lf« Royar-Gollard à M. de Serre
Ce samedi 11 mars 1890.
On dit, mon cher ami, que vous allez bien ; je «erai heureux de l'apprendre de vous. En attendant, je veux, comme vous me l'avez 9emandé, vous tenir au courant de moi-même.
Mettons le renouvellement intégral hors de la question ; c'est trop d'ambition de faire de l'avenir ; sauvons le présent. Je vous donnerai cinq ans, dix
^ M. Labbë des Fontaines.
ans, cent ans, si c'est un moyen de résister, d'ici à un an, à la crise où nous sommes engagés. Je crois seulement que le renouvellement intégral complique mal à propos la discussion présente, et qu'il est dévolu de plein droit, c'est-à-dire la question, à une Ohambre renouvelée intégralement par ladissolution.
Li^évidence ne m'abandonne pas sur la division des électeurs en classes, ou, ce qui est la même chose, sur l'inégalité des votes. Principes à part, une inégalité de ce genre ne s'impose pas ; elle doit sortir uniquement des influences morales qui <3xistent dans la société. C'est à la loi d'empêcher (]ue ces influences ne soient étouflfées. Je conviens qu'elles le sont aujourd'hui, et qu'elles doivent être dégagées, mais non séparées et constituées à part. A^otre remède est un nouveau mal, un aliment donné à l'esprit révolutionnaire, une nécessité faite aux partis de déployer toutes leurs forces.
Le dégagement dont je parle peut s'opérer de plusieurs manières. La dislocation du grand collège (Ml plusieurs me plaît médiocrement, quoiqu'elle ait assez de faveur dans le centre et dans la commission. Si le mal vient, comme je le crois, de ce qu'un grand nombre d'électeurs sont réellement incapables d'élire avec indépendance et discernement, le vice radical de la loi se retrouvera dans les élections d'arrondissement. Le véritable remède serait de considérer, et on le peut et peut-être on le doit, la contribution de '300 francs comme un minimum et d'élever cette contribution progressivement à 500 francs, en divisant les départements en classes.
ANNÉE 1820. 18î>
11 n'y a certainement pas de mesure plus fausse et plus inégale qu'une mesure uniforme. La seule objection, mais elle est très-forte, c'est le danger de retirer des droits acquis. On le diminuerait, toutefois, en abaissant la contribution au-dessous de 300 francs dans un certain nombre de départements.
Enfin, il reste de diviser l'élection en dçux degrés en la laissant entièrement aux électeurs, c'està-dire en formant des assemblées primaires d'électeurs, au nombre de cinquante au moins et de cent au plus , lesquels nommeraient entre eux les membres du collège de département. Je sais tout ce qu'il y a à dire contre, et à quel point ce mode d'élection corrompt et abaisse le principe du gouvernement représentatif ; mais on se résigne plus facilement à ce genre d'humiliation quand on est profondément convaincu que le gouvernement représentatif est impossible à maintenir dans sa vérité et son énergie. Il est infiniment probable que les deux degrés vous donneraient précisément la Chambre que vous cherchez. Une vraie Chambre sera factieuse de quelque côté que soit la majorité, et pour nous, entre une Chambre factieuse et une Chambre qui incline à la servilité, il i;i'y a pas encore de milieu.
L'heure me presse, mon cher ami, et j'enrage. La commission des élections ne s'est pas assemblée de 1^ semaine. Comme j'en suis le président, je traîne pour vous donner le temps de bien raffermir votre poitrine.
Adieu; je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur.