‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 4)Chapitre 1 sur 126 · Le baron Pasquier à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le baron Pasquier à M. de Serre

Paris, le 1«' août 18â0.

Je reçois votre lettre du 28, mon cher collègue, au moment où je prenais la plume pour vous écrire et répondre à votre lettre du 26. Le duc de Richelieu m'avait aussi communiqué celle que vous lui avez, écrite le 25. Vous employez à merveille votre loisir, puisque vous ne cessez pas de penser à nos affaires et que vous nous comniuniquez vos réflexions. Les miennes sont bien pareilles aux vôtres IV. 1

sur la ligne dans laquelle nous devons nous tenir pour "rallier les royalistes, sans pour cela effi-ayer le pays des ultras. Je crois que jusqu'à ce moment nous n'avons pas dépassé la mesure, mais je pense que, d'ici à la nomination des présidents de collège, nous ne pouvons plus sans péril rien faire qui ait Tair d« flatter ee parti. IL ne peut douter de noire Toioaté df soutenir et de dé&ndre le trôae de tantes nos forces ; il nous doit à présent confiance ; il faut la lui demander hautement et avec la noble assurance de gens qui la méritent. Les électeurs décideront de son sort tout autant que du nôtre. Tous les chefs un peu raisonnables le sentent à mer- Teille; malheureusement ce parti n'est pas aussi avancé dans les provinces qu'il l'est dans la Chambre. Si nous avions un Villèle dans chaque département, nos affaires iraient grand train, et les Goyet* seraient bien moins à craindre. A propos de Goyet, vous êtes certainement informé que Guillemin s*est enfin, moitié de gré, moitié* de force, constitué prisonnier. Il est probable que ses déclarations jetteront un grand jour sur toute cette affaire

Venons donc à notre grande affaire dissolution. Vous attendez toujours cette note que je tous ai promise, exposition de mes sentiments et de mes réflexions sur ce grave sujet. Les affaires se smit tant précipitées les unes sur les autres dans moa département depuis quinze jours , les confér^ices et la

' Voyez ci-^e880U8 : le comte PortaTrâ â M. de Serre, 10 août

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«CNrreqx»danoe m'ont pris tant de temps qu'il m'a été impossible de rien écrire. Au résultat, cependant, je vous dirai que mes doutes sur la convevaoioe de la dissolution totale se sont plutôt fortifiés que diminués. Les affaires de Naples y entrent pour beaucoup; elles sont de nature à agiter tellement TEun^ et à nous faire une nécessité si impérieuse, d'ici à trois ou quatre mois peut-être, d'y prendre une attitude décisive, que nous avons plus que jamais besoin, dans la session prochaine, d'une majorité certaine et au-dessus de tout doute. Il paraît indubitable que sans dissolution cette majorité ne peut nous manquer. Irons-nous la hasarder dans de telles circonstances? Je ne le crois pas sage. Dans la lettre que le duc de Richelieu a reçue de vous hier, il y a un aperçu très-important sur la possibilité d'un dégrèvement, lequel diminuerait le nmnbre des électeurs, par conséquent accroîtrait les chances de succès pour le gouvernement en eas de dissoluticm et qu'il serait donc prudent d'attendre avant de signer cette mesure. Cela nous a mis dans le cas d'interroger sur-le-champ M. Roy sur ses projets. Il compte en effet sur un dégrèvement d'une vingtaine de millions qu'il retrouverait sur la contribution mobiliaire et sur quelques économies qu'il demanderait aux différents ministères. Sur ce dernier chapitre, il trouverait peut-être du mécompte, surtout avec la Marine, qui a des prétenticms contraires. Cependant je demeure «OQvaincu que de manière ou d'autre on arrivera à ce résultat, qui aura l'immense avantage de fixer

h CORRESPONDANCE.

le principal de la contribution foncière et qui, par conséquent et en outre, sera très -populaire, et populaire comme il faut Têtre, en faisant une chose raisonnable. Tout cela est donc contre la dissolution. D'après ce qu'on m'assure, Villèle, malgré ses bonnes espérances pour ce qui l'environne, commence à être moins ferme dans son opinion sur ce point.

L'affaire de nos directeurs n'est point absolument terminée ; nous avons arrêté un petit provisoire qui donne un peu de répit, mais qui ne fond pas la cloche. Plus j'y pense, plus je crois qu'il faut se garder d'ébranler notre système d'administration par un. Tous les inconvénients des directeurs généraux sont de la faute du ministère des Finances et non des directeurs, et il me serait facile de démontrer que c'est dans le ministère même qu'on n'a pas voulu que les directeurs travaillassent avec le ministre et qu'on les a écartés.

Avez-vous lu dans le Moniteur d'il y a deux jours un article sur l'instruction publique et la nécessité de lui donner un chef? Je crois la chose indispensable. M. Laine demande six semaines pour se décider. Je ne cesse de dire au duc de Richelieu que c'est une chose qu'il faut absolument emporter. .

