805, il accompagna l'Empereur dans plusieurs de ses campagnes et, après celle de Wagram, obtint une place de maître des requêtes et le titre de comte. 11 fut préfet du Rhône en 1810, préfet de la Seine pendant les Cent-Jours et ddputë de rindre à partir de 1817 : il si(^geait sur les bancs de la gauche. Pre'fet de la Seine pour la seconde fois en lévrier 1831, il occupa ce poste jusqu'en 1832 et fut e'ievd à la pairie. 11 mourut à Paris le .2 janvier 18/i7. — Voyez la Nouvelle biographie générale (Didot),
VI, p. 560.
mènent dépareilles liaisons. Je me suis rapproché du centre droit, où se trouvent beaucoup d'hommes tivec liesquels j'ai voté en 1815, hommes amis de l'autorité sans doute, mais plus fidèles et i)lus solides que les autres. Je n'ai point contracté de nouvelles liaisons, je les évite ; mais je suis dans une relation plus étroite avec le centre droit. Cela ne vous est pas inutile. Qui m'a mis là? C'est vous. Lorsque, au commencement de la session, vos projets étaient traités d'absurdes par les régulateurs des Ternaux, lorsqu'on y ameutait tout le monde contre votre système, il fallait bien chercher ailleurs des appuis, et cependant soustraire successivement un certain nombre d'hommes à l'empire de vos antagoiiîstes. Je l'ai fait. On s'est cru fort, on s'est trouvé fsi.ible, et l'on invoque maintenant les anciennes Jistisons. Je les respecte et je les garde, mais à la s^Tile condition qu'elles soient honorables. Après ^"v^oir imprudemment tout démoli, on veut rebâtir ; sc^it, pourvu que, parmi les matériaux, il n'y en ^it; point de viciés. Je vois les choses de près et je ï>xais remonter aux sources. Au suiplus, je profiterai <i^ votre avis et je verrai comment je puis le conci- ^^^avec mon honneur et ce qui vous est utile. J'ai é une fois chez M. Durand \ où personne du côté ^*oit n'intervient, et chez qui l'on n'a point, quoi 'on en dise, nommé de commissaires. Si les loses changent, je vous en préviendrai.
Je suis bien traité et écouté. J'ai dîné hier chez
* DëputëdesPyrënëes-Orientales.
M. de Mézy avec MM. de Richelieu, Pasquier, Portai, Laine et Saint-Cricq, point d'autres. Tous les samedis je ferai chez M. Pasquier un dîner semblable. M. Laine a sur l'esprit de M. de Richelieu un fort grand crédit. Il a jusqu'ici refusé de prendre place dans le ministère.
Je vois Royer comme autrefois ; point de refroidissement. Je lui rendrai tous les bons offices possibles, mais sa position est fausse.
Vous ne pouvez arriver que trop tard, et je vous conseille de ne pas vous presser.
I^a loi sur la liberté individuelle passera demain ou après-demain sans amendements, ou presqpie^ sans amendements.
La loi de censure aura une grande majorité dan la Chambre comme dans la commission.
Il serait possible que, pour la loi d'élection, U droite voulût revenir aux deux degrés. Sur cett loi seulement, on peut aviser à gagner du temps.
Les débats de la Chambre deviennent de plus e plus scandaleux. Cela sera intolérable si Ton n se calme pas .
La pente est à droite, et les libéraux et les trinaires ont fait tant de fautes qu'ils se sont cd promis. L'avenir peut être à vous si vous sav ménager le présent. Croyez-moi et aimez-moi.
Vos enfants, que je viens d'embrasser, vont merveille.
Mille tendresses, mes deux chers amis.
J'ai VU hier les de Broglîe. Mille tendi'esses de leur part.