M. Corbière à M. de Serre
Rennes, h septembre 1830.
Monseigneur,
La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le lA juillet m'annonçait votre départ de Paris
« Voyez t. III, p. SI.
pour le lendemain. J^aî adressé tout de suite à M. le président du Conseil des ministres la réponse contenant mes réflexions personnelles sur les points essentiels. Je reprends aujourd'hui avec A'otre Grandeur la correspondance qu'elle a paru désirer. La première question paraît toujours être celle du renouvellement intégral. J'y ai réfléchi tous les jours parce qu'elle est bien sérieuse, et plus j'y ai pensé, plus je me suis persuadé qu'elle tenait à tout l'ensemble de notre position présente.
En conservant la Chambre actuelle, il est difficile de compter sur une majorité composée de la droite et du centre droit, et, cette majorité existât-elle, elle serait trop faible pour être fixe. Je suis entré dans le détail des calculs dans ma lettre à M. le duc de Richelieu, et je n'ai rien à y changer.
Si l'on conserve la Chambre, le ministère sera donc amené, malgré lui, à former sa majorité avec le centre gauche, et dès lors nous perdrons le fruit de tout ce que nous avons fait dans la dernière session. Je regarde le centre gauche comme un dédoublement de la gauche formé de tous les hommes cauteleux de cette faction. Le centre droit a une tendance naturelle vers la droite parce qu'il n'y a de différence que dans la répugnance à l'opposition, et que ceux mêmes qui ont été dans l'opposition de la droite ont toujours senti 'qu'elle était un malheur et qu'ils ne l'avaient choisie que comme le moindre de deux maux. Voilà pourquoi j'ai cru personnellement et très-facile et très-désirable l'union à laquelle j ai
taché de concourir; maïs, s'il fallait y appeler le IV. 7
centre gauche, je crois qu'elle serait impossible, et le prix qu'il faudrait y mettre l'apprendrait; bientôt il arriverait une nouvelle séparation de la droite, et cela indépendamment même de l'opinion personnelle de ceux à qui l'on peut supposer de l'influence. Dès lors, les deux autres ne suffisant plus pour la majorité, le ministère serait toujours, malgré lui-même, obligé de tourner les yeux vers la gauche, qui, dans ses vues, se prêterait un peu à cette marche, et la nécessité nous ramènerait dans la déplorable route dont nous avons voulu sortir. C'est sur ces pressentiments que je me fonde pour conclure à la dissolution : elle me parait le complément de tout ce que nous avons fait dans la dernière session, la condition nécessaire pour réussir, et j'ai dû, monseigneur, vous rendre compte de mes idées telles que je les conçois.
Si le gouvernement se décide à cette grande mesure, je croîs qu'elle réussira, avec les préparations nécessaires. Un parti décidé est déjà par lui-même un grand moyen de succès; il intimide ceux qu'il faut intimider et relie ceux dont on a besoin, parmi lesquels il existe encore des mécontentements inévitables f[ui pourraient éclater d'une manière fâcheuse au moment même des élections.
Ceci me conduit aux observations locales dont je dois vous rendre compte. On remarque ici quelque tiédeur pour les élections parmi les royalistes, de l'hésitation, sinon de la répugnance, pour s'accorder sur les choix : ceci est la suite inévitable de tout
ce qui a précédé ; une impulsion subite servirait à purger tous ces vieux levains.
D'après les renseignements que je me suis pro- ■curés jusqu'ici, et qui doivent être d'accord avec ceux de mon collègue Bourdeau, le résultat probable des élections dans ce pays sera que les députations de Bretagne donneront, dans le cas de cassation, 23 députés bons et 9 mauvais, et, s'il n'y a pas •de cassation, 19 bons et 13 mauvais. Il faut en conclure que les collèges d'arrondissement ofiFrent au moins autant de chances favorables que les collèges de département; cela peut paraître étonnant, mais ce n'est pas moins réel : je n'entre pas dans les •détails pour chaque localité, afin d'abréger; s'ils vous paraissaient utiles, je serais prêt à vous les donner.