Il est de toute manière indispensable de ne rien négliger pour nous ramener la jeunesse, qui nous échappe de toutes parts et qui menace TÉtat des plus grands malheurs si l'on ne se fait pas un parti au milieu d'elle. A ce sujet, je vous envoie un mé-

moîre qui m'a été remis avant-hier par Cormenîn^ que bien connaissez. Nous en avons fait lecture au Conseil, et il nous a beaucoup frappés. Le duc de Richelieu abonde beaucoup dans cette idée; il l'agrandit même et il voudrait l'allier à une autre qui aurait pour but d'ouvrir la cour à la nation et de la retirer de cette espèce d'isolement où elle s'est placée. Pour cela il voudrait créer un bon nombre de chambellans et régler l'étiquette do la cour de manière à leur y faire jouer, dans toutes les occasions de cérémonie, un petit rôle qui satisfît tant d'amours-propres qui sèchent sur pied. Il voudrait encore augmenter beaucoup le nombre des pages et en faire ainsi une éducation particulière, se rattachant au service immédiat de la maison et entrant par elle dans l'armée, de manière à lui en avoir une obligation particulière. Si de tout cela il résultait une distribution bien entendue de toutes ces faveurs, on pourrait ainsi rattacher non-seulement beaucoup d'individus, mais beaucoup de familles,

* Louis-Marie de la Haye, vicomte de Cormenin, né à Paris le 6 janvier 1788. Son père et son grand-pére avaient été lieutenants f/énénux de l'amirautë. Auditeur auCk>nseil d'Etat en 1810, il fut nonmi^ maître des requêtes au comitë du contentieux le 9/i août 1815. Il devint députe en 1838 et prit place au céhtre gauche. De 1890 à I8JI18, il fut, par ses pamphlets, un des adversaires les plus redoutables de la nouvelle monarchie. Quatre départements l'envoyèrent à la Constituante» où il se montra zélé républicain. Après les événements du 9 décembre 1851, il conserva les fonctions de conseiller d'État qu'il exerçait depuis la dernière révolution. Il mourut à Paris le 6 mai 1868. Ses œuvres les plus remarquables sont le Livre des orateurs et le Droit administratif»

ce qui serait d'ua prix inestimable. Médites beaucoup oe vaste sujet, mon cher collègue, et ployez votre loisir à mettre un plan d'exécution sur le papier. C'est, je crois, un piuissant moyen de gouvernement qui œ doit pas être négligé.

Je voulais encore vous écrire sur toutes les idéesque vous avez consignées dans votre lettre au duc sur les propositions qu'on pourrait faire à la Chambre relativement à son renouvellement par septième et le reste. Tout cela est séduisant et ingénieux, mais je n'y ai pas encore assez pensé, et puis l'heure de la poste me presse; ce sera donc pour une prochaine occasion. Tout, au reste, dé-pend des circonstances dans lesquelles s'ouvrira la session et de l'aspect qu'offrira la Chambre. U £aiit se préparer à tout hasard, mais de cette physiono*mie du moment dépendra toujours la possibilité de mettre sur le tapis telle ou telle proposition.

La Boulaye part après-demain pour la Champagne. Notre résolution sur nos anciens amis a, je croîs, épuisé à présent son mauvais effet, et je ne doute pas que sa nécessité ne finisse par être démontrée aux yeux de tout ce qui pense.

Je disais hier à M ^ que nous aurions, dans

tons les cas, donné en cette occasion un courageux exemple, celui de la seule marche avec laquelle un gouvernement de la nature du nôtre puisse marcher.

J'avais hier à dîner Villemaïn, dont j'ai été fort

* Nom iilisiblu.

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oootent. Je crois que je vais être obligé d^agir pour pi^esser ie départ de Barante, que de mairrais oon* seils pourraient très-bien, dans ce moment, travailler avec quelques succès, si on leur en laissait le temps ^ Son beau-frère Germain, entre autres, est d'une ardeur diabolique.

Decazes est fort bien traité en Angleterre ; mais j'ai un peu peur qu'il ne s'aperçoive pas assez que, dans ce pays, on le prend comme un moyen d'influence dans celui-ci, contraire à une autre influence que ce cabinet a toujours beaucoup redoutée.

Adieu, mon cher collègue; mille et mille amitiés

^ M Lorsqu'en 1690> dit M. Guîzot, ]a scission dans les rangs des royalistes fit un pas de pins, lorsque, parmi les modérés euxmêmes, qui jusque-là avaîeiit soutenu le pouvoir, quelqueB-uns, plus ambitieux pour le pays ou plus exigeants pour leurs propres vues, témoignèrent hautement leur dissidence avec le cabinet que présidait M. le duc de Richelieu, et furent, par Torgane de M. de Serre, alors garde des Sceaux, élimines du Conseâl d'État, M. de fiarante, le moins engagé d'entre eux dans cette dissidence, mai» aussi fidèle à ses amis particuliers qu'à ses idées générales, fut» avec M. Royer-Collard, M. Camille Jordan et moi, compris dans cette mesure, triste pour ceux qui la prenaient comme pour ceux jqui la subissaient, mais naturelle des deux parts ; le cabinet du duc de Richelieu et sa politique ne suffisaient pas, selon nous, â fonder le gouvernement que nous avions tous à coeur de fonder» et pourtant ni la situation de la couronne ni celle des partis dans les Chambres ne comportaient en ce moment un autre cabinet que cokm du duc de Richelieu et sa politique. M. de Barante refusa le poste de ministre à Copenhague, qui lui fut offert comme dédommagement, ne voulant pas, dans une disgrâce commune, être traité autrement que ses amis. » (M. de Bixrante, in Revue des Deuxdu 1« juillet 1867, p. 37.)

et du meilleur de mon cœur. J'aime bien à croire à rhoroscope de votre médecin sur le bien que vous feront les eaux.

Mes hommages respectueux à M™* de Serre.

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