M. de la Boulaye à M. de Serre
Paris, dimanche 19 mars 1890.
J'ouvre, très-cher ami, votre bonne lettre du 11. On peut dire de l'amitié entre gens de bien :
Vires acquirit eundo^.
La vôtre m'honore. Lorsque, dans ma jeunesse, l'amour m'indiqua une femme qui réunissait aux grâces et à la beauté toute la délicatesse et tous les charmes de l'esprit, j'éprouvai tout ce que le sentiment peut avoir de plus vif et de plus exquis. En amour,. je n'ai que des réminiscences. Mon coeur n'a pas vieilli pour l'amitié : je l'éprouve.
Nos petites filles sont en bon point Ma fille
en Dieu dort ce matin du plus doux sommeil. Mon baiser a été discret.
Je ne fais de vos lettres que l'usage convenable. Sans m'écarter du vrai, j'en dore l'expression. M. I<5
* VJrgil. Âin., 1. IV, v. 175.
) de Richelieu est fier de son association avec is ; une lettre de lui a dû vous en convaincre. ;te lettre était écrite lorsque j'ai reçu la vôtre 8. J'y ai puisé de quoi donner à d'excellents senlents une nouvelle énergie.
Te vois régulièrement le duc et la duchesse de 3glie. Ils me comblent de bonté et vous parfuz l'air que nous respirons ensemble. Il est bien îvé quelque chose de ce que vous craigniez. s doctrinaires, comme les orientalistes, ne peuat guère s'arracher à la politique de Babylono de Palmyre; leur livre de poste est d'une exîme exactitude, mais pour voyager dans les esces imaginaires. Je suis trop peu versé dans cett(^ ographie pour ne pas paraître médiocre aux proîseurs; je me sauve avec quelques plaisanteries, elques boutades ; je fais ferme contre les assailits, qui ne m'ont pas encore fait reculer d'un pas. 1 reste, nous nous maintenons en assez bonne rmonie.
Je dîne aujourd'hui chez Royer. Elle est déploble, la position de notre ami. Les journaux les ouvantent tous. Ils ont la langue glacée et ils me «nnent pour un bravache. Sur Decazes, comme r tout le reste, il y a eu de la fluctuation. Vous êtes content de M. Pasquier; il y a lieu, ai n'hésite pas à déclarer que vous êtes le maître. Wendel m'a communiqué votre excellente lettre 1 6. Vous y donnez du corps âmes pensées. Nous ►mines complètement d'accord.
Nous avons déjà mis en action les deux tiers de
votre idée. Villèle et Corbière, pour la droite, Laine et Bourdeau, pour le centre droit, s'entendent par les ministres, et plus directement peut-être ; mais même dans le centre droit il y a répulsion des communications directes. Tout ce qui peut se détacher du centre gauche se réunit de fait et de cœur au centre droit. Je pourrais aller plus loin; mais il faudrait porter aux meneurs de la réunion Temaux des coups plus forts que mon amitié pour Royer ne me le permet, Nous avisons à gagner du temps, et j'engage le ministère à presser M. Beugnot, qui sera nommé rapporteur de la commission des dépenses.
Vos grands parents vont bien. Adieu, cher garde des Sceaux ; adieu, belle Excellence. Je suis à vous.
P. S. M. de la Tour-du-Pîn^ va en Espagne voir
' Fr(;(lëric-Sërapliin de la Tour-dii-Pin-Gouvernet, ne à Pari» le 6 janvier 1759, ëtait fils de Jean-Frdddric de la Tour-dn-Pîn, comte de Paulin, qui, après avoir été lieutenant gênerai des armëes du Roi, dëputë de la noblesse de Saintes aux Etats-Gënërauz, ministre de la Guerre de 1789 à 1790, përit sur l'ëchafaud en 179fc. Le comte de Gouvernet (d'abord il porta ce nom) fut successîfement aide de camp du marquis de Lafayette (en Amérique) et â» marquis de Rouille (lors des troubles de Nancy), colonel conmiaiH dant du rë(j,iment do Royal-Vaisseau ot ministre pldnipotentiaire à la Haye, fonction qu'il remplit jusqu'au 10 août 1792. Oblige àê s'expatrier, il passa aux États-Unis arec sa femme (Henriette Lucy de Dillon). Jl acheta des terres incultes pour une UMb somme etlesdëfricba; la comtesse vendait au marche d'Albaivltf produits de son jardin et de sa basse-cour; ils avaient pour aiJ** un nègre et deux négresses. Us revinrent sous le Directoire, tnt» durent sMloi^ner de nouTean et ne rentrétent dëfinttivemaiit m^^
si l'on peut donner quelques conseils utiles à ce malheureux roi * .
Ah ! que nous avons besoin de force et de courage !