‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 3)Chapitre 75 sur 247 · M. de Serre à la dnchesse de Broglie · texte numérisé non relu

M. de Serre à la dnchesse de Broglie

Nice, 11 mars 1830.

Que je vous sais gré, madame, d'avoir, dans des moments aussi douloureux, éprouvé le l)esoin de partager avec moi les impressions que vous en avez ressenties ! C'était une des consolations que je pouvais recevoir ; car, si mon âme n'est pas abattue, elle n'en est pas moins remplie d'une profonde tristesse, dévorée de chagrins et d'inquiétudes. Je vous sais plus de gré encore de la manière dont vous sentez nos malheurs. Une âme comme la vôtre a dû être déchirée, bouleversée de pareils événements. Les derniers moments de ce malheureux prince ont dûeffrayer et toucher à la fois : le coup qui le frap-'

paît semblait une horrible révélation du présent et un sinistre présage de l'avenir. Sa fin a été toute française et toute royale; elle honore sa race, et c'est avoir vécu que de mourir ainsi.

Pourquoi faut-il que nous ayons besoin de telles catastrophes pour nous enseigner que toutes les vérités morales et politiques sont des vérités de sentiment, que la raison les saisit mal si le cœur ne les embrasse*! Nous venons d'éprouver que le coup porté à une seule famille les menaçait toutes. Elle est donc nationale, cette famille dont la destinée importe à toutes les destinées. Il la faut donc entourer et ppotég» de toutes nos affections comme nous e» entourons ce que nous avons de plus cher. L'incfciffôrence même serait répréhensîble. Que serait-ce îiieTaversion, et l'aversion manifestée? et qui peut ^Tijourd^hui en envisager de sang-froid les horribles coxïséquences ?

A travers ces idées lugubres, entouré d'un horizon si sombre, je ne puis cependant pas désespérer. Cî'^^st dans ce sens que j'ai écrit à votre cher Victor. I^^ quelque coté que je retourne le grand problème Ttxî nous occupé tous, j'arrive toujours au même résxz^ltat. Attaquons-le par la liberté : pour la fonder,

' *• « L'amour presque excessif de la liberté s'unissait en lui '^*^« de S«rre], non-seulement à un attachement non moins vif pour ^^ légitimité, mais à une exaltation de sentiments monarchiques ^*^nrare de nos jours, même parmi les meilleurs amis de Tordre ^^ clu pouvoir. La royauté exerçait sur son esprit un prestige dans

^<Jiel le rationalisme politique de ses lamis les doctrinaires ^^oyait voir quelque superstition. » (Histoire de la Restauration, t^^x M. de Viel-Castel, t. VII, p. hhL)

il faut affermir les Bourbons, et pour affermir ceuxci, il faut toujours en revenir à fonder la liberté. Ces deux causes me paraissent également saintes ; hors de là je ne vois que subversion et néant. Je comprends bien que nous ne sommes pas dignes encore de la liberté, mais heureusement elle nous est nécessaire, heureusement aussi la royauté ne nous l'est pas moins. Nos mœurs nécessitent aussi des gradations ; elles amènent comme aujourd'hui des éclipses; nous souffrons de cruelles douleurs, des angoisses mortelles ; mais enfin, depuis trente années, des vérités sont incontestablement sorties de toutes nos calamités. Les mœurs ont fait quelques progrès; elles en feront encore, lents, insensibles, mais certains. De ces débats sortiront d'autres vérités encore. Qu'il en naisse seulement quelques grands courages civils, quelques raisons fortes qui dominent et entraînent les autres, et nos progrès seront rapides.

Que votre cher Victor se maintienne, comme il le dit, dans l'indépendance, mais dans une indépendance élevée qui plane sur les partis et ne relève que du devoir et de la vérité. Il est un des plus beaux espoirs de notre France. Qu'il se conserve pour elle dans cette pureté, cette chasteté d'âme que Dieu a mise en lui. Son nom se rattache aux deux causes que mon cœur et ma raison embrassent également comme indissolubles. 11 sera digne de tous ses auteurs.

Au revoir, madame. A tous risques j'arriveraE^ pour la loi des élections; je voudrais bien que ce

fût pas avant mai. C'est là que des bases seront posées, et je ne veux pas avoir à me reprocher un jour d'avoir pu apporter une pierre et de ne pas l'avoir fait.

Ma femme est bien sensible à votre aimable souvenir.

Agréez, pour vous et votre cher mari, les sentiments de ma tendre amitié.

Votre respectueux serviteur,

H. DE Serre.

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