Le duc de Richelieu à M. de Serre
Paris, le 16 août ISâO.
Monsieur le garde des Sceaux,
J'ai quelque regret que vous n'ayez pas approuvé l'idée des référendaires de M. de Cormenin, ou toute autre idée semblable tendant à préparer aux affaires un certain nombre de jeunes gens, à leur imprimer les idées de gouvernement qu'on doit avoir dans un système comme le nôtre, en sorte qu'un jeune homme n'arrivât pas tout de suite au rang de maître des requêtes pour commencer sa carrière, comme un préfet pour la finir. Nous reparlerons de cela à votre retour, car il me semble que, si ce n'est pas exactement l'idée de M. de Cormenin, au moins y a-t-il quelque chose à faire. Il y aurait encore plus à faire à la cour, mais c'est l'arche sainte à laquelle on n'ose quasi pas toucher. Il faudra bien-
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tôt s'y décider cependant, car c'est une des choses qui irritent le plus une certaine classe de gens, de s'en voir ou de s'en croire exclus. On pourrait peutêtre commencer par une école des pages où l'on placerait un assez grand nombre de jeunes gens pris dans toutes les noblesses, et même en dehors, dans la classe du commerce et de la haute bourgeoisie, les uns payant, les autres non ; et comme, d'après la loi de recrutement, les élèves sortant des pages jouissent des mêmes droits que ceux qui sortent des écoles militaires, on trouverait un grand nombre de parents qui consentiraient à payer. Ce serait un commencement de fusion qui produirait un bon effet.
Nous arriverons, j'espère, incessamment à un. directeur général des droits réunis; mon opinion est tellement prononcée sur ce point que je n'aurais jamais pu donner mon assentiment à une administration collective permanente; maïs, en même temps, je suis complètement de votre avis sur la nécessité que le ministre des Finances reprenne sur les directeurs généraux la haute main qu'il aurait toujours dû avoir et l'influence qu'il n'aurait jamais dû perdre. L'interrègne des droits réunis et la peur qu'ont eue les autres directeurs généraux rendront la chose très-facile. Hélas ! il ne le sera pas autant de souffler l'esprit de royalisme sur les nombreux agents des administrations des finances. D'après tout ce qui nous revient, et j'imagine que vous allez le remarquer dans vos courses, le plus grand nombre des ennemis du gouvernement royal se trouve
parmi les hommes qui sont à son service, et la plupart sont dans les finances. Il est bien difficile de remédier à ce mal; le temps seul et une grande circonspection dans les nouveaux choix à faire pourront le corriger; mais aurons-nous le temps d'attendre? voilà la question.
On me dit que Camille Jordan est devenu bien aigre, et vous aurez vu qu'à Lyon, si ce qu'on nous écrit est vrai, les esprits ont été un peu irrités de son exclusion du Conseil d'État. En vérité, ces messieurs, qui adorent le gouvernement représentatif, sont bien peu au fait des moyens qu'il faut prendre pour le faire marcher. Nous sommes les gouvernants bon gré, malgré nous; nous croyons que telle marche est bonne, une partie de nos agents pense autrement ; il me semble qu'il faut ou que nous leur cédions la place, ou qu'ils se retirent, ou que nous quittions nos opinions pour prendre les leurs. Pourquoi faut-il s'irriter et se fâcher de ce qu'on voit différemment sur la manière de conduire les affaires? Car au fond c'est là ce dont il s'agit; une fois qu'il est bien clair qu'on n'est pas du même avis, il est impossible de demeurer ensemble occupés de la même besogne. En Angleterre, c'est une chose qui ne viendrait à la pensée de personne; et, sous peine de ne pouvoir jamais faire prendre racine à nos institutions, il faut que ces maximes s'établissent aussi chez nous'.
* Comparez ['Histoire de la Restauration, par M. Nettement, t. V, p. /Jél-WJi.
Nous avons eu des nouvelles de Vienne : TAutrîche fait marcher une très-forte armée en Italie ; mais ce qui m'afflige, c'est de voir qu'elle n'approuve pas notre projet de réunion. Le cher prince de Metternich a une si bonne opinion de lui-même qu'il se croit de force à terminer tout cela à lui seul ; car je ne pense pas qu'il songe à profiter de l'occasion pour réunir les Marches et les Légations ; il sent bien que, dans l'état actuel de l'Europe, cette petite politique étroite ne ferait pas fortune ; mais il veut être parfaitement maître de ses actions et agir d après son plan à lui, sans contrôle : c'est, je crois, ce que nous ne pouvons pas souffrir. Nous verrons ce qu'il répondra à notre mémoire ; M. Pasquier m'a dit vous l'avoir envoyé. Nous verrons surtout quel effet il produira sur l'empereur de Russie, qui sera le 27 à Varsovie. Quant au ministère anglais, outre son union intime avec l'Autriche, il est ence moment tellement empêtré de l'affaire de la Reine que je suis persuadé qu'il laissera faire au cabinet de Vienne tout ce qu'il voudra. Nos nouvelles de Londres sont inquiétantes ; il paraît que le peuple est tout à fait pour la Reine, qu'il n'y a pas grand fond à faire sur les troupes, et que même l'issue du procès dans la Chambre des pairs est incertaine; tout cela fait sentir douloureusement combien il a été imprudent de commencer cette fatale affaire, dont la discussion seule devait produire tant de scandale, quand bien môme elle eût réussi au gré de ceux qui l'ont provoquée, et dont les suites, en cas de non-succès, sont tout à fait incalculables.
Vous avez été instruit de tous les charivaris et sérénades qui ont été donnés en plusieurs endroits aux députés suivant le vote qulls avaient émis dans la Chambre. Tout cela ne vaut rien; nous ne sommes pas encore assez forts pour supporter impunément tous ces petits ébranlements. Rouen me parait en ce moment le point qui mérite le plus notre attention. Les coryphées du parti s'y succèdent avec une affectation vraiment remarquable : MM. Dupont et Bignon doivent y arriver aujourd'hui, MM. de Lameth* et de Girardin le mois prochain. Il y a dans tout cela une intention séditieuse, il y faut prendre garde : dans la situation où nous sommes, la moindre étincelle pourrait produire un .grand incendie.
On nous dit que Votre santé est tout à fait raffermie, ce qui nous fait un extrême plaisir. J'attends de bons résultats de la tournée que vous allez faire :
* Le comte Alexandre de Lameth, n^ à Paris le 28 octobre 1760. n fit les campagnes d'Amérique et, à son retour, obtint le grade •de colonel. Dépuid de la noblesse de Përonne aux États-Gënéraux, il accueillit la Këvolution avec enthousiasme ; mais, la Constitution •de 1791 proclamée, il se rapprocha de Louis XVI et tâcha de le sauver. Proscrit aprës le 10 août, il tomba entre les mains des Autrichiens et demeura plus de trois ans captif. 11 rentra après le 18 brumaire, et devint préfet des Basses-Alpes en 180S, de Rhinet-Moselle en 1805, de la Roôr en 1806, du Pô en 1809. En 181/i, il reçut de Louis XVIII le grade de lieutenant-général et la préfecture de la Somme. Au retour de Napoléon, il accepta un siège dans la Chambre des pairs. Député de la Seine-Inférieure en 1819, de Pontoise en 1837, sa politique fut toujours opposée à celle du gouvernement. Il mourut à Paris le 18 mars 1839.
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VOUS verrez, vous parlerez, et vous calmerez et ramènerez bien du monde.
Ces jours-ci, MM. de Blair et Flaugergues seront nommés, comme nous en sommes convenus
M . Laîné n'a pas pu se décider immédiatement à accepter ce que nous lui offrions, mais il reviendra ici vers le 10 septembre, et j'espère qu'alors il cédera à nos instances. Comme il est allé aux bains d'Aix, il serait possible que vous le rencontrassiez quelque part, et alors je vous engage à le presser fortement.
Je vous renouvelle, monsieur le garde des Sceaux, l'assurance bien sincère de mon inviolable attachement.
RicnsLiEu.