M. de la Boulaye à M™® et à M. de Serre
Paris, mardi Ih mars 18S0.
Très-belle Excellence,
Je reçois votre lettre du G, et, si je n'ai pas couru ce matin vers le rivage, du moins ai-je été chercher Louise dans le jardin de la chancellerie, sur ies bords du bassin, où j'espère que vous aurez désormais de belles eaux, car on a mis, en faveur des njTîiphes de vos fontaines, toute la place Vendôme sens dessus dessous.
Je m'attendais à toutes ces belles et grandes iettres. Que sont mes pages en comparaison de oelles de la duchesse de Broglie? Quoi qu'il en Soit, je ne concevrai jamais que les affaires de l^rance puissent être bien menées par un petit Xîombre d'hommes très-habiles, très-spirituels sans doute, mais en constante opposition avec eux-mêmes d'abord, puis avec la cour, la noblesse, le clergé et tout le gros bon sens d'un pays, en même temps ijue, excepté les adeptes, qui ne se trouvent pas eu grand nombre, je crois, dans les cabinets étrangers, bien peu de personnes influentes, au delà des frontières, veulent ou peuvent les entendre. Ce n'est pas que je ne me rende bien compte de la situation ac-
tuelle depuis le point le plus haut jusqu'au plus bas; mais il y a de l'impossible, de l'insoluble dans ce que la doctrine désire ; elle ne l'obtiendra pas, ou ne l'obtiendra qu'aux risques et périls de notre malheureuse patrie.
Tranquillisez-vous. Où vous êtes, vous vous trouvez maîtres de différer ou de hâter votre retour, quand même le plus heureux rétablissement vous laisserait votre libre arbitre. Seulement il faut que la correspondance soit d'accord avec les déterminations.
Nous avons eu hier à la Chambre une scène fâcheuse. Le général Foy va trop vite, parle trop haut, est trop fier des éloges qu'on se hâte de prodiguer à toutes les nouvelles recrues. M. de Corday' Ta publiquement traité d'insolent : il va falloir en découdre^.
^ M. de Corday de Pierre servait, au moment de la Révolution, dans les gendarmes du Roi. Il ëniigra et fit partie de l'armée de Condë. Il reçut la croix de Saint-Louis. En 1815 les électeurs du Calvados l'envoyèrent à la Chambre, où il sidgea sur les bancs de
la droite Charlotte Corday appartenait à la même famille,
mais à une autre brandie (celle d'Armont) séparée depuis loi XV® siècle.