Pour ce qui regarde mon département en particulier, je recommande, conrnie je le dois, pour la députation , deux hommes qui conviennent de toutes manières, M. Garnier du Fougeray*, mon ancien collègue de 1815, mon ami de cœur, sans lequel je ne puis rien ici et avec lequel je suis trop heureux de m'entendre, et M. de la Vieuville*, expréfet, qui a l'honneur d'être connu de Votre Grandeur. Il vient de faire agréer ses excuses pour une préfecture, et il Ta fait dans toute la loyauté de son caractère, en conservant toujours le même désir de servir le Roi à toutes les places qu'on lui assignera.
1 Députe d'Ille-eir-Vilaine de 1815 à 1817. U fut rëëlu en ISâO. • Voyez t. II, p. 9.
Comme il appartient au môme arrondissement que M. du Fougeray et que cela pourrait faire naître de petites rivalités locales, il est à désirer que cette difficulté soit levée en le nommant président du collège du département. Je prends la liberté de soumettre ce vœu à Votre Grandeur; M. le préfet^ m'a paru décidé à faire la môme indication.
A l'égard des derniers événements, je ne puis juger qu'imparfaitement des causes et des suites. Mais il n'est que trop certain, et l'on n'aura pas manqué de vous en prévenir de toutes parts, que la faction se prépare à faire de la ville de Brest un grand foyer, dès que cela conviendra à ses vues. On peut également prévoir qu'il est convenu de ne faire aucune démonstration hostile en présence du général Lauriston et de le laisser passer, en quelque sorte, comme un orage. Le gouvernement sera certainement trop prudent pour avoir une confiance entière
* Louîs-Spîridion Frain, comte de la Villegontier, d'une famille parlementaire, naquit à Fougères (Bretagne) le â5 janvier 1776. Il entra à TÉcole polytechnique lors de sa formation; puis il se renferma dans la vie privc^e jusqu'au retour des Bourbons. Sons-prëfet de l'arrondissement de Versailles le S août 1815, il obtint la préfecture de l'Allier le 15 mai 1816 et celle d'IUe-et- Vilaine le 8 octobre 1817 : il la conserva jusqu'en ISflh. A cetteëpoque, une décision ministérielle dëclara incompatibles les fonctions de prëfet et celles de pair de France, dont il était revêtu depuis le 5 mars 1819. En 1826, il devint premier gentilhomme de M. le duc de Bourbon. Après la révolution de juillet, il crut â» son devoir de continuer à siéger au Luxembourg. Il mourut au château de la Villegontier (ïlle-et-Vilaine) le 1®' juin I8A9. — Consultez la Biographie bretonne, par P. Levot, t. II, p. 192. Paris et Vannes 1857.
en ces apparences. Vous savez mieux que moi, monseigneur, que des attaques du genre de celles de Brest et de Paris sont un véritable avantage pour les gouvernements qui en profitent pour se faire respecter et qu'elles n'ont été funestes qu'à ceux qui ont eu le malheur de ne pas voir ce qu'elles pouvaient produire pour ou contre eux.
Je suis avec respect, monseigneur.
De Votre Grandeur Le très-humble et très-obéissants erviteur,
Corbière.
d22t — Le général de Gauz^ à M. de Serre.
Paris, 11 septembre 18!20.
Monseigneur, J'ai l'honneur d'adresser à Votre Grandeur le
* Louis-Victor de Cauz de Blanquetot, fils d'un lieutenant gênerai du génie, naquit à Douai le ^ mars 1775. Il ëtait, en 1793, élève du génie à l'École de Méziéres. En 1809, après TafTaire de Walcheren, il reçut de l'Empereur le grade de colonel et le titre de baron. Maréchal de camp sous la première Restauration, il fut désigné en 1815, par M. de Richelieu, pour être l'intermédiaire entre le gouvernement et les généraux alliés. Il obtint, en 1817, le titre de vicomte et les fonctions de conseiller d'État. Il fut nommé, «nl^^, lieutenant général etdirecteur général de l'administration
mémoire du général Fezensac^ en réponse à la note ci-jointe du général Lauriston. Un projet d'ordonnance que je joins aussi à cet envoi expose la pensée du marquis de Clermont-Tonnerre qui est à peu près conforme à celle des chefs de la garde royale. Ce n'est pas le rang supérieur qu'ils désirent, mais le brevet du grade. L'ordonnance présentement en discussion ne les satisfait que comme un acheminement à ce qu'ils désirent effectivement; elle place la garde dans une position incertaine, et cependant elle détruit les principes incontestables de hiérarchie qui étayent toute l'ordonnance du 2 août 1818. Il est aisé de prévoir que, si ce projet est adopté, il aura pour résultat de faire remplacer le rang par le brevet. Je partage les opinions du général Fezensac, opinions qui lui valent beaucoup d'ennemis dans la garde, sauf celle qui est relative au classement. La faveur d'entrer dans la garde même sans avancement sera toujours fort recherchée. 11 n'y
de la Guerre. Dëputë du Nord en 1837, il garda le portefeuille de la Guerre du h janvier 1828 au 8 août 1839. Il devint pair de France en 1833. 11 mourut à Saint-Germain le 6 juin 18/«5. — Voyez reloge de M. de Caux par le comte Roy, lu, à la tribune de la Chambre des pairs, par le comte de la Riboisiére, le 25 mai 18/*7.
