‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 4)Chapitre 26 sur 126 · Le baron Pasquier à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le baron Pasquier à M. de Serre

Paris, le 13 août 1830.

Voilà plusieurs jours, mon cher collègue, que je veux vous écrire, et je n'en ai littéralement pas trouvé le temps. La correspondance de l'Europe depuis l'affaire de Naples devient si grosse et §i grave qu'elle a absorbé les deux tiers de mon temps; l'autre tiers aux affaires courantes, et ce n'est pas trop.

Nous avons été amenés par la force des choses à la nécessité de prendre un parti, c'est-à-dire une couleur beaucoup plus prononcée que nous ne l'avions fait dans l'affaire d'Espagne. Nous aurions été visà-vis du pays et des Chambres dans la plus déplorable position du monde si l'on avait pu nous repro- ' cher d'avoir vu avec une tranquille indifférence des événements dont la conséquence pouvait être de menacer l'Italie d'une révolution entière plus ou moins anarchique, ou d'établir dans ce pays l'omnipotence autrichienne en même temps que, par la séparation de la Sicile, la prépondérance anglaise se serait conso-

lidée dans la Méditerranée. Je crois que le mémoire dont je vous envoie copie, et qui est parti avant-hier pour Londres, Vienne, Berlin et la Russie, nous établit conune nous devons l'être. Au moment même où nous le faisions partir, TAutriche nous en faisait communiquer deux : un adressé à ses coétats allemands, Tautre aux États d'Italie. Ils sont autant d'accord avec nous sur les principes que nous pouvons le désirer; seulement il est évident que nous voulons convertir en faits ce qui n'est qu'en paroles dans ses mémoires et créer des garanties véritables. Cependant, ayant ce matin donné communication du nôtre au baron de Vincent*, il a paru y donner un plein assentiment. Je me suis efforcé de lui faire comprendre combien il importait à l'Autriche surtout que le gouvernement de France ne fût pas amené à cette extrémité qu'il dût ne trouver de garantie que dans quelque parti extrême comme celui que dans le mémoire j'ai placé dans la bouche

du parti prétendu constitutionnel en Italie. Et qui pourrait répondre, en effet, s'il arrivait un ministère moins effrayé que nous des idées libérales et de la marche qu'elles ont prise depuis quelque temps, qu'il ne se jetât dans une résolution de cette nature? Le principal obstacle à une attitude de la nature de celle que nous indiquons dans le mémoire naîtra certainement de l'Angleterre, qui a des intérêts à part et en dehors du reste de la société eurô-

* Envoya extraordinaire, et ministre plénipotentiaire d'Autriche.

m CORRESPONDANCE.

péenne et dont l'existence colossale ne peut presque subsister qu'au moyen d'un accroissement continuel. A son sujet, nous avons eu hier soir une nouvelle télégraphique dont voici le contenu : Gazette extraordinaire qui annonce Véloignement de 26,000 hommes de troupes des environs de Londres. Le procès ne sera pas suivi. Il y a uri arrangement. Ceci est un grand événement. Il nous reste à savoir la nature de l'arrangement et s'il se concilie avec l'existence du ministère actuel, ce qui est fort à désirer.

Voici une nouvelle pierre qui nous tombe sur la tête. Ce fou de Clausel vient de faire paraître un voliume sous le titre de Projet d'acte d'accusation contre M. Decazes, en annonçant dans sa préface qu'il présentera cette accusation à la prochg^ine Chambre ^ En n'accusant que lui dans le fait, il accuse tous ceux qui ont été ministres avec lui , à moins que ceux-ci ne consentent à avoir été des instruments imbéciles ; il accuse le Roi de la même manière. C'est insensé, c'est détestable, et cependant il y a des choses qui porteront un peu coup, parce que l'accusation audacieuse fait toujours cet effet. Les conséquences de ceci vont être fort mauvaises. Je ne vois pas ce qui pourra empêcher M. Decazes d'arriver pour l'ouverture de la session et de dire

* u On peut juger du chagrin de Louis XVII J, du désespoir du duc de Richelieu, du désappointement de M. Pasquier quand» le 13 août» le long et violent factum de M. Clausel fit soudainement

son apparition chez tous les libraires » (Histoire da gouver^

ncmcnt parlementaire, par M. deHauranne, t. VI, p. 12.)

qu'il doit être là pour se défendre. Or, vous voyez ce qui arrivera de cette présence ici au commencement d'une session. Et puis la discussion, soit polémique, soit de tribune, sur ce bel acte, aura cet horrible inconvénient de remettre en question tout ce qui s'est fait en France depuis six ans, soit par le gouvernement, soit par les partis. Enfin, c'est encore une difficulté qu'il nous faudra surmonter. Si nous demeurons, c'est bien de nous qu'on pourra dire que la vie est un combat.

Je vous suppose en route poui* commencer votre tournée de l'Est. Il me paraît que les eaux vous ont réussi à merveille. Vous imaginez sans peine combien je m'en réjouis.

Marandct est ici; il vous a écrit,* il attend vos directions pour se mettre en mouvement. Nous avons besoin de ne rien négliger, car nos adversaires de toute couleur ne s'épargnent pas. M. de Chateaubriand prépare une brochure contre nous. Ce mauvais petit parti parmi les royalistes fait beaucoup de mal ; il est fort animé par ce diable d'Hyde de Neuville * , qui est si bien en Amérique et toujours si mal ici.

* Jean-GuilIaume Hyde de Neuville, né le flh janvier 1776 iï la Charitë-sur-Loire. Sa famille, anglaise d'origine, avait tout sacrifie k la cause des Stuarts. Dés sa jeunesse, il se montra tout dévoue k la cause des Bourbons; plusieurs ibis arrête ou proscrit, il dut, au commencement de 1806, passer en Amérique et ne revint qu'à la première Restauration. En 1815, il suivit le Roi à Gand; au retour, il fut élu députe de-ïa Nièvre et vota avec la majorité. Ministre plénipotentiaire aux Etats-Unis le IJ^ janvier 1810, ilcon-

m CORRESPONDANCE.

Mille et mille amitiés et hommages à vos dames. J'ai reçu des nouvelles de Froc la Boudaye qui court la Champagne, se porte très-bien et est toujours le meilleur du monde.

Pasquier.

Je vous prie de me renvoyer le mémoire après ravoir lu, et je n'ai pas besoin de vous dire combien cette pièce doit être tenue secrète.

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