M. Becquey à M. de Serre
Paris, le IS août 1^1.
Mon cher ministre,
Je suis charmé que M. Dumartroy* vous ait remis un mémoire pour moi, puisque c'a été l'occasion
* Une ordonnance du 19 juillet 1890 avait appela M. Dumartroy»
prëfet de TAin, à la prëfecture du Puy-de-Dôme, en remplacement -de M. de Rigny.
du billet que vous m'avez fait Thonneur de m'adresser.
Je suis pénétré, comme lui et comme vous, de Favantage de la communication dont il désire Tachèvement et de la bonne influence qu'aurait une allocation de 100,000 francs dès ce moment ; mais vous connaissez mon budget. Nous construisons une route très-importante, celje de Lyon à Bordeaux, et j'ai déjà donné au Puy-de-Dôme beaucoup d'argent pour cette route qui le traverse ; cette année encore, j'y affecte 80,000 francs, et nous touchons au moment de terminer. Je ne peux que commencer pour la route de Nîmes, en annonçant que, dès l'année prochaine et plus encore quand la route de Lyon à Bordeaux sera terminée d'un côté, je porterai plus de fonds sur celle que l'on demande à présent. Cette annonce remplira le but, au moins en partie; on commencera les adjudications, on dépensera déjà âO,000 francs , le reste suivra. Voilà tout ce que je peux faire à présent ; car comment ^décider à construire, quand on n'a pas le moyen de bien entretenir?
J'espère que les sources du Mont-Dore vous feront le bien que vous en attendez. Ari*angez-vous une l)onne santé et revenez-nous avec toutes vos forces physiques : le reste ne vous manquera pas.
Depuis votre départ nous avons vu deux ministres -quitter Paris, et ce n'est pas pour aller aux eaux. De là, comme on devait s'y attendre, beaucoup de discours, de propos dans tous les sens, des calculs sur les élections, sur la session prochaine, et bien
peu d'espérance d'union et d'ensemble qui seraient si nécessaires pour bien s'établir.
L'an dernier, àpareil moment, tout était confiance: on avait vaincu, et c'était vous surtout qui aviez remporté la victoire. Cette année, on éprouve de l'inquiétude, quoique tout aille pour le mieux dans le royaume, les provinces calmes jouissant d'une industrie active, partout le travail et, par conséquent, l'aisance, le bien-être.
Ici tout prospère : les rentes sont vendues à un taux qui montre assez que le crédit public gagne chaque jour et qu'il ira croissant. Plus que jamais on sent qu'on doit tous ces biens au gouvernement légitime. Mais les amis du Roi ne s'accordent pas, ses ennemis en conçoivent de l'espoir, et l'on ressent une souffrance morale qu'il serait bien temps de guérir. Les idées d'instabilité sont les plus pénibles, et plus grand est le bonheur d'un peuple, plus il a besoin d'être convaincu que cet état aura de la durée.
Vous savez tout cela bien mieux que moi : venez bientôt et aidez-nous à entrer dans les voies de la fixité.
Soyez assez bon pour offrir mes hommages respectueux à M"** de Serre, et agréez pour vous la nouvelle assurance de mon sincère dévouement.
Becquey
M8. — M. Germeau à M. de Serre.
Paris, IS août 18S1.
Monseigneur,
Vos ordres ont été remplis par M. Jourdan^ et il sait maintenant dans quel sens il doit diriger une partie de ses observations en Angleterre.
Un M. César Moreau, membre du Conseil royal d'agriculture, propose à Votre Excellence de lui céder, au prix de ?th livres sterling, plusieurs documents relatifs à la législation anglaise, qu'il dit fort précieux parce qu'ils n'ont été imprimés que pour les ministres et les membres du Parlement; ces pièces sont entre mes mains ; mais, ne pouvant me
' Athanase-Jean-Ldger Jourdan, né à Saint-Âubîn-des-Chauines (iNiévre) le 29 juin 1791. Avocat en 181S, docteur en 1813, il étudia les jurisconsultes allemands et publia, avec MM. Blondeau et Ducaurroy, une excellente édition des Institutes de Gaïus, découvertes à Vérone, en 1816, par M. Niebuhr; il fonda, avec ces mêmes professeurs, la ThémiSy journal périodique. En 1831, il visita l'Angleterre, chargé par le garde des Sceaux d'étudier l'organisation des justices de paix. Il y retourna en 18!S6, cliargé par M. de Chabrol de Crouzol, ministre de la Marine, d'étudier la législation coloniale. Atteint d'une fièvre cérébrale, il mourut à Beal, prés Douvres, le 97 août de cette même année. « Jourdan, dit M. Alphonse Taillandier, a marqué sa place parmi les jurisi^nsultes qui ont créé en France la législation comparée. » {Nonvelle biographie générale (Didot), t. XXVII, p. 75.) — Voyez aussi la Revue encydopédique^ octobre 1826.
rendre moi-même juge de leur mérite, je prierai M. Portalis de vouloir bien prendre ce soin. Je crois devoir, dans tous les cas, transmettre à Votre Excellence la lettre de M. César Moreau.
Les journaux royalistes continuent à manifester leur opposition. Les journaux libéraux sont plus silencieux et s^emploient à déplorer la double perte qu'ils viennent de faire dans Bonaparte^ et la reine d'Angleterre. Le Courrier anglais continue à traiter sévèrement cette dernière, même depuis sa mort; son langage, quoique pleinement fondé en raison, paraîtra peut-être, en France, manquer de convenance et de générosité.
Votre Excellence verra, par les journaux ci-joints, et notamment par le Moniteur de vendredi, que l'emprunt a été adjugé à la compagnie Baguenault, au prix de 85 fr. 55 c. Ce prix a passé toutes les espérances et a généralement surpris, surtout de la part des trois maisons soumissionnaires^, qui sont généralement connues par leur prudence, et qui, par leurs discours, semblaient annoncer une grande timidité qui n'était que de l'habileté et du bien jouer.
La grande différence des propositions faites par les compagnies adjudicataires d'avec les propositions faîtes par les autres compagnies a causé un peu de confusion à ces dernières, qui disent aujouiv
'Napol^n AFait cossë de vivre le 5 niai 18S1. Ilëiaitntf le 15 août 1769.
^ Les maisons Baguenault, Delessert et HotUnguer.
ANNEE 18^1. »a
d'hui que le prix est beaucoup trop élevé pour que l'affaire soit regrettable.
On a été généralement flatté de voir Tadjudicatîon faite à des maisons purement françaises, surtout lorsqu'on savait que les compagnies étrangères avaient annoncé hautement qu'elles ne redoutaient guère la concurrence des maisons de Paris ^
Je ne vous parle pas de vos enfants, monseigneur^ parce que je sais qu'il y a dans ce paquet des lettres qui vous donnent d'eux les nouvelles les plus récentes.
J'ai l'honneur d'offrir à Votre Excellence et à M™*" de Serre mes plus respectueux hommages.
Germeau.