* Le vicomte (depuis duc) Raymond -Joseph de Montesquiou- Fezensao, né à Paris le 26 février 178/i. Soldat en 180/j, il devint chef d'escadron après Wagram, colonel après la Moskôwa et gênerai de brigade en 1813. Sous la Restauration, il fut aide-major de la garde royale, écujer cavalcadour du Roi et lieutenant ge'nêrai. Il obtint la pairie en 1832 et l'ambassade de Madrid en 1838. Il mourut au château du Mortier près de Tours le 18 novembre 1867. On lui doit un Journal de la campagne de Russie»
ANNÉE 18S0. lOB
aura d'ailleurs aucune obligation ; la garde est un corps spécial. La loi ne peut être violée en classant les nouveaux admis de la ligne les derniers. Ce modo de classement a été déterminé pour la gendarmerie par l'ordonnance même du 2 août 1818; ce n'est pas la seule inconséquence qu'elle renferme.
M. deFoissac-Latour^ a dans les mains le travail de M. de Fezensac. J'ai lieu de croire que c'est contre son opinion qu'il a rédigé le projet en discussion. Lui seul peut justifier l'article 6. Je viens de le relire ; il me parait décidément en opposition avec le titre VI de la loi du 10 mars.
En résumé, je peuî^e qu'il ne faut pas isoler les améliorations qu'on projette pour la garde royale; qu'elles doivent trouver leur place dans une refonte
* Henri-Armand de Foissac-Latour, né à Molsheim (Bas-Rhin) le 3 février 178S. Soldat au SI® de chasseurs â cheval le 19 novembre 171^5, il devint) l'année suivante, sous-lieutenant et aide de camp de son père, le gênerai Philippe-François de Foissac- Latour, et le suivit en Autriche, comme prisonnier, après la capitulation de Mantoue (328 juillet 1799). 11 ne rentra au service qu'en 1805; il obtint le grade de colonel le US janvier 1813 et celui de général de brigade le 15 mars I8U4. Cette même anride> le S juin, il fut admis dans les gardes du corps de Louis XVIII comme lieutenant commandant (compagnie de Ragusej, et demeura fidèle pendant les Cent-Jours. Après avoir commandé l'École de Saumur (à partir du 25 février 1818), il reçut, le ^janvier 1830, la direction du personnel au ministère de la Guerre; en 18^23, lors de l'expédition d'Espagne, le conmiandement de la cavalerie de la garde et le grade de lieutenant général ; en 18226, le commandement de la 16* division militaire (Rennes). 11 fut admis à faire valoir ses droits à la retraite le 11 septembre 1830. 11 mourut le S5 mars 1855 à sa terre de la Maison-Rouge, près Vailly-sur-Aisne. Le titre de vicomte lui avait été conféré.
lOh CORRESPONDANCE.
de Tordonnance du 2 août 1818; que ce qui presse pour la garde comme pour l'armée, c'est le changement du mode de classement des officiers de la ligne dans la garde et de la non-activité de la ligne.
Une discussion approfondie prouverait probablement qu'il faudrait déterminer ce premier point et ajourner tout autre projet sur la garde royale. Le projet présenté est un sacrifice aux convenances. Les ministres du Roi peuvent seuls juger les résultats qu'il doit procurer.
Je renouvelle à Votre Grandeur l'hommage de mon respecteueux dévouement.
Vicomte de Caux.